Les contradictions fondamentales du capitalisme

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail

La divergence essentielle entre l'analyse de Marx et celle de la CWO

S'inspirant des théories développées par le conseilliste Paul Mattick, la CWO défend une vision mono-causale et très partielle de la dynamique du capitalisme en s'appuyant exclusivement sur "la loi de la baisse tendancielle du taux de profit" mise en évidence par Marx dans Le Capital. Cette loi serait à la base, aussi bien des crises économiques que de l'avènement de la décadence ou des guerres multiples de par le monde. A la suite de Marx, nous considérons également que cette loi joue un rôle essentiel dans la dynamique du capitalisme mais, comme il l'a lui-même souligné, elle n'intervient que dans l'un des "deux actes du procès de production capitaliste". En effet, Marx a toujours très clairement mis en évidence que, pour boucler le cycle d'accumulation, les capitalistes devaient non seulement pouvoir produire avec suffisamment de profits ‑ c'est "le premier acte du procès de production capitaliste" (et c'est à ce stade que la loi de la baisse du taux de profit révèle toute son importance) ‑ mais aussi vendre l'entièreté de la marchandise produite. Cette vente constitue ce que Marx appelle le "second acte du procès de production capitaliste". Elle est fondamentale en ce sens que cette vente sur le marché est la condition indispensable pour pouvoir réaliser, sous forme de plus-value à réinvestir, l'entièreté du travail cristallisé dans la marchandise au cours de la production. Non seulement Marx a constamment souligné l'impérieuse nécessité de passer par ces deux actes puisque, dira-t-il, si l'un d'eux n'était pas présent, c'est tout le bouclage du cycle d'accumulation qui serait mis en péril, mais il nous a aussi donné la clé des rapports existant entre eux. En effet, Marx a toujours clairement insisté sur le fait que, bien qu'étroitement liés, l'acte de production est "indépendant" de l'acte de vente. Il précisera même que ces deux actes "ne sont pas identiques", qu'ils sont "non théoriquement liés". Autrement dit, Marx nous a enseigné que la production ne crée pas automatiquement son propre marché contrairement aux affabulations des économistes bourgeois, ou encore, dira-t-il, que "l'extension de la production ne correspond pas forcément à l'accroissement des marchés". Pourquoi ? Tout simplement parce que la production et le marché sont différemment déterminés : l'extraction du surtravail (l'acte premier de la production) "n'a pour limite que la force productive de la société" (Marx) alors que la réalisation de ce surtravail sur le marché (l'acte second de la vente) a essentiellement pour limite "la capacité de consommation de la société", or, "cette capacité de consommation est déterminée par des rapports de distribution antagoniques, cette consommation de la grande masse de la société en est réduite à un minimum". Il faut, insiste Marx en conséquence, que "le marché s'agrandisse sans cesse". Il précisera même que "cette contradiction interne", résultant du procès immédiat de production, "cherche une solution dans l'extension du champ extérieur de la production".

En effet, lorsque Marx résume dans la conclusion de son chapitre sur la Loi de la baisse tendancielle du taux de profit ce qu'il considère être sa compréhension globale du mouvement et des contradictions du procès de production capitaliste, il parle bien d'une pièce qui se déroule en deux actes[1]. Le premier acte représente le mouvement "d'acquisition de la plus-value" qui, "à mesure que se développe le procès de production, se traduit par la baisse du taux de profit et l'accroissement de la masse de plus-value" alors que le second acte correspond à la nécessité pour "la masse totale de marchandise d'être vendue". Et de souligner que "si cette vente n'a pas lieu ou n'est que partielle, l'ouvrier est certes exploité mais le capitaliste ne réalise alors pas son exploitation". Marx nous précise même les rapports existant entre ces deux actes que sont la production et la vente en disant que "théoriquement les conditions de l'exploitation immédiate et celles de sa réalisation ne sont pas identiques, elles ne sont pas liées".

Toute différente est la conception de la CWO-BIPR qui réduit le procès capitaliste de production au seul "acte premier d'acquisition de la plus-value" qui "à mesure que se développe le procès de production, se traduit par la baisse du taux de profit et l'accroissement de la masse de plus-value". Ceci explique que, nulle part dans son article, la CWO n'évoque la nécessité de l'acte second du procès de production, à savoir le besoin pour "la masse totale de marchandise d'être vendue". Et pour cause, à la suite de Paul Mattick, le BIPR prétend que la production engendre elle-même son propre marché[2]. Pour le BIPR, cet acte second de la vente ne pose problème que consécutivement à l'insuffisance de plus-value accumulable résultant de la baisse tendancielle du taux de profit. La crise de surproduction serait exclusivement déterminée par les difficultés rencontrées dans l'acte premier de la production. Or, nous avons vu que, pour Marx, il apparaît très clairement que ces deux actes de la production et de la vente "ne sont pas théoriquement liés", "qu'ils sont indépendants" : "En effet, le marché et la production étant des facteurs indépendants, l’extension de l’un ne correspond pas forcément à l’accroissement de l’autre" (Marx, Gründrisse, La Pléiade, Économie II, IV Les crises ; Limites du marché et accroissement de la consommation, p. 489). Ceci signifie que la production ne crée pas automatiquement son propre marché ou, autrement dit, que ce marché n'est pas fondamentalement déterminé par les conditions de la production mais par "...la capacité de consommation de la société. Or celle-ci n'est déterminée ni par la force productive absolue, ni par la capacité absolue de consommation, mais par la capacité de consommation sur la base de rapports de distribution antagoniques, qui réduit la consommation de la grande masse de la société à un minimum susceptible de varier seulement à l'intérieur de limites plus ou moins étroites". (Marx, Le Capital, Éditions Sociales, 1974, Livre III°, tome 1 : 257-258)

Une position déjà réfutée par Marx il y a plus d'un siècle

Cette position défendue par la CWO-BIPR date de plus d'un siècle et demi, c'est la vision développée par les économistes bourgeois tels que Ricardo, Mill et Say auxquels Marx a déjà clairement répondu à de nombreuses reprises : "Les économistes qui, tels Ricardo, considèrent que la production s'identifie directement à l'auto valorisation du capital, ne se préoccupent donc pas des limitations de la consommation ou de la circulation. Car, pour eux, la production crée automatiquement une équivalence dans ces dernières, et l'offre ne pose pas de problème par rapport à la demande ; ils s'intéressent donc uniquement au développement des forces productives (...) Mill et Say déclarent que l'offre et la demande sont identiques, et doivent se recouvrir. L'offre est la demande, celle-ci se mesure à la quantité de celle-là. Une grande confusion règne ici..." (Gründrisse, chapitre du Capital : 216-217, édition 10/18). Quelle est le fond de la réponse apportée par Marx à cette "grande confusion" de l'économie bourgeoise et reprise par la CWO-BIPR ?

Tout d'abord, Marx est entièrement d'accord avec ces économistes pour constater que : "En fait, la production crée elle-même une demande, en employant davantage d'ouvriers dans la même branche d'activité et en créant de nouvelles industries : de nouveaux capitalistes y emploient de nouveaux ouvriers et ouvrent en même temps de nouveaux marchés pour les anciens..." mais, ajoute-t-il immédiatement dans la suite de la citation, en approuvant en cela ce que dit Malthus : "..."la demande émanant du travailleur productif lui-même ne peut jamais suffire à toute la demande, parce qu'elle ne recouvre pas entièrement le champ de ce qu'il produit. Si c'était le cas, il n'y aurait plus aucun bénéfice ni, donc, de raison pour le faire travailler. L'existence même d'un profit réalisé sur une marchandise quelconque implique une demande autre que celle émanant du travailleur qui l'a produite"..." (ibid). Sur le fond, Marx ne fait ici qu'exprimer ce qu'il énonçait ci-dessus, à savoir la limite de "la capacité de consommation de la société" qui s'explique parce que "cette capacité de consommation est déterminée par des rapports de distribution antagoniques, cette consommation de la grande masse de la société en est réduite à un minimum".

Mais comment alors Marx explique-t-il cette "détermination des limites de la capacité de consommation de la société par des rapports de distribution antagoniques" ? Comme pour tous les modes antérieurs de production fondés sur l'exploitation, le capitalisme s'articule autour d'un conflit entre classes antagoniques dont l'enjeu est l'appropriation du surtravail. Par conséquent, la tendance immanente du capitalisme consiste, pour la classe dominante, à restreindre en permanence la consommation des producteurs afin de pouvoir s'approprier un maximum de plus-value : "Chacun des capitalistes sait que ses ouvriers ne lui font pas face comme consommateurs dans la production, et s'efforce de restreindre autant que possible leur consommation, c'est-à-dire leur capacité d'échange, leur salaire" (ibid.).

Cette tendance immanente et permanente du capitalisme à vouloir restreindre le pouvoir de consommation des exploités n'est autre que l'illustration de la contradiction "sociale-privée", à savoir la contradiction entre la dimension de plus en plus sociale de la production et son appropriation qui reste privée. En effet, du point de vue de l'intérêt privé de chaque capitaliste pris individuellement, le salaire apparaît comme un coût à minimiser au même titre que ses autres coûts de production alors que, du point de vue social du fonctionnement du capitalisme pris comme un tout, la masse salariale globale apparaît comme un marché dans lequel chaque capitaliste écoule sa production. Dès lors, Marx poursuit son explication dans la même citation (c'est lui qui souligne) : "Chacun des capitalistes souhaite que les ouvriers des autres capitalistes fassent la plus grande consommation possible de ses marchandises. (...) Mais l'illusion propre à chacun des capitalistes privés, en opposition à tous les autres, à savoir qu'en dehors de ses propres ouvriers, toute la classe ouvrière n'est faite que de consommateurs et d'échangistes, de dispensateurs d'argents, et non d'ouvriers, provient de ce que le capitaliste oublie ce qu'énonce Malthus : "L'existence même d'un profit réalisé sur une marchandise quelconque implique une demande autre que celle émanant du travailleur qui l'a produite" et par conséquent "la demande émanant du travailleur productif lui-même ne peut jamais suffire à toute la demande". Étant donné qu'une branche de production en active une autre et gagne ainsi des consommateurs parmi les ouvriers du capital étranger, chaque capitaliste croit à tort que la classe ouvrière, créée par la production elle-même, suffit à tout. Cette demande créée par la production elle-même incite à négliger la juste proportion de ce qu'il faut produire par rapport aux ouvriers : elle tend à dépasser largement leur demande, tandis que, par ailleurs, la demande des classes non ouvrières disparaît ou se réduit fortement, ‑ c'est ainsi que se prépare l'effondrement" (ibid. : 227-228).

C'est donc la poursuite des intérêts privés de chaque capitaliste ‑ aiguillonnée par l'enjeu de classe autour de l'appropriation du maximum de surtravail ‑ qui pousse chacun d'eux à minimiser le salaire de ses propres ouvriers afin de s'approprier un maximum de plus-value mais, ce faisant, cette tendance immanente du système à comprimer les salaires engendre la base sociale des limites du capitalisme puisqu'elle a pour résultat de restreindre "la capacité de consommation de la société". Cette contradiction "sociale-privée" qui explique que la "consommation de la grande masse de la société en est réduite à un minimum" est ce que Marx appelle "les rapports de distribution antagoniques" : "la capacité de consommation est déterminée par des rapports de distribution antagoniques, cette consommation de la grande masse de la société en est réduite à un minimum". Ceci n'est autre que ce qu'énonçait Marx dans la citation du Capital que nous avons reproduite en bas de page : "plus la force productive se développe, plus elle entre en conflit avec la base étroite sur laquelle sont fondés les rapports de consommation".

L'analyse marxiste des contradictions économiques du capitalisme

Après avoir examiné quelle était la divergence essentielle entre l'analyse de Marx et celle de la CWO et avoir vu comment Marx avait déjà répondu à celle-ci il y a plus d'un siècle, il nous faut maintenant examiner comment cet auteur a réellement analysé la dynamique et les contradictions du mode de production capitaliste.

Chaque mode de production qui parcourt l'histoire de l'humanité ‑ comme les modes asiatique, antique, féodal et capitaliste ‑ se caractérise par un rapport social de production spécifique qui lui est propre : tribus, esclavage, servage, salariat. C'est ce rapport social de production qui détermine les liens spécifiques que nouent entre eux les détenteurs des moyens de production et les travailleurs dans un rapport conflictuel entre classes et qui sont définis par le mode d'appropriation du surtravail. Ce sont ces rapports sociaux qui sont au cœur de la dynamique et des contradictions de chacun de ces modes de production[3]. Dans le capitalisme, le rapport spécifique qui lie les moyens de production aux travailleurs est constitué par le salariat : "Le capital suppose donc le travail salarié, le travail salarié suppose le capital. Ils sont la condition l’un de l’autre ; ils se créent mutuellement." (Marx, Travail salarié et capital, La Pléiade, Économie I : 215). Ce rapport social de production, tout à la fois, imprime la dynamique du capitalisme, puisqu'il constitue le lieu de l'extraction de la plus-value (c'est l'acte premier du procès capitaliste de production), et, en même temps, contient ses contradictions insurmontables, puisque l'enjeu autour de l'appropriation de cette plus-value tend à restreindre la capacité de consommation de la société (c'est l'acte second du procès capitaliste de production, la vente) : "La raison ultime de toutes les crises réelles, c'est toujours la pauvreté et la consommation restreinte des masses, face à la tendance de l'économie capitaliste à développer les forces productives comme si elles n'avaient pour limite que le pouvoir de consommation absolu de la société" (Marx, Le Capital, La Pléiade, Économie II : 1206). Ce sont les difficultés qui surgissent à la fois des contradictions au sein et entre ces deux actes du procès capitaliste de production qui engendrent "une épidémie sociale, qui, à toute autre époque, eût semblé absurde : l'épidémie de la surproduction" (Marx, Le Manifeste, La Pléiade, Économie I : 167) ; c'est pourquoi Marx répétera constamment que "c'est dans les crises du marché mondial qu'éclatent les contradictions et les antagonismes de la production bourgeoise" (Marx, Gründrisse, La Pléiade, Économie II : 466).

Le salariat est un rapport dynamique en ce sens que, pour survivre, le système, aiguillonné par la baisse tendancielle du taux de profit et par la concurrence, doit constamment pousser à bout l'exploitation salariale, étendre le champ d’application de la loi de la valeur, accumuler en permanence et élargir ses marchés solvables : "Il va de soi qu’avec le développement de la production capitaliste, donc la baisse des prix des marchandises, celles-ci augmentent en nombre ; qu’il doit en être vendu davantage ; que, par conséquent, il faut une extension constante du marché, besoin du mode de production capitaliste. (...) Toutes les contradictions de la production bourgeoise éclatent collectivement dans les crises générales du marché mondial, et de façon isolée, dispersée, dans les crises particulières (quant à leur contenu et à leur extension). La surproduction est une conséquence particulière de la loi de la production générale du capital : produire en proportion des forces productives (c’est-à-dire selon la possibilité d’exploiter, avec une masse de capital donnée, la masse maximum de travail) sans tenir compte des limites réelles du marché ni des besoins solvables ; réaliser cette loi par l’extension incessante de la reproduction et de l’accumulation, donc par la retransformation constante du revenu en capital, tandis que, d’autre part, la masse de producteurs reste limitée et doit, sur la base de la production capitaliste, rester limitée à la quantité moyenne des besoins." (Marx, Gründrisse, La Pléiade, Économie II : 457, 497-498). Et, au sein de cette dynamique, la loi de la baisse tendancielle du taux de profit occupe une place centrale dans la mesure où elle pousse chaque capitaliste à compenser la baisse de profit dans chacune de ses marchandises par une production en masse afin de rétablir et même accroître sa quantité totale de profit. Chaque capitaliste se retrouve ainsi face à la nécessité de réaliser sur le marché une quantité sans cesse accrue de marchandises : "Tel est le phénomène qui résulte de la nature du mode de production capitaliste : la productivité accrue du travail entraîne la baisse du prix de la marchandise particulière ou d'une quantité donnée de marchandises, un accroissement dans le nombre de marchandises, une réduction de la masse de profit pour chaque marchandise et du taux de profit afférent à la somme des marchandises, tandis que la masse du profit réalisée sur la totalité des marchandises augmente. (...) En réalité, la baisse des prix des marchandises et l'augmentation de la masse du profit réalisé sur la quantité accrue de marchandises à meilleur marché ne sont qu'une autre expression de la loi de la baisse du taux de profit accompagnant l'augmentation de la masse du profit" (Marx, Le Capital, La Pléiade, Économie II : 1013-1015).

Mais le salariat est également un rapport contradictoire en ce sens que si la production revêt un caractère de plus en plus social et élargi au monde entier, le surproduit reste approprié privativement. En s'appuyant sur cette contradiction "sociale-privée", Marx démontre que, dans un cadre où "la consommation n’augmente pas au rythme de l’augmentation de la productivité du travail", le capitalisme engendre "une surproduction qui provient justement du fait que la masse du peuple ne peut jamais consommer davantage que la quantité moyenne des biens de première nécessité, que sa consommation n’augmente donc pas au rythme de l’augmentation de la productivité du travail. (...). Ricardo ne voit pas que la marchandise doit être nécessairement transformée en argent. La demande des ouvriers ne saurait suffire, puisque le profit provient justement du fait que la demande des ouvriers est inférieure à la valeur de leur produit et qu'il est d'autant plus grand que cette demande est relativement moindre. La demande des capitalistes entre eux ne saurait pas suffire davantage. (Marx, Le Capital, livre IV, Théories sur la Plus-Value, tome 2 : 559-560, Éditions Sociales). "Dire enfin que les capitalistes n'ont en somme qu'à échanger et à consommer leurs marchandises entre eux, c'est oublier tout le caractère de la production capitaliste et oublier qu'il s'agit de mettre le capital en valeur, non de le consommer" (Marx, Le Capital, Livre III, tome 1 : 269-270, Éditions Sociales).

Dans un cadre où l’appropriation privée confisque l’essentiel des gains de productivité puisque "la consommation (de la masse du peuple) n’augmente pas au rythme de l’augmentation de la productivité du travail", la généralisation du salariat, dans ce contexte de "base étroite sur laquelle sont fondés les rapports de consommation", restreint inévitablement les débouchés eu égard aux besoins relativement immenses de l’accumulation élargie du capital, contraignant ainsi le système à constamment devoir trouver des acheteurs non seulement au sein, mais de plus en plus en dehors de la sphère capital-travail : "...plus la production capitaliste se développe, et plus elle est obligée de produire à une échelle qui n'a rien à voir avec la demande immédiate, mais dépend d'une extension constante du marché mondial (...). Le simple rapport entre travailleur salarié et capitaliste implique : 1. Que la majeure partie des producteurs (les ouvriers) ne sont pas consommateurs, (pas acheteurs) d'une très grande portion de leur produit, les moyens et la matière de travail ; 2. Que la majeure partie des producteurs, des ouvriers, ne peuvent consommer un équivalent pour leur produit, qu'aussi longtemps qu'ils produisent plus que cet équivalent, qu'ils produisent la plus-value, le surproduit. Il leur faut constamment être des surproducteurs, produire au-delà de leurs besoins pour pouvoir être consommateurs ou acheteurs (...). La surproduction a spécialement pour condition la loi générale de production du capital : produire à la mesure des forces productives, c'est-à-dire selon la possibilité qu'on a d'exploiter la plus grande masse possible de travail avec une masse donnée de capital, sans tenir compte des limites existantes du marché ou des besoins solvables" (Marx, Le Capital, Éditions Sociales, 1975, livre IV, Théories sur la Plus-value, tome 2 : 559, 619, 637).

Dans ce contexte, Marx a clairement démontré l’inéluctabilité des crises de surproduction par la restriction relative de la demande finale, conséquence, d'une part, de la nécessaire fuite en avant de la production qui s’impose à chaque capitaliste afin d'accroître la masse de plus-value pour compenser la baisse du taux de profit et, d'autre part, de l'obstacle récurrent qui se dresse pour le capital : l'éclatement de la crise par le rétrécissement relatif du marché nécessaire à l'écoulement de cette production, bien avant que ne se manifeste l'insuffisance de la plus-value engendrée par la baisse tendancielle du taux de profit : "Au cours de la reproduction et de l’accumulation, de petites améliorations s’effectuent continuellement, qui finissent par modifier toute l’échelle de la production : il y a développement croissant des forces productives. Dire de cette production croissante qu’elle a besoin d’un marché de plus en plus étendu et qu’elle se développe plus rapidement que celui-ci, c’est exprimer, sous sa forme réelle et non plus abstraite, le phénomène à expliquer. Le marché s’agrandit moins vite que la production ; autrement dit, dans le cycle de sa reproduction ‑ un cycle dans lequel il n’y a pas seulement reproduction simple, mais élargie ‑, le capital décrit non pas un cercle, mais une spirale : il arrive un moment où le marché semble trop étroit pour la production. C’est ce qui arrive à la fin du cycle. Mais cela signifie simplement que le marché est sursaturé. La surproduction est manifeste. Si le marché s’était élargi de pair avec l’accroissement de la production, il n’y aurait ni encombrement du marché ni surproduction. Cependant, si l’on admet que le marché doit s’étendre avec la production, on admet également la possibilité d’une surproduction. Du point de vue géographique, le marché est limité : le marché intérieur est restreint par rapport à un marché intérieur et extérieur, qui l’est par rapport au marché mondial, lequel, ‑bien que susceptible d’extension‑ est lui-même limité dans le temps. En admettant donc que le marché doive s’étendre pour éviter la surproduction, on admet la possibilité de la surproduction. En effet, le marché et la production étant des facteurs indépendants, l’extension de l’un ne correspond pas forcément à l’accroissement de l’autre. Il se peut que les limites du marché ne s’étendent pas aussi vite que l’exige la production ou que de nouveaux débouchés soient rapidement saturés, si bien que le marché élargi devient une barrière tout comme auparavant le marché étroit" (Marx, Gründrisse, La Pléiade, Économie II : 489)[4].

Une précision supplémentaire concernant la divergence entre Marx et la CWO

Bien que primordiale pour expliquer le développement des crises récurrentes de surproduction qui traversent toute la vie du capitalisme, la dimension contradictoire du salariat qui tend constamment à réduire le marché solvable relativement aux besoins de plus en plus grands de l'accumulation du capital n'est évidemment pas le seul facteur analysé par Marx qui concourt à engendrer ces crises. D'autres contradictions et facteurs se conjuguent pour les alimenter. Il en va ainsi du déséquilibre dans le rythme de l'accumulation entre les deux grands secteurs de la production (celui des biens de consommation et celui des biens de production), de la vitesse différente de rotation des capitaux dans les différentes branches de la production, de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit, etc. Marx s'en explique longuement mais il n'est pas possible d'exposer ses arguments ici dans le cadre de cet article. Il nous faut néanmoins souligner que, parmi tous ces autres facteurs contribuant à l'éclatement des crises de surproduction, la loi de la baisse tendancielle du taux de profit occupe effectivement une place centrale ‑ Marx en avait d'ailleurs fait la clé de compréhension des cycles décennaux qui rythmaient les deux premiers tiers du 19e siècle[5] : en effet, lorsque la dynamique à la hausse du taux de profit s'inverse à la baisse, elle engendre inévitablement une spirale dépressive qui ralentit l'accumulation et par suite les commandes réciproques entre les différentes branches de la production et elle provoque en conséquence le licenciement des salariés et la compression de la masse salariale, etc. Tous ces phénomènes se conjuguant pour créer une mévente généralisée de marchandises.

La crise de surproduction apparaît donc bien souvent à la fois comme une crise de rentabilité du capital (baisse du taux de profit) et de répartition (insuffisance de débouchés solvables). Cette nature double de la crise tient au fait que chaque capitaliste cherche individuellement à réduire les salaires autant qu'il le peut (sans se soucier socialement des débouchés globaux) et, en même temps, cherche à augmenter au maximum sa productivité face à la concurrence (ce qui à terme pèsera sur le taux de profit : crise de valorisation). Le caractère privé et conflictuel du capitalisme lui interdit sur le moyen et long terme toute régulation qui assurerait la compatibilité des tendances contradictoires qui le traversent : le surinvestissement (suraccumulation) et l'insuffisance relative des débouchés reviennent périodiquement gripper l'accumulation du capital et diminuer son taux de croissance.

Cependant, Marx a bien mis en évidence que cette baisse tendancielle du taux de profit n'est en rien le résultat d'un schéma répétitif, déterminé algébriquement et atemporel. Elle doit s'analyser et se comprendre dans ses spécificités singulières à chaque fois qu'elle se manifeste car, avec les trois facteurs fondamentaux qui la déterminent (salaires, productivité du travail et productivité du capital), plusieurs scénarios sont possibles, surtout quand les combinaisons de ces trois facteurs peuvent, à leur tour, se décliner avec des contre tendances qui varient notablement au cours du temps : disposition d'un large marché domestique, colonialisme, investissements dans des pays ou des secteurs à composition organique du capital plus réduite[6], accroissement de la féminisation du travail ou recours à de la main d'œuvre immigrée, etc.

Dès lors, nous pouvons dire que, pour fonctionner correctement, le capitalisme doit à la fois produire avec profit et vendre les marchandises ainsi produites. Suivant Marx, ces deux exigences, dans les conditions du capitalisme réel, sont éminemment contradictoires. Elles ne peuvent pas être rendues compatibles à moyen et long terme parce que la concurrence, l'appropriation privée et l'enjeu autour de l'appropriation du surtravail interdisent socialement au capitalisme de réguler durablement ces contradictions. C'est donc bien le rapport social de production fondamental du capitalisme - le salariat - qui est en cause.

Pourquoi estimons-nous nécessaire de devoir faire cette précision qui peut apparaître comme quelque peu "technique et complexe" pour quelqu'un qui n'est pas habitué à manipuler ces concepts économiques et leurs rapports réciproques ? Parce qu'elle nous permet de bien préciser les divergences fondamentales entre la vision de Marx et celle de la CWO, tout en se prémunissant contre de fausses polémiques éventuelles.

Oui, avec Marx , nous concevons bien que la dynamique à la baisse du taux de profit concourt également à engendrer des crises de surproduction mais, là où la CWO diverge totalement avec Marx :

1) c'est quand elle fait l'impasse absolue sur cette dimension contradictoire du salariat ‑ pourtant massivement soulignée par Marx ‑ qui constitue la base première et principale des crises de surproduction dans la mesure où elle tend à restreindre en permanence le pouvoir de consommation des salariés et donc les marchés solvables si nécessaires pour réaliser une production de marchandises sans cesse accrue ;

2) c'est qu'en lieu et place de cette contradiction sociale résidant dans le rapport salarial, elle fait de la baisse tendancielle du taux de profit le mécanisme exclusif des crises de surproduction et même l'alpha et l'oméga de toutes les contradictions économiques du capitalisme, y compris de sa décadence et de toutes les guerres impérialistes ;

3) enfin, c'est quand elle fait strictement dépendre la dimension du marché solvable de la dynamique à l'expansion ou à la contraction de la production qui, elle-même, serait fonction de l'évolution du taux de profit, alors que, selon les termes mêmes de Marx, les deux actes du procès de production que sont la production et la vente "ne sont pas identiques", sont "indépendants", "non théoriquement liés". La meilleure preuve, s'il en faut, et sur laquelle nous nous expliquerons plus longuement dans la suite de cet article, du caractère profondément erroné de cette vision de la CWO, est le fait que cela fait plus d'un quart de siècle que le taux de profit est nettement orienté à la hausse et qu'il a rejoint les taux qui prévalaient pendant les "trente glorieuses" ... alors que les taux de croissance de la productivité, de l'investissement, de l'accumulation et donc de la croissance sont toujours orientés à la baisse ou stagnants[7] ! Ce paradoxe n'est évidemment compréhensible qu'à partir du moment où l'on comprend que la crise est la conséquence de l'insuffisance relative des marchés solvables par la contraction massive de la masse salariale, cette contraction expliquant par ailleurs le rétablissement du taux de profit.

Marx et Rosa Luxemburg : une analyse identique des contradictions économiques du capitalisme

Comment le capitalisme surmonte-t-il sa tendance immanente à restreindre ses marchés solvables ? Comment peut-il résoudre cette contradiction "interne" à son mode de fonctionnement ? La réponse de Marx est très claire et identique dans toute son œuvre : "Il faut donc que le marché s’agrandisse sans cesse (...) Cette contradiction interne cherche une solution dans l’extension du champ extérieur de la production" (Le Capital, ibid.) ; "Cette demande créée par la production... tend à dépasser largement leur demande (des salariés), tandis que, par ailleurs, la demande des classes non ouvrières disparaît ou se réduit fortement, ‑ c'est ainsi que se prépare l'effondrement" (Gründrisse, ibid.).

Cette compréhension de Marx n'est autre que celle que reprendra Rosa Luxemburg dans son ouvrage L'Accumulation du Capital. En quelque sorte, cette grande révolutionnaire prolongera les développements de Marx en écrivant le chapitre relatif au marché mondial qui est l'un de ceux que Marx n'a pu achever[8]. L'entièreté de l'ouvrage de Rosa est traversée par cette idée maîtresse de Marx selon laquelle la "demande créée par la production tend à dépasser largement la demande des salariés tandis que, par ailleurs, la demande des classes non ouvrières disparaît ou se réduit fortement, - c'est ainsi que se prépare l'effondrement". Elle précisera cette idée en mettant en avant que, puisque la totalité de la plus-value du capital social global avait besoin, pour être réalisée, d’un élargissement constant de ses marchés tant internes qu'externes, le capitalisme était dépendant de ses conquêtes continuelles de marchés solvables tant au niveau national, qu'international : "Par ce processus, le capital prépare doublement son propre effondrement : d'une part, en s'étendant aux dépens des formes de production non capitalistes, il fait avancer le moment où l'humanité toute entière ne se composera plus effectivement que de capitalistes et de prolétaires et où l'expansion ultérieure, donc l'accumulation, deviendront impossibles. D'autre part, à mesure qu'il avance, il exaspère les antagonismes de classe et l'anarchie économique et politique internationale à tel point qu'il provoquera contre sa domination la rébellion du prolétariat international bien avant que l'évolution économique ait abouti à sa dernière conséquence : la domination absolue et exclusive de la production capitaliste dans le monde. (...) L'impérialisme actuel (...) est la dernière étape du processus historique : la période de concurrence mondiale accentuée et généralisée des États capitalistes autour des derniers restes de territoires non capitalistes du globe." (L'Accumulation du Capital, Maspéro : 152, 229)[9].

Rosa contextualisera et concrétisera cette idée dans la réalité vivante du cheminement historique du capitalisme et ce dans trois domaines :

(a) Elle décrira magistralement la progression concrète du capitalisme au travers de sa tendance permanente à "l'extension du champ extérieur de la production", expliquant la naissance et le développement du capitalisme au sein de l'économie marchande issue des ruines du féodalisme jusqu'à sa domination sur l'ensemble du marché mondial.

(b) Elle saisira les contradictions propres à l'époque impérialiste, ce "phénomène à caractère international que Marx n'a pas connu : le développement impérialiste de ces 25 dernières années (...) cet essor inaugurait, comme on le sait, une nouvelle période d'effervescence pour les États européens : leur expansion à qui mieux mieux vers les pays et les zones du monde restées non capitalistes. Déjà depuis les années 1880, on assistait à une nouvelle ruée particulièrement violente vers les conquêtes coloniales" (La crise de la Social-démocratie).

(c) Enfin, elle précisera plus amplement la raison et le moment de l’entrée en décadence du système capitaliste. En effet, outre son analyse du lien historiquement indissoluble entre les rapports sociaux de production capitalistes et l'impérialisme, qui montre que le système ne peut vivre sans s'étendre, sans être impérialiste par essence, ce que Rosa Luxemburg précise davantage c'est le moment et la manière dont le système capitaliste entre dans sa phase de décadence.

Encore une fois ici, concernant ce dernier point, Rosa Luxemburg ne fera que reprendre et développer une idée maintes fois répétée par Marx depuis le Manifeste Communiste selon laquelle "la constitution du marché mondial, du moins dans ses grandes lignes" et "une production conditionnée par le marché mondial" signeront la fin de la phase ascendante du capitalisme : "La véritable mission de la société bourgeoise, c’est de créer le marché mondial, du moins dans ses grandes lignes, ainsi qu’une production conditionnée par le marché mondial." (Lettre de Marx à Engels du 8 octobre 1858). Prolongeant l’intuition de Marx sur le moment de l’entrée en décadence du capitalisme, et quasiment dans les mêmes termes, Rosa Luxemburg en dégagera clairement la dynamique et le moment : "... Les crises telles que nous les avons connues jusqu'à présent (revêtent) elles aussi en quelque sorte le caractère de crises juvéniles. Nous n'en sommes pas parvenus pour autant au degré d'élaboration et d'épuisement du marché mondial qui pourrait provoquer l'assaut fatal et périodique des forces productives contre les barrières des marchés, assaut qui constituerait le type même de la crise de sénilité du capitalisme... Une fois le marché mondial élaboré et constitué dans ses grandes lignes et tel qu'il ne peut plus s'agrandir au moyen de brusques poussées expansionnistes, la productivité du travail continuera à s'accroître d'une manière irrésistible ; c'est alors que débutera, à plus ou moins brève échéance, l'assaut périodique des forces de production contre les barrières qui endiguent les échanges, assaut que sa répétition même rendra de plus en plus rude et impérieux" (Réforme sociale ou Révolution, première édition en langue allemande, cité par Sternberg, Le Conflit du siècle : 76, édition du Seuil, 1958).

Dès lors, l'épuisement relatif ‑ c'est-à-dire eu égard aux besoins de l'accumulation ‑ de ces marchés devra précipiter le système dans sa phase de décadence. A cette question Rosa répondra dès les prodromes de la guerre 14-18, estimant que le conflit inter impérialiste mondial ouvre l'époque où le capitalisme devient une entrave permanente pour le développement des forces productives : "La nécessité du socialisme est pleinement justifiée dès le moment où l'autre, la domination de la classe bourgeoise, cesse d'être porteuse de progrès historique et devient un carcan et un danger pour l'évolution ultérieure de la société. C'est précisément ce que la guerre actuelle a révélé à propos de l’ordre capitaliste." (Rosa Luxemburg, La crise de la Social-démocratie [1915] : 209-210). L’entrée en décadence du système s’est donc caractérisée non par la disparition des marchés extra capitalistes (c'est-à-dire "la demande des classes non ouvrières" ‑ Marx) mais par leurs insuffisances eu égard aux besoins de l'accumulation élargie atteinte par le capitalisme. C'est-à-dire que la masse de plus-value réalisée dans les marchés extra capitalistes était devenue insuffisante pour récupérer la fraction nécessaire de la part de plus-value produite par le capitalisme et destinée à être réinvestie. Une fraction du capital total ne trouvait plus à s'écouler sur le marché mondial, signalant une surproduction qui, d'épisodique en période ascendante, tendra à devenir un obstacle permanent auquel sera confronté le capitalisme tout au long de sa décadence. Cette idée de Rosa Luxemburg était d’ailleurs déjà explicitement développée par Engels lorsqu’en février 1886 il écrivait à F.K. Wischnewtsky que "s’il y a trois pays (disons l’Angleterre, l’Amérique du Nord et l’Allemagne) qui s’affrontent comparativement sur un pied d’égalité pour la possession du marché mondial, il ne peut en résulter qu’une surproduction chronique, l’un des trois étant capable de fournir toute la quantité demandée". L'accumulation élargie s'en trouve donc ralentie mais n'en a pas disparu pour autant. L'histoire économique du capitalisme depuis 1914 est l'histoire du développement des palliatifs face à ce goulot d'étranglement et l'histoire de l'inefficacité de ces derniers est signalée, entre autres, par la grande crise des années 30, la Deuxième Guerre mondiale et ces trente cinq dernières années de crise.

Cette identité totale dans l'analyse de Marx et de Rosa Luxemburg des contradictions du capitalisme rendent complètement absurde les accusations sans fondement aucun ‑ propagées par le stalinisme et le gauchisme et malheureusement reprises par le BIPR ‑ consistant à les opposer et à prétendre de façon erronée que : (a) l'explication de Marx des crises résiderait dans la baisse tendancielle du taux de profit alors que celle de Rosa Luxemburg résiderait dans la saturation des marchés ; (b) que Marx identifierait les contradictions du capitalisme au sein de la production alors que Rosa les situerait dans la réalisation, ou encore que (c) pour Marx la contradiction serait "interne" au capitalisme (la production) alors que pour Rosa elle serait "externe" (les marchés), etc. Tout cela n'a aucun sens si l'on comprend bien que ce sont les propres lois internes et contradictoires du capitalisme qui, dans leur développement, tendent à restreindre la demande sociale finale et engendrent les crises récurrentes de surproduction. Marx et Rosa n'ont rien dit d'autre.

Conclusion de la première partie

Poussé par la nécessité de s'accaparer un maximum de surtravail, le capitalisme soumet le monde à la dictature du salariat. Ce faisant, il instaure la plus formidable contradiction qui, en restreignant relativement le pouvoir de consommation de la société en regard d'une production de marchandise sans cesse accrue, engendre un phénomène inconnu jusqu'alors dans toute l'histoire de l'humanité, les crises de surproduction : "C'est dans les crises du marché mondial qu'éclatent les contradictions et les antagonismes de la production bourgeoise" (Marx).

Marx rattache fondamentalement les crises de surproduction aux freins que ce rapport salarial met à la croissance de la consommation finale de la société et plus spécifiquement des travailleurs salariés. Plus précisément, Marx situe cette contradiction entre, d'une part, la tendance à "un développement absolu des forces productives" et donc à l'accroissement sans limite de la production sociale en valeur et en volume et, d'autre part, la limitation de la croissance de la consommation finale de la société. C'est cette contradiction qu'il qualifie, dans le livre IV du Capital sur les Théories sur la plus-value, de contradiction production-consommation finale[10] : "Toutes les contradictions de la production bourgeoise éclatent collectivement dans les crises générales du marché mondial ; dans les crises particulières elles n'apparaissent que dispersées, isolées, partielles. La surproduction a spécialement pour condition la loi générale de production du capital : produire à mesure des forces productives (c'est-à-dire selon la possibilité qu'on a d'exploiter la plus grande masse possible de travail avec une masse donnée de capital) sans tenir compte des limites existantes du marché ou des besoins solvables..." (Éditions Sociales, Tome II : 636-637).

Dans cet article nous avons vu que, si la loi de la baisse tendancielle du taux de profit concourt bien à l'émergence des crises de surproduction, elle n'en constitue ni la cause exclusive ni même la cause principale. Nous verrons dans la suite de cet article qu'elle n'est pas non plus à même d'expliquer les grandes étapes qui ont rythmé l'évolution du système capitaliste, ni son entrée en décadence, ni sa tendance à engendrer des guerres de plus en plus étendues et meurtrières mettant en péril l'existence même de la société humaine.

Engels qui avait une parfaite connaissance des analyses économiques de Marx - notamment pour avoir travaillé des années durant sur les manuscrits des Livres II et III du Capital - ne s’y est pas trompé. En effet, lorsque dans la préface à l’édition anglaise du Livre I du Capital (1886), il souligne l’impasse historique du capitalisme, ce n’est pas à la baisse tendancielle du taux de profit qu’il fait référence mais à cette contradiction soulignée en permanence par Marx entre "un développement absolu des forces productives" et "la limitation de la croissance de la consommation finale de la société"’ : "Alors que les forces productives s’accroissent en progression géométrique, l’extension des marchés se poursuit tout au plus en progression arithmétique. Le cycle décennal de stagnation, prospérité, surproduction et crise, que l’on a vu se reproduire de 1825 à 1867, paraît certes avoir achevé sa course, mais uniquement pour nous plonger dans le bourbier sans issue d’une dépression permanente et endémique" (cité dans les œuvres de Marx, La Pléiade - Economie II : 1802). Et ce "bourbier sans issue d’une dépression permanente et endémique" auquel il fait référence, ce n’est autre que l’annonce prémonitoire de l’entrée en décadence du capitalisme. Entrée en décadence qui se caractérise par "une surproduction chronique"’, dira Engels la même année dans la lettre à F.K. Wischnewtsky que nous avons déjà citée ci-dessus. Nous pouvons maintenant comprendre en quoi ce sont bel et bien les analyses de Rosa Luxemburg qui se placent dans le droit fil de celles de Marx et Engels et les prolongent et non celles du BIPR.

C. Mcl



[1] Les citations proviennent de cet extrait complet :"Dès que la quantité de surtravail qu'on peut tirer de l'ouvrier est matérialisée en marchandises, la plus-value est produite. Mais avec cette production de la plus-value, c'est seulement le premier acte du procès de production capitaliste, du procès de production immédiat qui s'est achevé. Le capital a absorbé une quantité déterminée de travail non payé. A mesure que se développe le procès qui se traduit par la baisse du taux de profit, la masse de plus-value ainsi produite s'enfle démesurément. Alors s'ouvre le deuxième acte du procès. La masse totale des marchandises, le produit total, aussi bien la portion qui remplace le capital constant et le capital variable que celle qui représente de la plus-value, doivent être vendues. Si cette vente n'a pas lieu ou n'est que partielle, ou si elle a lieu seulement à des prix inférieurs aux prix de production, l'ouvrier certes est exploité, mais le capitaliste ne réalise pas son exploitation en tant que telle : cette exploitation peut s'allier pour le capitaliste à une réalisation seulement partielle de la plus-value extorquée ou à l'absence de toute réalisation et même aller de pair avec la perte d'une partie ou de la totalité de son capital. Les conditions de l'exploitation immédiate et celles de sa réalisation ne sont pas identiques. Elles ne diffèrent pas seulement par le temps et le lieu, théoriquement non plus elles ne sont pas liées. Les unes n'ont pour limite que la force productive de la société, les autres les proportions respectives des diverses branches de production et la capacité de consommation de la société. Or celle-ci n'est déterminée ni par la force productive absolue, ni par la capacité absolue de consommation, mais par la capacité de consommation sur la base de rapports de distribution antagoniques, qui réduit la consommation de la grande masse de la société à un minimum susceptible de varier seulement à l'intérieur de limites plus ou moins étroites. Elle est en outre limitée par la tendance à l'accumulation, la tendance à agrandir le capital et à produire de la plus-value sur une échelle élargie. C'est là, pour la production capitaliste, une loi, imposée par les constants bouleversements des méthodes de production elles-mêmes, par la dépréciation du capital existant que ces bouleversements entraînent toujours, la lutte générale de la concurrence et la nécessité de perfectionner la production et d'en étendre l'échelle, simplement pour se maintenir et sous peine de disparaître. Il faut donc que le marché s’agrandisse sans cesse, si bien que ses connexions internes et les conditions qui le règlent prennent de plus en plus l’allure de lois de la nature indépendantes des producteurs et échappent de plus en plus à leur contrôle. Cette contradiction interne cherche une solution dans l’extension du champ extérieur de la production. Mais plus la force productive se développe, plus elle entre en conflit avec la base étroite sur laquelle sont fondés les rapports de consommation" (Marx, Le Capital, Éditions Sociales, 1974, Livre III°, tome 1 : 257-258).

[2] "[Pour le CCI] cette contradiction, production de la plus-value et sa réalisation, apparaît comme une surproduction de marchandises et donc comme cause de la saturation du marché, qui à son tour s’oppose au processus d’accumulation, ce qui met le système dans son ensemble dans l’impossibilité de contrebalancer la chute du taux de profit. En réalité [pour Battaglia], le processus est inverse. (...) C’est le cycle économique et le processus de valorisation qui rendent "solvable" ou "insolvable" le marché. C’est partant des lois contradictoires qui règlent le processus d’accumulation que l’on peut arriver à expliquer la "crise" du marché" (Texte de présentation de Battaglia Communista à la Première Conférence des groupes de la Gauche communiste, 1977).

[3] "En produisant, les hommes ne sont pas seulement en rapport avec la nature. Ils ne produisent que s’ils collaborent d’une certaine façon et font échange de leurs activités. Pour produire, ils établissent entre eux des liens et des rapports bien déterminés : leur contact avec la nature, autrement dit la production s’effectue uniquement dans le cadre de ces liens et de ces rapports sociaux. (...) Les rapports de production, pris dans leur totalité, constituent ce que l’on nomme les rapports sociaux, et notamment une société parvenue à un stade d’évolution historique déterminé, une société particulière et bien caractérisée. La société antique, la société féodale, la société bourgeoise sont de tels ensembles de rapports de production, dont chacun désigne un stade particulier de l’évolution historique de l’humanité" (Marx, Travail salarié et capital, La Pléiade, Économie I : 212).

[4] Dans son article, la CWO nous donne une citation de Marx qui laisserait croire que l'analyse de la crise par ce dernier reposerait exclusivement sur la seule loi de la baisse tendancielle du taux de profit : "Ces contradictions conduisent à des explosions, à des cataclysmes, à des crises, où l'arrêt temporaire de tout travail et l'anéantissement d'une grande partie du capital ramèneront brutalement celui-ci à un point où il sera capable de recréer ses forces productives sans commettre un suicide. Mais parce que ces catastrophes reviennent régulièrement et se produisent chaque fois sur une plus grande échelle, elles aboutiront en fin de compte au renversement violent du capital." (Marx, Gründrisse, La Pléiade, Économie II, p.273). Si la CWO s'était donné la peine de citer l'ensemble du passage, elle aurait constaté que, quelques lignes auparavant, Marx parle de la nécessité de "l'extrême développement du marché" puisqu'il nous explique que "Cette diminution du taux de profit est fonction : 1°) de la force productive déjà existante qui constitue la base matérielle pour une nouvelle production... ; 2°) de la diminution de cette part du capital déjà produit qui doit être échangée contre du travail immédiat... ; 3°) de la grandeur du capital en général, le capital non fixe y compris. Cela implique l'extrême développement du commerce, des opérations d'échange et du marché ; l'universalité du travail simultané ; des moyens de communication, etc. ; des fonds de consommation nécessaires pour mettre en oeuvre ce processus gigantesque..." (Marx, La Pléiade, II, p.272). Voilà ce dont la CWO ne parle jamais et dont Marx parle tout le temps : "de l'extrême développement du marché".

[5] "A mesure que la valeur et la durée du capital fixe engagé se développent avec le mode de production capitaliste, la vie de l’industrie et du capital industriel se développe dans chaque entreprise particulière et se prolonge sur une période, disons en moyenne dix ans. (…) …ce cycle de rotations qui s’enchaînent et se prolongent pendant une série d’années, où le capital est prisonnier de son élément fixe, constitue une des bases matérielles des crises périodiques » (Marx, Le Capital, LP II : 614) ; « Nous voyons ainsi que, dans la période de développement de l’industrie anglaise (1815 à 1870) marquée par des cycles décennaux, le maximum de la dernière prospérité avant la crise réapparaît toujours comme minimum de la prospérité qui lui fait suite, pour monter ensuite à un nouveau maximum bien plus élevé » (Marx, Le Capital, LP II : 1219) ; « Mais c’est seulement de l’époque où l’industrie mécanique, ayant jeté des racines assez profondes, exerça une influence prépondérante sur toute la production nationale, où, grâce à elle, le commerce étranger commença à primer le commerce intérieur, où le marché universel s’annexa successivement de vastes terrains au Nouveau Monde, en Asie et en Australie, où enfin les nations industrielles entrant en lice furent devenues assez nombreuses, c’est de cette époque seulement que datent les cycles renaissants dont les phases successives embrassent des années et qui aboutissent toujours à une crise générale, fin d’un cycle et point de départ d’un autre. Jusqu’ici la durée périodique de ces cycles est de dix ou onze ans, mais il n’y a aucune raison pour considérer ce chiffre comme constant. Au contraire, on doit inférer des lois de la production capitaliste, telles que nous venons de les développer, qu’il est variable et que la période des cycles se raccourcira graduellement" (Marx, Le Capital, LP I : 1150).

[6] Comme dans les activités tertiaires ou dans les nouvelles branches industrielles.

[7] Pour un plus grand développent de cette argumentation, tant sur un plan théorique que statistique, le lecteur peut se référer à notre article sur la crise dans le numéro 121 de cette revue.

[8] "Le système de l'économie bourgeoise se présente à mes yeux dans l'ordre suivant : capital, propriété foncière, travail salarié ; Etat, commerce extérieur, marché mondial. (...) J'ai sous les yeux l'ensemble des matériaux sous forme de monographies écrites à des périodes très éloignées les unes des autres, non pour l'impression, mais pour mon édification personnelle. Il dépendra des circonstances que je les mette en oeuvre d'une façon cohérente suivant le plan que je viens d'indiquer" (Marx, Avant-propos à la Critique de l'économie politique, La Pléiade, Economie I : 271). Malheureusement, les circonstances en décideront autrement et ne laisseront pas l'occasion à Marx d'achever son plan initial.

[9] Ces développements de Rosa ne sont autres que ce que Marx a toujours expliqués dans tous ses travaux économiques et ce dès les origines. Ainsi, dans son opuscule Travail salarié et capital, dira-t-il ceci : "Les crises gagnent en fréquences et en violence. C'est que la masse des produits et donc le besoin de débouchés s'accroît, alors que le marché mondial se rétrécit ; c'est que chaque crise soumet au monde commercial un marché non encore conquis ou peu exploité et restreint ainsi les débouchés" (La Pléiade, Économie I : 228).

[10] Marx a écrit un paragraphe entier sur cette question dans son Livre IV sur Les théories sur la plus-value : 628-637, Éditions Sociales, tome II. Ce paragraphe est intitulé on ne peut plus explicitement : "Contradiction entre le développement irrésistible des forces productives et la limitation de la consommation en tant que base de la surproduction".