Les suicides à France Télécom sont l'expression de l'inhumanité de l'exploitation capitaliste

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Vingt-trois suicides (plus treize autres tentatives) en dix-huit mois à France Télécom ! Voilà un nouveau tragique témoignage du fait que les prolétaires sont de plus en plus confrontés à un climat de terreur au travail et à des pressions insupportables. Pour le PDG de l’entreprise Didier Lombard, rejetant la faute sur les victimes d’une exploitation forcenée, il ne s’agirait là que d’un simple effet de “mode” qui ne toucherait que des “personnes fragiles” 1. Quel cynisme !

Pour ce dirigeant capitaliste sans scrupule, dont le mea culpa à contretemps n’est qu’un simple impératif de communication, la tragédie ne réside pas dans le fait que des êtres humains se trouvent broyés par la logique implacable de rentabilité du capital, mais dans le discrédit qui écorne l’image de marque de son entreprise !

Face à un comportement dicté obligatoirement par les lois du “tiroir-caisse”, nombre de politiciens, notamment à gauche, font mine de s’émouvoir. Ce sont pourtant ces hypocrites qui ont favorisé les licenciements massifs dans cette entreprise comme dans toutes les autres depuis plus de vingt ans, contribuant ainsi à accélérer les cadences infernales menant aux drames d’aujourd’hui. Ce sont ces mêmes socialistes qui ont décuplé le stress par l’introduction des 35 heures, ajoutant une flexibilisation rendant l’ouvrier corvéable à merci ! Ce sont eux qui, par exemple, ont introduit France Télécom en Bourse en 1997 avec les méthodes de “management” que l’on connaît ! Ce n’est autre que Jospin qui a proclamé à l’époque, avec fierté, que “la mutation de l’entreprise était une belle réussite !”. Un manager de France Télécom nous donne d’ailleurs une idée de cette “belle réussite” : “Moi, mon boulot, c’est de faire – 5 % de semestre en semestre. Autant vous dire qu’on a déjà atteint l’os et que maintenant la question est de savoir si on se coupe un bras ou une jambe !” 2. Pour faire accepter ce type d’objectifs après cette vague de suicides, il n’est pas étonnant qu’on soit obligé de trouver des chemins plus “subtils” pour permettre aux salariés de “tenir le coup” : c’est le sens de la mise a disposition d’un “numéro vert” pour un contrôle supplémentaire des salariés et la remise à plat du management de cette entreprise. Mais le fond du problème ne changera pas : il est bien clair que l’objectif du capital sera toujours de rentabiliser et de pressurer toujours plus le prolétaire, jusqu’au-delà de ses limites physiologiques et au bout de sa tension nerveuse ! Car livré à sa dynamique propre, le système capitaliste ne peut aboutir qu’à l’épuisement de la force de travail. Aujourd’hui, ce ne sont plus seulement les ouvriers qui sont pressés comme des citrons et qui trinquent mais aussi les ingénieurs, les cadres administratifs et commerciaux, que la crise et la concurrence extrême ont prolétarisés et dont les conditions de travail se sont dégradés à toute allure. Déjà à l’aube de son développement, pour assurer son profit, “la production capitaliste, qui est essentiellement production de plus-value, absorption de travail extra (…) impose la détérioration de la force de travail de l’homme en la privant de ses conditions normales de fonctionnement et de développement, soi au physique, soi au moral-elle produit l’épuisement et la mort précoce de cette force” 3. Aujourd’hui, c’est l’intensification et les conditions du travail qui poussent à cet épuisement.

Le phénomène des suicides n’est malheureusement pas nouveau, ni limité à la France. La vague de suicides au travail fait suite à une augmentation croissante et continue, même si non réellement quantifié4. Depuis les années 1990, le nombre de suicides se trouve aggravé par la violence et la brutalité de la crise économique. Il traduit le fait que le monde capitaliste est sans avenir, sans perspective autre que de générer la misère sociale, la barbarie et la mort. Partout en Europe et dans le monde, le stress au travail ne cesse de faire des ravages. Aux Etats-Unis, le ministère du Travail a annoncé que “le nombre de suicides commis sur le lieu de travail était en hausse de 28 % pour l’année 2008. En tout, 251 suicides ont été recensés, le nombre le plus élevé depuis 1992” 5. En Chine, les suicides se sont multipliés dernièrement suite aux faillites d’entreprises. Souvenons-nous qu’en 2007, nous étions déjà amenés à déplorer des vagues de suicides en France, au Technicentre de Renault Guyancourt, à PSA, EDF-GDF (Chinon), dans les banques, dans la restauration (Sodexho) 6...

Rien n’a changé, si ce n’est en pire ! La pression et le harcèlement des chefs, la peur du chômage et le chantage au licenciement systématisé, la surcharge de travail grandissante sont toujours invoqués. Le phénomène d’épuisement au travail ou “burn out” tend à se développer à une échelle sans précédent7. Ce qu’on appelle le “harcèlement moral” devient la règle, comme donnée “stratégique” destinée à adapter aux forceps ou à se débarrasser dans l’urgence de salariés devenus indésirables ou insuffisamment productifs au moindre coût. Il existe d’ailleurs pour cela des “spécialistes” du harcèlement qu’on appelle dans ce milieu pourri des “nettoyeurs” ou “manager de transition”. Ils sont rémunérés pour faire ce sale boulot : c’est-à-dire détruire la personnalité de ceux qui forment le contingent des “sureffectifs” ou des “inadaptés”, isoler les ouvriers combatifs, pousser à la faute et à la porte ceux qui ont le plus d’ancienneté et qui coûtent trop cher ! L’objectif est double :

faire en sorte que ceux qu’on veut virer partent d’eux-mêmes sans toucher la moindre indemnité,

démoraliser et intimider les autres salariés qui restent pour les rendre plus dociles et corvéables.

Cependant, les conditions de l’exploitation et la poursuite des attaques liées à une crise économique sans issue ne peuvent que pousser à terme a exprimer la colère, à des luttes collectives, à une solidarité et une prise de conscience en profondeur. L’avenir n’est pas à la concurrence entre prolétaires, mais à leur union grandissante dans la lutte contre l’exploitation. C’est cet avenir qui peut redonner espoir, préparer des luttes massives et solidaires, et ouvrir, à terme, la voie d’une perspective révolutionnaire.

WH (18 septembre)


1) http ://info.france2.fr.

2) http ://www.marianne2.fr.

3) Marx, le Capital, Edition du progrès, Livre I, chap. X. p.258.

4) Certains journalistes s’offusquent du manque de statistiques en la matière. A n’en pas douter, ces informations existent. Mais pour la bourgeoisie, elles doivent, pour des raisons évidentes, rester confidentielles.

5) Source : courrierinternational.com

6) Voir RI no 379 (mai 2007), disponible sur notre site web.

7) Phénomène dépressif grave défini comme syndrome d’épuisement professionnel qui “fait partie des risques psychosociaux professionnels, consécutif à l’exposition à un stress permanent et prolongé” et défini ainsi par par le psychanalyste Herbert Freudenberger en 1979. “Un état de fatigue chronique, de dépression et de frustration apporté par la dévotion à une cause, un mode de vie, ou une relation, qui échoue à produire les récompenses attendues et conduit en fin de compte à diminuer l’implication et l’accomplissement du travail.”