Derrière la mission "afghane", de sordides intérêts impérialistes

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Nous publions ci-dessous la traduction d’un article paru dans World Revolution n°327 daté de septembre 2009. Alors que les attentats meurtriers se succèdent quasi-quotidiennement en Afghanistan, nous voulons souligner l’implication particulière de l’impérialisme français dans ce bourbier qui s’est tragiquement illustrée il y a peu de temps encore par la mort de jeunes engagés tombés dans une nouvelle embuscade. Ces jeunes gens à la fleur de l’âge (la plupart ont à peine une vingtaine d’années) sont depuis des mois envoyés par milliers au casse-pipe par leurs Etats respectifs. L’impérialisme français qui a rallié récemment les forces de l’OTAN en échange de quelques miettes de son haut-commandement commence à faire payer lui aussi dans la population un tribut de plus en plus lourd pour cette fuite en avant dans des aventures militaires sans fin et sans issue, révélatrices au plus haut point de l’impasse et de la barbarie guerrière du système capitaliste tout entier.

La guerre [en Afghanistan] se
passe mal. La majeure partie du sud du pays échappe au contrôle du gouvernement. Une rébellion sporadique et disséminée a repris du poil de la bête et risque de se transformer en une vaste mouvement insurrectionnel contre les forces occidentales et le gouvernement élu qu’elle rejette. En Grande-Bretagne, l’opinion publique sceptique s’étonne que ses soldats meurent pour cette cause. Et, comme le coût de cette guerre et le nombre de ses victimes ne cessent d’augmenter, les Américains se poseront aussi cette question de plus en plus fortement.”
(The Economist du 22 août 2009)

Le fait qu’une publication telle que The Economist soulève de tels problèmes sur la guerre en Afghanistan montre à l’évidence que les prétextes officiels avancés pour justifier cette aventure militaire sont de moins en moins crédibles.

Plusieurs arguments sont donnés à cette entreprise guerrière. La première et principale raison, au lendemain des attaques du 11 septembre 2001 sur New York et Washington, consistait dans le fait que le gouvernement taliban d’Afghanistan était considéré comme complice dans ces attentats, ou qu’au moins il “abritait des terroristes” comme Oussama Ben Laden et le groupe Al-Qaida, directement impliqués.

La “guerre au terrorisme” – dont les fers de lance furent les invasions de l’Afghanistan en 2001 puis celle de l’Irak en 2003 – était supposée éradiquer ou au moins combattre le terrorisme. Quelle a été la réalité ? Son exact contraire : une exacerbation massive du terrorisme à travers toute la planète. Il n’y a pas eu de coup d’arrêt à la mobilisation des forces islamistes “radicales” dans la région. Au contraire, l’Afghanistan et l’Irak sont devenus le centre, le pôle d’attraction pour Al-Qaida et les gangs terroristes de son acabit.

Le choc en retour s’est fait ressentir partout dans le monde – comme les attentats de Madrid en 2004 (en Espagne, alors que Jose Luiz Aznar était engagé en Irak à l’époque) et de Londres en 2005.

Les taliban ne sont plus au pouvoir, mais, ils se sont renforcés de différentes manières : par exemple, ils ont servi à rassembler et fédérer les forces rebelles dispersées au Pakistan. Ils ont toujours le contrôle du commerce de l’opium et dominent de larges parties du pays . Les taliban usent de la terreur et du meurtre pour imposer leur autorité dans ces régions, mais il ne fait aucun doute que l’impopularité grandissante du gouvernement et des forces d’occupation de l’OTAN poussent de plus en plus de recrues dans leurs rangs. L’utilisation des morts de civils victimes des attaques aériennes comme celle de Kunduz début septembre ne peut qu’augmenter ce recrutement...

Un autre objectif était celui d’établir la démocratie en Afghanistan, en Irak et au Moyen-Orient. Eh bien, on n’a vu que peu de changements en Afghanistan. Tout d’abord, le gouvernement Karzaï s’est avéré incapable de contrôler la situation hors de Kaboul ; en fait, étant donné le nombre croissant d’attaques et d’attentats à l’intérieur de Kaboul, il démontre qu’il n’a pas davantage le contrôle de la capitale elle-même. Des seigneurs de guerre comme Abdul Rashid Dostum n’ont pas concédé une once de pouvoir au gouvernement de Kaboul – en fait, ils ont renforcé leur mainmise sur leurs régions, malgré les tentatives de les amener vers le “processus démocratique”.

Deuxièmement, le gouvernement Karzaï a été marqué par une corruption et une brutalité incontestables. Pour de nombreux Afghans, il n’y a pas de différence avec ceux qui étaient auparavant au pouvoir, les taliban : “Durant sa campagne, le président Hamid Karzaï a appelé ses ennemis à faire la paix. Mais ce gouvernement – incompétent, corrompu et destructeur – n’a rien d’un partenaire fiable. Dans les parties de l’Afghanistan où les insurgés ont été éjectés et l’autorité du gouvernement a été restaurée, les habitants ont souvent regretté les seigneurs de guerre, moins vénaux et moins brutaux que la plupart des hommes de Karzaï.” (The Economist, article déjà cité)

Cette année est déjà devenue l’année la plus meurtrière en Afghanistan depuis 2001. A la date du 25 août 2009, 295 soldats étrangers y ont été tués. Cela a été partiellement le résultat de l’opposition à la mini-”offensive” des troupes étrangères destinée à assurer un semblant de “stabilité” pour permettre les élections nationales. Mais cela s’est soldé par un fiasco retentissant. Non seulement cette offensive n’a pas fait reculer les taliban, mais les élections se sont tenues dans une atmosphère de peur et d’intimidation. Avant les élections, 10 soldats britanniques avaient été tués dans le district de Babaji dans une opération lancée contre des taliban, alors qu’ils préparaient le terrain à des élections “pleines et libres”. Résultat ? “Les rapports précisant que 150 personnes ont pris part au vote en cet endroit, sur une population éligible de 55 000, n’ont pas été contestés par les officiels en Afghanistan.” (BBC, le 27 août 2009) Et depuis que les élections ont eu lieu, la réalité d’une vaste fraude électorale a éclaté au grand jour.

En lien avec la tentative d’introduire les délices de la démocratie, la propagande des médias nous a joué la comédie autour de la protection du droit des femmes dans ces sociétés patriarcales arriérées. Une fois de plus, la réalité a été bien différente. La nouvelle constitution afghane a adopté il y a cinq ans une loi sur l’égalité des droits pour les femmes. Depuis lors, les taliban ont fait fermer les écoles pour filles. Pour sa part, loin de protéger les droits des femmes, Karzaï a établi des contrats avec des groupes religieux qui ont eu pour conséquences de mettre en œuvre la législation qui légalise dans les faits le viol dans le mariage.

Pendant ce temps, la guerre en Afghanistan s’est étendue de plus en plus vers le Pakistan. L’administration Obama a mis en avant qu’elle considérait l’Afghanistan et le Pakistan comme des zones plus importantes stratégiquement que l’Irak. Il y a eu quelques tentatives des médias pour présenter la guerre en Irak comme plus ou moins achevée afin de justifier cet objectif, en dépit du fait que la dernière vague d’attaques-suicide en Irak nous rappelle à quel point la situation reste en réalité instable et précaire. Mais en tous cas, avec l’influence grandissante des taliban dans les zones du Pakistan où le gouvernement n’a aucune autorité, la guerre connaît déjà une escalade, avec l’utilisation grandissante des drones bombardiers de la part des Etats-Unis et dans les nouvelles offensives du gouvernement pakistanais. La dernière en date a provoqué des combats meurtriers (l’armée prétendant avoir tué plus de 1600 islamistes radicaux) et l’évacuation forcée de plus de 2 millions de gens.

Les véritables raisons de l’aventure afghane

Comme les justifications officielles à la guerre deviennent de moins en moins crédibles en termes de menace universelle, sa réalité en tant que guerre impérialiste devient toujours plus évidente pour la plupart des populations.

Depuis l’effondrement des anciens blocs impérialistes à la fin des années 1980, les Etats-Unis ont dû faire face à des remises en cause toujours grandissantes de leur position de “gendarme du monde”. Personne ne conteste leur force militaire, et aucune autre puissance – ou même la coalition d’une demi-douzaine d’Etats– ne peut rivaliser avec eux. Cependant, cela n’a pas empêché les autres pays de contester la domination américaine dans différentes régions du monde. Et de façon notable aujourd’hui, on a vu la montée de la Chine comme entité économique gigantesque qui a délibérément utilisé l’argent gagné du commerce pour acheter son accès à des régions vers lesquelles elle n’avait pas de prime abord d’intérêt majeur. Il faut aussi noter la réémergence de la Russie ; et les Etats-Unis ne sont pas parvenus à écarter le danger de devoir se battre pour défendre leur autorité au cœur même du capitalisme – en Europe, autour de la France et surtout de l’Allemagne.

Pour maintenir ce “leadership” devant toutes ces difficultés, les Etats-Unis doivent contrôler les zones stratégiquement vitales du Moyen-Orient et de l’Asie Centrale – vitales à la fois pour les raisons géopolitiques traditionnelles qui sont les héritières du “Grand Partage” impérialiste du 19e siècle, et à cause des sources d’énergie clés et les voies de contrôle qu’elles impliquent (pétrole et gaz). l’enjeu ici est impérialiste au sens le plus large du terme : les guerres en Irak et en Afghanistan ne reçoivent pas le soutien des compagnies américaines pour leur seul appétit d’acquérir des profits rapides, mais à cause du besoin à long terme de l’Etat américain de maintenir sa domination globale.

Et la Grande-Bretagne ? A la fin de la période des blocs, la Grande-Bretagne a commencé elle aussi à prendre un chemin plus “indépendant”, comme on l’a vu à travers sa volonté de sabotage des efforts américains lors de la guerre des Balkans dans les années 1990. Mais en tant que puissance de second rang, “l’indépendance” est un mirage toujours remis aux calendes grecques et, depuis 2001 et en particulier avec la “guerre au terrorisme”, la bourgeoisie britannique s’est trouvée de plus en plus empêtrée dans les projets militaires américains au Moyen-Orient et en Asie centrale. En Afghanistan, elle se trouve dans la position inconfortable de servir de ligne de front des forces de l’OTAN, avec ses troupes souvent pauvrement équipées exposées à une insurrection de taliban toujours plus enhardis.

Comme de plus en plus de personnes, y compris les familles des soldats servant en Afghanistan, commencent à s’interroger sur les vraies raisons de cette guerre, la classe dominante n’abandonnera pas ses justifications : Brown, par exemple, continue à nous vendre la guerre comme un moyen d’éviter les atrocités terroristes à Londres ou à Glasgow. En même temps, pour faire diversion, on nous soumet des débats comme celui sur quelle somme faut-il ou pas dépenser pour équiper les troupes, alors que la vraie question est celle-ci : pourquoi cette société est-elle en permanent état de guerre ; et comment pouvons-nous nous battre contre la guerre et ce système qui l’engendre ?

Graham (4 septembre)