Au Gabon, une élection pour préserver les intérêts de la Françafrique

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L’élection présidentielle organisée au Gabon le 30 août dernier pour désigner le successeur d’Omar Bongo (décédé le 8 juin) opposait son propre fils Ali Bongo à d’autres candidats. Et comme naguère son père, Ali, “Monsieur fils”, s’est aussitôt proclamé vainqueur dès la fermeture des bureaux de vote et a fait massacrer avec la complicité de l’armée française sur place les manifestants qui contestaient cette “victoire”. En effet, dès l’annonce de la victoire d’Ali Bongo, des émeutes ont éclaté, notamment à Port-Gentil, au cours desquelles le consulat de France a été incendié. C’est là où l’armée gabonaise, sous l’œil concupiscent des militaires français, a tiré sur la foule des faisant entre trois et quinze morts, selon les sources. Par ailleurs, des témoignages font état de la disparition de plusieurs corps emmenés par les forces de répression du régime.

Une élection à la françafricaine

Voilà une énième élection à la “françafricaine”. Une de ces élections dont le vainqueur est désigné d’avance avec la bénédiction de l’ancienne puissance coloniale. Ainsi, le défunt “papa Bongo” a toujours pu sortir systématiquement vainqueur de toutes les présidentielles, notamment, celle de 1979 (sous Giscard D’Estaing) avec un score de 99,8 %, ou celles de 1986 (sous Mitterrand) avec 99,9 %.

Certes, cette fois-ci, les parrains du fils ont voulu afficher un score “présentable” en n’accordant au vainqueur que 41 % des suffrages, mais cela n’a trompé personne et tout le monde a senti que les résultats ont été “cuisinés” d’avance avec une lourdeur débordante. D’ailleurs, les manifestants n’ont pas manqué de le faire savoir au président français en scandant : “Pourquoi Sarkozy proteste-t-il contre les fraudes en Iran et ne dit rien sur le voleur de chez nous ?”.

En effet, c’est là toute l’hypocrisie abjecte des responsables français qui n’ont cessé d’employer le double langage dans cette affaire. Ainsi, à la veille du scrutin gabonais, Sarkozy et Kouchner faisaient répéter dans tous les médias que “la France n’a pas de candidat” alors qu’en coulisse les “services français” téléguidaient tout le processus électoral devant conduire à l’élection d’Ali Bongo. Ainsi, Jeune Afrique (du 13 septembre 2009), sous le titre sans équivoque de “Sarkozy vote Ali”, révèle :

Le 29 août, Paris fait son “coming out”. C’est Me Robert Bourgi, l’ami et le conseiller de Nicolas Sarkozy, qui dévoile les vraies intensions élyséennes. A la veille du scrutin, il confie au journal le Monde : “Au Gabon, la France n’a pas de candidat, mais le candidat de Robert Bourgi, c’est Ali Bongo. Or je suis un ami très écouté de Nicolas Sarkozy. De façon subliminale, l’électeur le comprendra.” (…) Qu’elle semble loin cette année 2005 où Nicolas Sarkozy qualifiait de ‘mascarades’ l’élection au Togo du fils du défunt Gnassingbé Eyadema. ‘Aujourd’hui, Sarkozy fait du Chirac. Il adoube un fils de président’, commente un diplomate sur un ton désabusé.”

Qui aurait pu douter du contraire, avec un Etat français qui fait des pieds et des mains depuis la “décolonisation” pour défendre ses intérêts sur le continent africain, en prenant tout juste la peine de faire semblant, qu’il s’agisse de la droite ou de la gauche. Il ne s’agit ni plus ni moins que d’une de ces énièmes magouilles de l’Elysée sur le continent africain. D’ailleurs, Robert Bourgi ne s’en cache même pas en ajoutant : “Ali privilégiera les entreprises françaises”. Le “monsieur Afrique” de Sarkozy fait allusion aux nombreux groupes français qui règnent dans ce pays, à l’instar de Total (ex-Elf), véritable pompe à fric entre les mains des réseaux politico-mafieux dont Bourgi est l’héritier. Et Omar Bongo était l’instrument idéal fabriqué de toutes pièces par ces barbouzes et autres charognards pour garantir leurs intérêts au Gabon ; c’est ce que rappelle Jeune Afrique :

Choisi par Jacques Foccart avec la bénédiction du général de Gaulle, Omar Bongo Ondimba aura été l’allié successif des six présidents de la Ve République. Le plus petit et beaucoup moins peuplé - un demi -million d’habitants - des territoires de la fédération d’Afrique- Equatoriale française retenait l’attention par la richesse exceptionnelle de son sol : pétrole, manganèse, fer, uranium… sans parler de sa forêt. Faut-il chercher ailleurs l’intérêt qu’afficha la puissance coloniale au déroulement de la colonisation ? Toujours est-il que le Monsieur Afrique des présidents Charles de Gaulle et Georges Pompidou, Jacques Foccart, y veilla avec une singulière attention.”

En effet, c’est bien là le fond de l’enjeu, il s’agit pour la bourgeoisie française de préserver à tous prix ses divers intérêts au Gabon face aux puissances concurrentes, notamment la Chine qui se montre de plus en plus agressive dans cette zone. De fait, Omar Bongo resta jusqu’au bout comme le gardien fidèle des intérêts de ses maîtres, tant économiques que stratégiques et militaires. Sur ce dernier plan, il participa à toutes les interventions militaires que la France a pu mener sur le continent, depuis la guerre du Biafra (en 1967) jusqu’à la dernière au Tchad (en 2008). De même, sur le plan intérieur, les ressources du pays restent entre les mains de la famille Bongo et ses parrains de la métropole, comme le note Courrier international du 17 juin 2009) :

Régnant sans partage sur un véritable émirat pétrolier, Bongo a été un allié fidèle de la France et s’est révélé particulièrement généreux avec les hommes politiques de ce pays, de droite comme de gauche. Pour ses bons et loyaux services, la France a fermé pudiquement les yeux sur des aspects bien contestables de son règne : la dilapidation outrancière des ressources publiques érigée en système de gouvernance, un système clientéliste, des élections truquées, etc. Sans compter que le Gabon a toujours été géré comme une petite entreprise familiale, avec la fille du président, Pascaline, comme directeur de cabiner, son fils Ali comme ministre de la Défense et une ribambelle d’autres rejetons nommés à la tête des entreprises les plus juteuses du pays. Un partage du gâteau dont a été exclue l’écrasante majorité des Gabonais, qui vivent dans un pays censé être la ‘Suisse de l’Afrique’.

Voilà comment les criminels gabonais ont pillé les biens du pays en compagnie des brigands français de tous bords. Bref, pendant que la majorité de la population patauge dans la misère, les Bongo roulent dans le plus grand luxe en vidant les caisses de l’Etat pour s’acheter hôtels de luxe (en France) tout en remplissant leurs propres comptes (en Europe) avec le reste. Pire encore, l’impérialisme français fait tout pour protéger son pion gabonais à chaque fois que celui-ci est menacé. Par exemple, lorsque Port-Gentil fut le théâtre d’insurrection en 1990, le gouvernement Mitterrand-Rocard envoie ses paras pour rétablir l’exploitation pétrolière et surtout “ramener l’ordre”.

Aujourd’hui, avec l’élection du fils, il s’agit de renforcer le même “ordre” de la Françafrique. En ce sens, l’organisation de l’élection présidentielle n’était qu’une façade visant à légitimer un élu mafieux longtemps désigné par ses grands parrains. Comme le précise le Nouvel observateur du 10 septembre 2009 :

Après quarante-deux ans de règne ininterrompu du père, c’est donc le fils qui lui succède. Un héritage improbable : ex-rappeur, fêtard repenti, passionné de Ferrari et de jet -ski, formé au collège Sainte- Croix de Neuilly puis à la Sorbonne. Son père avait beau répéter qu’il n’avait pas de “dauphin”, sous son aile, l’ex-ministre de la défense, âgé aujourd’hui de 40 ans, prépare depuis longtemps son accession au pouvoir.”

Tout compte fait, le seul souci pour la bourgeoisie française est de savoir si “Monsieur fils” saura assumer efficacement le sale “héritage” du père.

Amina (21 septembre)