Sommet de Nice: Derrière "l'union" européenne, les vrais antagonismes refont surface

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Le sommet de l’Union Européenne à Nice aurait pu passer quasiment inaperçu sans que personne ne s’en inquiète. Ce type de réunions technocratiques autour de thématiques totalement éloignées des préoccupations quotidiennes n’a rien qui puisse en faire l’événement à la une des médias. Ce ne fut pourtant cette fois-ci vraiment pas le cas.

Le mercredi 6 décembre, à la veille du sommet, ce sont déjà environ 70 000 personnes qui se sont retrouvées dans la rue, dont 60 000 derrière les banderoles de la CES (confédération européenne des syndicats, à laquelle appartiennent en France la CFDT et plus récemment la CGT). Sur la base de revendications "constructives" axées sur "l’Europe Sociale", le cortège s’est résumé à une démonstration de force dans le plus grand calme. Les 10 000 manifestants restants, en queue de cortège et membres de syndicats dits "radicaux" et d’organisations "antimondialistes" diverses, attendaient leur heure.

Car c’est en effet le lendemain que les choses se sont gâtées. Pourtant, ce qui impressionne en premier n’est pas le nombre de manifestants (2500 à 3000) mais celui des organisations présentes : "syndicalistes de SUD et de la CGT espagnole (anarcho-syndicaliste), membres d’Attac (…), du DAL (…), de Droits Devant !, de la LCR ou d’Alternative Libertaire, "invisibles" italiens, trotskistes grecs, autonomes allemands, ainsi qu’une kyrielle d’anarchistes et d’écologistes d’obédience diverse auxquels se sont joints de jeunes basques radicaux" (Le Monde du 9 décembre). Tout ce petit monde, qui souvent d’ailleurs ne demande que cela, n’a pas tardé à goûter aux provocations de la police : lacrymogènes sans retenue avant même que le cortège ne se mette en branle, plusieurs dizaines d'arrestations, quelques condamnations sommaires, l’impossibilité de réserver des salles pour les réunions ou l’hébergement, et surtout l’épisode le plus relaté, le blocage à la frontière du train affrété par les "invisibles" italiens, qui s’est soldé par plusieurs échauffourées et quelques blessés. D’autres ont retrouvé leurs voitures renversées à deux pas des cordons de police… Même le Front National a été réveillé afin d’aller manifester face aux gauchistes !

Bref, toute "l’internationale citoyenne" issue des manifestations de Seattle lors du sommet de l’OMC il y a un an s’est retrouvée pour rejouer la même scène. Et, comme à Seattle, elle a été plus que probablement "aidée" par la présence de provocateurs de la police infiltrés dans les manifestations, histoire que le show soit plus spectaculaire. Voilà comment l’eurosommet a servi de prétexte pour faire mousser à nouveau ce mouvement "antimondialisation" qui, de Seattle à Millau et Prague, fait décidément beaucoup parler de lui, de manière largement encouragée par la machine médiatique et étatique.

C'est ainsi que les médiatisations des événements de Nice ne se sont pas privées d'opposer la première manifestation, pacifique procession appelée par les grandes centrales syndicales et dont la massivité n'a ému personne, à la seconde, tellement plus radicale et prête à en découdre avec les forces de l'ordre qui a tout de même réussi à perturber quelque peu la tenue du sommet. Dès les premiers heurts de la seconde, les déclarations affluaient. Lionel Jospin d’abord opérait une distinction entre "les démonstrations des organisations syndicales pacifiques" et l’action "de petits groupes violents qui défigurent les causes qu’ils prétendent défendre" (Le Monde du 9 décembre). Un politologue dira plus tard : "Même s’il y avait 2% de radicaux violents, ils ne peuvent occulter les 98% qui travaillent sur le fond" (Libération de 9 et 10 décembre). Les dirigeants "radicaux" s’y mettent aussi : la Confédération Paysanne de Bové parlera de "minorité minoritaire", SUD de "mômes, âgés de 16 à 20 ans maxi, au discours plutôt minimaliste" (ibid).

D’un côté, on nous présente donc des syndicats organisés, puissants et pacifiques, qui manifestent derrière des revendications "constructives" dans des défilés bien encadrés. De l’autre, des mobilisations de "citoyens", apparemment plus "subversives", incluant des actions moins contrôlables et plus "sauvages", sur un thème faussement radical et fédérateur : "l'anti-mondialisation".

L'agitation antimondialiste passe ainsi pour une "alternative" radicale aux défilés ronronnants et parfaitement institutionnalisés des syndicats. Elle se présente, et on la présente, comme une voie à suivre pour tous ceux qui cherchent à se battre sur un terrain anticapitaliste. Mais cela n'est qu'un leurre, une illusion et un piège.

Nous avons déjà montré comment la focalisation sur la prétendue nouveauté que serait la "mondialisation" est une mystification qui cherche à détourner toute véritable dénonciation du capitalisme. Elle ne fait que masquer l’aggravation de la crise du capitalisme et l’exacerbation de la concurrence entre Etats (dans un marché déjà mondial depuis près d'un siècle !) et partant, des attaques toujours plus dures sur les conditions de vie du prolétariat 1.

Les tenants de l'anti-mondialisation et leurs mobilisations "citoyennes" développent, en vérité, derrière un discours d'apparence radicale, une propagande profondément nationaliste et fondamentalement bourgeoise : la défense de "l'intérêt national" et de l'Etat contre les différents organismes internationaux mis en place par les Etats eux-mêmes, qu'ils aient nom OMC, Union européenne ou FMI. Elles participent pleinement de toutes les assourdissantes campagnes médiatiques à la gloire de la démocratie bourgeoise, en occupant, en leur sein, le créneau de "la base" et des "citoyens", par opposition à celui des partis politiques et du jeu électoral, particulièrement discrédités. Mais elles jouent le même rôle : celui de masquer les antagonismes de classe de la société et de renforcer l'illusion que l'Etat bourgeois pourrait être "au service du peuple", pour peu que les "citoyens" s'en mêlent. Exit la lutte de classe donc au profit de celle de "citoyens" qui, bourgeois et prolétaires confondus, devraient s'unir pour défendre les prérogatives de l'intérêt national (qui ne peut être que l'intérêt du capital national !) et de l'Etat contre tout ce qui peut le "menacer".

En canalisant ceux qui rejettent les syndicats et leur rôle de saboteurs et de tampons sociaux vers la défense de causes aussi étrangères à la classe ouvrière que la défense de la production nationale ou régionale, la revendications d'échanges commerciaux "plus respectueux des intérêts nationaux" ou le respect des prétendues "libertés démocratiques", la bourgeoisie cherche surtout à éviter tout débordement de la combativité ouvrière sur un terrain de classe. S'en remettre aux syndicats ou se placer sur le terrain interclassiste du "combat citoyen", voilà le faux choix qu'on propose aux prolétaires à la recherche d'une perspective. Et la bourgeoisie sait bien que, tant que la réponse ouvrière aux coups de plus en plus durs que la crise du capitalisme impose à ses conditions de vie sera enfermée dans de tels faux choix, elle pourra dormir sur ses deux oreilles.

H (15 décembre 2000)