Réponse tardive à une anarchiste révolutionnaire Emma Goldman et la Révolution russe

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Nous publions ici une réponse à l'analyse qu'Emma Goldman (1869-1940) a rédigée dans les premières années qui ont suivi la Révolution d'Octobre 1917. Après son expulsion des États-Unis en janvier 1920, elle a passé deux ans en Russie, puis a publié trois livres[1] : "Je pensais et je pense encore aujourd'hui que le problème russe est beaucoup trop compliqué pour être expédié en quelques formules superficielles" écrivait-elle dans l'introduction de son premier livre. Nous répondons à Emma Goldman parce qu'elle était une figure centrale du mouvement ouvrier révolutionnaire aux États-Unis à l’époque de la Première Guerre mondiale. En raison de sa détermination à défendre une position clairement internationaliste contre la guerre, elle a été surnommée "Emma la Rouge - la femme la plus dangereuse d'Amérique" par la classe dominante américaine. Mais il y a deux autres raisons d'examiner plus en détail les positions de Goldman. D'une part, son influence importante dans le milieu anarchiste et anarchosyndicaliste jusqu'à nos jours - la ""Rosa Luxemburg  des anarchistes"  - et d'autre part parce que son analyse précoce du devenir de la Révolution russe et des problèmes rencontrés par celle-ci témoigne d'une grande honnêteté et responsabilité. Aujourd'hui encore, les efforts de Goldman constituent une contribution précieuse à la compréhension de la dégénérescence de la Révolution russe, même si nous ne partageons pas du tout certaines de ses positions.

Goldman, anarchiste d'origine russe, a été inspirée par les théories de l'influente autorité anarchiste Pierre Kropotkine, mais a défendu une position anarcho-syndicaliste dans ses activités. Elle a clairement rejeté le marxisme comme orientation politique et théorique. Ce qui a distingué Goldman de Kropotkine, c'est sa détermination, aux côtés de Malatesta, Berkman et d'autres, en février 1915, à prendre fermement position contre le 'Manifeste des Seize', par lequel Kropotkine et d'autres anarchistes se sont abaissés à l'affligeante approbation de la Première Guerre mondiale. Goldman défendit une position clairement internationaliste condamnant toute participation, soutien ou tolérance à la guerre pour former ainsi un point de référence internationaliste aux États-Unis.

Notre préoccupation dans cet article sera d'examiner le postulat politique de départ de Goldman vis-à-vis de la Révolution russe, ses expériences et ses conclusions. Pour anticiper : les observations de Goldman, étayées par un profond instinct prolétarien, ses avancées marquantes, doivent de notre point de vue être distinguées de certaines de ses conclusions politiques centrales. Afin de permettre un aperçu suffisant de la position de Goldman, il est nécessaire d'insérer de longues citations. Comme il n'est pas possible d'aborder tous les aspects de son analyse, nous sommes contraints d'opérer une sélection et de préconiser la lecture directe de ses écrits sur la Révolution russe et son autobiographie.

Goldman était constamment préoccupée par deux questions : la fusion des bolcheviks avec l'appareil d'État et ses conséquences, et son propre et douloureux déchirement concernant le moment qui lui permettrait ou même l'obligerait à exposer ses critiques envers les bolcheviks - ce qu'elle finit par effectuer après des mois de douloureuses hésitations. Nous ne pouvons pas aborder ici d'autres préoccupations politiques de Goldman, comme la "terreur rouge", la Tcheka, Brest-Litovsk, le mouvement de Makhno en Ukraine, la Rastvojartska (la réquisition implacable de la nourriture chez la paysannerie, ce qui inclut donc aussi la relation entre la classe ouvrière et les paysans), la situation catastrophique de l'enfance[2] (une question dont elle s'occupait naturellement énormément...) ou sa position vis–à-vis des conseils ouvriers. Cependant, ses expériences et ses analyses du soulèvement de Cronstadt en mars 1921 sont importantes car cela signifia la rupture de Goldman avec les bolcheviks.

"La vérité sur les bolcheviks"

L'éclatement de la Révolution d'Octobre la remplit d'un grand enthousiasme : "De novembre 1917, jusqu'à février 1918, tandis que j'étais libre sous caution pour mon attitude contre la guerre, j'ai parcouru l'Amérique pour défendre les bolcheviks. J'ai publié une brochure pour expliquer la Révolution russe et justifier les bolcheviks. Je les ai défendus comme incarnant en pratique l'esprit de la révolution, malgré leur marxisme théorique."[3]

En 1918, dans la revue anarchiste Mother Earth, elle publie un article intitulé "La Vérité sur les bolcheviks": "La révolution russe ne signifie rien si elle ne libère pas la terre et ne détrône pas le propriétaire terrien, le capitaliste, après avoir chassé le tsar. Ceci explique le fondement historique de l’action des bolcheviks, leur justification sociale et économique. Les bolcheviks ne sont puissants que parce qu’ils représentent le peuple. Dès qu’ils ne défendront plus ses intérêts, ils devront partir, tout comme le gouvernement provisoire et Kerenski ont dû le faire. Car le peuple russe ne sera satisfait que lorsque la terre et les moyens de subsistance deviendront la propriété des enfants de la Russie. Sinon le bolchevisme disparaîtra. Pour la première fois depuis des siècles, les Russes ont décidé qu’ils devaient être écoutés, et que leurs voix allaient atteindre non pas le cœur des classes dirigeantes — ils savent qu’elles n’en ont pas — mais celui des peuples du monde, y compris le peuple américain. C’est là que résident l’importance capitale, le sens fondamental de la Révolution russe, révolution symbolisée par les bolcheviks. (...) Les bolcheviks sont venus pour défier le monde. Celui-ci ne pourra plus jamais se reposer dans sa vieille indolence sordide. Il doit accepter le défi. Il l’a déjà accepté en Allemagne, en Autriche et en Roumanie, en France et en Italie, et même aux États-Unis Comme une lumière soudaine, le bolchevisme se répand dans le monde entier, éclairant la Grande Vision, la réchauffant pour lui permettre de naître -la Nouvelle Vie de la fraternité humaine et du bien-être social."[4]

Le point de vue de Goldman sur les bolcheviks en 1918 était tout sauf négatif. Au contraire, sa défense de la Révolution russe et des bolcheviks a été une réponse hautement responsable à la campagne de mensonges de la bourgeoisie américaine et à son rôle dans la campagne brutale coordonnée au niveau international contre la Russie révolutionnaire. Sa critique radicale après deux ans en Russie a toujours été motivée par l'intention de défendre la Révolution d'Octobre contre les ennemis extérieurs, ainsi que contre la dégénérescence interne ; c’était la principale préoccupation de ses activités et de ses écrits.

Enthousiasme et déception

Deux brèves citations illustrent de façon impressionnante le changement dans l'évaluation que Goldman fait de l'évolution de la situation en Russie. Elle décrit son arrivée à Petrograd en janvier 1920 avec des termes exubérants : "Russie soviétique! Terre sacrée, peuple magique! Tu incarnes l'espoir de l'humanité, sa rédemption. Je suis venue me mettre à ton service, Matuschka chérie! Prends moi dans tes bras, laisse-moi m'intégrer en toi, mêler mon sang au tien, trouver une place dans ta lutte héroïque"[5]

Mais ensuite, deux ans plus tard, en guise de description finale de son séjour en Russie, nous trouvons ce qui suit: "1er décembre 1921! Dans le train, mes rêves écrasés, ma foi brisée, j'ai le cœur lourd comme une pierre, Matuschka Rossiya [Mère Russie] saigne par mille plaies béantes, sa terre est jonchée de cadavres. Je me cramponne à la barre de la fenêtre glacée et serre les dents pour ne pas sangloter." [6]

"Cela faisait juste un an et onze mois que j'avais posé le pied sur ce que j'avais pensé être la terre promise. Mon cœur était lourd de la tragédie de la Russie. Une pensée se détachait en puissant relief: je devais hausser la voix contre les crimes commis au nom de la Révolution. Je serais entendue indépendamment de l'ami ou de l'ennemi." [7]

Que s'est-il donc passé entre son arrivée en 1920 et son départ deux ans plus tard ? Sa déception était-elle exclusivement le résultat d'une attente naïve désormais rattrapée par la réalité ? Nous reviendrons sur cette deuxième question à la fin de l'article.

L'encerclement de la révolution russe

Goldman accorde à juste titre une grande importance à la question de l'encerclement de la Révolution russe qui a été, selon elle, une cause réelle des difficultés des premières années du pouvoir soviétique. Mais, comme nous le signalons plus loin, elle parle peu de son isolement politique du fait que le prolétariat mondial n'a pas été capable de prendre le pouvoir dans d'autres pays alors que c'était la question essentielle et qui n'a pas permis que des erreurs importantes du pouvoir bolchevique ne puissent être corrigées.

Dans son livre  Le déclin de la Révolution russe  écrit en 1922, Goldman souligne d'emblée comment l'encerclement de la Russie a étouffé la révolution et que la situation d'une guerre mondiale a créé les pires conditions pour la révolution.

"La marche contre la Russie commençait. Les interventionnistes massacraient des millions de Russes, le blocus affamait et souffrir du froid des femmes et des enfants par centaines de milliers. La Russie devenait une vaste région sauvage où régnaient l’agonie et le désespoir. La Révolution russe était attaquée et le régime bolchevique incommensurablement renforcé. C’est le résultat net de quatre ans de conspiration des impérialistes contre la Russie."[8]

La guerre coordonnée à l'échelle internationale contre la Russie a entraîné une asphyxie brutale. Ce serait une base tout à fait erronée que de ne pas prendre en compte cette tragique situation dans l’analyse de la dégénérescence et de l'échec de la Révolution russe ; Goldman l'évoque constamment dans ses expériences personnelles. Par exemple, elle décrit la terrible situation résultant de l'impitoyable affamement de la Russie et ses conséquences pour des millions d'enfants en 1920-21, une situation encore aggravée par les manigances de nombreux bureaucrates d'État pour s'enrichir. Dans cette affaire, Goldman, en dépit de toutes les critiques sévères qu'elle leur adresse, défend les efforts des bolcheviks pour améliorer la situation des enfants :

"C’est vrai que les bolcheviks ont tenté là le maximum en ce qui concerne l’enfant et l’éducation. C’est aussi vrai que s’ils n’ont pas réussi à parer aux besoins des enfants de  Russie, la faute en incombe beaucoup plus aux ennemis de la révolution russe qu’à eux. L’intervention et le blocus ont pesé plus lourdement sur les frêles épaules d’enfants innocents et de malades. Mais même dans des conditions plus favorables, le monstre bureaucratique "frankensteinien"  de l’État bolchevique ne pouvait pas décevoir les meilleures intentions et paralyser l’effort suprême fait par les communistes en faveur de l’enfance et de l’éducation. (…) De plus en plus, j’en venais à voir que les bolcheviks essayaient de faire tout ce qu’ils pouvaient pour les enfants mais que leurs efforts étaient réduits à néant par la bureaucratie parasite que l’État avait créée."[9]

Ainsi, concrètement, décrit-elle ce que l'on appelait les "Âmes mortes"[10] : des noms fictifs d’enfants ou déjà décédés inscrits sur les listes des ayants droit en produits alimentaires par la bureaucratie inférieure. Les bureaucrates ont détourné ces aliments obtenus par la fraude pour leur propre consommation ou pour les revendre à leur compte. Tout cela au détriment de centaines de milliers d'enfants affamés, victimes les plus vulnérables face à l’asphyxie causée par le blocus international !

On ne peut pas reprocher à Goldman d'avoir analysé le déclin de la Révolution russe sans tenir compte de la situation déterminante et mortelle de son isolement en Russie. Elle a également tenté, comme il ressort clairement des citations de ses textes, d'établir une distinction entre les bolcheviks et la bureaucratie d'État, sur laquelle nous reviendrons plus loin.

Sa faiblesse réside plutôt dans l'absence d'une analyse claire du fait que la guerre et le blocus contre la Russie n'ont été possibles que parce que la classe ouvrière, justement en Europe occidentale, a progressivement été battue, en particulier en Allemagne. La classe ouvrière en Europe de l'Ouest, et aussi aux États-Unis, a été confrontée à une bourgeoisie beaucoup plus expérimentée et à des appareils d'État plus sophistiqués qu'en Russie. Mais ce n'est pas seulement la défaite de la vague révolutionnaire internationale qui a produit la situation désespérée de la Russie, mais aussi le retard de la classe ouvrière internationale par rapport à la Russie.

En Allemagne, la tentative de révolution ne commença que plus d'un an après Octobre 1917, ce qui laissa pendant un long moment libre cours à la stratégie d'isolement de la Russie, comme le montrent les mois qui ont suivi les négociations de Brest-Litovsk. La prise du pouvoir par le prolétariat dans les États centraux de l'Europe occidentale aurait été le seul moyen de briser l'étranglement de la Révolution russe et de mettre un coup d'arrêt aux interventions armées. Il n'est possible de comprendre les racines de la défaite de la Révolution russe qu'en examinant précisément le rapport de forces international entre le prolétariat et la bourgeoisie. C'est un aspect qui n'apparaît que ponctuellement dans les écrits de Goldman, à peine développé, et qui laisse l'impression que le sort de la révolution a été scellé principalement sur le sol russe.

L'isolement et l'asphyxie de la Russie après Octobre 1917 n'expliquent en aucun cas tous les aspects de la dégénérescence interne, qui a finalement été l'expérience la plus traumatisante pour la classe ouvrière, ni ne doivent non plus servir de justification à la dégénérescence interne. En ce qui concerne le problème des erreurs catastrophiques des bolcheviks, dont en particulier leur politique d'identification à l'appareil d'État, il est crucial de voir que cela n'aurait pu être corrigé que sous l'influence d'une classe ouvrière révolutionnaire victorieuse dans d'autres pays, ce qui tragiquement n'a pas été le cas.[11]

En y regardant de plus près, il y a une contradiction dans les thèses centrales de Goldman sur la relation entre la situation internationale et les causes de la dégénérescence de la Révolution russe. D'une part, elle écrit : "Toutes mes observations et mes études au cours des deux ans m’avaient  éclairée sur le fait que le peuple russe, s’il n’avait pas été continuellement menacé de l’extérieur, aurait vite compris le danger de l’intérieur et aurait su comment faire face à ce danger." D'un autre côté, cependant : "s’il y a jamais eu un doute sur ce qui représente le plus grand danger pour une révolution – les attaques de l’extérieur ou la paralysie du peuple en son sein – l’expérience russe devrait complètement lever ce doute. La contre-révolution soutenue par l’argent, les hommes et les munitions des Alliés, a totalement échoué."[12]

Comme nous l'avons déjà mentionné, l'isolement de la Russie ne doit en aucun cas servir d'excuse à des erreurs. Mais Goldman tire une conclusion curieuse dans laquelle elle contredit "ses observations et ses études", citées précédemment : le salut de la révolution aurait dépendu essentiellement des forces et de la politique de la classe ouvrière en Russie, la situation internationale devenant pour elle un facteur beaucoup plus secondaire. Goldman développe ici une logique qui nous rappelle celle de Voline sans toutefois aller aussi loin[13]:   elle présente la défaite des forces contre-révolutionnaires alliées comme la preuve que les menées contre-révolutionnaires avaient constitué un obstacle parfaitement surmontable pour la révolution, ce qui est d'un simpliste choquant quand on sait les dommages considérables occasionnés par cette confrontation sanglante[14], dont la mort de  dizaines de milliers de révolutionnaires déterminés, et que Goldman elle-même a bien décrits. Ces révolutionnaires conscients tombés au combat qui s'étaient volontairement rendus par milliers sur le front, auraient probablement pu s'opposer de quelque manière à la contre-révolution interne.

Les deux facteurs, l'isolement et l'étranglement d'une part et, d'autre part, les erreurs des bolcheviks se renforcèrent mutuellement. La principale différence entre eux était que la guerre contre la Russie était évidente pour tous, alors que la dégénérescence de l'intérieur s'amorçait de façon beaucoup plus masquée pour devenir au final le traumatisme du siècle pour la classe ouvrière internationale. Les conclusions de Goldman constituent en substance un moyen répandu pour prendre en compte à la fois la question de la contre-révolution extérieure et celle de la dégénérescence contre-révolutionnaire de l'intérieur, un problème auquel tous les révolutionnaires des années 1920 ont été confrontés.

La guerre ne crée pas les meilleures conditions pour la révolution

L'une des contributions remarquables de Goldman à la compréhension de la défaite de la Révolution russe est sa réflexion sur les conditions de la révolution pendant et après une guerre, même si nous ne partageons pas sa conclusion: "Peut-être le sort de la Révolution russe était-il déjà décidé à sa naissance. La révolution a été suivie d’une guerre de quatre ans, une guerre qui a privé la Russie de ses meilleurs hommes, a versé leur sang dans des torrents et dévasté tout le pays. Dans de telles circonstances, il aurait été compréhensible que la révolution n'ait pas pu rassembler la force nécessaire pour résister à l'impact furieux du reste du monde." [15]

Ici, elle souligne à juste titre le résultat direct de la guerre et répond aux idées fausses et schématiques selon lesquelles la crise aggravant automatiquement la guerre et la guerre renforçant automatiquement la conscience de la classe ouvrière, la révolution pourrait ainsi éclater. Goldman souligne que c'est fondamentalement la révolution qui a pâti de l'épuisement en Russie résultant de la guerre même. Mais l'idée que le sort de la révolution pouvait quelque part être "déjà fixé à sa naissance" constitue une approche fataliste.

Il y avait à prendre en compte un facteur important potentiel qui ne s'est pas réalisé. La Première Guerre mondiale prit fin en novembre 1918, un an après Octobre 1917. Comme nous l’avons déjà souligné, le seul espoir d'Octobre était que la révolution déferle le plus rapidement possible dans d'autres pays et, surtout, en une vague révolutionnaire rapide en Europe de l'Ouest. C'était une perspective historiquement possible et la classe ouvrière n'avait d'autre choix que d'engager la lutte dans cette direction.

La guerre s'est terminée avec des pays vainqueurs et des pays vaincus. Si la défaite ébranle les gouvernements vaincus et peut, par conséquent, favoriser leur affaiblissement et les dynamiques révolutionnaires, il n'en est rien pour les gouvernements victorieux qui sortent au contraire renforcés. Dans les États vainqueurs, alors que la classe ouvrière avait été douloureusement entraînée à la boucherie par la bourgeoisie quatre ans durant, c'est cependant l'aspiration à la paix et à la tranquillité qui domine et sape considérablement les  possibilités d'impulsions révolutionnaires du prolétariat en France, Angleterre, Belgique, Hollande et Italie. Ce n'est pas seulement le rapport de force entre les États impérialistes qui était différent après la guerre, mais aussi l'état d'esprit des masses qui se trouvaient ainsi divisées en fonction de leur appartenance à un pays vainqueur ou vaincu. Goldman soulève le problème de la guerre qui crée des mauvaises conditions pour la révolution, mais elle le réduit essentiellement au seul cas de la Russie elle-même

Quelles possibilités de changements après une révolution ?

Quelles possibilités de changements existait-il en Russie, à une époque d'encerclement total et de famine? Dans le camp des anarchistes, il y avait des opinions très différentes à ce sujet. Mais ce qui était significatif, c'était la grande attente d'améliorations immédiates, indispensables dans la vie quotidienne, et surtout au niveau des mesures économiques et de la réorganisation de fond en comble de la production, Quelles étaient les attentes de Goldman à ce moment-là, à peine deux ans après Octobre 1917 ? S'attendait-elle à son arrivée en Russie en janvier 1920 à trouver une société qui réponde déjà aux besoins humains ? Lors de sa première rencontre avec Maxime Gorki, dans un train pour Moscou, elle lui déclara : "J'espère que vous croyez que moi, une anarchiste, je n'ai jamais pensé naïvement qu'on construirait l'anarchisme sur les ruines fumantes de la vieille Russie."[16]

Elle décrit les conversations avec Alexandre Berkman, son plus proche compagnon politique et personnel depuis des décennies, de la façon suivante : "Il écarta toutes les accusations proférées (contre les bolcheviks) en les mettant sur le compte d'individus aigris et inefficaces. Les anarchistes de Petrograd étaient comme beaucoup de militants dans nos rangs aux États-Unis qui ne faisaient rien et critiquaient tout le temps, disait-il. Peut-être avaient-ils été naïfs au point de s'attendre à ce que l'anarchisme émerge du jour au lendemain des ruines de l’autocratie et des erreurs du gouvernement provisoire"[17] Goldman n’a pas jugé la Révolution russe à l'aune d'une mesure naïve exclusivement fondée sur l'amélioration immédiate des conditions de vie et de l'économie.[18]

Sur la question des possibilités immédiates d'un bouleversement social dans l'intérêt de la classe ouvrière et d'autres couches opprimées, comme les millions de paysans en Russie, Goldman place à nouveau son point de vue dans un cadre qui n'ignore pas la situation internationale. Elle n'hésitait pas non plus à défendre les efforts des bolcheviks (comme nous l'avons vu en ce qui concerne la situation des enfants qui exigeait une action immédiate et drastique) et à critiquer sévèrement les positions des autres anarchistes. Goldman ne s'est pas soumise à la loi du silence et au rejet de toute critique mutuelle au sein du camp anarchiste. Nous ne savons pas quels arguments elle a employés envers les anarchistes impatients qui n'attendaient que le bouleversement immédiat de la société. Mais ces controverses entre anarchistes montrent qu'il n’y avait pas d'anarchisme homogène en Russie pendant la révolution.

La question des mesures immédiates possibles pour soulager rapidement les souffrances était d'une importance capitale pour la classe ouvrière et la paysannerie dans son ensemble, et n’était pas seulement un thème des parties les plus impatientes de l'anarchisme, chez lesquelles cette question était souvent le critère unique déterminant leur attitude envers les bolcheviks. Pour la classe ouvrière, la révolution ne possède pas une logique historique abstraite. Après des décennies d'exploitation brutale et avoir enduré les souffrances de la boucherie de la guerre mondiale de 1914-1918, les grands espoirs d'un lever de soleil à l'horizon de la vie étaient plus que compréhensibles et appropriés. Ils ont constitué une force motrice importante de la conviction révolutionnaire et la combativité qui ont permis Octobre. Compte tenu de la réalité immédiate d'étranglement de la Russie révolutionnaire, de la faim et de la guerre contre les armées blanches, le soleil attendu ne s'est pas levé à l'horizon. L'asphyxie et la démoralisation pesaient lourdement sur la classe ouvrière. Dans cette situation presque désespérée, Goldman adopta une attitude responsable de patience et de persévérance qui, dans la défaite progressive de la vague révolutionnaire mondiale après la guerre, et pour tous les révolutionnaires, ne pouvait être maintenue qu'avec une volonté et une clarté politique énormes.

Les bolcheviks et l'appareil d’État : le naufrage du marxisme ?

Dans son analyse de la dynamique de l'appareil étatique en pleine croissance après Octobre, Goldman a été totalement fidèle à sa propre idée selon laquelle le problème russe était beaucoup trop compliqué pour être expédié en quelques paroles superficielles. Elle accorde une grande attention à cette question et se distingue par des observations et des réflexions précises. Néanmoins, bon nombre de ses conclusions ne peuvent absolument pas être partagées ! Ses écrits contiennent des contradictions sur la question des rapports entre les bolcheviks et l'appareil d’État en plein développement.

En 1922, elle n'est pas encore en mesure de faire une analyse approfondie et avec recul, comme cela a été possible à la fin des années 1920 et au début des années 1930 lorsque la Gauche Communiste Italienne se fixa cette tâche. Il ne fait aucun doute que certains principes anarchistes sur la question de l'État dominent fortement son analyse et les conclusions qui en découlent.

Il est d'abord indispensable de présenter largement la vision de Goldman sur la question : "Les sept premiers mois de mon séjour en Russie m'avaient presque détruite. J'étais arrivée avec tant d'enthousiasme au cœur, complètement animée par le désir passionné de me lancer dans le travail et d'aider à défendre la cause sacrée de la révolution. Mais ce que j'ai trouvé en Russie m'a dépassée. Je n'étais pas capable de faire quoi que ce soit. La roue de la machine d'État socialiste est passée sur moi et a paralysé mon énergie. La misère et l'affliction terribles du peuple, le manque de préoccupation pour ses désirs et ses besoins, les persécutions et les oppressions, rendaient ma vie insupportable. Était-ce la révolution qui avait transformé les idéalistes en bêtes sauvages ? Si tel était le cas, les bolcheviks n'étaient que des pions aux mains d'un destin inévitable. Ou était-ce la nature froide, impersonnelle de l'État, qui avait, par des moyens ignobles, exploité à fond la révolution  et la conduisait maintenant à coups de fouet sur des voies qui étaient indispensables à l’État? Je n'ai pas trouvé de réponse à ces questions - du moins pas en juillet 1920." [19]

"En Russie, cependant, les syndicats ne représentent les besoins des travailleurs, ni dans un sens conservateur ni dans un sens révolutionnaire. Ce qu’ils sont réellement, c’est l’auxiliaire obéissant et militarisé de l'État bolchevique. Ils sont "l’École du communisme", comme l’affirmait  Lénine dans ses thèses sur le rôle des syndicats. Mais ils ne sont même pas ça. Une école suppose la libre expression et l'initiative de l'étudiant, tandis que les syndicats en Russie ne sont que des casernes pour l’armée de la force de travail mobilisée, forcée d’adhérer sous la contrainte  du fouet du conducteur de l'État."[20]

"Je suis certaine que ni Lounacharski ni Gorki ne le savaient pas (l’emprisonnement d’enfants par la Tcheka). Mais là réside la malédiction du cercle vicieux : il rend impossible à ceux qui sont à la tête de savoir ce que fait l’essaim dans la ruche de leurs subordonnés (…) Lounacharski connait-il de tels cas ? Est-ce que les communistes dirigeants savent ? Certains sans doute savent. Mais ils sont trop occupés par " d'importantes affaires d’État". Ils sont devenus insensibles à toutes ces "broutilles". Ils sont donc, eux aussi, pris dans le cercle vicieux, dans la machinerie de l’administration bolchevik. Ils savent que l’adhésion au parti masque une multitude de péchés." [21]

Et concernant les rapports entre l'appareil d'État et ses bureaucrates : "Dans le village où il [Kropotkine] avait vécu, près de Dmitrov, il y avait plus de fonctionnaires bolcheviques qu'il n'en existât jamais durant le règne des Romanov. Tous ces gens vivaient aux frais des masses. Ils étaient des parasites sur le corps social, et Dmitrov était seulement un petit exemple de ce qui se passait partout en Russie. Aucun individu particulier n'en était la cause : c'était plutôt l'État qu'ils avaient créé, qui discréditait chaque idéal révolutionnaire, étouffait toute initiative et mettait une prime à l'incompétence et au gaspillage."[22]

Les observations de Goldman sur la réalité concrète de l'État décrivent très précisément comment celui-ci se développe de plus en plus et commence inexorablement à tout absorber. C'est sa grande qualité que de dépeindre une perception détaillée de la "vie quotidienne" de l'appareil bureaucratique et sa profonde contradiction avec les intérêts de la classe ouvrière et des autres classes exploitées. En 1922, ses descriptions étaient pleinement pertinentes face à toutes les glorifications qui circulaient dans le mouvement ouvrier international sur la situation en Russie et face à l'aveuglement devant les grands problèmes auxquels la Russie était confrontée. Il ne fait aucun doute que les efforts de Goldman pour mettre en garde contre le danger de l'État à mesure qu'il se développait en Russie étaient précieux à cette époque, même si son analyse constituait plutôt un état des lieux et une première ébauche.

Mais quelles conclusions en tire-t-elle ? "Ce serait une erreur de supposer que l'échec de la Révolution était dû entièrement au caractère des bolcheviks. Fondamentalement, c'était le résultat des principes et des méthodes du bolchevisme. C'était l'esprit et les principes autoritaires de l'État qui étouffèrent les aspirations libertaires et libératrices. N'importe quel autre parti politique aurait été en charge du gouvernement en Russie que le résultat aurait été essentiellement identique. Ce n'est pas tellement les bolcheviks qui ont tué la Révolution russe mais plutôt l'idée bolchevique. C'était le marxisme, quelque peu modifié en un gouvernementalisme étriqué et fanatique (...) J'ai prouvé plus loin que c'est non seulement le Bolchevisme qui a échoué, mais le marxisme lui-même. C'est-à-dire, l'IDÉE D'ÉTAT, le principe autoritaire, qui a montré sa banqueroute par l'expérience de la Révolution russe. Si je devais résumer toute mon argumentation en une phrase, je devrais dire : la tendance intrinsèque de l'État est de se concentrer, de se rétrécir et de monopoliser toutes les activités sociales ; la nature de la Révolution est au contraire, de se développer, de s'élargir, et de se disséminer en cercles de plus en plus larges. En d'autres termes, l'État est institutionnel et statique ; la Révolution est fluide et dynamique. Ces deux tendances sont incompatibles et se détruisent mutuellement. L'idée d'État a tué la Révolution russe et elle doit avoir le même résultat sur toute autre révolution, à moins que l'idée libertaire ne règne. (...) La cause principale de la défaite de la Révolution russe se trouve beaucoup plus en profondeur. Elle doit être trouvée dans l'ensemble de la conception socialiste de la Révolution elle-même."[23]

"Et tandis que les ouvriers et les paysans russes mettaient leur vie en jeu si héroïquement, cet ennemi intérieur gagnait encore plus de pouvoir. Lentement mais surement, les bolcheviks construisaient un État centralisé qui a détruit les Soviets et écrasé la Révolution, un État que nous pouvons maintenant facilement comparer, au niveau de la bureaucratie et du despotisme, à n’importe quel État des grandes puissances du monde."[24]

"Les politiques marxistes des bolcheviks, les tactiques d'abord prônées comme indispensables à la vie de la Révolution pour ensuite être rejetées comme nuisibles après avoir causé misère, méfiance et antagonisme, ont été les facteurs qui ont lentement sapé la foi du peuple dans la révolution" [25]

La thèse de Goldman est la suivante : le marxisme, en raison de la politique des bolcheviks à l'égard de l'État suite à la révolution, s'avère inutilisable. Contrairement aux secteurs de l'anarchisme viscéralement anti-organisationnel, Goldman n'a jamais défendu la position que les problèmes des bolcheviks résultaient fondamentalement de la solidité organisationnelle de leur parti politique. Elle a plutôt rejeté leur politique concrète. Elle a tout à fait raison sur deux points lorsqu'elle dit que l'État est par nature "institutionnel et statique." Elle se réfère ici manifestement à l'expérience concernant l'État bourgeois et sa nature avant la révolution. La position de Goldman n'est pas exclusivement émotionnelle, comme certains anarchistes le lui ont constamment reproché à l'époque, mais est basée sur l'expérience historique. L'État dans le féodalisme et le capitalisme est par essence effectivement complètement statique et, de surcroît, défendant inconditionnellement les intérêts et le pouvoir de la classe dirigeante; il est ouvertement réactionnaire. Deuxièmement, nous partageons le point de vue selon lequel le problème n'était pas celui des personnalités individuelles dans les rangs bolcheviques, mais l'énorme confusion au sein du parti concernant l'État après la révolution, laquelle ne faisait en fait que refléter l'immaturité du mouvement ouvrier à cette époque sur la question de l'État.

Même après une révolution prolétarienne mondiale (ce qui n'a jamais été le cas à l'époque de la Révolution russe, qui est restée largement limitée à la Russie), le "semi-État" nécessaire mais limité à des fonctions minimales, subordonné aux conseils ouvriers reste dans son essence toujours conservateur et statique; et ne constitue en aucun cas une force motrice pour l'établissement d'une société communiste, ni n'est un organe de la classe ouvrière. Comme l'a décrit la Gauche Communiste italienne : "L'État, malgré l'adjectif "prolétarien" reste un organe de coercition, il reste en opposition permanente et aiguë avec la réalisation du programme communiste, il est en quelque sorte la révélation de la persistance du danger capitaliste pendant toutes les phases de la vie et de l'évolution de la période transitoire.""[26] Par conséquent, il est absolument faux de parler d'un "État prolétarien" comme d'un organe de la révolution, comme le prétendaient les trotskystes à l'égard de la Russie, mais aussi le courant bordiguiste en ce qui concerne l'analyse théorique de la période de transition. Une telle idée est complètement inapte à saisir le danger que recèle l'identification des conseils ouvriers et du parti politique avec l'appareil d'État - comme cela s'est tragiquement produit en Russie.

Pour éviter tout faux débat, une remarque est nécessaire : Goldman parle souvent d'un "État centralisé" construit par les bolcheviks. Mais ceci non pas parce qu'elle était partisane du concept fédéraliste, comme Rudolf Rocker qui prônait le principe d'une lutte de classe extrêmement fédéraliste.[27] Le terme "centraliste" utilisé par Goldman était plutôt une caractérisation de l'appareil d'État impénétrable, inerte, corrompu et hiérarchique en Russie, qui a saboté la mise en œuvre même des plus petites mesures en faveur de la classe ouvrière et des autres couches opprimées de la société, comme la paysannerie.

Mais le test de la révolution signe-t-il la faillite du marxisme, comme Goldman le prétend ? Et l'anarchisme a-t-il au contraire été confirmé par la Révolution russe ? Si l'on veut comprendre les événements autour de la Révolution russe, le type d'approche consistant à s'ériger en arbitre à l'égard de deux courants politiques historiques sur le "terrain de jeu de la Révolution" pour donner un vainqueur et un perdant, n'est guère utile.

Nous ne pouvons pas aborder tous les aspects de la dégénérescence tragique du parti bolchevique et de la Révolution russe dans cette réponse, comme nous l'avons déjà fait dans de nombreux textes du CCI. Mais nous devons répondre à Goldman sur le prétendu naufrage du marxisme dans son ensemble. Le parti bolchevique a dégénéré, ce qui s'est clairement exprimé par sa fusion avec l'appareil d'État, c'est un fait - mais le marxisme n'a pas failli.

Comment Goldman explique-t-elle avec sa méthode le fait que face à la question de la guerre, c'est précisément au sein du mouvement ouvrier marxiste et sur la base de son héritage historique, que les positions internationalistes les plus claires et les plus déterminées ont émergé, telles qu'elles se sont incarnées à la Conférence de Kienthal de 1916 ? Et tout cela avec une organisation marxiste, les bolcheviks, comme fer de lance contre le réformisme qui s'était agenouillé face à la question de la guerre.

Comment explique-t-elle, à l'aide de cette méthode, le fait, comme cela a été mentionné au début de cet article et correctement dénoncé par Goldman, qu'au sein de l'anarchisme et même autour de la figure la plus centrale de l'anarchisme à l'époque, Kropotkine, une tendance est apparue qui a abandonné les principes internationalistes et l'a ouvertement proclamé dans un manifeste - un dévoiement qui a suscité une grande incertitude, des tensions et une résistance dans les rangs anarchistes ? Selon la méthode de Goldman, l'anarchisme aurait ici fait naufrage, puisque l'internationalisme venait d'être jeté par-dessus bord par ses représentants les plus influents. Comme dans le mouvement ouvrier marxiste, une vive confrontation s'est produite face au test de la guerre, et une partie déterminée dont Goldman faisait également partie, a combattu tout soutien à l'un ou l'autre des deux camps impérialistes en présence.

Il serait absolument faux d'affirmer que l'anarchisme dans son ensemble a fait faillite en 1914. Au contraire, c'est justement parce qu'une sévère décantation au sein de l'anarchisme et du mouvement ouvrier marxiste a eu lieu, qu'il fut possible que, dans la lutte contre la guerre et en Octobre 1917, les anarchistes internationalistes révolutionnaires combattent côte à côte avec le marxisme révolutionnaire. Si le positionnement nécessaire entre la guerre et la révolution a effectivement produit un résultat, c'est bien, tout autant chez les marxistes que chez les anarchistes, la détermination à défendre de façon conséquente et intransigeante  l'internationalisme et les intérêts de la classe ouvrière.

Et ce n'est pas tout. Comment Goldman explique-t-elle avec son approche et la thèse de la faillite du marxisme le fait que les bolcheviks, une organisation de tradition marxiste, ont été capables en 1917 avec les Thèses d'Avril formulées par ses représentants les plus déterminés d'apporter la clarté contre les confusions démocratiques existant encore dans la classe ouvrière russe ?

C'est un fait que la majorité des bolcheviks se sont progressivement éloignés de l'esprit de la Révolution d'Octobre, lui ont tourné le dos. En s'identifiant avec l'appareil d'État et en prenant des mesures répressives contre ceux qui formulaient des critiques, ils se sont enfermés dans la croyance absurde qu'ils pouvaient sauver la révolution et sont devenus l'incarnation de la contre-révolution de l'intérieur. Mais ce n'est pas la totalité des bolcheviks qui s'est engagée dans cette voie, car il y eut différentes réactions organisées au sein du parti face à ces signes de dégénérescence.

Goldman décrit sa grande sympathie et sa proximité envers l'un de ces groupes d'opposition au sein du Parti bolchévique, l'" Opposition ouvrière " autour de Kollontaï et Chliapnikov. Manifestement, le marxisme a été capable de produire une opposition révolutionnaire militante, ce que Goldman a expressément salué. D'autre part, elle décrit (et plus largement encore son compagnon politique Alexander Berkman) les tendances organisées au sein de l'anarchisme en Russie, les dits "anarchistes de Soviets", qui soutenaient ouvertement la politique des bolcheviks, et ce, même en 1920 lorsque la terreur de la Tcheka[28] s'était déjà installée. Elle écrit aussi ce qui suit en toute honnêteté : ""Malheureusement, mais c'était inévitable dans ces circonstances, quelques esprits mauvais trouvèrent une entrée dans les troupes anarchistes - débris rejetés sur le rivage par la marée révolutionnaire. (...) Le pouvoir corrompt, et les anarchistes ne sont pas une exception."[29] Donc, si nous suivons la méthode de Goldman, l'anarchisme a-t-il aussi échoué dans son intégralité à cause de tels faits ? Une telle conclusion serait erronée de notre point de vue. Son approche et sa conclusion ne tiennent pas compte de tous les débats d'après Octobre 1917 au sein du soi-disant "marxisme failli".

La question de l'État après la révolution n'a pas été résolue au sein du mouvement ouvrier de l'époque. Cela est valable également pour les anarchistes. Une raison essentielle en était l'absence d'une expérience historique concrète telle qu'elle est apparue en Russie après 1917. L'isolement insurmontable de la Révolution russe et l'obligation d'en défendre le territoire ont brutalement et rapidement renforcé l'étouffement de la révolution et sa dégénérescence, l'État et le parti bolchevique "fusionnés" devenant un facteur actif de cette dynamique.

Même la référence politique de Goldman, le "Père Kropotkine", comme le nommait son entourage politique, n'était pas lui non plus en mesure de répondre dans son livre L'État - Son rôle historique aux questions du rôle et de la fonction de l'État après une révolution. Le rejet radical de l'État par la grande majorité des anarchistes sur la base d'une méfiance instinctive, provenait de l'expérience d'une confrontation brutale avec l'État sous le féodalisme et l'appareil d'État capitaliste ; il exigeait à juste titre la destruction de l'État bourgeois par la révolution prolétarienne, comme cela a été défendu par Lénine dans son livre L'État et la Révolution. Même s'il faut reconnaître ce mérite au mouvement anarchiste, une conception fausse dominait néanmoins dans ses rangs : l'organisation de la société, immédiatement après la révolution par les conseils ouvriers, les syndicats et les coopératives. Un tel scénario pousse irrémédiablement les organes de défense des intérêts politiques et économiques de la classe ouvrière, les conseils ouvriers, et qui constituent l'élément dynamique de la société, à fusionner avec l'organisme en charge de la gestion de la société  (que nous appelons un État de transition[30] réduit et contrôlé). Ce faisant, les conseils ouvriers ne peuvent que perdre leur autonomie par rapport à ce dernier (ce qui qui signifie que la classe ouvrière perd son autonomie de classe) et deviennent eux-mêmes un rouage de la  bureaucratie. Nous trouvons aussi cette position chez Goldman, même si ce n'est que sous une forme implicite et non développée.

Revenons à la question du prétendu naufrage du marxisme. La plupart des anarchistes ont critiqué les développements tragiques en Russie. Mais l'anarchisme n'a pas été confirmé in corpore dans la Révolution russe, tout comme le marxisme n'a pas échoué dans son ensemble. Il y avait sans aucun doute deux idées fausses chez les bolcheviks au sujet de la relation entre les conseils ouvriers, le parti et l'État. À l'époque de la Révolution russe dominait la conception de l'unité entre le parti et l'appareil d'État, et du parti qui, aux côtés des conseils ouvriers, devait être impliqué dans l'exercice du pouvoir.  La conception dominante était qu'une minorité au sein de la classe ouvrière, son parti, serait appelée, en raison de la confiance de celle-ci à son endroit, à prendre le pouvoir au nom même de la classe ouvrière. Ce point de vue exprimait clairement l'immaturité existante sur la question de l'État après la révolution.

A travers leurs conceptions sur l'État postrévolutionnaire et leur relation avec celui-ci, les bolcheviks ont été happés dans une spirale tragique, qui, dans la situation d'isolement complet de la révolution, a vu une conception fausse devenir une tragédie. Bien que les bolcheviks n'aient jamais ouvertement rejeté le principe de la prise du pouvoir par les conseils ouvriers, l'un des premiers signes de la dégénérescence a été dépossession progressive des conseils ouvriers de leur contrôle du pouvoir, processus dans lequel les bolcheviks ont joué un rôle décisif.

Ce n'est pas un constat fataliste, mais un fait historique que de dire que c'est l'expérience tragique de la Révolution russe qui a clarifié toutes ces questions. Le seul salut ne pouvait venir que de l'extension internationale de la Révolution sur la base de la vitalité des Conseils. Cela aurait également démenti tout déterminisme rétrospectif selon lequel le sort de la Révolution russe était déjà scellé à sa naissance. Mais vouloir sauver la révolution avec "l'arme d'un État fort" comme les bolcheviks commencèrent à le mettre en œuvre était une impossibilité pure et simple.

Goldman tire une conclusion statique de la réalité de la domination croissante de l'appareil d'État après Octobre et du processus de dégénérescence. C'est une faiblesse de sa méthode qui ne tient pas compte  de la lutte dans les rangs marxistes contre la dynamique de domination de l'État ; pas plus qu'elle ne tient compte des énormes difficultés que cette situation a générées parmi les anarchistes, même si cela figure en détail dans ses observations. Cette faiblesse s'ajoute à sa conception selon laquelle les bolcheviks - en tant que partie du marxisme, et pour cette raison même - étaient dès le début condamnés à l'échec à cause leur but suprême,  celui de s'emparer du pouvoir comme le prétendaient tous les détracteurs du parti bolchevique. Il semble que, selon Goldman, ce serait la simple existence des positions marxistes qui auraient décidé du sort de la révolution. Dans sa conclusion sur la question de l'État, elle nie aussi expressément le fait qu'il s'agissait d'un processus de dégénérescence résultant du contexte mondial, plutôt que d'une question "réglée" dès le départ. Avec sa proclamation de "l'échec du marxisme" dans l'expérience de la Révolution russe, elle cède beaucoup trop à la facilité, ce qui l'amène finalement à une autre thèse.

"La fin justifie les moyens" et Kronstadt : la rupture avec les bolcheviks

L'une des thèses de Goldman où elle va le plus loin dans la critique est la suivante : "Les bolcheviks sont l’ordre des  jésuites dans l’église marxiste. Ce n’est pas qu’ils ne soient pas sincères en tant qu’hommes, ou que leurs intentions soient mauvaises. C’est leur marxisme qui a déterminé leur politique et leurs méthodes. Les moyens mêmes qu’ils ont employés ont détruit la réalisation de leur but. Le communisme, le socialisme, l’égalité, la liberté, - toutes choses pour lesquelles les masses russes ont enduré un tel martyr – ont été discréditées et salies par leur tactique, par leur devise jésuitique selon laquelle la fin justifie les moyens (…) Mais Lénine est un jésuite perspicace et subtil ; il s’est joint au cri de guerre : "'Tout le pouvoir aux Soviets !'  Quand lui et ses disciples jésuites ont été solidement en selle, le démantèlement des Soviets a commencé. Aujourd’hui, ils sont comme chaque chose en Russie -  un fantôme dont l’intérieur a été complètement écrasé. (…) Certainement, Lénine se repent souvent. Au congrès communiste de toutes les Russie, il s’est avancé avec 'mea culpa'. 'J’ai péché'. Une fois un jeune communiste m’a dit : je ne serais pas surpris si Lénine déclarait un jour que la révolution d’Octobre était une erreur." [31]

Oui, les objectifs des bolcheviks, le communisme, le socialisme, l'égalité, la liberté, dont Goldman ne nie pas ici qu'ils furent les véritables buts des bolcheviks, n'ont pas pu être réalisés. À d'autres endroits de ses écrits sur la Russie, elle décrit comment elle a été confrontée à la question pleine d'espoir et posée à maintes reprises par de nombreux dirigeants bolcheviques : "La Révolution en Allemagne et aux États-Unis arrive-t-elle bientôt ?", même de la part de Lénine lors d'une rencontre avec Goldman. Les bolcheviks avec lesquels elle en a parlé espéraient vivement recevoir une réponse positive de sa part, elle qui était bien au fait de la situation aux États-Unis. Il était évident, d'après ses descriptions, que les bolcheviks vivaient dans la peur permanente de l'isolement et escomptaient désespérément les moindres signes de développement révolutionnaire dans d'autres pays. Elle fournit elle-même la preuve que dans les rangs du Parti bolchévique, qui était tout sauf homogène, l'espoir d'une révolution mondiale a continué à vivre dans un contexte de dégénérescence de plus en plus évident. Et donc pas seulement l'avidité pour le pouvoir en Russie, comme elle se risque à l'avancer avec l'idée du "jésuitisme" des bolcheviks.

Les préoccupations de Goldman tournaient autour de la contradiction entre les objectifs initiaux des bolcheviks et leurs politiques et méthodes concrètes. Cela la conduisit à une rupture définitive après la répression sanglante du soulèvement de Cronstadt en mars 1921, menée sous la bannière du sauvetage de la révolution et où l'usage brutal de la violence au sein de la classe ouvrière a été employé, ce qui est en contradiction criante avec les principes communistes. Son expérience avec la Tcheka a également joué un rôle décisif dans sa rupture avec les bolcheviks.

La méthode selon laquelle la fin justifie les moyens doit être combattue avec véhémence par la classe ouvrière. C'est l'honnêteté de Goldman de ne pas cacher ses propres hésitations à ce sujet. Mais ses descriptions réfutent précisément la thèse selon laquelle la pensée des bolcheviks est celle des "jésuites du marxisme", qui ne reculent devant rien dans la poursuite de leurs buts, et qu'il y aurait ici une différence fondamentale entre les bolcheviks et l'anarchisme.

Comment cette question s'est-elle posée chez les anarchistes ? Elle décrit ses discussions avec Berkman sur la question des moyens légitimes pour défendre la révolution : "C’était absurde de dénoncer les bolcheviks pour les mesures drastiques qu’ils employaient, préconisait Sascha. Comment allaient-ils libérer la Russie de l’étranglement de la contre-révolution et du sabotage? Pour autant qu’il ait été concerné, il ne pensait pas qu’il y ait de méthode trop dure pour traiter cela. La nécessité révolutionnaire justifiait toutes les mesures, même si nous ne les aimons pas. Tant que la révolution était en péril, ceux qui visaient à la saper devaient payer pour çà. Mon vieux copain était comme toujours un cœur simple et clairvoyant. J’étais d’accord avec lui; mais les rapports répugnants de mes camarades continuaient à me déranger." [32]

Ce débat avec Berkman s'est poursuivi de la manière la plus tranchante : "Pendant des heures, il argumentait contre mon " impatience" et mon jugement déficient sur des questions de grande portée, mon approche diplomatique de la révolution. J’avais toujours, disait-il, dévalorisé le facteur économique en tant que cause principale des maux capitalistes. Pouvais-je ne pas voir maintenant  que la nécessité économique était la raison même qui forçait la main des soviets qui tenait la barre? Le danger venant de l’extérieur qui se prolongeait, l’indolence naturelle de l’ouvrier russe et son échec à augmenter la production, le manque d’instruments les plus nécessaires pour les paysans, et leur refus qui en résultait de nourrir les villes, ont obligé les bolcheviks à prendre des mesures désespérées. Evidemment, il  tenait ces méthodes comme contre-révolutionnaires et vouées à ne pas aboutir. Il était cependant ridicule de suspecter des hommes comme Lénine ou Trotsky de trahir délibérément la révolution. Pourquoi auraient ils dédié leurs vies à cette cause, auraient ils subi la persécution, la calomnie, la prison, et l’exil pour leur idéal. Ils ne pouvaient pas revenir là-dessus à ce point-là."[33]

Pour la classe ouvrière, les moyens utilisés ne doivent pas être en contradiction avec ses objectifs fondamentaux.[34] Cependant, nous rejetons l'affirmation selon laquelle seul le marxisme, et en particulier les bolcheviks, seraient vulnérables à la pénétration de l'idéologie de la classe dominante  en adoptant des moyens contraires au but du communisme. Les discussions décrites par Goldman sont caractéristiques du fait que l'anarchisme a toujours eu d'énormes difficultés à cet égard. Un exemple de l'utilisation de moyens qui contredisent le but de beaucoup d'anarchistes est l'attentat de Fanny Kaplan contre Lénine le 30 août 1918, justifié par la prétendue trahison de la révolution par Lénine. Vu la longue tradition d'assassinats de représentants du régime tsariste haïs, qui a exposé les anarchistes à une répression brutale, une partie de l'anarchisme russe a eu recours à ce que l'on appelle la "propagande par le fait" en ayant recours à des "moyens justifiés par la fin". Y compris en prenant pour cible des combattants de la classe ouvrière, comme le montre l'attentat contre Lénine !

Il ne s'agit pas de pleurer les figures haïes du tsarisme ciblées par les méthodes d'une partie de l'anarchisme russe, lesquelles exprimaient une compréhension réductrice du féodalisme, identifié à des individus. Mais,  comme Berkman le défendait justement face à Goldman, ce système ne reposait pas sur la malveillance d'individus,  mais sur des fondements sociaux et économiques en contradiction avec les besoins des classes exploitées. La "propagande par le fait", la violence individuelle contre les représentants haïs du féodalisme, conçue comme une "étincelle pour la réflexion" exprimaient également une fausse conception du développement de la conscience de classe, puisque ces méthodes ne démontrent en aucune façon la nécessité d'une lutte solidaire en tant que classe dans son ensemble contre les fondements de l'exploitation.

Il est compréhensible que Goldman se soit engagée en faveur de Kaplan en tant que prisonnière, vu que celle-ci a été torturée par la Tcheka. Elle n'a elle-même pas appelé à utiliser les mêmes méthodes que Kaplan. Mais pourquoi dans cette situation n'a-t-elle pas osé faire un pas de plus et formuler une critique envers les méthodes "jésuites" dans les rangs de l'anarchisme, plutôt que de circonscrire celle-ci aux bolcheviks ?

Goldman a beaucoup souffert de l'exécution en septembre 1921 par la Tcheka d'amis d'anarchistes tels que Fanya Baron, avec l'approbation de Lénine. Bien que Lénine ait été l'une des personnalités les plus déterminées et les plus claires de la Révolution d'Octobre, de telles mesures sont inacceptables. Goldman a développé une antipathie de plus en plus forte, en particulier envers Trotski et Lénine, les décrivant comme des jésuites intelligents et rusés.[35]

La Tcheka, devenue incontrôlable, a entrepris des exécutions pour intimider, des prises d'otages pour arracher des informations et la torture. Ceci, souvent contre les groupes d'opposition politique issus des rangs des bolcheviks eux-mêmes, contre les anarchistes, mais aussi contre les travailleurs qui participaient à des grèves. La critique par Goldman des condamnations à mort de prisonniers - des individus sans défense - qu'il s'agisse de membres d'organisations contre-révolutionnaires bourgeoises, de criminels et de membres des armées blanches emprisonnés, est absolument justifiée, car de telles mesures n'étaient pas seulement des actes de violence dénués de sens, mais aussi l'expression d'une attitude basée sur l'idée que les personnes ne peuvent changer leurs opinions, leur comportement et leurs positions politiques et doivent donc, en un mot, être liquidés.[36]

Au sein des bolcheviks, la lutte contre l'oppression des voix de l'opposition dans le parti et  la classe ouvrière commença dès 1918. Bien que Goldman elle-même ait été témoin de débats et de l'existence de positions différentes parmi les bolcheviks, elle dresse un tableau trop simpliste afin de pouvoir condamner ces derniers comme "Jésuites du marxisme", comme s'ils étaient forgés d'un seul bloc, ce qui n'a jamais correspondu à la réalité. Le problème central était le dérapage que constituait une approche militariste des problèmes politiques au lieu de faire appel à la conscience de la classe ouvrière, à laquelle succombait la majorité des bolcheviks en croyant faussement sauver la révolution assiégée. Mais cela ne correspond en rien à une soif du pouvoir prétendument enracinée dans le parti bolchevique.

Le marxisme n'a jamais défendu le principe selon lequel la fin justifie les moyens; cela n'a jamais été principe ou une pratique des bolcheviks avant et pendant la Révolution d'Octobre. La répression de Cronstadt, cependant, point culminant tragique d'une répression croissante, a montré à quel point la dégénérescence avait déjà progressé, quelles formes elle prenait et quelle logique l'animait, car sa justification politique contenait en fait l'idée du but (la "cohésion de fer" de la Russie contre les attaques internationales) justifiant les moyens (une répression sanglante).

Les expériences personnelles et absolument démoralisantes de Goldman à Cronstadt conduisirent à la rupture avec les bolcheviks et marquèrent un tournant. Dans les derniers jours avant l'écrasement des marins, soldats et ouvriers de Cronstadt, elle faisait partie d'une délégation (comprenant en plus d'elle, Perkus, Pertrowski, Berkman) qui tenta de négocier avec l'Armée rouge. "Kronstadt cassa le dernier fil qui m'avait retenue aux bolcheviks. Le massacre honteux qu'ils avaient perpétré parlait contre eux plus éloquemment que tout autre chose. Quelque prétention qu'ils eussent pu revendiquer de leur passé, les bolcheviks avaient maintenant prouvé eux-mêmes qu'ils étaient les ennemis les plus pernicieux de la révolution. Je ne pouvais continuer plus loin avec eux.""[37]

Cronstadt a été une terrible tragédie, une erreur tragique bien plus qu'une simple "erreur".

L'écrasement de Cronstadt avec plusieurs milliers de prolétaires morts (des deux côtés !) était basé sur une évaluation absolument fausse du caractère de ce soulèvement par les dirigeants bolcheviques qui a pu avoir plusieurs causes : le fait que la bourgeoisie internationale ait saisit perfidement cette occasion pour déclarer hypocritement sa "solidarité" avec les insurgés ; également la peur panique que Cronstadt passe dans le camp de la contre-révolution ou soit même déjà une expression de la contre-révolution. Goldman répond correctement à ces deux aspects. Dans son autobiographie datant de 1931, elle n'est cependant pas en mesure de tirer la leçon la plus importante de la tragédie de Cronstadt, comme d'ailleurs l'ensemble de la Gauche marxiste au moment de la répression qu'elle soutint généralement, à l'exception notable toutefois de Miasnikov qui s'y opposa dès le début. Même avec le recul du temps, elle ne sera pas en mesure de comprendre, contrairement à certains courants de la Gauche communiste, que la violence au sein de la classe ouvrière doit être inflexiblement rejetée et que ceci doit représenter un principe. [38]

Comme pour la question de l'État, Goldman tombe beaucoup trop dans la facilité sur la question du prétendu "jésuitisme des bolcheviks depuis le début". Elle déclare les bolcheviks jésuites, ce qui est en totale contradiction avec leur histoire. Le dynamisme de la majorité des bolcheviks, qui n'ont pas hésité à utiliser la violence à Cronstadt en 1921 comme moyen présumé de lutte de classe, n'était nullement "leur tradition" mais plutôt, comme on l'a vu l'expression de leur processus de dégénérescence progressive.

Au lieu d'examiner fondamentalement la question à laquelle tous les révolutionnaires sans exception faisaient face, à savoir quels moyens peuvent être utilisés dans la lutte de classe et dans la révolution, l'étiquette de "jésuite" que Goldman attribua à la légère aux bolcheviks, était plutôt un obstacle à la compréhension de la dégénérescence de la révolution en tant que processus.

Le silence ou la critique?

Une question traverse comme un fil rouge les écrits de Goldman sur la Russie : quand était-il justifié de formuler une critique ouverte à l'égard des bolcheviks ? Elle décrit avec une grande indignation une rencontre avec des anarchistes à Petrograd :

"Ces charges et ces dénonciations tombaient sur moi comme des coups de marteau et me mettaient groggy. J’écoutais, toute tendue nerveusement, à peine capable de comprendre clairement ce que j’entendais, et ne réussissant pas à saisir tout ce que çà signifiait. Ce ne pouvait être vrai – cette accusation monstrueuse (…). Les hommes dans cette salle lugubre devaient être fous, pensais-je, pour raconter des histoires aussi impossibles et absurdes, iniques pour condamner les communistes pour les crimes dont ils devaient savoir qu’ils étaient dus au gang contre-révolutionnaire, au blocus et aux généraux  blancs qui attaquaient la révolution. J’affirmais ma conviction dans la discussion, mais ma voix était noyée sous les ricanements de dérision et les sarcasmes."[39]

Comme pour la question des changements à attendre immédiatement après la révolution, la consternation de Goldman face aux positions des autres anarchistes montre que l'anarchisme était tout sauf homogène, surtout en ce qui concerne l'attitude envers les bolcheviks. L'anarchisme en Russie s'était à nouveau divisé en différents camps[40]. Les passages suivants des écrits de Goldman témoignent une fois de plus de son attitude responsable de ne pas passer sous silence ses propres incertitudes, mais ils montrent aussi l'évolution de son attitude envers les bolcheviks :

"Combien je pouvais comprendre l'attitude de mes amis ukrainiens! Ils avaient énormément souffert ces dernières années : ils avaient vu les grands espoirs de la Révolution écrasés et la Russie détruite sous le talon de l'État bolchevique. Pourtant, je ne pouvais exaucer leurs vœux. J'avais toujours foi dans les bolcheviks, dans leur sincérité révolutionnaire et leur intégrité. De plus, j'estimais que, tant que la Russie était attaquée de l'extérieur, je ne pouvais pas m'exprimer par la critique. Je n'ajouterais de l’essence à jeter sur les feux de la contre-révolution. Je devais donc garder le silence, et me tenir aux côtés des bolcheviks en tant que défenseurs organisés de la Révolution. Mais mes amis russes méprisaient ce point de vue. Je confondais le Parti communiste avec la Révolution, disaient-ils ; ils n’avaient pas le même état d’esprit ; au contraire, ils y étaient opposés, même comme face à des ennemis."[41]

"Aux premières nouvelles de la guerre avec la Pologne, j’ai mis de côté mon attitude critique et offert mes services comme infirmière au front (…). Mais il (Sorin) n’a jamais transmis ma demande. Bien entendu, cela n'a aucune incidence sur ma détermination à aider le pays, à quelque titre que ce soit. Rien ne semblait aussi important juste alors (…) Je ne niais pas les services rendus par Makhno à la révolution, dans la lutte contre les armées blanches, ni le fait que son armée dissidente était un mouvement de masse spontané des travailleurs. Je ne pensais pas, cependant, que les anarchistes avaient quelque chose à gagner en déployant une activité militaire ou que notre propagande dépendait de conquête politique ou militaire propre. Mais c’était à côté de la plaque. Je n’étais pas en position de  me joindre à leur travail, et ce n’était plus non plus une question de bolcheviks. J’étais prête à admettre franchement que je m’étais gravement trompée quand j’avais défendu Lénine et son parti comme vrais champions de la révolution. Mais je ne voulais  pas m’engager dans une opposition active contre eux tant que la Russie était encore attaquée par des ennemis extérieurs."[42]

"J'étais d'une manière accablante consciente de ma grand dette envers les ouvriers d'Europe et d'Amérique : je devrais leur dire la vérité sur la Russie. Mais comment m'exprimer au dehors, alors que le pays était encore assiégé sur plusieurs fronts ? Cela signifierait travailler pour la Pologne et pour Wrangel. Pour la première fois de ma vie, je m'abstenais d'exposer les graves maux sociaux dont j’étais témoin. C'était comme si je trahissais la confiance des masses, en particulier celle des ouvriers américains, dont j'estimais chèrement la foi."[43]

"J’ai trouvé nécessaire de garder le silence tant que les forces impérialistes coalisées se jetaient à la gorge de la Russie (…) Maintenant, cependant, le temps du silence est révolu. Cela signifie donc que je raconte mon histoire. Je ne suis pas ignorante des  difficultés auxquelles je vais me confronter. Je sais que je serai déformée par les réactionnaires, les ennemis de la Révolution russe, et aussi bien excommuniée par ses soi-disant amis, qui persistent à confondre le parti au gouvernement de la Russie avec la Révolution. Il est donc nécessaire que j’établisse clairement ma position vis-à-vis des deux."[44]

D'autres révolutionnaires à l'époque, comme Rosa Luxemburg, ont très tôt formulé des critiques envers les bolcheviks, même s'ils exprimaient à ces derniers toute leur solidarité et défendaient le rôle décisif qu'ils avaient joué dans la Révolution russe. Rosa Luxemburg  a écrit sa brochure - La Révolution russe - en 1918 au même moment où Goldman publiait l'article "La Vérité sur les Bolcheviks" dans Mother Earth avec un enthousiasme exubérant. L'exemple de Rosa Luxemburg montre combien il était difficile de prendre la décision de publier ses propres critiques au bon moment, et toujours avec la préoccupation de ne pas porter un coup à la révolution. Dans son texte écrit dans la prison de Moabit, Luxemburg a exprimé une critique à l'égard des bolcheviks où il s'agissait, par la clarification des problèmes posés en Russie, de leur apporter un soutien solidaire : "Lénine-Trotski se prononcent au contraire pour la dictature d'une poignée de personnes, c'est-à-dire pour la dictature selon le modèle bourgeois. (...) Mais cette dictature doit être l'œuvre de la classe et non d'une petite minorité dirigeante, au nom de la classe, autrement dit, elle doit sortir pas à pas de la participation active des masses, être sous leur influence directe, soumise au contrôle de l'opinion publique, produit de l'éducation politique croissante des masses populaires. Et c'est certainement ainsi que procéderaient les bolcheviks, s'ils ne subissaient pas l'effroyable pression de la guerre mondiale, de l'occupation allemande, de toutes les difficultés énormes qui s'y rattachent, qui doivent nécessairement défigurer toute politique socialiste animée des meilleures intentions et s'inspirant des plus beaux principes. (...) Le danger commence là où, faisant de nécessité vertu, ils créent une théorie de la tactique que leur ont imposée ces conditions fatales, et veulent la recommander au prolétariat international comme le modèle de la tactique socialiste." (La Révolution russe)

Luxemburg  ne s'est pas abstenue de la critique. Pourquoi Goldman n'a-t-elle pas suivi l'exemple de Rosa Luxemburg  alors que, dans ses écrits, elle a à plusieurs reprises exprimé sa tristesse suite à l'assassinat de Luxemburg  en janvier 1919 dont elle connaissait les positions ? Pourquoi dans sa brochure Le déclin de la Révolution russe n'a-t-elle jamais fait référence à la critique de Luxemburg, écrite trois ans auparavant ? La raison en est simple : elle ne la connaissait pas. En effet, le texte de Luxemburg  a été victime de l'énorme peur de "poignarder la révolution dans le dos" et de faire le jeu de la bourgeoisie en émettant des critiques. La publication de la critique des bolcheviks de Luxemburg, qu'elle voulait divulguer immédiatement après sa rédaction, a été délibérément empêchée par ses amis politiques les plus proches et n'a eu lieu que quatre ans plus tard, en 1922. [45]

Malheureusement, Goldman n'a donc pas eu l'occasion de s'inspirer de la critique de Luxemburg  à l'égard des bolcheviks. Son emballement à l'arrivée en Russie est compréhensible au vu des horreurs dans lesquelles la Guerre mondiale avait plongé l'humanité. La Russie soviétique! Terre sacrée de Goldman et sa totale désillusion ultérieure est aussi un exemple que l'euphorie est la plupart du temps condamnée à une grande déception. Il n'est pas surprenant que 13 ans plus tard, elle récuse comme "naïve" sa défense initiale des bolcheviks.

Luxemburg  ne fut jamais encline à l'emballement politique et formula sa critique sur la base des premières expériences des mois qui ont suivi Octobre 1917, concluant par les fameux mots que l'avenir appartient au bolchevisme. Goldman a écrit sa critique trois ans plus tard, en se basant sur sa propre expérience relative à une phase ultérieure de la révolution en Russie, après que les conseils ouvriers eussent été dépossédés de leur pouvoir, à l'époque du déchainement de la violence de la Tcheka et de l'identification inéluctable du parti bolchevique avec l'appareil d'État. Néanmoins, elle nourrissait de grands espoirs : "Lénine et ses disciples sentent le danger. Leurs attaques contre l'opposition ouvrière et la persécution des anarcho-syndicalistes continuent d'augmenter fortement et avec force. L'étoile de l'anarcho-syndicalisme s'élèvera-t-elle vers l'Est ? Qui sait ?,  la Russie est la terre des miracles."[46] Quelle aurait été l'analyse de Luxemburg  à la fin de 1921, après l'irruption d'une dégénérescence manifeste et après Cronstadt ? Malheureusement, cela ne peut que demeurer qu'à l'état d'hypothèse.

Goldman oscillait entre le silence et son "Je dois élever la voix contre les crimes perpétrés au nom de la révolution". Mais comment cela devait-il se produire ? Au cours de son séjour en Russie, le journal bourgeois World de New York lui a demandé à plusieurs reprises de publier des articles sur la Russie. Goldman refusa d'abord, après de dures discussions avec Berkman, qui était strictement contre une telle démarche, avec l'argument que tout ce qui était publié dans la presse bourgeoise ne pouvait qu'être au service de la contre-révolution et proposait de produire ses propres tracts pour les distribuer aux ouvriers. Quelques semaines après que Goldman eut quitté la Russie à la fin de 1921, elle permit à World de publier ses textes.

"J'écris que je préfère exprimer mon opinion dans la presse ouvrière libérale des États-Unis et serais plus encline à donner mes articles gratuitement que de les laisser au New York World ou à des publications similaires. (....) Alors que je connaissais la vérité, devais-je la supprimer et me taire ? Non, j'ai dû protester, j'ai dû crier qu'une énorme fraude prétendait au droit d'être une vérité, même si cela devait être dans la presse bourgeoise."[47]

Si Goldman a hésité pendant des mois en Russie à rendre publiques ses critiques parce qu'elle ne voulait pas "poignarder la révolution dans le dos". Et à cause de cette décision irréfléchie, on lui jeta la pierre de différentes parts : "Mes accusateurs communistes n’étaient pas les seuls à crier: "Crucifiez!"  Il y avait aussi des voix anarchistes dans le chœur. Ce sont les mêmes personnes qui m'avaient combattue à Ellis Island, à Buford et pendant la première année en Russie, parce que j'avais refusé de condamner les bolcheviks jusqu'à ce que j'aie l'occasion d’expérimenter leur projet. Quotidiennement, les nouvelles de Russie sur la persécution politique continue renforçaient chaque fait que j’avais décrit dans mes articles et mes livres. Il était compréhensible que les communistes aient fermé les yeux sur la réalité, mais de la part de ceux qui se disaient anarchistes, c'était méprisable, surtout après le traitement que Mollie Steimer avait subi en Russie après avoir si courageusement défendu le régime des Soviets en Amérique".[48]

L'accusation de traitrise de la part de certaines parties du mouvement ouvrier américain a en grande partie privé son analyse et ses réflexions de l'attention et la reconnaissance qu'elles méritaient. Mais dans un monde où deux classes se font face de façon absolument antagoniste, c'est un acte désespéré, qu'elle critique elle-même et explique par le fait qu'elle n'avait pas d'autre choix. C'est en effet extrêmement dangereux que de vouloir utiliser un instrument de la bourgeoisie, quel qu'il soit, même ponctuellement, comme moyen pour faire entendre la parole de la classe ouvrière. Quel dommage qu'une aussi ferme militante soit tombée dans ce piège !

Ce que Goldman et Rosa Luxemburg ont en commun, c'est sans aucun doute l'énorme volonté de comprendre les problèmes de la Révolution russe, de défendre le caractère révolutionnaire d'Octobre 1917 et de ne pas céder sans critique à la situation dramatique. Goldman n'a jamais accepté la méthode tactique de considérer les bolcheviks simplement comme un "moindre mal" pour ne les soutenir seulement que tant que durerait la guerre contre les armées blanches. Une position ouvertement défendue en Russie par l'anarchiste Machajaski dans la revue The workers revolution.

Exprimer une critique ouverte à la politique des bolcheviks était dès le départ moins risqué en dehors de la Russie qu'en Russie même. Mais les doutes de Goldman ne découlaient pas de la peur ou de mesures répressives à son encontre. En raison de son statut de révolutionnaire américaine bien connue, elle bénéficiait d'une protection beaucoup plus grande que d'autres immigrants révolutionnaires. Même si elle n'a pas caché sa sympathie à l'Opposition Ouvrière et s'est engagée en faveur des anarchistes incarcérés (par exemple lors de sa prise de parole aux funérailles de Kropotkine), elle n'a été mise que sous surveillance "douce" par la Tcheka, afin de l'intimider.

Ses critiques auraient-elles détruit l'exemple lumineux de la Révolution d'Octobre au sein de la classe ouvrière internationale ? Certainement pas. L'alternative ne se posait pas dans les termes "soit se taire, soit dénoncer les bolcheviks". Une critique politique mature de la politique bolchévique de l'époque constituait alors au contraire un soutien à l'ensemble de la vague révolutionnaire internationale. La classe ouvrière est la classe de la conscience, et non de l'action irréfléchie. Par conséquent, la critique de ses propres actions et des erreurs commises est un héritage du mouvement ouvrier, qui devait être maintenu, même en des temps aussi dramatiques. Cela ne fait pas partie de la nature de la classe ouvrière que de dissimuler ses problèmes, contrairement à la bourgeoisie. Comme le montre le texte de Luxemburg, la critique des bolcheviks ne doit pas se limiter à l'indignation mais aussi faire preuve de maturité en vue de soutenir la lutte contre la dégénérescence de la révolution. Ce fut ultérieurement l'un des critères de la Gauche Communiste italienne que de s'abstenir d'exprimer des analyses et des critiques hâtives ne permettant pas de tirer des leçons.

L'analyse de Goldman sur la Révolution russe allait au-delà de la simple indignation. Mais à différents endroits, avec sa caractérisation de Lénine et de Trotski comme de "rusés jésuites ", elle manifeste un glissement dans une méthode de critique qui se fixe sur des personnes charismatiques, laquelle ne saurait être justifiée par la grande influence que celles-ci avaient sur la politique des bolcheviks. Lénine ne personnifie pas la dévitalisation des Conseils et leur fusion avec l'État, pas plus que Trotski ne personnifie l'écrasement de Cronstadt.

Goldman développa plus tard la position vis-à-vis de Trotski selon laquelle ses actes - en particulier Cronstadt - auraient fait de lui un pionnier du stalinisme.[49] L'usage de la violence, qu'il avait assumée en tant que commandant de l'Armée rouge à Cronstadt, ne relevait pas de penchants personnels mais de la mise en œuvre d'une décision par le pouvoir bolchevique comme un tout et, rappelons-le à nouveau, soutenue à l'époque par presque toute la gauche marxiste. L'erreur tragique de Cronstadt est l'illustration à la fois d'une immaturité du mouvement ouvrier sur la question de la violence (pas de violence au sein de la classe ouvrière) et du cours dégénérescent de la révolution en Russie, qui aboutira plus tard à la politique ouvertement contre-révolutionnaire du socialisme en un seul pays et à l'avènement de Staline comme chef de file de la contre-révolution mondiale. Quelles qu'aient été les insuffisances de la dénonciation politique par Trotsky du stalinisme et de son appareil de répression organisé, visant l'écrasement physique et idéologique complet de la classe ouvrière, elle a néanmoins exprimé une réaction prolétarienne face à ceux-ci.

La valeur de l'analyse de Goldman réside dans le fait d'avoir soulevé les questions centrales face auxquelles se trouvait la Révolution russe. Les contradictions dans son analyse et ses conclusions que nous ne partageons absolument pas ne sont pas une raison de rejeter en bloc ses efforts ou de les ignorer. Au contraire, elles sont l'expression de l'énorme difficulté de produire une analyse complète du problème russe dès 1922. Elle n'était pas seule dans ce cas. Il lui revient le mérite d'avoir rejeté la fusion avec l'appareil d'État, la prise du pouvoir par le parti ou la répression de Cronstadt.

En ce sens, elle a apporté une importante contribution à la classe ouvrière, ce qui doit être salué mais aussi critiqué. Goldman n'a jamais prétendu qu'Octobre 1917 était la naissance du stalinisme ultérieur, comme le font encore aujourd'hui les campagnes mensongères de la classe dirigeante, mais a obstinément défendu la Révolution d'Octobre.

Mario (7.1.2018)



[1] Le déclin de la Révolution russe (1922), sa première et plus complète analyse ; Ma désillusion en Russie (1923/24) ; Gelebtes Leben [Living my life] (1931), chapitre 52.

[2] C'est un sujet qui la préoccupait beaucoup, ce qui se comprend vu que la situation des enfants était catastrophique. Dans cette situation de misère généralisée, ayant perdu un parent ou les deux, à la guerre souvent, ils étaient les plus vulnérables en particulier face aux petits bureaucrates déshumanisés sans scrupules ni morale. Peut-être était-elle plus sensible à cette situation alors qu'elle-même était infirmière et qu'elle avait eu l'occasion de visiter des institutions "modèles" pour enfants.

[4] La vérité sur les bolcheviks, traduit par Yves Coleman pour la revue "Sans patrie ni frontières" n°1 - Septembre-Octobre 2002.

[5] L'Epopée d'une anarchiste, Ed. Complexe, p. 211.

[6] L'Epopée d'une anarchiste, ibid, p. 298.

[8] Préface, Le déclin de la Révolution russe.

[9] Der Niedergang der Russischen Revolution, Kapitel Die Lage des Kindes in Russland.

[10] Titre du célèbre livre de Nicolas Gogol  de 1842. Les méthodes et le parasitisme de la bureaucratie étatique sont la copie conforme de certaines techniques d'enrichissement personnel sous le féodalisme.

[12] Le déclin de la Révolution russe, chapitre "Les forces qui ont réprimé la révolution".

[13] Voline (W.M. Eichenbaum) La Révolution inconnue, chapitre "La Contre-révolution". Voline va même jusqu' à prétendre que l'intervention internationale contre la Russie a été la plupart du temps présentée de façon exagérée et transformée en légende colportée par les bolcheviks de par le monde.

[14] Voire à ce sujet notre article, dans cette même Revue internationale n°160 "La bourgeoisie mondiale contre la révolution d’Octobre".

[15] Le déclin de la révolution russe, chapitre "Les forces qui ont réprimé la révolution".

[16] L'Epopée d'une anarchiste, Ed. Complexe, p. 221.

[17] L'Epopée d'une anarchiste, Ed. Complexe, p.217.

[18] Nous pensons également que, sur ce plan, les possibilités sont effectivement limitées même si certaines mesures doivent être mises en œuvre immédiatement et avec détermination après la prise de pouvoir par les conseils ouvriers. Comme par exemple, l'interdiction du travail des enfants et de toute forme de travail forcé ou de prostitutionLa période de transition couvre l'ensemble de la période depuis la prise de pouvoir par les conseils ouvriers jusqu'à l'extinction de l'État. Durant cette période un ensemble de mesures devront être prises en vue de supprimer les rémunérations salariales et leur forme argent, de socialiser la consommation et la satisfaction des besoins (transports, loisirs, repos, etc.). Lire à ce propos notre article Problèmes de la période de transition dans la Revue internationale n° 1.  Bien que les mesures à prendre immédiatement après la révolution soient nécessairement limitées certaines doivent cependant être prises immédiatement et avec détermination. Par exemple le transport gratuit, le logement immédiat des personnes sans domicile dans des bâtiments publics inutiles ou de riches demeures, etc.... Mais également l'interdiction du travail des enfants et de toute forme de travail forcé ou de prostitution.

[19] Le déclin de la révolution russe, chapitre "Ma visite à Pierre  Kropotkine".

[20] Le déclin de la révolution russe, chapitre "Les syndicats en Russie".

[21] Le déclin de la Révolution russe, chapitre "La situation de l'enfant en Russie".

[22] Ma désillusion en Russie, chapitre "Une autre visite à Peter Kropotkin".

[24] Le déclin de la Révolution russe, Introduction.

[25] Idem, chapitre "Les forces qui ont vaincu la révolution".

[26] Octobre n°2, mars 1938, "La question de l'État"

[27] Rudolf Rocker, Über das Wesen des Föderalismus im Gegensatz zum Zentralismus, 1922.

[28]Goldman décrit très bien la Tcheka avec les mots suivants : "À l’origine, la Tcheka était contrôlée par le commissariat à l’Intérieur, les Soviets et le comité central du Parti Communiste. Graduellement, elle devint l’organisation la plus puissante en Russie. Ce n’était pas simplement un État dans l’État, c’était un État au-dessus de l’État. L’ensemble de la Russie était couvert, jusqu’au village le plus reculé, par un réseau de tchekas".  Le déclin de la Révolution russe ; "la Tcheka".

[30] Voir notre brochure  La période de transition.

[31] Le déclin de la Révolution russe, chapitres "Les forces qui ont réprimé la révolution" et "Les Soviets". L'ordre des Jésuites est généralement utilisé comme symbole d'une politique obsédée par le pouvoir et impitoyable suivant la devise "La fin justifie les moyens".

[32] Living my life, chapitre 52.

[33] Idem.

[34] Voir notre article Terreur, terrorisme et violence de classe. Revue internationale n° 15.

[35] Voline est même allé jusqu'à qualifier Lénine et Trotski de réformistes brutaux qui n'avaient jamais été révolutionnaires et qui utilisaient des méthodes bourgeoises. La Révolution Inconnue, Chapitres "L'État bolchevik" et  "La contre-révolution".

[36] Cette question est traitée en détail dans le livre La face morale de la révolution (1923), écrit par le Commissaire du Peuple à la Justice jusqu'en mars 1918, Isaak Steinberg.

[37] Ma désillusion en Russie, chapitre "Cronstadt".

[38] Voir à ce propos: 1921 Comprendre CronstadtRevue Internationale n° 104.

[39] Living my life, chapitre 52.

[40] Au printemps 1918, la question des relations avec les bolcheviks a fortement polarisé le milieu anarchiste (déjà historiquement divisé en pan-anarchistes, anarchistes individualistes, anarcho-syndicalistes et anarcho-communistes, dont les démarcations sont également difficiles à définir). La question de la violence ou l'analyse du caractère de la Révolution d'Octobre y ont joué un rôle secondaire. Du soutien ouvert apporté aux bolcheviks (de la part des "anarchistes de soviets") à l'idée des bolcheviks traîtres à la révolution qu'il faut combattre par la force, on trouvait toutes sortes de positions intermédiaires. Voir Paul Avrich : Les Anarchistes russes, éd. Maspéro (1979), chapitre "Les Anarchistes et le régime bolchevique".

[41] Ma désillusion en Russie, chapitre "Dans Charkov".

[42] Living my life, chapitre 52.

[43] Ma désillusion en Russie, chapitre "De retour à Petrograd".

[44] Der Niedergang der Russischen Revolution, Préface.

[45] Paul Frölich, l'un de ses compagnons politiques, décrit dans la biographie qu'il consacre à Luxembourg Gedanke und Tat de 1939 ce légendaire déroulement des faits : "C'est Paul Levi qui publia "La Révolution russe" au cours de l'année 1922 (donc après la brochure de Goldman) après avoir rompu avec le KPD. Levi affirma que Leo Jogiches (qui s'était opposé à la publication, avec l'argument qu'entre-temps Luxembourg avait changé d'avis) avait détruit le manuscrit. J.P. Nettl affirme de manière crédible que c'est Levi lui-même qui a exercé de fortes pressions sur Luxembourg pour qu'elle ne publie pas le texte, avec l'argument que la bourgeoisie allait en abuser contre les bolcheviks. Il est clair que le texte de Luxemburg n'a pas sombré accidentellement dans la tourmente de la révolution en Allemagne, mais au contraire a été évité dans la "tourmente de la confusion" sur la nécessité d'une critique ouverte !"

[46] Le déclin de la Révolution russe, chapitre "Les syndicats en Russie".

[47] Living my life, chapitre 49.

[48] Ibid., chapitre 54.

[49]Trotski proteste beaucoup trop, juillet 1938.