Rapport sur la situation en Allemagne

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La conférence commune des sections du CCI en Allemagne et en Suisse et du noyau en Suède qui s'est tenue en mars 2016 a adopté, entre autres documents, un rapport sur la situation nationale en Allemagne que nous publions ici. Le rapport ne prétend pas être complet. Il se concentre sur un minimum de points sur lesquels nous pensons qu’il est particulièrement important de réfléchir et de discuter à l’heure actuelle. Puisque ces aspects en général ont pour point de départ les événements dramatiques de la situation actuelle, nous ajoutons au rapport la présentation faite à la conférence et qui est en partie consacrée à une actualisation du rapport. Les commentaires critiques envers le rapport et la présentation faits au cours du débat qui s'est ensuivi sont ajoutés à la présentation en tant que notes de bas de page. Au vu de l'importance des développements dans ce qui est aujourd'hui le pays le plus central du capitalisme européen, nous espérons que ces textes pourront être une contribution positive à la nécessaire réflexion, du point de vue du prolétariat, sur la situation mondiale présente.


La compétitivité du capital allemand aujourd'hui

Comme l’État-nation allemand ne s’est pas constitué avant 1870, et a pris du retard pour se joindre au partage impérialiste du monde, il ne s’est jamais établi lui-même comme une puissance coloniale ou financière dominante. La base principale de sa puissance économique était et reste son industrie et sa force de travail hautement performantes. Alors que l'Allemagne de l'Est (la vieille République démocratique allemande, RDA) a pris du retard du point de vue économique en devenant une partie du bloc de l’Est, l’Allemagne de l’Ouest de l'après Seconde Guerre mondiale a été capable de construire sur cette base et même de la renforcer. En 1989, l’Allemagne de l’Ouest était devenue la principale nation exportatrice du monde, avec le déficit d’État le plus bas de toutes les puissances dominantes. Malgré des hauts niveaux de salaire comparativement aux autres nations, son économie était extrêmement compétitive. Elle a aussi bénéficié, économiquement, des possibilités du marché mondial ouvertes par son appartenance au bloc de l’Ouest, et pour avoir un budget militaire réduit en tant que principale perdante des deux guerres mondiales.

Aux niveaux politique et territorial, l’Allemagne a ensuite beaucoup profité de la chute du bloc de l’Est en 1989, en absorbant l’ex-RDA. Mais économiquement, l’absorption rapide de cette zone, qui était désespérément en retard par rapport aux standards internationaux, a aussi représenté un fardeau considérable, surtout financièrement. Un fardeau qui menaçait la compétitivité de la nouvelle et plus grande Allemagne. Pendant les années 1990, elle a perdu du terrain sur les marchés mondiaux, alors que les niveaux de déficit du budget de l’État commençaient à se rapprocher de ceux des autres puissances dominantes.

Aujourd’hui, un quart de siècle plus tard, l’Allemagne a plus que regagné le terrain perdu. C’est le deuxième exportateur mondial, juste derrière la Chine. L’année dernière, le budget d’État affichait un surplus de 26 milliards d’Euros. La croissance, à 1,7%, a été modérée, mais c'est malgré tout une réussite pour un pays hautement développé. Le chômage officiel a chuté à son plus bas niveau depuis la réunification. La politique visant à conserver une production industrielle hautement développée basée en Allemagne-même a, jusqu’à maintenant, été un succès.

Bien sûr, en tant que vieux pays industriel, le socle de ce succès est une composition organique élevée du capital, le produit d'au moins deux siècles d'accumulation. Mais, dans ce contexte, les qualifications et compétences élevées de sa population sont décisives pour son avantage concurrentiel. Avant la Première Guerre mondiale, l’Allemagne était devenue le principal centre du développement scientifique et de ses applications à la production. Avec la catastrophe du national-socialisme et de la Seconde Guerre mondiale, elle a perdu cet avantage et n’a montré aucun signe de récupération depuis. Ce qui reste néanmoins est son savoir-faire dans le processus de production lui-même. Depuis la disparition de la Hanse 1, l’Allemagne n’a jamais été une puissance maritime durable et dominante. Quoique longtemps une économie essentiellement paysanne, son sol, en général, est moins fertile que celui de la France, par exemple. Ses avantages naturels reposent sur sa situation géographique au cœur de l’Europe et ses métaux précieux exploités déjà durant le Moyen Âge. De tout cela ont surgi une grande aptitude au travail et à la coopération entre artisans et industriels, et un savoir-faire développé et transmis de génération en génération. Bien que sa révolution industrielle ait largement bénéficié de grandes ressources en charbon, la disparition d’industries lourdes depuis les années 1970 jusqu’à nos jours a montré que ce n'est pas là que résidait le cœur de l’ascendant économique de l'Allemagne, mais dans son efficacité dans la production de moyens de production et, plus généralement, dans la transformation de travail vivant en travail mort. Aujourd’hui, l’Allemagne est le principal producteur dans le monde de machines complexes. Ce secteur est la colonne vertébrale de son économie, plus que le secteur automobile. En arrière-plan de cette force, il y a aussi le savoir-faire de la bourgeoisie qui, déjà pendant l’ascendance du capitalisme, s’est essentiellement concentrée sur ses activités économiques et industrielles, puisqu’elle était plus ou moins exclue des positions de pouvoir politique et militaire par la caste des propriétaires terriens prussiens (les Junkers). La passion pour l’ingénierie que cette bourgeoisie a développé continue à s’exprimer non seulement dans l'industrie des machines-outils, encore souvent basée sur des unités de taille moyenne gérées par des familles, mais aussi dans la capacité particulière de la classe dominante dans son ensemble à faire tourner l’industrie allemande entière comme si c’était une seule machine. L’interconnexion complexe et hautement efficace de toutes les différentes unités de production et de distribution est un des principaux avantages du capital national allemand.

Face au poids mort de l’économie de la RDA en faillite, le tournant dans la récupération de son avantage concurrentiel a été atteint dans la première décennie du siècle présent. Deux facteurs ont été décisifs. Au niveau organisationnel, toutes les compagnies les plus importantes, mais aussi les fabriques moyennes de machines (Maschinenbau), ont commencé à produire et à œuvrer à une échelle mondiale, créant des réseaux de production tous centrés sur l’Allemagne elle-même. Au niveau politique, sous la direction du SPD (social-démocrate), les attaques contre les salaires et les prestations sociales (dénommées "Agenda 2010") ont été si radicales que le gouvernement français a même accusé l’Allemagne de dumping salarial.

Ce tournant a été favorisé par trois éléments majeurs du contexte économique global, qui se sont avérés être particulièrement favorables pour l’Allemagne.

D’abord, la transition du modèle keynésien au modèle communément appelé "néo-libéral" de capitalisme d'État, favorisant davantage les économies orientées vers l’exportation. Tout en participant fortement à l’ordre économique keynésien dominant le bloc de l'Ouest après 1945, le "modèle" ouest-allemand a été dès le début influencé par les idées "ordolibérales" 2 (Ludwig Erhard, l'école de Fribourg), et n’a jamais développé le type d'"Étatisme" qui continue à handicaper la compétitivité de la France aujourd’hui.

Deuxièmement, la consolidation de la coopération économique européenne après la chute du mur de Berlin (création de l'Union européenne, de l'union monétaire Euro). Bien qu’impulsée en partie pour des motifs politiques, essentiellement impérialistes (le désir de ses voisins de garder le "contrôle" de l’Allemagne), au niveau économique, l'Allemagne, en tant que concurrent le plus fort, a été le principal bénéficiaire de l'UE et de l'union monétaire. La crise financière et la crise de l’Euro après 2008 ont confirmé que les principaux pays capitalistes avaient toujours la capacité de repousser les pires effets de la crise sur leurs rivaux plus faibles. Les différents plans internationaux et européens de sauvetage, comme ceux de la Grèce par exemple, ont essentiellement servi au soutien des banques allemandes (et françaises) aux dépens des économies "secourues".

Troisièmement, la proximité géographique et historique de l’Europe de l’Est a contribué à faire de l’Allemagne le principal bénéficiaire de la transformation de celle-ci par la conquête de marchés auparavant hors de portée, y compris les vestiges extra-capitalistes. 3

Le rapport entre puissance économique et militaire de l'impérialisme allemand

Pour illustrer l’importance des conséquences de cette force compétitive à d’autres niveaux, nous voulons examiner maintenant le lien avec la dimension impérialiste. Après 1989, l’Allemagne a pu mettre en avant ses intérêts impérialistes avec une plus grande détermination et une plus grande indépendance. Des exemples en sont ses initiatives, sous Helmut Kohl, pour encourager l’éclatement de la Yougoslavie (commencées avec la reconnaissance diplomatique de l'indépendance des États de Croatie et de Slovénie), et le refus, sous Gerhard Schröder, de soutenir la seconde guerre d’Irak. Au cours des 25 dernières années, il y a certes eu des avancées au niveau impérialiste. Par-dessus tout, tant la "communauté internationale" que la population en Allemagne se sont accoutumées aux interventions militaires allemandes à l’étranger. La transition d’une armée de conscrits à une armée de métier a été faite. L’industrie d’armement allemande a accru sa part du marché mondial. Néanmoins, au plan impérialiste, elle n'a pas été capable de regagner autant de terrain qu'au plan économique. La difficulté à trouver suffisamment de volontaires pour l’armée reste sans solution. Par-dessus tout, l’objectif de modernisation technique des forces armées et d’accroissement, significatif de leur mobilité et de leur puissance de feu, n’a pas du tout été atteint.

En fait, pendant toute cette période après 1989, l’objectif de la bourgeoisie allemande n’a jamais été d’essayer, à court ou moyen terme, de "poser sa candidature" au leadership d'une tête de bloc potentielle opposée aux États-Unis. Au niveau militaire, cela aurait été impossible, étant donnés la puissance militaire écrasante des États-Unis et le statut actuel de l’Allemagne en tant que "géant économique mais nain militaire". Toute tentative de le faire aurait aussi conduit ses principaux rivaux européens à se liguer contre elle. Au niveau économique, supporter le poids de ce qui aurait été un programme énorme de réarmement aurait ruiné la compétitivité d’une économie qui luttait déjà contre le fardeau financier de la réunification - et aurait également fait courir le risque de confrontations avec la classe ouvrière.

Mais cela ne signifie en rien que Berlin ait renoncé à ses ambitions de regagner son statut, au moins de puissance militaire européenne dominante. Au contraire, depuis les années 1990, l’Allemagne suit une stratégie à long terme visant à augmenter son pouvoir économique comme base pour une renaissance militaire ultérieure. Alors que l’ex-URSS a fourni l'illustration qu’une puissance militaire ne peut se maintenir sur le long terme sans une base économique équivalente, plus récemment la Chine confirme l’autre face de la même pièce : une ascension économique peut préparer une ascension militaire ultérieure.

Une des clefs d’une telle stratégie à long terme est la Russie, mais aussi l’Ukraine. Au niveau militaire, ce sont les États-Unis, et pas l’Allemagne, qui ont le plus profité de l’extension de l’OTAN vers l’Est (en fait l’Allemagne a essayé d’empêcher certaines étapes de ce recul de la Russie). Par contre, c’est surtout au niveau économique que l’Allemagne espère profiter de toute cette zone. À la différence de la Chine, la Russie est incapable, pour des raisons historiques, d’organiser sa propre modernisation économique. Avant que le conflit ukrainien n’ait commencé, le Kremlin avait déjà décidé de tenter cette modernisation en coopération avec l’industrie allemande. En fait, un des principaux avantages de ce conflit pour les États-Unis est qu’il bloque (via l’embargo contre la Russie) cette coopération économique. Là réside aussi une des principales motivations de la chancelière allemande Merkel (et du président français Hollande, son partenaire subalterne dans cette affaire) pour prendre en charge la médiation entre Moscou et Kiev. En dépit de l’état actuellement de désolation de l’économie russe, la bourgeoisie allemande est toujours convaincue que la Russie serait capable de financer elle-même une telle modernisation. Le prix du pétrole ne restera pas toujours aussi bas qu’aujourd'hui, et la Russie recèle aussi beaucoup de métaux précieux à vendre. De plus, l’agriculture russe doit toujours être remaniée sur une base capitaliste moderne (c’est encore plus vrai pour l’Ukraine qui – malgré le désastre de Tchernobyl – a toujours certaines des terres les plus fertiles de la planète). Dans la perspective à moyen terme de disettes et de prix croissants des produits agricoles, de telles zones agricoles peuvent gagner une importance économique et même stratégique considérable. La crainte des États-Unis, que l’Allemagne puisse profiter de l’Est de l’Europe pour accroître encore son poids politique et économique relatif dans le monde et réduire quelque peu celui de l'Amérique en Europe, n'est donc pas infondée.

Un exemple de comment l’Allemagne utilise déjà avec succès sa force économique à des fins impérialistes est celui des réfugiés syriens. Même si elle le voulait, ce serait très difficile pour l’Allemagne de participer directement aux bombardements actuels en Syrie, du fait de sa faiblesse militaire. Mais comme, en raison de son chômage relativement bas, elle peut absorber une partie de la population syrienne sous la forme de l'afflux actuel de réfugiés, elle a gagné un moyen alternatif d'influencer la situation sur place, surtout après la guerre.

Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que les États-Unis, en particulier, cherchent actuellement à utiliser des moyens juridiques pour refréner la puissance économique de leur concurrent allemand, par exemple en traînant Volkswagen ou la Deutsche Bank devant les tribunaux et en les menaçant de milliards de dollars d'amendes.

Les difficultés de la classe ouvrière

L’année 2015 a été le témoin d’une séries de grèves, surtout dans les transports (DB - chemins de fer allemands, Lufthansa) et chez les employés des crèches. Il y a eu aussi des mouvements plus locaux mais significatifs comme celui de l’hôpital de la Charité à Berlin, où infirmiers et patients ont été solidaires. Tous ces mouvements ont été très sectoriels et très isolés, se focalisant parfois en partie sur la fausse alternative entre grands syndicats et petits syndicats corporatistes, brouillant la nécessité d'une auto-organisation autonome des ouvriers. Bien que tous les syndicats aient organisé les grèves de façon à causer le maximum de tracas au public, la tentative d’éroder la solidarité, au moins sous la forme de la sympathie du public envers les grévistes, n’a réussi qu’en partie. L’argument qui accompagnait les revendications dans le secteur des jardins d’enfants, par exemple, et selon lequel le régime de salaires particulièrement bas dans des professions traditionnellement féminines devait prendre fin, tout en contribuant à l’isolement de cette grève, a été populaire au sein de la classe dans son ensemble, qui a semblé reconnaître que cette "discrimination" était surtout un moyen de diviser les ouvriers.

C’est assurément un phénomène inhabituel que partout dans l’Allemagne contemporaine, les grèves aient joué un rôle si important dans les médias en 2015. Ces grèves, tout en donnant la preuve d’une combativité et d’une solidarité toujours existante, ne sont cependant pas les signes d’une vague ou d’une phase de lutte prolétarienne qui se poursuivrait. Elles doivent être comprises, en partie au moins, comme une manifestation de la situation économique particulière de l’Allemagne telle que nous l’avons décrite plus haut. Dans ce contexte de chômage relativement bas et de manque de main d’œuvre qualifiée, la bourgeoisie elle-même met en avant l’idée que, après des années de salaires en baisse inaugurées sous Schröder (ils ont baissé plus radicalement que presque partout ailleurs en Europe occidentale), les employés devraient être enfin "récompensés" pour leur "sens du réalisme". Le nouveau gouvernement de Grande coalition des chrétiens-démocrates et des sociaux-démocrates a lui-même donné le ton, en introduisant finalement (en tant qu'un des derniers pays en Europe à le faire) une loi sur le salaire minimum de base et en augmentant quelques prestations sociales. Dans l’industrie automobile, par exemple, les grandes entreprises, en 2015, ont payé des primes (qu’ils ont appelées "participation aux bénéfices") allant jusqu’à 9.000 Euros par ouvrier. C’était d’autant plus possible que la modernisation de l’appareil productif a été si efficace que – au moins pour le moment – l'avantage concurrentiel allemand repose beaucoup moins sur des salaires bas qu’il y a une décennie.

En 2003, le CCI a analysé la lutte de classe internationale, débutant avec les protestations envers les attaques contre les retraites en France et en Autriche, comme un tournant (non spectaculaire, presque imperceptible) vers un mieux pour la lutte de classe, essentiellement à cause d’un début de reconnaissance par la génération actuellement au travail (pour la première fois depuis la dernière guerre mondiale) que ses enfants n’auront pas de meilleures, mais de pires conditions de vie qu'elle-même. Cela a conduit aux premières expressions significatives de solidarité entre générations dans les luttes ouvrières. Cette évolution s’est exprimée sur le "lieu de production" plus au niveau de la conscience que de la combativité dans la mesure où la crainte du chômage et la précarité croissante du travail constituent des facteurs d'intimidation pour entrer en grève. En Allemagne même, la réponse initiale des chômeurs à l’Agenda 2010 (les "manifestations du lundi") s’est aussi bien vite essoufflée. Mais par ailleurs, une nouvelle génération, qui ne subit pas encore directement le joug du travail salarié, a commencé à descendre dans la rue (étant souvent rejointe par les employés précaires), pour exprimer non seulement sa propre colère et sa préoccupation pour l'avenir, mais aussi (plus ou moins consciemment) en rapport avec la classe dans son ensemble. Ces manifestations, s’étendant à des pays comme la Turquie, Israël et le Brésil, mais atteignant leur point culminant dans le mouvement anti-CPE en France et les Indignados en Espagne, ont même trouvé un écho, petit, faible mais cependant significatif, dans le mouvement des étudiants et des élèves en Allemagne. Celles-ci n'ont pas encore été accompagnées par la cristallisation d’une nouvelle génération de révolutionnaires mais par ses précurseurs potentiels.

En Allemagne, cela s’est exprimé dans un mouvement modeste mais combatif des Occupy, plus ouvert qu’avant aux idées internationalistes. Le mot d’ordre des premières manifestations Occupy était : "À bas le capital, l’État et la nation". Pour la première fois depuis des décennies en Allemagne, une politisation débutait donc, qui ne semblait pas être dominée par l’idéologie antifasciste et de libération nationale. Cela avait lieu en réponse à la crise financière de 2008 suivie par la crise de l’Euro. Certaines de ces petites minorités commençaient à penser que le capitalisme était au bord de l'effondrement. L’idée a commencé à se développer que s’il s’avérait que Marx avait raison sur la crise du capitalisme, il pourrait bien avoir raison aussi sur la nature révolutionnaire du prolétariat. Un espoir grandissait, celui que les attaques massives à l’échelle internationale se confrontent rapidement à une vague également massive de lutte de classe internationale. "Athènes aujourd’hui – Berlin demain - solidarité internationale contre le capital" est devenu le nouveau slogan.

La bourgeoisie, en réussissant à mettre fin à cette phase de la lutte de classe, n'a pas infligé une défaite historique au prolétariat, mais a réussi à briser, pour le moment, l’ouverture politique entamée en 2003. Ce qui a commencé comme crise américaine des subprimes a constitué une menace bien réelle pour la stabilité de l’architecture financière internationale. Le danger était pressant. Il n’y avait pas le temps pour d'interminables négociations entre gouvernements sur comment y faire face. La banqueroute de Lehman Brothers a eu l’avantage d’obliger les gouvernements dans tous les pays industrialisés à prendre des mesures immédiates et radicales pour sauver la situation (comme l’a écrit plus tard le Herald Tribune : "s'il n’était pas arrivé, l'effondrement de Lehman aurait dû être inventé"). Mais elle a aussi eu des avantages à un autre niveau : contre la classe ouvrière. Pour la première fois peut-être, la bourgeoisie mondiale a répondu à une crise majeure, aiguë, de son système, non pas en minimisant mais en exagérant son importance. On a raconté aux ouvriers du monde qu’à moins qu’ils n’acceptent immédiatement les attaques massives, les États, et avec eux les organismes de retraite et les fonds d’assurance, feraient faillite, les économies privées fondraient comme neige au soleil. Cette offensive de terreur idéologique ressemblait à la stratégie militaire de "choc et stupeur" employée par les États-Unis dans la seconde guerre d'Irak, visant à paralyser, traumatiser et désarmer l’adversaire. Et cela a fonctionné. En même temps, la base objective était présente pour ne pas attaquer tous les secteurs centraux du prolétariat mondial simultanément, puisque de larges secteurs de la classe ouvrière aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Irlande et en Europe du Sud ont beaucoup plus souffert qu’en Allemagne, en France et ailleurs en Europe du nord-ouest.

Le second chapitre de cette offensive de terreur et de division a été la crise de l’Euro, quand le prolétariat européen a été divisé avec succès entre nord et sud, entre les "fainéants de grecs" et les "allemands nazis et arrogants". Dans ce contexte, la bourgeoisie avait un autre atout dans la manche : le succès économique de l’Allemagne. Mêmes les grèves de 2015, et plus généralement les augmentations récentes de salaires et de prestations sociales dans ce pays, ont toutes été utilisées pour marteler le message, sur place comme auprès du prolétariat européen tout entier, que faire des sacrifices face à la crise finit par payer.

Ce message, selon lequel la lutte ne paye pas, a été en plus souligné par le fait que, dans les pays où la stabilité politique et économique est particulièrement fragile et la classe ouvrière plus faible, les mouvements de protestation de la jeune génération ("le Printemps arabe") n’ont réussi qu’à susciter de nouvelles vagues de répression ou des guerres intestines civiles et impérialistes. Tout cela a renforcé le sentiment d’impuissance et de manque de perspective dans la classe dans son ensemble.

Le non-effondrement du capitalisme et l’échec du prolétariat européen à s’opposer aux attaques massives ont aussi pesé sur les précurseurs d’une nouvelle génération de minorités révolutionnaires. L’augmentation de réunions publiques et de manifestations qui a caractérisé cette phase en Allemagne a fait place à une réelle phase de démoralisation. Depuis lors, d’autres manifestations ont eu lieu – contre "PEGIDA" 4, le TTIP 5, la technologie génétique ou la surveillance d’Internet – mais dénuées de toute critique plus fondamentale du capitalisme en tant que tel.

Et depuis l’été 2015, après les offensives autour des crises financière et de l’Euro, une autre offensive idéologique a eu lieu autour de la crise actuelle des réfugiés. Celle-ci est aussi utilisée au maximum par la classe dominante contre tout développement de la réflexion au sein du prolétariat. Mais plus que la propagande bourgeoise, la vague de réfugiés elle-même porte un coup supplémentaire aux premiers germes d'une récupération de la conscience de classe depuis le choc de 1989 ("la mort du communisme"). Le fait que des millions de gens de la "périphérie" du capitalisme risquent leur vie pour pouvoir entrer en Europe, en Amérique du Nord, et dans d’autres "forteresses" ne peut que, pour le moment, renforcer l’impression que c’est un privilège de vivre dans les parties développées du monde et que la classe ouvrière au centre du système, en l’absence de toute alternative au capitalisme, pourrait, après tout, avoir quelque chose à défendre au sein du capitalisme. De plus, la classe dans son ensemble, dépouillée pour le moment de son propre héritage politique, théorique et culturel, tend à voir les causes de cette migration désespérée non au sein du capitalisme, non en lien avec les contradictions centrées sur les pays démocratiques, mais dans une absence ou un manque de capitalisme et de démocratie dans les zones de conflit.

Tout ceci a conduit à un retrait accru tant de la combativité que de la conscience au sein de la classe.

Le problème du populisme politique

Bien que le phénomène de terreur de droite envers les étrangers et les réfugiés ne soit pas nouveau en Allemagne, en particulier depuis la réunification et surtout (quoique pas seulement) dans ses nouvelles provinces de l’Est, jusqu’à maintenant l'essor d’un mouvement politique populiste stable en Allemagne avait été empêché par la classe dominante elle-même avec succès. Mais dans le contexte de la crise de l’Euro, dont la phase aiguë a duré jusqu’à l’été 2015, et de la "crise des réfugiés" qui l'a suivie, un nouveau regain de populisme politique a eu lieu. Cela s’est manifesté principalement sur trois plans : la poussée électorale de "l'Alternative pour l’Allemagne" (Alternative für Deutschland, AfD), qui s’est originellement constituée en opposition aux plans de sauvetage grecs, et sur la base d’une vague opposition à la monnaie commune européenne ; un mouvement de protestation populiste de droite centré sur les "manifestations du lundi" à Dresde ("PEGIDA") ; une nouvelle recrudescence du terrorisme de droite envers les réfugiés et les étrangers, comme "l'Organisation clandestine nationale-socialiste" (Nationalsozialistischer Untergrund, NSU).

De tels phénomènes ne sont pas nouveaux sur la scène politique allemande. Mais jusqu’à maintenant, la bourgeoisie avait toujours réussi à les empêcher d'aboutir à toute espèce de présence stable et parlementaire. Durant l’été 2015, il semblait que les secteurs dominants allaient y parvenir encore une fois. L’AfD avait été privée de son thème (la crise "grecque") et de certaines de ses ressources financières, et avait subi sa première scission. Mais ensuite, le populisme a fait son retour – encore plus fort qu’avant – grâce à la nouvelle vague d’immigration. Et puisque cette question de l’immigration risque de jouer un rôle plus ou moins dominant dans un avenir proche, la possibilité augmente pour que l’AfD s’établisse comme composante nouvelle et plus durable du paysage politique.

La classe dominante est capable d’utiliser tout cela pour rendre son jeu électoral plus intéressant, pour stimuler les idéologies démocratique et antifasciste, et aussi pour répandre la division et la xénophobie. Néanmoins, tout ce processus ne correspond pas directement à ses intérêts de classe, ni n’est en mesure d’être complètement contrôlé.

La crise de l’Euro et ses effets sur la scène politique allemande illustrent qu’il existe un lien étroit entre l’accentuation de la crise globale du capitalisme et l’avancée du populisme. La crise économique ne fait pas qu’augmenter l’insécurité et la peur, en intensifiant la lutte pour la survie. Elle attise aussi les flammes de l’irrationalité. L’Allemagne, économiquement parlant, aurait le plus à perdre de tout affaiblissement de la cohésion de l’UE et de l’Euro. Des millions d’emplois sont directement ou indirectement dépendants des exportations et du rôle que joue l’UE pour l’Allemagne dans ce contexte. Dans un tel pays, c’est d'autant plus irrationnel de mettre en question l’UE, l’Euro, l’orientation du marché mondial dans son ensemble. À ce niveau, ce n’est par hasard si l’apparition récente de tels mouvements xénophobes a été suscitée par des inquiétudes sur la stabilité de la nouvelle monnaie européenne.

La rationalité est d'une importance vitale, bien qu'elle ne soit pas la seule, pour l'entendement humain. La rationalité se centre sur l’élément de calcul dans la pensée. Comme cela inclut la capacité de calculer ses propres intérêts objectifs, c’est un élément indispensable, non seulement de la société bourgeoise, mais aussi de la lutte prolétarienne de libération. Historiquement, elle est apparue et s’est développée dans une large mesure sous l’impulsion de l’échange d’équivalents. Comme, sous le capitalisme, l’argent développe pleinement son rôle en tant qu’équivalent universel, la monnaie et la confiance qu’elle inspire jouent un rôle majeur dans le "formatage" de la rationalité dans la société bourgeoise. La perte de confiance dans l’équivalent universel est par conséquent une des principales sources d’irrationalité dans la société bourgeoise. C’est pourquoi les crises monétaires et les périodes d’hyperinflation sont particulièrement dangereuses pour la stabilité de cette société. L’inflation de 1923 en Allemagne a ainsi été l’un des facteurs les plus importants préparant le triomphe du national-socialisme dix ans plus tard.

La vague actuelle de réfugiés et d'immigrants, par ailleurs, fait ressortir et illustre un autre aspect du populisme : l’accentuation de la concurrence entre les victimes du capitalisme et la tendance à l’exclusion, la xénophobie, la bouc-émissarisation. La misère sous le règne du capitalisme engendre une triade de destructions : premièrement, l’accumulation d'agressivité, de haine, de méchanceté, et une envie de destruction et d’autodestruction ; deuxièmement, la projection de ces pulsions antisociales sur d’autres (hypocrisie morale) ; troisièmement, le fait de diriger ces pulsions non contre la classe dominante, qui apparaît comme trop puissante pour être défiée, mais contre les classes et les couches sociales apparemment plus faibles. Ce "complexe" à trois facettes fleurit par conséquent surtout en l’absence de lutte collective du prolétariat, quand les sujets individuels se sentent impuissants face au capital. Le point culminant de cette triade aux racines du populisme est le pogrome. Bien que l'agressivité populiste s’exprime aussi contre la classe dominante, ce qu’elle lui demande, haut et fort, c’est protection et faveurs. Ce qu’elle souhaite est que la bourgeoisie, soit élimine ce qu’elle voit comme ses rivaux menaçants, soit tolère qu’elle commence à le faire elle-même. Cette "révolte conformiste", une caractéristique permanente du capitalisme, devient aiguë face à la crise, la guerre, le chaos, l’instabilité. Dans les années 1930, le cadre de son développement était la défaite mondiale historique du prolétariat. Aujourd’hui, le cadre est l’absence de toute perspective : la phase de décomposition.

Comme cela a déjà été développé par le CCI dans ses Thèses sur la décomposition, une des bases sociales et matérielles du populisme est le processus de déclassement, la perte de toute identité de classe. Malgré la robustesse économique du capital national allemand et sa pénurie de main d’œuvre qualifiée, il existe une partie importante de la population allemande aujourd’hui qui, bien qu’au chômage, n’est pas réellement un facteur actif de l’armée industrielle de réserve (prête à prendre les emplois des autres et par conséquent exerçant une pression à la baisse sur les salaires), mais qui appartient plutôt à ce que Marx appelait la couche des Lazare de la classe ouvrière. Du fait de problèmes de santé, ou de l'incapacité à supporter le stress du travail capitaliste moderne et de la lutte pour l’existence, ou du manque de qualifications appropriées, ce secteur est "inemployable" du point de vue capitaliste. Au lieu de faire pression sur les niveaux de salaire, ces couches font augmenter la facture totale des salaires pour le capital national à cause des prestations dont ils vivent. C’est aussi ce secteur qui ressent le plus les réfugiés comme des rivaux potentiels aujourd’hui.

Au sein de ce secteur, il existe deux groupes importants de la jeunesse prolétarienne, dont certaines parties peuvent être enclines à la mobilisation en tant que chair à canon pour les cliques bourgeoises mais aussi en tant que protagonistes actifs de pogroms. Le premier est composé d’enfants de la première ou deuxième génération d'ouvriers immigrés (Gastarbeiter). L’idée originelle était que ces ouvriers immigrés ne resteraient pas quand on n'aurait plus besoin d’eux et, surtout, qu’ils n’amèneraient pas leur famille avec eux ou ne fonderaient pas de famille en Allemagne. Le contraire a eu lieu et la bourgeoisie n’a pas fait d’effort particulier pour éduquer les enfants de ces familles. Le résultat aujourd’hui est que, parce que les emplois non qualifiés ont été dans une grande mesure "exportés" vers ce qu'il était d'usage d'appeler les "pays du tiers-monde", une partie de cette jeunesse prolétarienne est condamnée à vivre des allocations de l’État, à n’être jamais intégrée dans le travail associé. L’autre groupe est composé d’enfants des licenciements massifs et traumatisants en Allemagne de l’Est après la réunification. Une partie d'entre eux, des Allemands plus que des immigrants, qui n’a pas été élevée pour être au niveau du standard "occidental" hautement compétitif de capitalisme, et qui n’a pas osé aller en Allemagne de l’Ouest pour trouver un travail après 1989 comme l'ont fait les plus intrépides, a rejoint cette armée de gens qui vivent d’allocations. Ces secteurs en particulier sont vulnérables à la lumpenisation, la criminalisation et aux formes décadentes, xénophobes de politisation.

Quoique le populisme soit le produit de son système, la bourgeoisie ne peut ni produire, ni faire disparaître ce phénomène à volonté. Mais elle peut le manipuler à ses propres fins, et encourager ou décourager son développement à un degré plus ou moins grand. En général, elle fait les deux. Mais cela aussi n’est pas facile à maîtriser. Même dans le contexte du capitalisme d’État totalitaire, il est difficile pour la classe dominante d’arriver à maintenir une cohérence dans une telle situation. Le populisme lui-même est profondément enraciné dans les contradictions du capitalisme. L'accueil des réfugiés aujourd’hui, par exemple, repose sur les intérêts objectifs d'importants secteurs du capitalisme allemand. Les avantages économiques sont mêmes plus apparents que les avantages impérialistes. C’est pourquoi les dirigeants de l’industrie et le monde des affaires sont les partisans les plus enthousiastes de la "culture de l’accueil" en ce moment. Ils estiment que l’Allemagne aurait besoin d’un afflux d’environ un million de personnes chaque année dans la période à venir, au vu de la pénurie prévue de main d’œuvre qualifiée et surtout de la crise démographique causée par le taux de natalité invariablement bas du pays. Et les réfugiés des guerres et d’autres catastrophes s’avèrent souvent être des ouvriers particulièrement assidus et disciplinés, prêts non seulement à travailler pour des bas salaires, mais aussi à prendre des initiatives et des risques. De plus, l’intégration de nouveaux venus de "l'extérieur", et l’ouverture culturelle que cela demande, est en elle-même une force productive (et aussi une force potentielle pour le prolétariat, bien sûr). Un succès ultérieur de l’Allemagne à ce niveau pourrait être un avantage de plus sur ses concurrents européens.

Cependant, l’exclusion est, en même temps, le revers de la médaille de la politique d’inclusion de Merkel. L’immigration requise aujourd’hui n’est plus celle d’une main d’œuvre non qualifiée des générations Gastarbeiter, maintenant que les emplois sans qualification ont été concentrés à la périphérie du capitalisme. Les nouveaux migrants doivent arriver avec de hautes qualifications, ou au moins la volonté de les acquérir. La situation actuelle demande une sélection beaucoup plus organisée et impitoyable que par le passé. Du fait de ces besoins contradictoires d’inclusion et d’exclusion, la bourgeoisie encourage simultanément l’ouverture et la xénophobie. Elle répond aujourd’hui à ce besoin par une division du travail entre droite et gauche, y compris au sein du parti chrétien-démocrate de Merkel et de son gouvernement de coalition avec le SPD. Mais derrière les dissonances actuelles entre les différents groupes politiques à propos de la question des réfugiés, il n’y a pas seulement une division du travail mais aussi des soucis et des intérêts différents. La bourgeoisie n’est pas un bloc homogène. Alors que ces parties de la classe dominante et de l’appareil d’État les plus proches de l’économie poussent à l’intégration, l'ensemble de l’appareil de sécurité est horrifié par l’ouverture des frontières par Merkel à l'été 2015 et par le nombre de personnes qui arrivent depuis lors, à cause de la perte de contrôle sur ceux qui pénètrent sur le territoire de l’État à laquelle cela a temporairement mené. De plus, au sein de l’appareil répressif et judiciaire, il y a inévitablement ceux qui sympathisent avec l’extrême droite et la protègent du fait d’une obsession partagée de la loi et de l’ordre, du nationalisme, etc.

En ce qui concerne la caste politique elle-même, il n’y a pas seulement ceux qui (selon l’humeur dans leur circonscription électorale) flirtent avec le populisme par opportunisme. Il y en a aussi beaucoup qui partagent cette mentalité. À tout cela, nous pouvons ajouter les contradictions du nationalisme lui-même. Comme tous les États bourgeois modernes, l’Allemagne a été fondée sur la base de mythes à propos d'une histoire, d'une culture et même d'un sang partagés. Dans ce contexte, même la plus puissante bourgeoisie ne peut pas inventer et réinventer à volonté des définitions différentes de la nation pour les adapter à ses intérêts changeants. Pas plus qu'elle n'aurait nécessairement un intérêt objectif à le faire, puisque les vieux mythes nationalistes sont toujours essentiels et sont un levier puissant du "diviser pour régner" à l’intérieur, et de mobilisation pour soutenir les agressions impérialistes à l’extérieur. Ainsi, il ne va pas encore de soi aujourd’hui qu’un noir ou un musulman puissent être "Allemand".

La classe dominante allemande face à la "crise des réfugiés"

Dans le contexte de décomposition et de crise économique, le principal moteur du populisme en Europe ces dernières décennies a été le problème de l’immigration. Aujourd’hui, ce problème est devenu plus aigu du fait de l'exode le plus important depuis la Seconde Guerre mondiale. Pourquoi cet afflux est-il apparemment bien plus un problème politique en Europe que dans des pays comme la Turquie, la Jordanie ou même le Liban qui reçoivent des contingents beaucoup plus grands ? Dans les vieux pays capitalistes, les coutumes précapitalistes d’hospitalité et les structures sociales et économiques de subsistance qui les accompagnent se sont beaucoup plus radicalement atrophiées. Il y a aussi le fait que ces migrants viennent d'une culture différente. Bien sûr, ce n’est pas un problème en soi, au contraire. Mais le capitalisme moderne en fait un problème. En Europe occidentale en particulier, l’État-providence est l’organisateur principal de l’aide et de la cohésion sociales. C’est cet État qui est supposé accueillir les réfugiés. Cela place déjà ces derniers en concurrence avec les pauvres "indigènes" pour les emplois, le logement et les prestations sociales.

Jusqu’à maintenant, du fait de sa relative stabilité économique, politique et sociale, l’immigration, et avec elle le populisme, ont causé moins de problème en Allemagne que dans la plupart des pays d’Europe de l’Ouest. Mais dans la situation actuelle, la bourgeoisie allemande est de plus en plus confrontée à ce problème, non seulement chez elle mais aussi dans le contexte de l’Union européenne.

En Allemagne-même, la montée du populisme de droite dérange ses projets d’intégrer une partie des immigrants. C'est un problème réel puisque, jusqu’à maintenant, toutes les tentatives de relever le taux de natalité "à domicile" ont échoué. La terreur de droite altère aussi la réputation du pays à l’étranger –  un point très sensible au vu des crimes de la bourgeoisie allemande pendant la première moitié du XXème siècle. L’établissement de l’AfD en tant que force parlementaire stable pourrait compliquer la formation de futurs gouvernements. Au niveau électoral, c’est actuellement surtout un problème pour la CDU/CSU, le parti gouvernemental dominant, qui jusqu’à maintenant, sous Merkel, a été capable d’attirer à la fois les électeurs sociaux-démocrates et conservateurs, consolidant ainsi sa position dominante vis-à-vis du SPD.

Mais c’est par-dessus tout au niveau de l’Europe que le populisme menace aujourd’hui les intérêts de l’Allemagne. Le statut de l’Allemagne, en tant qu’acteur mondial économique et, à un moindre degré, politique, dépend dans une large mesure de l’existence et de la cohérence de l’UE. L’arrivée au gouvernement de partis populistes, plus ou moins anti-européens, en Europe de l’Est (c’est déjà le cas en Hongrie et en Pologne) et surtout en Europe de l’Ouest, tendrait à gêner cette cohésion. C’est en particulier pourquoi Merkel a déclaré que la question des réfugiés était celle qui "décidera du destin de l’Allemagne". La stratégie de la bourgeoisie allemande vis-à-vis de cette question est une tentative de transformer, au niveau européen, la migration plus ou moins chaotique de la période de l'après-guerre et de la décolonisation en une immigration au mérite, hautement sélective, plus sur le modèle canadien ou australien. La fermeture plus efficace des frontières externes de l’UE est une des préconditions pour la transformation proposée d’une immigration illégale en une immigration légale. Cela impliquerait aussi l’établissement de quotas annuels d’immigration. Au lieu de payer des sommes abominables pour passer clandestinement dans l’Union Européenne, les migrants seraient encouragés à "investir" dans leur propre qualification de façon à accroître leurs chances d’accès légal. Au lieu de partir pour l’Europe de leur propre initiative, ces réfugiés acceptés seraient transportés vers des lieux d’accueil et d’emploi déjà prévus pour eux. L’autre face de cette pièce est que les immigrants non désirés seraient arrêtés aux frontières, ou brutalement et rapidement expulsés s’ils ont déjà réussi à y accéder. Cette conversion des frontières de l’UE en sas de sélection (un processus déjà en cours) est présentée comme un projet humanitaire visant à réduire le nombre de noyades en Méditerranée qui, en dépit de toutes les manipulations des médias, est devenu une source de déshonneur moral pour la bourgeoisie européenne. À travers son insistance sur une solution européenne plutôt que nationale, l’Allemagne assume ses responsabilités vis-à-vis de l’Europe capitaliste, soulignant en même temps sa revendication de leadership politique du vieux continent. Son objectif n’est rien de moins que de désamorcer la bombe à retardement de l’immigration, et avec elle du populisme politique, dans l’UE.

Ce fut dans ce contexte que le gouvernement Merkel, durant l’été 2015, a ouvert les frontières allemandes aux réfugiés. À ce moment-là, les réfugiés syriens, qui jusqu’alors étaient prêts à rester en Turquie orientale, ont commencé à perdre l’espoir de retourner chez eux et sont ainsi partis, en masse, vers l’Europe. En même temps, le gouvernement turc décidait, pour faire du chantage à l’UE qui bloquait la candidature d’Ankara à l'entrée en Europe, de ne pas empêcher leur départ. Dans cette situation, la fermeture des frontières allemandes aurait créé un entassement de centaines de milliers de réfugiés dans les Balkans, une situation chaotique et presque incontrôlable. Mais en levant temporairement le contrôle de ses frontières, Berlin a suscité un nouveau flux de migration de gens désespérés qui ont soudainement (mal) compris qu’ils étaient invités en Allemagne. Tout cela montre la réalité d’un moment de perte potentielle de contrôle de la situation.

Du fait de la manière radicale avec laquelle elle s’est identifiée à "son" projet, les chances de succès de la "solution européenne" proposée par Merkel se détérioreraient considérablement si elle échouait à être réélue en 2017. Un des principaux points de la campagne de réélection de Merkel semble être économique. Confrontée au ralentissement actuel de la croissance en Chine et en Amérique, l’économie allemande orientée vers les exportations se dirigerait normalement vers la récession. Un accroissement des dépenses d’État et de l’activité de construction "pour les réfugiés" pourrait éviter une telle éventualité jusqu'aux élections.

À la différence des années 1970 (quand dans nombre des principaux pays occidentaux les partis capitalistes de gauche sont venus au gouvernement : "la gauche au pouvoir") ou des années 1980 ("la gauche dans l’opposition"), la stratégie gouvernementale et le "jeu" électoral actuels en Allemagne sont déterminés à un degré bien moindre par la menace plus immédiate de la lutte de classe et beaucoup plus que par le passé par les problèmes d’immigration et de populisme.

Les réfugiés et la classe ouvrière

La solidarité avec les réfugiés exprimée par une partie importante de la population en Allemagne, bien qu’exploitée au maximum par l’État pour promouvoir l'image d’un nationalisme allemand humain, ouvert sur le monde, a été spontanée et, au début, "auto-organisée". Encore aujourd’hui, plus de six mois après le début de la crise actuelle, la gestion étatique de l’afflux s'effondrerait sans les initiatives de la population. Il n’y a rien de prolétarien dans ces activités en elles-mêmes. Au contraire, ces gens font en partie le travail que l’État est incapable de faire ou ne veut pas faire, souvent encore sans aucune rétribution. Pour la classe ouvrière, le problème central est que cette solidarité ne peut avoir lieu actuellement sur un terrain de classe. Pour le moment, elle revêt un caractère très apolitique, déconnecté de toute opposition explicite à la guerre impérialiste en Syrie par exemple. Tout comme les "ONG" et toutes les différentes organisations "critiques" de la société civile (inexistante en réalité), ces structures ont plus ou moins été immédiatement transformées en appendices de l’État totalitaire.

Mais en même temps, ce serait une erreur de ne prendre simplement cette solidarité que pour de la charité. D’autant plus que cette solidarité s’est exprimée vis-à-vis d’un afflux de rivaux potentiels sur le marché du travail et autres aspects. En l’absence de traditions précapitalistes d’hospitalité dans les vieux pays capitalistes, le travail associé et la solidarité du prolétariat sont la principale base sociale, matérielle, d'une telle solidarité plus généralement ressentie. Son esprit dans l'ensemble n’a pas été celui "d’aider les pauvres et les faibles", mais celui de coopération et de créativité collective. Sur le long terme, si la classe commence à retrouver son identité, sa conscience et son héritage, cette expérience actuelle de solidarité peut être intégrée dans l’expérience de la classe et sa recherche de perspective révolutionnaire. Parmi les ouvriers en Allemagne aujourd’hui, au moins potentiellement, les pulsions de solidarité expriment une certaine lueur de mémoire et de conscience de classe, rappelant qu’en Europe aussi, l'expérience de la guerre et des déplacements massifs de population n'est pas très ancienne, et que le manque de solidarité face à cette expérience pendant la période de contre-révolution (avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale) ne devrait pas se répéter aujourd’hui.

Le pôle opposé au populisme dans le capitalisme n’est pas la démocratie et l’humanisme mais le travail associé – le principal contrepoids à la xénophobie et au pogromisme. La résistance à l’exclusion et à la bouc-émissarisation a toujours été un moment permanent et essentiel de la lutte prolétarienne de tous les jours. Il peut y avoir aujourd'hui les prémices d’un très obscur tâtonnement vers une reconnaissance que les guerres et autres catastrophes qui obligent les gens à fuir font partie des séparations violentes au travers desquelles, dans un processus permanent, est constitué le prolétariat. Et que le refus de ceux qui ont tout perdu de rester docilement là où la classe dominante veut qu’ils restent, leur refus de renoncer à la recherche d’une vie meilleure, sont des moments constitutifs de la combativité prolétarienne. La lutte pour sa mobilité, contre le régime de discipline capitaliste, est un des plus vieux moments de la vie du travail salarié "libre".

La mondialisation et la nécessité d’une lutte internationale

Dans la partie sur le bilan de la lutte de classe, nous avons dit que les grèves de 2015 en Allemagne étaient plus une expression d’une situation économique nationale temporaire et favorable qu’une indication d’une combativité plus généralisée à l’échelle européenne ou internationale. Il reste donc vrai qu’il est devenu de plus en plus difficile pour la classe ouvrière de défendre ses intérêts immédiats par des actions de grèves ou d’autres moyens de lutte. Cela ne signifie pas que les luttes économiques ne soient plus possibles ou aient perdu de leur pertinence (comme la dénommée tendance d’Essen du KAPD l’avait erronément conclu dans les années 1920). Au contraire, cela signifie que la dimension économique de la lutte de classe renferme une dimension politique beaucoup plus directe que dans le passé – une dimension qu’il est extrêmement difficile d’assumer.

Les récentes résolutions de congrès du CCI ont à juste titre identifié un des facteurs objectifs qui inhibe le développement de luttes de défense des intérêts économiques immédiats : le poids intimidant du chômage de masse. Mais ce n’est pas le seul, et même pas la principale cause économique de cette inhibition. Un facteur plus fondamental réside dans ce qu’on appelle la mondialisation - la phase actuelle du capitalisme d’État totalitaire - et le cadre qu’il donne à l’économie mondiale.

La mondialisation du capitalisme global n’est pas, en elle-même, un phénomène nouveau. Nous le trouvons déjà à la base du premier secteur hautement mécanisé de la production capitaliste : l’industrie textile en Grande-Bretagne, centre d’un triangle lié à l'enlèvement d'esclaves en Afrique et à leur travail dans des plantations de coton aux États-Unis. En termes de marché global, le niveau de mondialisation atteint avant la Première Guerre mondiale n’a plus été rejoint avant la fin du XXème siècle. Néanmoins, au cours des trois dernières décennies, cette mondialisation a acquis une nouvelle qualité surtout à deux niveaux : dans la production et dans la finance. Le schéma de la périphérie du capitalisme fournissant de la main d’œuvre bon marché, des produits de plantations agricoles et des matières premières pour les pays industriels de l’hémisphère nord a été, sinon entièrement remplacé, du moins en grande partie modifié par des réseaux globaux de production, toujours centrés sur des pays plus dominants, mais où les activités industrielle et de service prennent place dans le monde entier. Dans ce corset "ordolibéral", la tendance est à ce qu'aucun capital national, aucune industrie, aucun secteur ou aucune affaire ne puisse plus être en mesure de s’exempter de la concurrence internationale directe. Il n’y a presque rien qui soit produit n’importe où dans le monde qui ne puisse être produit ailleurs. Chaque État-nation, chaque région, chaque ville, chaque quartier, chaque secteur de l’économie sont condamnés à se concurrencer pour attirer des investissements globaux. Le monde entier est envoûté, comme s’il était condamné à attendre le salut de l’arrivée de capital sous la forme d’investissements. Cette phase du capitalisme n’est en aucune façon un produit spontané, mais un ordre étatique introduit et imposé surtout par les vieux États-nations bourgeois dominants. Un des buts de cette politique économique est d’emprisonner la classe ouvrière du monde entier dans un monstrueux système disciplinaire.

À ce niveau, nous pouvons peut-être diviser l’histoire des conditions objectives de la lutte de classe, très schématiquement, en trois phases. Durant l’ascendance du capitalisme, les ouvriers étaient confrontés d'abord et avant tout à des capitalistes individuels, et pouvaient donc s’organiser plus ou moins efficacement dans des syndicats. Avec la concentration du capital dans les mains de grandes entreprises et de l’État, ces moyens de lutte établis ont perdu de leur efficacité. Chaque grève était maintenant directement confrontée à l’ensemble de la bourgeoisie, centralisée dans l’État. Il a fallu du temps au prolétariat pour trouver une réponse efficace à cette nouvelle situation : la grève de masse de l’ensemble du prolétariat à l'échelle d’un pays tout entier (Russie, 1905), qui contient déjà en son sein la potentialité de la prise de pouvoir et de l’extension à d'autres pays (première vague révolutionnaire déclenchée par l’Octobre rouge). Aujourd’hui, avec la mondialisation contemporaine, une tendance historique objective du capitalisme décadent atteint son plein développement : chaque grève, chaque acte de résistance économique des ouvriers quelque part dans le monde, se trouvent immédiatement confrontés à l’ensemble du capital mondial, toujours prêt à retirer la production et l'investissement et à produire ailleurs. Pour le moment, le prolétariat international a été tout à fait incapable de trouver une réponse adéquate, ou même d'entrevoir à quoi pourrait ressembler une telle réponse. Nous ne savons pas s’il réussira à le faire finalement. Mais il parait clair que le développement dans cette direction prendrait beaucoup plus de temps que la transition des syndicats à la grève de masse. D’un côté, la situation du prolétariat dans les vieux pays centraux du capitalisme – ceux, comme l’Allemagne, au "sommet" de la hiérarchie économique – devrait devenir beaucoup plus dramatique qu'elle ne l'est aujourd’hui. D’un autre côté, le pas requis par la réalité objective - lutte de classe internationale consciente, la "grève de masse internationale" - est beaucoup plus exigeant que le pas des syndicats à la grève de masse dans un pays. Car il oblige la classe ouvrière à remettre en question, non seulement le corporatisme et le localisme, mais aussi les principales divisions de la société de classes, souvent vieilles de plusieurs siècles voire même de plusieurs millénaires, comme la nationalité, la culture ethnique, la race, la religion, le sexe, etc. C'est un pas beaucoup plus profond et plus politique.

En réfléchissant à cette question, nous devrions prendre en considération que les facteurs qui empêchent le développement par le prolétariat de sa propre perspective révolutionnaire ne résident pas seulement dans le passé, mais aussi dans le présent ; qu'ils n’ont pas seulement des causes politiques mais aussi économiques (plus exactement : économico-politiques).

Présentation du rapport (mars 2016)

Au moment de la crise financière de 2008, il y avait au sein du CCI une tendance à une sorte de "catastrophisme" économique, dont une des expressions était l'idée, mise en avant par certains camarades, que l'effondrement de pays capitalistes centraux comme l'Allemagne aurait pu être alors à l'ordre du jour. Une des raisons pour faire de la force économique et de la compétitivité relatives de l'Allemagne un axe de ce rapport est le souhait de contribuer à surmonter de telles faiblesses. Mais nous voulons également imposer l'esprit de nuance contre la pensée schématique. Parce que le capitalisme lui-même a un mode abstrait de fonctionnement (basé sur l'échange d'équivalents), il existe une tendance compréhensible mais malsaine à voir les questions économiques de manière trop abstraite, par exemple en jugeant de la force économique relative des capitaux nationaux uniquement en termes très généraux (tels que le taux de composition organique du capital, l'abondance de main-d’œuvre nécessaire à la production, la mécanisation, comme mentionnés dans le rapport), en oubliant que le capitalisme est une relation sociale entre êtres humains, et par-dessus tout entre classes sociales.

Nous devrions clarifier un point : quand le rapport dit que la bourgeoisie américaine use de moyens juridiques (les amendes contre Volkswagen et d'autres) pour contrer la concurrence allemande, l'intention n'était pas de donner l'impression que les États-Unis n'ont pas de forces économiques propres à jeter dans la balance. Par exemple, les États-Unis devancent actuellement l'Allemagne dans le développement des voitures électriques et sans conducteur, et une des hypothèses qui circule sur les médias sociaux sur le soi-disant scandale Volkswagen (que l'information sur la manipulation des mesures d'émission par cette entreprise pourrait avoir fuité de l'intérieur de la bourgeoisie allemande vers les autorités américaines pour obliger l'industrie automobile allemande à rattraper son retard sur ce plan) n'est pas totalement invraisemblable.

Sur la façon dont la crise des réfugiés est utilisée à des fins impérialistes, il est nécessaire d'actualiser le rapport. Actuellement, tant la Turquie que la Russie font un usage massif de la situation critique des réfugiés pour faire chanter le capital allemand et affaiblir ce qui reste de cohésion européenne. La façon dont Ankara laisse les réfugiés aller vers l'ouest est déjà mentionnée dans le rapport. Le prix de la coopération turque sur cette question ne se limitera pas à plusieurs milliards d'Euros. Quant à la Russie, elle a récemment été accusée par une série d'ONG et d'organisations d'aide aux réfugiés de bombarder délibérément des hôpitaux et des zones résidentielles dans des villes syriennes dans le but de déclencher de nouveaux départs de réfugiés. Plus généralement, la propagande russe utilise systématiquement la question des réfugiés pour attiser les flammes du populisme politique en Europe.

En ce qui concerne la Turquie, elle exige non seulement de l'argent mais aussi l'accélération de l'accès sans visa de ses citoyens en Europe et des négociations en vue de l'admission dans l'UE. De l'Allemagne, elle exige également la cessation de l'aide militaire aux unités kurdes en Irak et en Syrie.

Pour la chancelière Merkel, la plus éminente partisane d'une plus étroite collaboration avec Ankara sur la question des réfugiés, et qui est une atlantiste plus ou moins fervente (pour elle, la proximité avec les États-Unis est un moindre mal comparé à la proximité avec Moscou), ceci est un problème moins important qu'il ne l'est pour d'autres membres de son propre parti. Comme le rapport l'a déjà mentionné, Poutine avait planifié la modernisation de l'économie russe en étroite collaboration avec l'industrie allemande, en particulier avec son secteur de l'ingénierie qui, depuis la Seconde Guerre mondiale, est principalement localisé dans le sud de l'Allemagne (y compris Siemens, autrefois basé à Berlin et maintenant à Munich, qui semble avoir été désigné pour jouer un rôle central dans cette "opération russe"). C'est dans ce contexte que nous pouvons comprendre le lien entre la critique persistante de la "solution européenne" (et "turque") soutenue par Merkel à la crise des réfugiés de la part du parti compagnon de la CDU, la CSU bavaroise, et la spectaculaire visite semi-officielle des dirigeants du parti bavarois à Moscou au point culminant de cette controverse 6. Cette fraction préférerait collaborer avec Moscou plutôt qu'avec Ankara. Paradoxalement, les plus forts soutiens de la chancelière sur cette question aujourd'hui ne se trouvent pas à l'intérieur de son propre parti, la CDU, mais chez son partenaire de coalition, le SPD, et dans l'opposition parlementaire. Nous pouvons l'expliquer en partie par une division du travail au sein de la démocratie chrétienne au pouvoir, son aile droite essayant (pour le moment sans grand succès) d'empêcher ses électeurs conservateurs de passer chez les populistes (AfD). Mais il y a aussi des tensions régionales (depuis la Seconde Guerre mondiale, bien que le gouvernement ait été à Bonn et la capitale financière à Francfort, la vie culturelle de la bourgeoisie allemande était principalement concentrée à Munich. C'est seulement récemment que celle-ci a commencé à être de nouveau attirée par Berlin, suivant le déménagement du gouvernement dans cette ville).

En lien avec les vagues actuelles d'immigration, il n'y a pas seulement un antagonisme au sein de l'Europe, bien sûr, mais aussi une collaboration et une division du travail, par exemple entre les bourgeoisies allemande et autrichienne. En initiant la "fermeture de la route des Balkans", l'Autriche a rendu Berlin moins unilatéralement dépendant de la Turquie pour la rétention des réfugiés, renforçant ainsi en partie la position de Berlin dans les négociations avec Ankara 7.

Alors qu'une partie importante du monde des affaires a soutenu la "politique de l'accueil" de Merkel envers les réfugiés l'été dernier, c'était loin d'être le cas parmi les organes de sécurité de l'État, qui étaient absolument horrifiés par cet afflux plus ou moins contrôlé et déclaré dans le pays. Ils ne lui ont toujours pas pardonné pour cela. Le gouvernement français et les autres gouvernements européens n'étaient pas moins sceptiques. Ils sont tous convaincus que des rivaux impérialistes du monde islamique utilisent la crise des réfugiés pour faire entrer clandestinement des djihadistes en Allemagne, d'où ils peuvent partir rejoindre la France, la Belgique, etc. En fait, les agressions criminelles de la nuit du Nouvel An à Cologne ont déjà confirmé que même les bandes criminelles exploitent les procédures d'asile pour placer leurs membres dans les grandes villes européennes. Nul besoin d'être prophète pour prévoir qu'une nouvelle montée en puissance de la police et des services secrets en Europe sera l'un des principaux résultats des développements actuels 8.

Le rapport établit une relation entre crise économique, immigration et populisme politique. Si nous ajoutons le rôle grandissant de l'antisémitisme, le parallèle avec les années 1930 devient particulièrement frappant. Mais il est intéressant, dans cette relation, d'examiner comment la situation en Allemagne aujourd'hui illustre aussi les différences historiques. Le fait qu'il n'y ait pas de preuve formelle, pour le moment, que les sections centrales du prolétariat soient défaites, désorientées et démoralisées comme elles l'étaient il y a 80 ans est la différence la plus importante, mais pas la seule. La politique économique favorisée par la grande bourgeoisie aujourd'hui est la mondialisation, pas l'autarcie, ni le protectionnisme prôné par les populistes "modérés". Ceci évoque un aspect du populisme contemporain encore peu développé dans le rapport : l'opposition à l'Union Européenne. Cette dernière est, sur le plan économique, un des instruments de la mondialisation actuelle. En Europe, elle est même devenue son principal emblème. Par exemple, les négociations sur l'accord commercial TTIP entre l'Amérique du Nord et l'Europe, qui_ profite à la grande industrie et à l'agro-industrie aux dépens des petits fermiers et producteurs dans des régions comme les États du "groupe de Visegrad" (Pologne, Hongrie, République tchèque et Slovaquie), font partie du contexte de la formation, récemment, de gouvernements populistes en Europe du centre-est.

En ce qui concerne la situation du prolétariat, le souci exprimé à la fin du rapport est que nous ne devrions pas seulement regarder les causes résidant essentiellement dans le passé (telles que la contre-révolution qui a suivi la défaite de la Révolution russe et mondiale à la fin de la Première Guerre mondiale) pour expliquer les difficultés de la classe ouvrière à développer politiquement sa lutte dans une direction révolutionnaire après 1968. Tous ces facteurs issus du passé, et qui sont tous des explications profondément justes, n'ont néanmoins empêché ni Mai 68 en France ni l'Automne chaud 1969 en Italie. Nous ne devrions pas non plus partir du principe que le potentiel révolutionnaire exprimé à cette époque, de manière embryonnaire, était voué à l'échec dès le début. Les explications basées unilatéralement sur le passé mènent à une sorte de fatalisme déterministe. Sur le plan économique, ce qu'on appelle communément la mondialisation est un instrument capitaliste d'État, économique et politique, que la bourgeoisie a trouvé pour stabiliser son système et pour contrer la menace prolétarienne, un instrument face auquel le prolétariat, à son tour, devra trouver une réponse. C'est pourquoi les difficultés de la classe ouvrière ces 30 dernières années à développer une alternative révolutionnaire sont intimement liées à la stratégie politico-économique de la bourgeoisie, incluant sa capacité à différer dans le temps une catastrophe (Kladderadatsch) économique pour la classe ouvrière - et ainsi la menace de guerre de classe - dans les vieux centres du capitalisme mondial.


1 La Ligue hanséatique était une alliance commerciale et industrielle en Allemagne du nord qui domina le commerce baltique durant le Moyen Âge et le début de la période moderne.

2 L'ordolibéralisme est une variante allemande de libéralisme politico-économique qui met l'accent sur le besoin pour l'État d'intervenir en faisant en sorte que le marché libre produise à un niveau proche de ses potentialités économiques.

3 Selon Rosa Luxemburg, les zones extra-capitalistes sont centrées sur une production non encore directement basée sur l'exploitation du travail salarié par le capital, que ce soit une économie de subsistance ou une production pour le marché par des producteurs individuels. Le pouvoir d'achat de tels producteurs contribue à rendre possible le déroulement de l'accumulation du capital. Le capitalisme mobilise et exploite aussi la force de travail et les "matières premières" (c'est-à-dire les richesses naturelles) en provenance de ces zones.

4 Les Européens patriotes contre l'islamisation de l'Occident.

5 TTIP : en français, "Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement". C'est la proposition d'accord de libre-échange entre l'Europe et les États-Unis.

6 Lors de la conférence, la discussion a aussi fait justement remarquer que la formulation du rapport selon laquelle le monde des affaires en Allemagne soutient, comme un seul homme, la politique de Merkel concernant les réfugiés, est très schématique et comme telle incorrecte. Même le besoin de ressources fraîches en main-d’œuvre par les employeurs varie beaucoup d'un secteur à l'autre.

7 Bien que cette convergence d'intérêts entre Vienne et Berlin, comme souligné dans la discussion, soit temporaire et fragile.

8 L'infiltration djihadiste et la probabilité croissante d'attaques terroristes sont une réalité. Mais cette situation et d'autres sont ainsi utilisées par la classe dominante comme moyen pour créer une atmosphère de peur, de panique et de suspicion permanentes, antidotes à la réflexion critique et à la solidarité au sein de la population ouvrière.