Mouvements sociaux en Turquie et au Brésil: l’indignation au cœur de la dynamique prolétarienne

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Partout dans le monde, grandit le sentiment que l'ordre actuel des choses ne peut plus continuer comme avant. Suite aux révoltes du "Printemps arabe", au mouvement des Indignados en Espagne et celui des Occupy aux États-Unis, en 2011, l'été 2013 a vu des foules énormes descendre dans la rue quasi-simultanément en Turquie et au Brésil.

Des centaines de milliers de personnes, voire des millions, ont protesté contre toutes sortes de maux : en Turquie, c'était la destruction de l'environnement par un "développement" urbain insensé, l'intrusion autoritaire de la religion dans la vie privée et la corruption des politiciens ; au Brésil, c'était l'augmentation des tarifs des transports en commun, le détournement de la richesse vers des dépenses sportives de prestige alors que la santé, les transports, l'éducation et le logement périclitent – et encore une fois, la corruption généralisée des politiciens. Dans les deux cas, les premières manifestations se sont heurtées à une répression policière brutale qui n'a fait qu'élargir et approfondir la révolte. Et dans les deux cas, le fer de lance du mouvement n'était pas les "classes moyennes" (c'est-à-dire, en langage médiatique, n'importe quelle personne qui possède encore un emploi), mais la nouvelle génération de la classe ouvrière qui, bien qu'éduquée, n'a qu'une maigre perspective de trouver un emploi stable et pour qui vivre au sein d'une économie "émergente" signifie surtout observer le développement de l'inégalité sociale et la richesse répugnante d'une minuscule élite d'exploiteurs.

C’est pourquoi, aujourd’hui, un "spectre hante le monde", celui de l’INDIGNATION. Deux ans après le "Printemps arabe", qui a ébranlé par surprise les bases de différents pays d’Afrique du Nord et le mouvement des Indignés en Espagne et des Occupy aux États-Unis, se déroulaient quasiment en même temps les mouvements qui ont secoué la Turquie et la vague de manifestations au Brésil, cette dernière parvenant à mobiliser des millions de personnes dans plus de cent villes, avec des caractéristiques inédites pour ce pays.

Ces mouvements, qui se sont produits dans des pays très différents et très éloignés géographiquement, partagent pourtant des caractéristiques communes : leur spontanéité, une répression brutale de l’État, leur massivité, une participation majoritaire de jeunes, notamment à travers les réseaux sociaux. Mais le dénominateur commun qui les caractérise est une grande INDIGNATION face à la détérioration des conditions de vie liée à celle de la population mondiale, provoquée par la profondeur d’une crise qui ébranle les fondements du système capitaliste et a connu une accélération importante depuis 2007. Cette détérioration s’exprime par une précarisation accélérée du niveau de vie des masses ouvrières et une grande incertitude envers l’avenir parmi la jeunesse prolétarisée ou en voie de prolétarisation. Ce n’est pas par hasard si le mouvement en Espagne a pris le nom "d’Indignados", et que dans cette vague de mouvements sociaux massifs, il est celui qui est allé le plus loin à la fois dans la remise en cause du système capitaliste et dans ses formes d’organisation à travers des assemblées générales massives [1].

Les révoltes en Turquie et au Brésil de 2013 apportent la preuve que la dynamique créée par ces mouvements ne s’est pas épuisée. Bien que les médias éludent le fait que ces rébellions ont surgi dans des pays qui étaient dans une phase de "croissance" ces dernières années, ils n'ont pu éviter de répercuter la même "indignation" des masses de la population contre la façon dont ce système opère : l'inégalité sociale grandissante, l’avidité et la corruption de la classe dominante, la brutalité de la répression étatique, la faillite des infrastructures, la destruction de l’environnement. Et surtout, l’incapacité du système à offrir un futur à la jeune génération.

Il y a cent ans, face à la Première Guerre mondiale, Rosa Luxemburg rappelait solennellement à la classe ouvrière que le choix offert par un ordre capitaliste sur le déclin était entre le socialisme ou la barbarie. L'incapacité de la classe ouvrière de mener à bien les révolutions qui ont répondu à la guerre de 1914-18 a eu comme conséquence un siècle de véritable barbarie capitaliste. Aujourd'hui, les enjeux sont plus élevés encore, parce que le capitalisme s'est donné les moyens de détruire toute vie sur la terre entière. La révolte des exploités et des opprimés, la lutte massive pour défendre la dignité humaine et un véritable avenir, c'est ça la promesse des révoltes sociales en Turquie et au Brésil.

Un aspect particulièrement significatif de la révolte en Turquie est sa proximité avec la guerre meurtrière en Syrie. La guerre en Syrie fut aussi initiée par des manifestations populaires contre le régime en place, mais la faiblesse du prolétariat dans ce pays, l’existence de profondes divisions ethniques et religieuses au sein de la population, permirent au régime d'y répondre avec la plus brutale des violences. Les fissures au sein de la bourgeoisie se sont élargies et la révolte populaire – comme en Libye en 2011 – a sombré dans une guerre "civile" qui est devenue une guerre par procuration entre puissances impérialistes. La Syrie s’est transformée aujourd’hui en cas d’école de la barbarie, un rappel effrayant de l’alternative que le capitalisme a en magasin pour toute l’humanité. Dans des pays comme la Tunisie et surtout l’Égypte, où pourtant les mouvement sociaux avaient montré un poids réel de la classe ouvrière, ceux-ci n’ont pas su résister à la pression de l’idéologie dominante et la situation est en train de dégénérer en tragédie dont la population et, en tout premier lieu les prolétaires, sont en train de devenir les victimes à travers les règlements de compte et les affrontements entre religieux intégristes, partisans de l’ancien régime et autres fractions rivales de la bourgeoisie qui ont fait ces derniers temps basculer la situation nationale dans un chaos sanglant. De l’autre côté, la Turquie, le Brésil comme les autres révoltes sociales, continuent à montrer le chemin qui s’est ouvert à l’humanité : la voie vers le refus du capitalisme, vers la révolution prolétarienne et la construction d’une nouvelle société basée sur la solidarité et les besoins humains.

La nature prolétarienne des mouvements

En Turquie

Le mouvement de mai/juin a commencé contre l’abattage des arbres effectué en vue de détruire le parc Gezi de la place Taksim à Istanbul, et il a pris une ampleur inconnue dans l'histoire du pays jusqu'à ce jour. Beaucoup de secteurs de la population mécontente de la politique récente du gouvernement y ont participé, mais ce qui a précipité les masses dans les rues a été la terreur d’État et cette même terreur a provoqué un profond émoi dans une grande partie de la classe ouvrière. Le mouvement en Turquie non seulement fait partie de la même dynamique que les révoltes du Moyen-Orient de 2011, les plus importantes d'entre elles (Tunisie, Égypte, Israël) ayant fortement été marquées par la classe ouvrière, mais il se situe surtout en continuité directe du mouvement des Indignés en Espagne et Occupy aux États-Unis, là où la classe ouvrière représentait non seulement la majorité de la population dans son ensemble mais aussi des participants au mouvement. Il en est de même de la révolte actuelle au Brésil, où l’immense majorité des composantes appartient à la classe ouvrière, et particulièrement la jeunesse prolétarienne.

Le secteur qui a participé le plus largement au mouvement en Turquie était celui nommé "la génération des années 1990". L'apolitisme était l'étiquette apposée sur les membres de cette génération, dont beaucoup ne pouvaient se souvenir de l’époque précédent le gouvernement AKP [2]. Les membres de cette génération, dont on disait qu’ils n’étaient pas préoccupée par la situation sociale et ne cherchaient qu’à se sauver eux-mêmes, ont compris qu’il n’y avait pas de salut en restant seuls. Ils en avaient assez des discours du gouvernement lui disant ce qu’ils devait être et comment ils devaient vivre. Les étudiants, et particulièrement les lycéens, ont participé aux manifestations de façon massive. Les jeunes ouvriers et les jeunes chômeurs étaient largement présents dans le mouvement. Les ouvriers et les chômeurs éduqués étaient également présents.

Une partie du secteur du prolétariat ayant un travail a aussi participé au mouvement et a constitué le corps principal de la tendance prolétarienne en son sein. La grève de Turkish Airlines à Istanbul a essayé de rejoindre la lutte de Gezi. Particulièrement dans le secteur du textile, on a vu s'exprimer des voix en ce sens. Une de ces manifestations s’est tenue à Bagcilar-Gunesli, à Istanbul, où des ouvriers du textile, soumis à de dures conditions d’exploitation, ont voulu exprimer leurs revendications de classe en même temps qu'ils déclaraient leur solidarité avec la lutte du parc Gezi. Ils ont manifesté avec des banderoles "Salut de Bagcilar à Gezi !" et "Le samedi doit être jour de congé !". À Istanbul, des banderoles "Grève générale, résistance générale" appelaient d’autres ouvriers à les rejoindre lors d’une marche rassemblant des milliers d’entre eux dans Alibeykov ; ou encore "Pas au travail, à la lutte !" comme arboraient les salariés des centres commerciaux et des bureaux qui se rassemblaient sur la place Taksim. De plus, le mouvement a créé une volonté de lutte parmi les travailleurs syndiqués. Sans aucun doute, le KESK, le DISK et les autres organisations syndicales qui ont appelé à la grève ont dû prendre ces décisions non seulement à cause des réseaux sociaux mais sous la pression venant de leurs propres membres. Enfin, la Plateforme des différentes branches du Turk-Is [3] d’Istanbul, émanation de toutes les sections syndicales de Turk-Is à Istanbul, a appelé cette organisation et tous les autres syndicats à déclarer une grève générale contre la terreur étatique dès le lundi après l’attaque contre le parc Gezi. Si ces appels ont été lancés, c'est parce qu’il y avait une profonde indignation parmi la base ouvrière face à ce qui passait.

Au Brésil

Les mouvements sociaux de juin dernier revêtent une signification très importante à la fois pour le prolétariat brésilien, d’Amérique latine et celui du reste du monde, brisant le cadre régionaliste traditionnel. Ces mouvements massifs se distinguent radicalement des "mouvements sociaux" sous le contrôle de l’État qui se sont déroulés dans différents pays de la région ces dernières décennies, comme celui de l’Argentine au début du siècle, des mouvements indigénistes en Bolivie et Équateur, du mouvement zapatiste au Mexique ou du chavisme au Venezuela, résultat de confrontations entre fractions bourgeoises et petites bourgeoises entre elles, se disputant le contrôle de l’État. En ce sens, les mobilisations de juin au Brésil représentent la plus importante mobilisation spontanée de masse dans ce pays et en Amérique latine de ces 30 dernières années. C'est pour cela qu'il est fondamental de tirer les leçons de ces événements d’un point de vue de classe.

Il est indéniable que ce mouvement a surpris la bourgeoisie brésilienne et mondiale. La lutte contre la hausse du prix des transports publics (qui font chaque année l’objet d’un accord entre les patrons d’entreprises de transport et l’État) n'a été qu'un détonateur au mouvement. Celui-ci a cristallisé toute l'indignation qui a fait son nid depuis quelque temps dans la société brésilienne et qui s’est manifestée notamment en 2012 avec les luttes dans la fonction publique et dans les universités, principalement à São Paulo, avec également de nombreuses grèves dans le pays contre la baisse des salaires et la précarisation des conditions de travail, de l’éducation et de la santé au cours de ces dernières années.

À la différence des mouvements sociaux massifs qui se sont succédés dans différents pays depuis 2011, celui du Brésil a été engendré et s’est unifié autour d’une revendication concrète qui a permis la mobilisation spontanée de larges secteurs du prolétariat : contre la hausse de tarif des transports publics. Le mouvement a pris un caractère massif au niveau national depuis le 13 juin, quand les manifestations de protestation contre la hausse appelées par le MPL (Movimento Passe Livre ; mouvement pour le libre accès aux transports) [4], ainsi que par d’autres mouvements sociaux, ont été violemment réprimées par la police à São Paulo [5]. Pendant cinq semaines, outre de grandes mobilisations à São Paulo, se sont déroulées différentes manifestations autour de la même revendication dans différentes villes du pays, à tel point que, par exemple, à Porto Alegre, Goiânia et d’autres villes, cette pression a contraint plusieurs gouvernements locaux, quelle que soit leur couleur politique, à s’entendre pour révoquer la hausse des tarifs de transports, après de dures luttes fortement réprimées par l’État.

Le mouvement s’est d’emblée clairement inscrit sur le terrain prolétarien. En premier lieu, il faut souligner que la majorité des manifestants appartiennent à la classe ouvrière, principalement des jeunes ouvriers et des étudiants, en majorité issus de familles prolétariennes ou en voie de prolétarisation. La presse bourgeoise a présenté le mouvement comme une expression des "classes moyennes", avec la claire intention de créer une division entre les travailleurs. En réalité la majorité de ceux catalogués comme membres de la classe moyenne sont des ouvriers qui reçoivent des salaires souvent moins importants que ceux des ouvriers qualifiés des zones industrielles du pays. Cela explique le succès et les sympathies qu’a éveillés cette mobilisation contre la hausse de prix des tickets de bus urbains, qui représentait une attaque directe contre les revenus des familles prolétariennes. Cela explique aussi pourquoi cette revendication initiale s’est transformée rapidement en une remise en cause dirigée contre l’État à cause du délabrement de secteurs tels que la santé, l’éducation et l’aide sociale et, de plus, en protestation contre les colossales sommes d’argent public investies à l’occasion de l’organisation de la Coupe du monde de football de 2014 et des Jeux olympiques de 2016 [6]. Pour les besoins de ces évènements, la bourgeoisie n'a pas hésité à recourir, par différents moyens, à l’expulsion forcée des habitants proches des stades : à la Aldeia Maracanã à Río au premier semestre de cette année ; dans des zones convoitées par les promoteurs immobiliers de São Paulo en mettant le feu aux favelas gênant leurs projets.

Il est très significatif que le mouvement se soit organisé pour réaliser des manifestations autour des stades des villes où se déroulaient les matches de foot de la Coupe des Confédérations, en vue d'obtenir une forte médiatisation et autour du rejet du spectacle préparé au bénéfice de la bourgeoisie brésilienne ; et aussi autour de la brutale répression de l’État contre les manifestants autour des stades responsable de la mort de plusieurs manifestants. Dans un pays où le football est le sport national que la bourgeoisie a évidemment su utiliser comme un défouloir nécessaire au contrôle sur la société, les manifestations des prolétaires brésiliens constituent une leçon pour le prolétariat mondial. La population brésilienne est réputée pour aimer le football, mais cela ne l'a pas empêchée de refuser l'austérité pour financer les dépenses somptuaires que représente l'organisation des événements sportifs que prépare la bourgeoisie pour montrer au monde entier qu'elle est capable de jouer dans la cour "du premier monde". Pour leur quotidien, les manifestants exigeaient une qualité de services publics du "Type FIFA"[7].

Fait également très significatif, il y a eu un rejet massif des partis politiques (surtout du Parti des Travailleurs, le PT d'où sont est issus Lula et l'actuelle présidente) et des syndicats : à São Paulo, certains manifestants ont été expulsés des cortèges parce qu’ils arboraient des bannières ou des signes d’appartenance à des organisations politiques, syndicales ou étudiantes soutenant le pouvoir.

D’autres expressions du caractère de classe du mouvement se sont manifestées, même si elles ont été minoritaires. Dans le mouvement se sont tenues plusieurs assemblées, bien qu’elles n’aient pas eu la même extension ni atteint le degré d’organisation de celles des Indignés en Espagne. Par exemple, celles de Rio de Janeiro et de Belo Horizonte, qui se sont nommées "assemblées populaires et égalitaires", se proposaient de créer un "nouvel espace spontané, ouvert et égalitaire de débat", où il est arrivé que participent plus de 1000 personnes.

Ces assemblées, bien que démontrant la vitalité du mouvement et la nécessité d’auto-organisation des masses pour imposer leurs revendications, ont présenté plusieurs faiblesses :

- même si plusieurs autres groupes et collectifs ont participé à leur organisation, elles ont été animées par les forces de gauche et gauchistes du capital qui ont principalement enfermé leur activité dans la périphérie des villes ;

- leur objectif principal était d’être des moyens de pression et des organes de négociation avec l’État, pour des revendications particulières d’amélioration propres à telle ou telle communauté ou ville. Elles tendaient par la même occasion à s’affirmer comme des organes permanents ;

- elles prétendaient être indépendantes de l’État et des partis ; mais elles ont bel et bien été noyautées par les partis et les organisations pro-gouvernementales ou gauchistes qui y ont anéanti toute expression spontanée ;

- elles ont mis en avant une vision localiste ou nationale, luttant contre les effets et non contre les causes des problèmes, sans remettre en cause le capitalisme.

Dans le mouvement, il y a eu également plusieurs références explicites aux mouvements sociaux d’autres pays, principalement celui de Turquie, lequel s’est référé aussi à celui du Brésil. Malgré le caractère minoritaire de ces expressions, elles n'en constituent pas moins un révélateur de ce qui est ressenti comme commun aux deux mouvements. Dans différentes manifestations, on a ainsi pu voir déployées des banderoles proclamant : "Nous sommes des Grecs, des Turcs, des Mexicains, nous sommes sans patrie, nous sommes des révolutionnaires" ou des pancartes portant l’inscription : "Ce n’est pas la Turquie, ce n’est pas la Grèce ; c’est le Brésil qui sort de l'inertie."

À Goiânia, le Frente de Luta Contra o Aumento (Front de Lutte Contre l'Augmentation), qui regroupait différentes organisations de base, soulignait la solidarité et le débat nécessaires entre les différentes composantes du mouvement : "Nous ne devons pas contribuer à la criminalisation et à la pacification du mouvement ! NOUS DEVONS RESTER FERMES ET UNIS ! Malgré les désaccords, nous devons maintenir notre solidarité, notre résistance, notre combativité et approfondir notre organisation et nos discussions. Comme en Turquie, pacifiques et combatifs peuvent coexister et lutter ensemble, nous devons suivre cet exemple."

La grande indignation qui a animé le prolétariat brésilien peut se concrétiser dans la réflexion de la Rede Extremo Sul, réseau des mouvements sociaux de la périphérie de São Paulo : "Pour que ces possibilités deviennent réalité, nous ne pouvons pas laisser canaliser sur des objectifs nationalistes, conservateurs et moralistes, l'indignation qui s'exprime dans les rues ; nous ne pouvons pas permettre que les luttes soient capturées par l'État et par les élites en vue de les vider de leur contenu politique. La lutte contre l'augmentation du prix des transports et l'état déplorable de ce service est directement reliée à la lutte contre l'État et les grandes entreprises économiques, contre l'exploitation et l'humiliation des travailleurs, et contre cette forme de vie où l'argent est tout et les personnes ne sont rien."

Les pièges tendus par la bourgeoisie

En Turquie

Différentes tendances politiques bourgeoises ont été actives, essayant d’influencer le mouvement de l’intérieur pour le maintenir dans les frontières de l’ordre existant, pour éviter qu’il ne se radicalise et pour empêcher les masses prolétariennes qui avaient pris les rues contre la terreur étatique de développer des revendications de classe sur leurs propres conditions de vie. Ainsi, alors qu'on ne peut évoquer de revendication ayant emporté l'unanimité dans le mouvement, ce sont les revendications démocratiques qui ont généralement dominé. La ligne appelant à "plus de démocratie" qui s’est formée autour d’une position anti-AKP et, en fait, anti-Erdogan n’exprimait rien d’autre qu'une réorganisation de l’appareil d’État turc sur un mode plus démocratique. L’impact des revendications démocratiques sur le mouvement a constitué sa plus grande faiblesse idéologique. Car Erdogan lui-même a construit toutes ses attaques idéologiques contre le mouvement autour de cet axe de la démocratie et des élections ; les autorités gouvernementales alliant mensonges et manipulations ont répété à satiété l’argument selon lequel, même dans les pays considérés plus démocratiques, la police utilise la violence contre les manifestations illégales – ce en quoi elles n’avaient pas tort. De plus, la ligne visant à obtenir des droits démocratiques liait les mains des masses face aux attaques de la police et à la terreur étatique et pacifiait leur résistance.

L’élément le plus actif dans cette tendance démocratique, qui a pris le contrôle de la Plateforme de Solidarité de Taksim, se trouve dans les confédérations syndicales de gauche comme le KSEK et le DISK. La Plateforme de Solidarité de Taksim et donc la tendance démocratique, constituée de représentants de toutes sortes d’associations et d’organisations, a tiré sa force non pas d'un lien organique avec les manifestants mais de sa légitimité bourgeoise, des ressources qu'elle a pu, de ce fait, mobiliser. La base des partis de gauche qu’on peut aussi définir comme la gauche légale bourgeoise, a été pour une large part coupée des masses. De façon générale, elle a été à la queue de la tendance démocratique. Les cercles staliniens et trotskistes comme la gauche radicale bourgeoise, étaient aussi pour une grande part coupés des masses. Ils n'étaient réellement influents que dans les quartiers où ils ont traditionnellement une certaine force. Bien que s’opposant à la tendance démocratique au moment où cette dernière essayait de disperser le mouvement, ils l'ont généralement soutenue. Son slogan le plus largement accepté parmi les masses était "épaule contre épaule contre le fascisme".

Au Brésil

La bourgeoisie nationale a œuvré depuis des décennies pour faire du Brésil une grande puissance continentale et mondiale. Pour y parvenir, il ne suffisait pas de disposer d’un immense territoire qui occupe quasiment la moitié de l’Amérique du Sud, ni de compter sur d’importantes ressources naturelles ; il était nécessaire de créer les conditions pour maintenir l’ordre social, surtout le contrôle sur les travailleurs. De cette manière, depuis les années 80, s’est établie une sorte d’alternance de gouvernements de droite et de centre-gauche, reposant sur des élections "libres et démocratiques", indispensables pour pouvoir fortifier le capital brésilien sur l'arène mondiale.

La bourgeoisie brésilienne est ainsi parvenue à renforcer son appareil productif et à affronter le plus dur de la crise économique des années 90, pendant que, sur le plan politique, elle a réussi à créer une force politique qui lui a permis de contrôler les masses paupérisées et surtout de maintenir "la paix sociale". Cette situation s’est consolidée avec l’accession du PT au pouvoir en 2002 en utilisant le charisme et l’image "ouvrière" de Lula.

C’est ainsi qu’au cours de la première décennie du nouveau siècle, l’économie brésilienne est parvenue à se hisser au septième rang mondial selon la Banque mondiale. La bourgeoisie mondiale salue le "miracle brésilien" réussi sous la présidence de Lula, qui, selon ses dires, aurait permis de sortir de la pauvreté des millions de Brésiliens et faire accéder d’autres millions à cette fameuse "classe moyenne". En fait, cette "grande réussite" s’est effectuée en utilisant une partie de la plus-value pour la distribuer sous forme de miettes aux couches les plus paupérisées, alors que dans le même temps s'accentuait la précarisation des masses travailleuses.

La crise demeure néanmoins la toile de fond de la situation au Brésil. Pour en atténuer les effets, la bourgeoisie a lancé une politique de grands travaux provoquant un boom de la construction publique comme privée ; tout en favorisant le crédit et l’endettement des familles pour relancer la consommation intérieure. Les limites en sont déjà tangibles au niveau des indicateurs économiques (ralentissement de la croissance) mais surtout dans la détérioration des conditions de vie de la classe ouvrière : hausse croissante de l’inflation (prévision annuelle de 6,7% en 2013), augmentation du prix des produits de consommation et des services (dont les transports), développement sensible du chômage, réduction des dépenses publiques. Ainsi, le mouvement de protestations au Brésil ne sort pas de nulle part.

Le seul résultat concret qui a été obtenu sous la pression des masses, a été la suspension de la hausse des transports publics que l’État parviendra à compenser par d’autres moyens. Au début de la vague de protestations, pour calmer les esprits, pendant que le gouvernement préparait une stratégie pour tenter de contrôler le mouvement, la présidente Dilma Rousseff déclarait, par l’intermédiaire d’une de ses porte-paroles, qu’elle considérait comme "légitime et compatible avec la démocratie" la protestation de la population ; de son côté Lula, "critiquait" les "excès" de la police. Mais la répression de l’État n’a pas cessé, et les protestations de la rue non plus.

Un des pièges les plus élaborés contre le mouvement a été la propagation du mythe d’un "coup d’État" de la droite, rumeur propagée non seulement par le PT et le parti stalinien, mais aussi par les trotskistes du PSOL (Partido Socialismo e Liberdade) et du PSTU (Partido Socialista dos Trabalhadores Unificados) : il s’agissait d’une tentative de dévoyer le mouvement en le transformant en un appui au gouvernement de Dilma Rousseff, fortement affaibli et discrédité. Alors que la réalité des faits montrait précisément que la répression féroce contre les protestations de juin au Brésil exercée par le gouvernement de gauche du PT ont été tout aussi, voire plus brutaleségalait parfois que celle des régimes militaires, la gauche et l'extrême-gauche du capital brésilien œuvraient à obscurcir cette réalité en identifiant le fascisme avec la répression ou les régimes de droite. Vint également le rideau de fumée constitué par le projet d’une "réforme politique" mis en avant par Dilma Rousseff, avec pour objectif de combattre la corruption dans les partis politiques et d’enfermer la population sur le terrain démocratique en l’appelant à voter sur les réformes proposées. En fait, la bourgeoisie brésilienne a fait preuve de plus d'intelligence et de savoir-faire que son homologue turque, laquelle s’est surtout cantonnée à répéter le cycle provocation/répression face aux mouvements sociaux.

Pour tenter de regagner une influence sur les mobilisations sociales dans la rue, les partis politiques de la gauche du capital et les syndicats ont lancé, plusieurs semaines à l’avance, un appel à une "Journée nationale de lutte" le 11 juillet, présentée comme un moyen de protester contre l’échec des accords de conventions collectives de travail. De même, Lula, faisant étalage de sa grande expérience anti-ouvrière, a convoqué le 25 juin une réunion avec les dirigeants des mouvements contrôlés par le PT et le parti stalinien, y compris les organisations alliées du gouvernement chez les jeunes et les étudiants, dans le but explicite de neutraliser la contestation dans la rue.

Les forces et les faiblesses des deux mouvements

En Turquie

Tout comme cela avait été le cas dans le mouvement des Indignés et des Occupy, ces mobilisations ont répondu à la volonté de rompre l'atomisation de secteurs de l'économie où travaillent principalement des jeunes dans des conditions précaires (livreurs des boutiques de kebab, personnel des bars, travailleurs des centres d'appel et des bureaux, …) et où il est habituellement difficile de lutter. Un moteur important de la mobilisation et de la détermination se trouve dans l'indignation mais aussi dans le sentiment de solidarité contre la violence policière et la terreur de l’État.

Mais, en même temps, ce n'est souvent qu’individuellement que les travailleurs des plus grandes concentrations ouvrières ont participé aux manifestations, ce qui a constitué une des faiblesses les plus significatives du mouvement. Les conditions d’existence des prolétaires, soumis à la pression idéologique de la classe dominante de ce pays, ont difficilement permis à la classe ouvrière de se concevoir en tant que classe et ont contribué à renforcer l'idée chez les manifestants qu’ils étaient essentiellement une masse de citoyens individuels, des membres légitimes de la communauté "nationale". Le mouvement n’a pas reconnu ses propres intérêts de classe, ses possibilités de maturation se sont trouvé bloquées, la tendance prolétarienne en son sein étant restée à l'arrière-plan. A cette situation a beaucoup contribué la focalisation sur la démocratie, axe central du mouvement face à la politique gouvernementale. Une faiblesse des manifestations dans toute la Turquie a résidé dans la difficulté à créer des discussions de masse et à gagner le contrôle du mouvement grâce à des formes d’auto-organisation. Cette faiblesse a certainement été favorisée par une expérience limitée de la discussion de masse, des réunions, des assemblées générales, etc. En même temps, le mouvement a pourtant ressenti la nécessité de la discussion et les moyens pour l’organiser ont commencé à émerger, ce dont témoignent certaines expériences isolées : la constitution d’une tribune ouverte dans le parc Gezi n’a pas attiré beaucoup l’attention ni duré bien longtemps, mais elle a eu néanmoins un certain impact ; lors de la grève du 5 juin, les salariés de l’université qui sont membres de Eğitim-Sen [8] ont suggéré de mettre en place une tribune ouverte mais la direction du KSEK a non seulement rejeté la proposition mais elle a aussi isolé la branche d’Eğitim-Sen à laquelle appartiennent les employés de l’université. L’expérience la plus cruciale est fournie par les manifestants d’Eskişehir qui, dans une assemblée générale, ont créé des comités afin d’organiser et de coordonner les manifestations ; enfin, à partir du 17 juin, dans les parcs de différents quartiers d’Istanbul, des masses de gens inspirés par les forums du parc Gezi ont mis en place des assemblées de masse également intitulées "forums". Les jours suivants, d’autres se sont tenus à Ankara et dans d’autres villes. Les questions les plus débattues portaient sur les problèmes liés aux affrontements avec la police. Néanmoins, il a existé une tendance parmi les manifestants à comprendre l'importance de l’implication dans la lutte de la partie du prolétariat au travail.

Bien que le mouvement en Turquie n’ait pas réussi à établir un lien sérieux avec l’ensemble de la classe ouvrière, les appels à la grève via les réseaux sociaux ont rencontré un certain écho qui s’est manifesté à travers des arrêts de travail. De plus, des tendances prolétariennes se sont nettement affirmées au sein du mouvement de la part d’éléments qui étaient conscients de l’importance et de la force de la classe et qui étaient contre le nationalisme. De façon générale, une partie significative des manifestants défendait l’idée que le mouvement devait créer une auto-organisation qui devait lui permettre de déterminer son propre futur. Par ailleurs, le nombre de gens qui disaient que les syndicats comme le KSEK et le DISK, supposés être "combatifs", n’étaient pas différents du gouvernement a grandi de façon significative.

Enfin, une autre caractéristique du mouvement, et pas des moindres : les manifestants turcs ont salué la réponse venue de l'autre bout du monde avec les mots d’ordre en turc : "Nous sommes ensemble, Brésil + Turquie !" et "Brésil, résiste !".

Au Brésil

La grande force du mouvement a résidé en ceci que, depuis le début, il s’est affirmé comme un mouvement contre l’État, non seulement à travers la revendication centrale contre la hausse des tarifs des transports publics, mais aussi avec sa mobilisation contre l’état d’abandon des services publics et contre l’accaparement d'une grande partie des dépenses en vue des manifestations sportives. De même, l’ampleur et la détermination de la contestation ont contraint la bourgeoisie à faire marche arrière en annulant la hausse des transports dans plusieurs villes.

La cristallisation du mouvement autour d'une revendication concrète, si elle a constitué une force du mouvement, en a également constitué une limite dès lors que celui-ci ne parvenait pas à aller au-delà. Il a marqué le pas dès lorsqu'il a réussi à imposer que soit annulée la décision de hausse de tarif des transports. Mais, de plus, il ne s’est pas compris comme un mouvement remettant en cause l’ordre capitaliste, aspect qui a été présent par exemple dans le mouvement des Indignés en Espagne.

La méfiance envers les principaux moyens de contrôle social de la bourgeoisie s'est traduite par le rejet des partis politiques et des syndicats, ce qui représente une faille sur le plan idéologique pour la bourgeoisie marquée par l’épuisement des stratégies politiques qui ont émergé depuis la dictature militaire de 1965-85 et le discrédit des équipes successivement en place à la tête de l'État, aggravé par la corruption notoire en leur sein. Cependant, derrière ce rejet, réside le danger du rejet de toute politique, de l’apolitisme, qui constitue une faiblesse importante du mouvement. En effet, sans débat politique, il n’y a aucune possibilité d’avancée réelle de la lutte dont le sol nourricier est justement celui de la discussion pour comprendre la racine des problèmes contre lesquels on se bat, et qui ne peut éluder une critique des fondements du système capitaliste. Ce n'est donc pas un hasard si une faiblesse du mouvement a été l’absence d’assemblées de rues ouvertes à tous les participants où puissent se discuter les problèmes de société, les actions à mener, l’organisation du mouvement, son bilan et ses objectifs. Les réseaux sociaux ont constitué un moyen important de la mobilisation et pour rompre l'atomisation. Mais ils ne pourront jamais remplacer le débat vivant et ouvert des assemblées.

Le poison du nationalisme n'a pas épargné le mouvement comme en ont témoigné la présence, dans les mobilisations, de nombreux drapeaux brésiliens et des mots d’ordre nationalistes et il n'était pas rare d'entendre l’hymne national dans les cortèges. Cela n'avait pas été le cas dans le mouvement des Indignés en Espagne. En ce sens, le mouvement au Brésil a présenté les mêmes faiblesses que les mobilisations en Grèce ou dans les pays arabes, où la bourgeoisie a réussi à saper la grande vitalité du mouvement dans un projet national de réforme ou de sauvegarde de l’État. Dans ce contexte, la protestation contre la corruption a bénéficié en dernière analyse à la bourgeoisie et à ses partis politiques, surtout ceux de l’opposition, qui par ce moyen espèrent retrouver un certain crédit politique dans la perspective des prochaines élections. Le nationalisme est une voie sans issue pour les luttes du prolétariat qui viole la solidarité internationale des mouvements de classe.

Malgré une participation majoritaire des prolétaires au mouvement, ceux-ci s'y sont impliqués de manière atomisée. Le mouvement n’est pas parvenu à mobiliser les travailleurs des centres industriels qui ont un poids important, surtout dans la région de São Paulo ; il ne l’a même pas proposé. La classe ouvrière, qui sans aucun doute a accueilli le mouvement avec sympathie et s’est même identifié à lui, parce qu’il luttait pour une revendication où elle reconnaissait ses intérêts, n’est pas parvenue à se mobiliser comme telle. Cette attitude est en fait une caractéristique de la période où la classe ouvrière a du mal à affirmer son identité de classe, aggravée au Brésil par des décennies d’immobilité résultant de l’action des partis politiques et des syndicats, principalement le PT et la CUT.

Leur importance pour l'avenir

Le surgissement de mouvements sociaux de très grande ampleur et d’une importance historique inégalée depuis 1908 en Turquie, depuis 30 ans Brésil, donnent en exemple au prolétariat mondial la réponse d’une nouvelle génération de prolétaires à l’approfondissement de la crise mondiale du système capitaliste. En dépit de leurs particularités respectives, ces mouvements sont partie intégrante de la chaîne des mouvements sociaux internationaux, dont la mobilisation des Indignés en Espagne avait constitué une référence, en réponse à la crise historique et mortelle du capitalisme. Malgré toutes leurs faiblesses, ils constituent une source d’inspiration et d'enseignements pour le prolétariat mondial. Quant à leur faiblesses, elles doivent faire l'objet, par les prolétaires eux-mêmes, d'une critique sans concession afin que soient tirées des leçons qui, demain, armeront d'autres mouvements en les aidant à se dégager chaque fois davantage de l'emprise idéologique et des pièges de la classe ennemie.

Ces mouvements ne sont pas autre chose que la manifestation de "la vieille taupe" à laquelle Marx se réfère et qui sape les fondements de l'ordre capitaliste.

Wim (11 août)



[1] Voir notre série d’articles publiés sur le mouvement des Indignés en Espagne, notamment dans la Revue Internationale n° 146 (3e trimestre 2011) et 149 (3e trimestre 2012).

[2] Adalet ve Kalkınma Partisi (Parti pour la justice et le développement) Ce parti, islamiste "modéré", est au pouvoir depuis 2002 en Turquie.

[3] Confédération des syndicats turcs.

[4] Face à la hausse des tarifs dans les transports, le MPL a véhiculé de fortes illusions sur l’État en prétendant que, par la pression populaire, il pourrait garantir le droit aux transports gratuits pour toute la population face aux entreprises privées de transports.

[5] Voir notre article "Manifestations contre l'augmentation du prix des transports au Brésil : la répression policière provoque la colère de la jeunesse", publié sur notre site le 20 juin 2013 et dans notre presse territoriale imprimée.

[6] Selon les prévisions, ces deux événements coûteront 31,3 milliards de dollars au gouvernement brésilien soit 1,6 % de son PIB tandis que le programme "Bourse familiale", présentée comme la mesure sociale phare du gouvernement de Lula ne représente qu’une part de 0,5% de ce PIB.

[7] FIFA : Fédération Internationale du Football Association

[8] Syndicat d’enseignants faisant partie du KSEK.