Discussion : opportunisme et centrisme dans la classe ouvrière et ses organisations

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Dans les numéros 40, 41 et 42 de la Revue Internationale nous avons publié des articles portant sur un débat qui s'est mené dans le CCI depuis plus de deux ans. Dans le premier de ces articles, "Le danger du conseillisme" (n°40), nous expliquions toute l'importance que revêt la publication vers l'extérieur des discussions politi­ques qui se déroulent au sein des organisations révolutionnaires dans la mesure où celles-ci ne sont pas des cénacles où l'on "discute pour discuter", mais débattent de questions qui intéressent l'ensemble de la classe ou­vrière, puisque leur raison d'être est de participer activement au processus de prise de conscience de celle-ci en vue de ses tâches révolutionnaires. Dans cet article, ainsi que dans celui publié dans le n°42, "Les glisse­ments centristes vers le conseillisme", nous donnions des éléments sur la façon dont s'est déroulé le débat (y compris en citant de longs extraits des textes du débat interne). Nous n'y reviendrons pas sinon pour rappe­ler que les principales questions qui opposent la minorité (constituée en "tendance" depuis janvier 1985) aux orientations du CCI sont :

  • le point 7 de la résolution adoptée en janvier 84 par l'organe central du CCI (reproduit dans l'article du n°42) portant sur la conscience de classe ;
  • l'appréciation du danger que représente le conseillisme pour la classe et ses organisations révolutionnaires aujourd'hui et dans le futur ;
  • l'analyse des phénomènes de l'opportunisme et du centrisme dans la classe ouvrière et ses organisations. Les trois premiers articles traitaient principalement de la question du danger du conseillisme :
  • celui de la Revue n°40 exposant les positions de l'organisation,
  • celui de la Revue n°41 ("Le CCI et  la politique du moindre mal") exposant les positions de la minorité,
  • celui de la Revue n°42 répondant, au nom du CCI, à l'article précédent.

Dans le présent numéro est traitée la question de l'opportunisme et du centrisme sous forme d'un article re­présentant les positions de la "tendance" ("Le concept de 'centrisme' : le chemin de l'abandon des positions de classe") et d'un article de réponse défendant les positions du CCI.

Le concept du "centrisme": le chemin de l'abandon des positions de classe

Cet article se donne comme tâche de présenter positions de la tendance qui s'est constituée dans le CCI en janvier 1985, sur la question du centrisme. Face à l'utilisation du terme "centrisme" par la majo­rité du CCI pour caractériser le processus de péné­tration de l'idéologie bourgeoise dans les organisations révolutionnaires du prolétariat, nous voulons dans cet article:

  • donner une définition claire, marxiste, du centrisme comme courant ou tendance politique qui existait autrefois au sein du mouvement  ouvrier;

  • montrer que le centrisme ne peut pas exister dans la période de décadence du capitalisme;

  • souligner le très grave danger que constitue à notre époque l'utilisation du concept de centrisme pour une organisation  révolutionnaire.

La "définition" du centrisme donnée par la majorité du CCI se limite à l'énumération de toute une série d'attitudes et de comportements (la conciliation, l'hé­sitation, la vacillation, le fait "de ne pas aller jus­qu'au bout"). Si ces attitudes et comportements sont indiscutablement politiques de nature, caractéristiques des tendances centristes qui existaient autrefois dans l'histoire (cf. Rosa Luxemburg sur le caractère "vis­queux" de Kautsky), ils sont nettement insuffisants comme définition d'un courant politique. Le centrisme a toujours eu un programme politique précis et une base matérielle spécifique. Les révolutionnaires marxistes (Luxemburg, Pannekoek, Bordiga, Lénine) qui combat­taient le danger centriste responsable de la corruption et la dégénérescence de la Ile Internationale, ont toujours cherché la base réelle de la conciliation et la vacillation du centrisme dans ses positions politiques et dans la base matérielle de cette maladie du mouvement ouvrier  avant   1914.

S'il y avait plusieurs variétés de centrisme dans la IIe Internationale : le menchevisme en Russie, les maximalistes en Italie, l'austro-marxisme dans l'empire des Habsbourg, l'exemple classique du centrisme est le kautskysme en Allemagne. Un bref examen des posi­tions politiques du centre kautskyste montrera que la lutte entre les marxistes révolutionnaires et les cen­tristes ne peut pas se réduire à un conflit entre "les durs" et "les mous". C'est une lutte entre deux pro­grammes politiques complètement  différents.

La base théorique et méthodologique du kautskysme est un matérialisme mécaniste, un déterminisme économique vulgaire menant à un fatalisme par rapport au processus historique. Prenant son point de départ non pas dans Marx, mais dans ce qu'il croyait être la révolution darwinienne de la science, Kautsky fait un amalgame entre la société et la nature et construit une théorie basée sur des lois universelles de la nature qui se réaliseraient de façon inéluctable à travers l'histoire.

Pour Kautsky, la conscience -devenue un simple épiphénomène- doit être apportée "de l'extérieur" par les intellectuels, le prolétariat étant une armée "discipli­née" par son état-major : la direction du parti. Kautsky rejette sans équivoque toute idée que l'action des masses constitue un creuset pour le développe­ment de la conscience de classe, tout comme il in­siste sur le fait que les seules formes d'organisation prolétarienne sont le parti de masse social-démocrate et les syndicats, chacun dirigé par un appareil bu­reaucratique professionnel.

Le but de la lutte prolétarienne est, selon Kautsky :

"...la conquête du pouvoir étatique à travers la conquête d'une majorité au parlement et l'éléva­tion du parlement à un   poste de commandement dans l'Etat, certainement pas la destruction du pou­voir étatique". (Die neue Taktik, 1911-12). Pren­dre l'appareil étatique existant mais pas le détruire, faire une transition pacifique au socialisme à travers le suffrage universel, utiliser le parlement comme ins­trument de la transformation sociale - voila le pro­gramme politique du centrisme kautskyste. En oppo­sition à une politique de lutte jusqu'au bout qui veut des batailles décisives avec l'ennemi de classe, Kautsky, dans sa polémique avec Rosa Luxemburg, à propos de la grève de masse, préconise une straté­gie d'usure basée sur "le droit de vote, le droit d'assemblée, la liberté de la presse, la liberté d'association" accordés au prolétariat occidental (Was nun?, 1909-10). Dans le cadre de cette stra­tégie d'usure, Kautsky donne un rôle extrêmement limité et subordonné à l'action des masses : le but des actions de masse "ne peut pas être de détruire le pouvoir d'Etat mais seulement d'obliger le gou­vernement à céder sur une position particulière, ou de remplacer un gouvernement hostile au  prolétariat par un gouvernement favorable à lui". (Die neue Taktik). De plus, selon Kautsky, le socialisme lui-même  nécessite "des spécialistes entraînés" pour diriger l'appareil étatique : "le gouvernement pour le peuple et par le peuple dans le sens où des affaires publiques seraient gérées non pas par des fonctionnaires mais par les masses populaires travaillant sans salaires dans leur temps libre est une utopie, une utopie réactionnaire et anti-démocratique".( Die Agrarfrage - 1899). Un examen du menchevisme ou de l'austromarxisme révélerait la même chose, c'est-à-dire, que le cen­trisme – comme toute tendance politique dans le mou­vement  ouvrier- doit être défini en premier lieu par ses positions politiques et son programme. Ici il est important de souligner la distinction marxiste fondamentale entre l'apparence et l'essence dans la réalité objective, la première étant aussi "réelle" que la seconde ([1]). L'apparence du centrisme est, en effet, l'hésitation, la vacillation, etc. Mais l'essence du centrisme -politiquement- est son attachement constant et sans faille au légalisme, au gradualisme, au parlementarisme et à la "démocratie" dans la lutte pour le  socialisme. Il n'a jamais oscillé d'un centimè­tre dans cette orientation.

La base matérielle du centrisme dans les sociétés capitalistes avancées d'Europe était la machine élec­torale des partis de masse social-démocrates (et sur­tout ses fonctionnaires salariés, ses bureaucrates pro­fessionnels et ses représentants parlementaires) ainsi que l'appareil syndical grandissant. C'est dans ces couches, qui ont sapé l'élan révolutionnaire des partis ouvriers, et pas dans une soi-disant "aristocratie ouvrière" créée, comme croyait Lénine, dans les masses prolétariennes par les miettes des superprofits capi­talistes, que nous trouvons la base matérielle du cen­trisme. Mais, que l'on cherche du côté de la machine électorale social-démocrate et l'appareil syndical ou du côté d'une aristocratie ouvrière fictive, il est évident que les marxistes révolutionnaires ont toujours cherché à comprendre la réalité du centrisme par rapport à une base matérielle spécifique. De plus, il est essentiel de se rappeler que ces couches et ces insti­tutions du mouvement ouvrier donnant au centrisme une base sociale -la machine électorale et l'appa­reil syndical - étaient justement en train d'être hap­pées dans l'engrenage de l'appareil de l'Etat capitaliste, bien que cette intégration n'atteigne son point culminant que dans la première guerre mondiale.

Toute définition qui ignore que le centrisme implique toujours des positions politiques spécifiques et qu'il a toujours eu une base matérielle déterminée, toute dé­finition qui se limite à des attitudes et des comporte­ments (comme la définition de la majorité actuelle du CCI) est totalement incapable de comprendre un phé­nomène aussi complexe et historiquement spécifique que le centrisme et ne peut pas prétendre se réclamer de la méthode marxiste.

C'est maintenant la spécificité historique du cen­trisme que nous voulons aborder. Avant de sa­voir si le centrisme comme tendance au sein du mou­vement ouvrier peut encore exister à l'époque de la décadence du capitalisme, il faut d'abord comprendre comment les frontières politiques du mouvement ou­vrier ont été façonnées et transformées au cours de l'histoire. Ce qui constitue les frontières politiques à une époque donnée est déterminé par la nature de la période du développement du capitalisme, par les tâ­ches objectives face au prolétariat et par l'organisa­tion du capital et son Etat. Depuis le début du mou­vement prolétarien, il y a un processus de décantation historique qui a progressivement rétréci et délimité les paramètres du terrain politique de la classe ou­vrière.

A l'époque de la le Internationale, le développement du capitalisme, même au coeur de l'Europe, est encore caractérisé par l'introduction de la production indus­trielle à grande échelle et la formation d'un véritable prolétariat à partir de l'artisanat déclinant et la paysannerie dépossédée. Parmi les tâches historiques objectives face au jeune mouvement prolétarien à cette époque se trouvent le triomphe de la révolu­tion démocratique anti-féodale et l'aboutissement du processus d'unification nationale dans les pays tels que l'Italie et l'Allemagne. Par conséquent, les frontières du mouvement ouvrier pouvaient regrouper les bakouninistes et les proudhoniens caractérisés par des programmes politiques ancrés dans le passé petit-bourgeois artisanal et paysan ; les blanquistes avec leur base dans l'intelligentsia jacobine et même les mazziniens avec leur programme de nationalisme et républicanisme radical ainsi que les marxistes, l'ex­pression spécifique du prolétariat comme la classe ayant "des chaînes radicales".

A l'époque de la IIe Internationale, le développement du capitalisme obligea le prolétariat à se constituer en parti politique distinct, en opposition à tous les cou­rants bourgeois et petits-bourgeois. La tâche de la classe ouvrière était aussi bien la préparation organisationnelle et idéologique de la révolution socialiste que la lutte pour des réformes durables dans le cadre du capitalisme ascendant ; c'est l'époque où le prolé­tariat avait un programme "minimum" et "maximum". La fin de la période des révolutions nationales, anti­féodales, et la fin de l'enfance du prolétariat indus­triel comme classe avaient considérablement rétréci la délimitation du mouvement ouvrier. Mais la ten­sion constante entre le programme maximum et mini­mum, entre la lutte pour le socialisme et celle pour les réformes, signifiait que des tendances aussi dif­férentes que le marxisme révolutionnaire, l'anarcho-syndicalisme, le centrisme et le "révisionnisme" pou­vaient exister sur le terrain politique de la classe ouvrière.

A l'époque de la décadence du capitalisme, à l'ère du capitalisme d'Etat, avec l'intégration des partis politiques de masse et des syndicats dans les rouages de l'Etat totalitaire du capital, une époque ouverte par la première guerre mondiale, la révolution prolé­tarienne internationale devient le seule tâche objective de la classe ouvrière. La fin de toute distinction entre programme maximum et minimum, l'impossibili­té des réformes à l'époque de la crise permanente, signifient que le terrain politique de la classe ouvrière et le marxisme révolutionnaire deviennent identiques. Les différentes tendances centristes avec leur pro­gramme politique du parlementarisme et du légalisme, avec leur stratégie d'usure, avec leur base matérielle dans les partis de masse parlementaires et les syn­dicats social-démocrates sont passées irrémédiablement dans le camp du capitalisme. Il faut être absolument clair sur les implications du changement fondamental dans la nature de la période, dans les tâches face à la classe ouvrière et dans l'organisation du capital : l'espace politique autrefois occupé par le centrisme est aujourd'hui définitivement occupé par l'Etat capi­taliste et son appareil politique de gauche.

Les camarades de la majorité du CCI diront que si les positions politiques classiques du centrisme sont aujourd'hui celles de l'ennemi capitaliste (ce que per­sonne ne nie dans le CCI), il existerait d'autres po­sitions politiques qui caractérisent le centrisme à l'époque de la décadence. Outre le fait que cette façon de poser le problème ignore le fondement et la spécificité historique du centrisme, la vraie ques­tion reste toujours posée : qu'on nous dise quelles sont précisément ces positions "centristes" new-look ? Est ce qu'il y a une position "centriste" sur les syndi­cats ou sur l'électoralisme, par exemple ? Est-ce que la défense du syndicalisme de base ou du "parle­mentarisme révolutionnaire" devient maintenant "cen­triste" et non pas -comme nous avons toujours dit -contre-révolutionnaire ?Aucun camarade de la majo­rité ne s'est donné la peine de définir cette fausse version moderne du centrisme en positions politiques précises. Ces camarades se contentent de répé­ter que le centrisme est "conciliation", "vacillation", etc. Une telle "définition" est non seulement politiquement imprécise par rapport aux classes ([2]), mais, comme nous allons voir plus loin, ce n'est qu'avec Trotsky et l'Opposition de Gauche déjà dégénérescente des années 30 qu'un marxiste osera mettre en avant une définition du centrisme basée sur des atti­tudes et des comportements.

Nous allons voir comment le concept du centrisme a été utilisé par des révolutionnaires dans la période de décadence du capitalisme, comment cette notion à toujours fini par effacer les frontières de classe et comment elle devient un symptôme majeur de corrup­tion idéologique et politique de la part des marxistes qui  l'ont employée.

Dans la 3e Internationale pendant la formation des partis communistes nationaux en Europe occidentale et centrale (1919- 1922) et avec Trotsky et l'Oppo­sition de Gauche avant son passage définitif dans le camp ennemi pendant la deuxième guerre mondiale, nous voyons deux tentatives de reporter le concept du centrisme employé par Luxemburg, Lénine et d'au­tres dans la période avant 1914 ("centrisme" pour désigner des tendances politiques corrompues mais encore sur le terrain de classe du prolétariat) à l'épo­que de la décadence, l'époque des guerres et révolu­tions ouverte par la première guerre mondiale.

Le processus de la formation des partis communistes en Europe occidentale et centrale après 1919 n'a pas du tout suivi le chemin des Bolcheviks en Russie, c'est-à-dire, le chemin d'une lutte théorique et politi­que intransigeante menée par une fraction marxiste révolutionnaire pour arriver à une clarté programma­tique. Cet avis se trouve déjà dans les pages de Bilan, clairement mis en avant par les camarades de la fraction italienne de la Gauche Communiste des années 30. La stratégie et la tactique de l'I.C. sont, au contraire, animées par l'idée de la nécessité de la formation immédiate des partis de masse, étant donné l'imminence de la révolution mondiale. Cela amène l'I.C. à une politique de compromissions avec des tendances corrompues et mêmes ouvertement contre-révolutionnaires intégrées dans les PC de l'Eu­rope occidentale et centrale. L'influence de ces ten­dances aurait dû être contrecarrée par une situation prérévolutionnaire poussant la majorité du proléta­riat à gauche. De plus, à l'avis de l'I.C, le danger de telles compromissions se trouvait minimisé par le fait que les nouveaux PC seraient soumis à la direc­tion du parti bolchevik en Russie, idéologiquement plus avancé et plus clair du point de vue programma­tique. En réalité, ni la situation prérévolutionnaire tant espérée, ni la direction du parti bolchevik ne pouvaient contrecarrer les conséquences désastreu­ses de la politique de l'I.C, les concessions et les compromissions avec des tendances qui ont participé à la guerre impérialiste. En fait, la politique non principielle de l'I.C dans la formation des PC en Europe devient en elle-même un facteur supplémentaire me­nant à la défaite du prolétariat. Si le parti bolche­vik n'avait pas de théorie adéquate ni sur le rapport parti/classe, ni sur le développement de la conscience de classe, c'était le prix à payer pour des années de sclérose de la théorie et la méthode marxiste au sein de la Ile Internationale, mais cela s'explique aussi par le fait que beaucoup d'aspects de ces questions déci­sives ne pouvaient trouver un début de réponse que dans le creuset de la pratique révolutionnaire du pro­létariat. Mais la politique de la 3ème Internationale en Europe occidentale menait à l'abandon de la clarté révolutionnaire et des principes déjà acquis par les Bolcheviks au cours de leur longue lutte théorique et politique au sein de la social-démocratie russe, dans le combat pour l'internationalisme prolétarien pendant la guerre impérialiste et dans la révolution en Russie. Le cas le plus criant de cet abandon des principes révolutionnaires par l'I.C est la formation du PC tchèque, basée sur des éléments ouvertement contre-révolutionnaires. Le PC tchèque se forme uniquement autour de la tendance Smeral qui soutenait fidèle­ment pendant toute la guerre impérialiste la monar­chie Habsbourg !

Dans le parti socialiste français (la S.F.I.O.), outre une petite tendance internationaliste de gauche, le "comité pour la IIIe Internationale" qui voulait une adhésion sans conditions à l'I.C. ([3]), deux tendances politiques s'affrontaient en 1920 à la veille du con­grès de Tours où l'adhésion à l'I.C. allait être à l'or­dre du jour. En premier lieu, le "comité de résistance socialiste à l'adhésion à la IIIe Internationale", la droite, autour de Léon Blum, Renaudel et Albert Thomas. Ensuite, le "comité pour la reconstruction de l'Internationale", les "reconstructeurs" ou le cen­tre, autour de Longuet, Faure, Cachin et Frossard. Cette tendance "centriste" voulait adhérer à l'I.C. mais avec des conditions très strictes pour pouvoir sauvegarder l'autonomie, le programme et les tradi­tions du "socialisme" français. L'avis que donne A. Bordiga sur ces deux tendances dans son livre "Storia délia Sinistra Comunista" est particulièrement juste : "Sur les questions de fond, en tous les cas, les deux ailes ne se distinguent que par de simples nuances. Elles sont, en réalité, les deux faces d'une même médaille."

Les Longuetistes ont participé à l'union sacrée jus­qu'à ce que le mécontentement grandissant des mas­ses et la nécessité pour le capitalisme de l'encadrer et le dérailler les ont amenés à demander une paix "sans vainqueurs ni vaincus". Pour comprendre toute la complicité des Longuetistes dans la boucherie impé­rialiste, il suffit de citer le discours de Longuet du 2 août 1914 préparant le terrain pour l'union sacrée : "Mais si demain la France est envahie, comment les socialistes ne seraient-ils pas les premiers à défendre la France de la révolution et de la démo­cratie, la France  de 1'Encyclopédie, de 1789, de juin 1848 (...).» Quand l'I.C, contre l'avis de Zinoviev, refusait l'adhésion du chauvin notoire Longuet, Cachin et Frossard se sont séparés de leur ancien chef, créant ainsi la base d'une majorité à Tours qui allait adhérer -avec conditions- à l'I.C. Mais ils continuaient à défendre et à justifier leur soutien à la guerre impérialiste. Ainsi Cachin insistait sur le fait que "La responsabilité de la guerre n'était pas seulement celle de notre bourgeoisie mais celle de1'impérialisme allemand ; donc notre politique de défense nationale trouve en ce qui concerne le passé, sa pleine justification". Les implications de cette déclaration pour l'avenir se voient dans l'insistance sur le fait qu'il faut distin­guer" la défense nationale honnête" de la défen­se nationale soi-disant fausse de la bourgeoisie.

La scission dans la S.F.I.O. à Tours et la formation du P.C.F. ont suivi les directives de l'I.C. et signi­fiaient que le PCF dans sa vaste majorité ainsi qu'à sa direction, serait composé de la fraction contre-révolutionnaire longuetiste et que les 21 conditions -insuffisantes en elles-mêmes- seraient interprétées de façon à inclure des éléments ouvertement chau­vins. Comment était-il possible de constituer le PCF avec une majorité dirigée par Cachin-Frossard, une majorité essentiellement longuetiste ? ([4]) Cette capi­tulation, ce couteau plongé dans le coeur du proléta­riat, cette graine de pourriture qui allait donner le Front Populaire et l'Union Sacrée, était dissimulé et rendu possible par ... le concept du centrisme ! En baptisant les longuetistes "centristes", cette ten­dance était lavée de ses péchés mortels, enlevée du terrain politique du capitalisme où sa pratique l'avait mise, pour être replacée sur le terrain politique du prolétariat (quoique un peu tachée idéologiquement).

En Allemagne, où le K.P.D. (Parti communiste alle­mand) avait déjà exclu ses tendances de gauche (contre l'esprit et la lettre de ses propres statuts), ces mêmes tendances de gauche qui ont pris une position de classe sans équivoque contre la guerre impérialiste et qui avaient la vision la plus claire sur la nature de la nouvelle période, l'I.C. donne l'ordre au KPD de fusionner avec l'U.S.P.D. pour créer une base de masse. L'USPD, avec Bernstein, Hilferding et Kautsky à sa tête, avec son manifeste de fondation écrit par le renégat Kautsky en personne, est né de l'exclusion du groupe parlementaire de l'opposition, l'Arbeitsgemeinschaft, du SPD en 1917. La position de l'Arbeitsgemeinschaft face à la guerre impérialiste ([5]) (et qui est devenue la position de l'USPD) était de deman­der une paix sans annexions -une position quasi-iden­tique à celle d'un partisan aussi féroce du nationalisme allemand que Max Weber et d'autres porte-parole du capital financier allemand confronté au danger -principalement social- d'une longue guerre que l'Alle­magne ne pouvait gagner. Dans la tourmente de la révolution allemande de novembre 1918, l'USPD parti­cipe au gouvernement de coalition, mis sur pied pour arrêter la montée révolutionnaire, aux côtés des social-démocrates "purs et durs", le SPD de Noske et Scheidemann. Quand, face au massacre de noël, la radicalisation des masses menace de dépasser l'USPD laissant les représentants du capital allemand sans influence sur les masses, l'USPD se met "dans l'oppo­sition". De cette opposition, l'USPD travaille pour intégrer les conseils ouvriers -où elle a des majorités- dans la constitution de Weimar, c'est-à-dire, dans l'édifice institutionnel par lequel le capitalisme alle­mand cherchait à reconstituer son pouvoir. Au moment du 2ème congrès de l'I.C., quand la fusion du KPD et de l'USPD est l'objet d'un débat acharné, Winjkoop pour   le   PC   hollandais  déclare :"Mon  parti   est   de l'avis qu'il ne faut absolument pas négocier avec l'USPD, avec un parti qui aujourd'hui même siège au présidium du Reichstag, avec un parti du gouvernement."

Pour comprendre jusqu'au bout la nature contre-révolutionnaire de l'USPD, il faut aller au-delà des déclarations publiques - pleines d'éloges du légalisme, du parlementarisme et de la "démocratie"- pour se pencher sur ce que ses dirigeants ont dit, plus libre­ment, en privé. A cet égard, la lettre de Kautsky du 7 août 1916 à l'austro-marxiste Victor Adler expli­quant les vraies raisons de la formation de l'Arbeitsgemeinschaft, l'embryon de l'USPD, est un document de la plus grande importance : "Le danger du  groupe Spartakus est grand. Son radicalisme correspond aux besoins immédiats des grandes masses indiscipli­nées. Liebknecht est aujourd'hui l'homme le plus populaire dans les tranchées. Si on n'avait pas formé l'Arbeitsgemeinschaft, Berlin serait aux mains des "spartakistes" et en dehors du parti. Mais si on avait constitué le groupe parlementaire de gauche quand je voulais, il y a un an, le grou­pe Spartacus n'aurait  acquis aucun poids." Est-il vraiment nécessaire, après cette mise au point de Kautsky, de dire explicitement que la fonction -objective -et même consciente- de l'Arbeitsgemeinschaft et son successeur, l'USPD, était d'empêcher la radicalisation des masses et de préserver l'ordre capi­taliste.

Pour que la décision de l'I.C. de fusionner le KPD et l'USPD soit prise et acceptée -une erreur monumentale avec des conséquences désastreuses pour la révo­lution en Allemagne-, il fallait d'abord commencer par désigner l'USPD un parti "centriste" (poussé à gauche par les événements...) transformant mais uni­quement en paroles sa nature de classe capitaliste en nature  prolétarienne.

Ce qui nous intéresse ici ce n'est pas de revenir sur tout le raisonnement qui amène l'I.C. à tourner le dos aux principes révolutionnaires dans la formation des PC européens, mais d'insister sur le fait que le con­cept du centrisme a. fourni la couverture idéologique pour envelopper une politique de compromission avec des éléments contre-révolutionnaires.

En concomitance et en lien avec la politique désas­treuse de l'IC dans la formation du PCF, du VKPD, etc., se produisait le début du retour à la méthode et la philosophie du matérialisme mécaniste de la 2ème Internationale, ce qui donnera la base au "DIAMAT", la vision stalinienne (capitaliste) du monde, institution­nalisée dans le "Komintern" des années 30. L'abandon des principes prolétariens révolutionnaires va toujours de pair avec l'incohérence méthodologique et théori­que.

Dans le cas de Trotsky et l'Opposition de Gauche, c'est par l'alliance avec la social-démocratie (le front unique, le front populaire, l'anti-fascisme) et la dé­fense de l'"Etat ouvrier" en Russie que ce courant trahit définitivement le prolétariat pour passer dans le camp du capitalisme pendant la deuxième guerre mondiale. Ses positions sont indissolublement liées à l'utilisation du concept du centrisme par Trotsky pour caractériser la dynamique de la social-démocratie et pour analyser la nature du stalinisme. En effet, la théorie des "groupes centristes cristallisant à partir de la social-démocratie" l'incapacité de tracer la frontière de classe qui pour Trotsky est complètement obscurcie par cette notion du centrisme, fournit la base du "tournant français" en 1934 où Trotsky donne l'ordre aux sections de l'Opposition de Gauche internationale de faire de l'entrisme dans les partis social-démocrates contre-révolutionnaires.

La différence du centrisme en termes d'attitudes et de comportement, le portrait d'un centriste (incohé­rent, vacillant, conciliant, etc.) sur lequel la majorité du CCI fonde sa conception du centrisme aujourd'hui, voit le jour pour la première fois dans le mouvement ouvrier pendant les années 30 dans les rangs de l'Op­position trotskyste, qui abandonnait déjà à l'époque position de classe sur position de classe dans sa chute vers le camp de la contre-révolution. Dans "Le Centrisme et la IVe Internationale" paru dans The Militant du 17 mars 1934 ou tout semblant de définition du centrisme en termes de positions politiques est abandonné, Trotsky peint le portrait verbal d'un cen­triste qui se retrouve presque mot pour mot dans les textes de la majorité du CCI aujourd'hui ([6]).

Au crépuscule du capitalisme ascendant, le centrisme, en tant que tendance politique au sein de la IIe Inter­nationale a mené à la corruption et la dégénérescen­ce conduisant à la trahison de 1914. Dans le capita­lisme décadent, c'est le concept du centrisme -encore utilisé par des révolutionnaires incapables de se débar­rasser du poids mort du passé -qui à chaque fois ouvre la porte aux compromissions et à la soumission à l'idéologie du capitalisme au sein du mouvement ouvrier.

La majorité du CCI dit souvent que les révolution­naires ne doivent pas rejeter un outil politique -en l'occurrence le concept du centrisme- simplement par­ce qu'il a été mal utilisé. A cela, nous voulons répondre. Premièrement, les camarades de la majorité uti­lisent le concept de centrisme aujourd'hui pour reje­ter les mêmes erreurs commises par l'I.C. dans les années 20. Ainsi la majorité considère que l'USPD, malgré ses lettres de créance social-démocrates impeccables et malgré son rôle dans la défaite de la révolution en Allemagne, était encore sur le terrain prolétarien, un parti "centriste". Dans les pages de Révolution Internationale, les chauvins Cachin et Frossard deviennent des "centristes" ' et "opportunistes" dans un article donnant la version CCI de la constitution du PCF. Deuxièmement, il faut souligner le fait qu'il n'y a aucun exemple où l'utilisation du concept du centrisme par des révolutionnaires dans la période de décadence n'est pas en elle-même devenue l'instrument des compromissions et la conciliation avec l'idéologie de l'ennemi de classe capitaliste, d'un effa­cement des frontières de classe et enfin d'un recul des positions de classe. Troisièmement, le concept du centrisme dans les mains des révolutionnaires de l'époque actuelle est fondamentalement lié à une in­compréhension profonde de la nature de notre époque historique, une incapacité à comprendre la vraie signi­fication et les implications profondes de la tendance universelle vers le capitalisme d'Etat.

Jusqu'à présent, nous parlons des révolutionnaires qui ont employé le terme centrisme pour caractériser un phénomène qui se trouve, selon eux, toujours sur le terrain politique de la classe ouvrière. C'est précisé­ment ainsi que la majorité actuelle du CCI utilise ce terme. Mais d'autres révolutionnaires avec plus de clarté programmatique que l'I.C. des années 20 ou Trotsky des années 30, ont utilisé le "centrisme" pour caractériser des tendances politiques qui sont actives dans les rangs de la classe ouvrière, mais qui sont en réalité contre-révolutionnaires, de l'autre côté de la frontière de classe. Par exemple, Goldenberg, un délé­gué français au 2ème congrès de l'I.C, parlant au nom de la gauche internationaliste, a dit : "Les thèses pro­posées par le camarade Zinoviev donnent toute une série de conditions permettant aux partis socia­listes, les soi-disant "centristes", de rentrer dans l'I.C. Je ne peux pas être d'accord avec cette procédure. Ces dirigeants du PSF   utilisent une phraséologie révolutionnaire pour tromper les masses. Le parti socialiste français est un par­ti pourri de petits-bourgeois réformistes. Son adhésion à l'I.C. aurait comme conséquence d'ins­taller cette pourriture au sein de l'I.C. Je veux simplement déclarer que des gens qui  malgré leur verbiage révolutionnaire, se sont montrés des con­tre-révolutionnaires décidés, ne peuvent  pas se transformer en communistes en quelques semaines". Goldenberg, la fraction abstentionniste de Bordiga du PSI et les autres représentants de la gauche au 2ème congrès, comprennent d'un côté la nature contre-révolutionnaire de Cachin, Frossard, Daumig, Dittman, etc., de ceux qui demandaient l'intégration dans l'I.C. au  nom des tendances qu'ils dirigeaient pour mieux en­cadrer et détourner le prolétariat. Mais de l'autre côté, la gauche continue à employer  la terminologie de "réformistes", "centristes", etc. pour caractériser les éléments qui se sont mis au service du capitalisme. Si la gauche dans l'I.C. est claire sur  la nature contre-révolutionnaire du  "centrisme", le fait qu'elle persiste à utiliser ce terme montre une confusion et  une inco­hérence réelle face au  phénomène  nouveau du capitalisme d'Etat que la guerre impérialiste et la crise permanente ont produit. C'était une confusion sur le fait que ces tendances "centristes" ont non seulement définitivement trahi le prolétariat sans retour possible, mais qu'elles sont devenues en fait une partie inté­grante de l'appareil étatique du capitalisme sans aucune différence de classe avec les partis bourgeois traditionnels bien qu'elles assument une fonction capi­taliste particulière auprès de la classe ouvrière. Dans ce sens, la Gauche était très sérieusement handica­pée dans sa lutte contre la dégénérescence de l'I.C.

La coexistence des termes "centriste", "social-patriote" et "contre-révolutionnaire" pour caractériser des éléments comme Cachin et Frossard, l'utilisation du concept du centrisme par lequel elle cherchait à comprendre le stalinisme, ont désarmé la fraction ita­lienne de la Gauche Communiste dans les années 30 quand elle analysait la dégénérescence de l'I.C. et la contre-révolution stalinienne triomphante. Bien que la fraction italienne, contrairement à Trotsky, soit claire sur la nature contre-révolutionnaire du stali­nisme et son alignement sur le terrain du capitalisme mondial, son analyse du stalinisme en termes de "cen­trisme" ([7]) était une source de confusion constante. Une conséquence de cette confusion était sa poli­tique incohérente par rapport au PC italien ; la frac­tion ne s'est coupée formellement du PC italien tota­lement stalinisé qu'en 1933. Le fait que des camara­des des fractions italienne et belge de la Gauche Com­munistes aient pu parler de la Russie en tant qu'"Etat ouvrier" jusqu'à la fin de la deuxième guerre mondia­le, et malgré leur position que la Russie s'est alignée sur le terrain impérialiste du capitalisme mondial, témoigne de l'incohérence politique qui découle de l'utilisation du concept du centrisme dans la phase du capitalisme d'Etat.

Après la deuxième guerre mondiale, le PCI bordiguiste a également employé le concept du centrisme pour désigner les traîtres socialistes qui radicalisent leur langage pour mieux encadrer la classe ouvrière dans les intérêts du capital et pour caractériser les partis staliniens clairement reconnus comme contre-révolu­tionnaires par ailleurs ([8]). Par exemple, en parlant de la tendance longuetiste de la SFIO qui allait cons­tituer la majorité du PCF, les bordiguistes affirment avec raison que"la contre-révolution n'a pas eu besoin de briser le parti (le PCF) mais s'est au contraire appuyée sur  lui".Mais, plus loin, par rap­port à Cachin/Frossard : "Pour empêcher le proléta­riat de se constituer en parti révolutionnaire, comme  la situation objective 1'y poussait irrésis­tiblement , pour dévier  son  énergie vers les élec­tions ou vers des mots d'ordre syndicaux  compatibles avec le capitalisme (. . . ) le 'centrisme' a du adopter 'un langage plus radical'" Programme Communiste n°55, p.82 et 91). Ici, les bordiguistes comprennent le rôle joué objectivement par ces tendances contre-révolutionnaires mais  retom­bent dans la confusion en les caractérisant comme "centristes".

Dans le cas de la Fraction italienne et encore plus gravement dans le cas des bordiguistes aujourd'hui (plus grave à cause des quarante années de plus pen­dant lesquelles ils ont continué à se cramponner à cette notion de centrisme et, en plus de leur ossifica­tion et stérilité politiques) l'utilisation du concept du centrisme est le prix payé pour l'incapacité de comprendre la réalité du capitalisme d'Etat et donc d'une des caractéristiques fondamentales de l'époque actuelle.

Il est incroyable que le concept de centrisme utili­sé par la majorité du CCI aujourd'hui (un phénomène qu'elle considère encore sur le terrain prolétarien) soit en deçà des confusions de la gauche de l'IC, de la fraction italienne et, par rapport à l'histoire des débuts de l'I.C. et les combats dans lesquels Bordiga a participé, même en deçà des bordiguistes ! Le recours au concept de centrisme de la part du CCI est extrêmement dangereux pour l'organisation, dans la mesure où il met en question des acquis de la Gau­che Communiste et tourne le dos à des leçons fon­damentales du combat de la gauche au sein de l'I.C. Ce n'est pas que ces acquis suffisent actuellement pour arriver à la clarté programmatique nécessaire pour la classe ouvrière aujourd'hui et pour la forma­tion du parti mondial de demain. Mais en abandonnant ces leçons et en tombant en deçà de la clarté théo­rique du passé, même la possibilité d'aller en avant dans le développement du programme communiste (ce qui dans la situation présente est absolument néces­saire) se trouve sérieusement compromise.

C'est pour ces raisons que la tendance qui s'est constituée au sein du CCI en janvier 1983, sur la base d'une"Déclaration", rejette le concept de centrisme et met en garde le CCI contre les graves dangers que sa politique actuelle représente pour la théorie et la pratique de l'organisation.

Pour la tendance : Mc Intosh.


Le rejet de la notion de "centrisme: la porte ouverte à l'abandon des positions de classe

L'article de "Mac Intosh pour la tendance" publié dans ce numéro de la Revue Internationale présente un grand avantage par rapport au précèdent article de la minorité, "Le CCI et la politique du moindre mal" par JA, publié dans le n°41 : il traite d'une question pré­cise et s'y tient jusqu'à la fin alors que l'autre, à côté du danger conseilliste, parle un peu de tout, ...et notamment de la question du centrisme. Cependant, si l'éclectisme qui tendait à embrouiller le lecteur était un défaut de l'article de JA (un défaut du point de vue de la clarté du débat, mais peut-être est-ce une qualité du point de vue de la démarche confusionniste de la "tendance"), on peut considérer que l'unité thé­matique de l'article de Mac Intosh, tout en permet­tant de mieux s'y retrouver sur les positions de la tendance, n'est pas uniquement un facteur de clarté. L'article de Mac Intosh est bien construit, se base sur un plan simple et logique et présente une apparence de rigueur et de souci d'étayer les arguments sur des exemples  historiques précis,  toutes caractéristiques qui en font à ce jour le document le plus solide de la tendance et qui peuvent impressionner si on le lit de façon superficielle. Cependant, l'article de Mac Intosh n'échappe pas au défaut que nous avons déjà signalé dans la Revue n°42 à propos de l'article de JA (et qui est une des caractéristiques majeures de la dé­marche de la tendance) : l'escamotage des véritables questions en débat, des véritables problèmes qui se posent au prolétariat. La différence entre les deux articles tient surtout au degré de maîtrise de cette technique d'escamotage.

Ainsi, alors que JA a besoin de faire beaucoup de bruit, de parler un peu à tort et à travers, de produi­re plusieurs écrans de fumée pour accomplir ses tours de passe-passe, c'est avec beaucoup plus de sobriété que Mac Intosh réalise les siens. Cette sobriété même est un élément de l'efficacité de sa technique. En ne traitant dans son article que du problème du centrisme en général et dans l'histoire du mouvement ouvrier sans se référer à aucun moment à la façon dont la question s'est posée dans le CCI, il évite de porter à la connaissance du lecteur le fait que cette découverte (dont il est l'auteur) de la non-existence du centrisme dans la période de décadence, était la bien venue pour les camarades "réservistes" (qui s'étaient abste­nus ou avaient émis des "réserves" lors du vote de la résolution de janvier 84). La thèse de Mac Intosh, à laquelle ils se sont ralliés lors de la constitution de la tendance, leur permettait de retrouver des forces contre l'analyse du CCI sur les glissements centristes envers le conseillisme dont ils étaient victimes et qu'ils s'étaient épuisés à combattre en essayant vaine­ment de montrer (tour à tour ou simultanément) que "le centrisme c'est la bourgeoisie", "il existe un dan­ger de centrisme dans les organisations révolutionnai­res mais pas dans le CCI", "le danger centriste existe dans le CCI mais pas à l'égard du conseillisme". Les camarades "réservistes" faisaient ainsi la preuve qu'au moins ils connaissaient l'adage "qui peut le plus peut le moins". De même, dans son article, Mac Intosh se montre connaisseur du bon sens populaire qui veut qu'"on ne parle pas de corde dans la maison d'un pendu".

En résumé, si on peut se permettre une image, on pourrait illustrer ainsi la différence entre les techni­ques employées par JA et Mac Intosh dans leurs arti­cles respectifs :

  • le prestidigitateur maladroit JA, après de multiples et brouillonnes gesticulations annonce : "plus de lapin 'danger de conseillisme'!"', alors que la moitié de la salle peut encore lui voir la queue et le bout des oreilles ;
  • le prestidigitateur habile Mac Intosh, pour sa part, dit simplement : "abracadabra, plus de pigeon 'cen­trisme'!", et il faut   faire preuve de perspicacité pour savoir qu'il l'a dissimulé dans les basques de son frac.

Pour notre part, c'est en nous appuyant sur le marxisme et les leçons de l'expérience historique que nous essaierons de mettre en évidence les "trucs" qui permettent à Mac Intosh et à la tendance de dissimu­ler leurs différents tours de passe-passe ([9]). Mais en premier lieu il importe de rappeler comment le marxisme révolutionnaire a toujours caractérisé le centrisme.

La définition du centrisme

Le camarade Mac Intosh nous dit : "la 'définition' du centrisme donnée par la majorité du CCI se limite à l'énumération de toute une série d'attitudes et de comportements (la conciliation, l'hésitation, la vacilla­tion, le fait de 'ne pas aller jusqu'au bout d'une posi­tion').   Si  ces  attitudes  et comportements sont indiscutablement de nature politique, caractéristiques des tendances centristes qui existaient autrefois dans l'his­toire (cf. R.Luxemburg sur le caractère 'visqueux' de Kautsky), ils sont nettement insuffisants comme défi­nition d'un courant politique."

Pour que le lecteur puisse se faire une idée plus pré­cise sur la validité du reproche adressé par Me Intosh aux positions du CCI, nous allons donner un certain nombre d'extraits de textes de discussion interne ex­primant ces positions.

L'opportunisme ne se caractérise pas seulement par ce qu'il dit, mais encore, et peut-être encore davan­tage par ce qu'il ne dit pas, par ce qu'il dira demain, par ce qu'il tait aujourd'hui pour pouvoir mieux le dire demain quand les circonstances lui paraîtront plus favorables, plus propices. L'opportunité qu'il scrute lui dicte souvent de garder le silence aujourd'hui. Et s'il agit ainsi, ce n'est pas tellement par volonté consciente, par esprit machiavélique, mais parce qu'un tel comportement est inscrit dans sa nature, mieux, il constitue  le fond  même de sa nature.

L'opportunisme, disait Lénine, est difficilement saisissable par ce qu'il dit, mais on le voit clairement par ce qu'il fait. C'est pourquoi il n'aime pas décliner son identité. Rien ne lui est plus désagréable que d'enten­dre être appelé par son nom. Il déteste se montrer à visage nu, en pleine lumière. La pénombre lui sied à merveille. Les positions franches, tranchantes, intran­sigeantes, qui vont au bout de leur raisonnement, lui donnent le vertige. Trop 'bien élevé', il supporte très mal la polémique. Trop 'gentleman' il n'aime que le langage châtié et voudrait que, s'inspirant du modèle du Parlement anglais, les protagonistes des positions radicalement antagoniques commencent, en s'affrontant à leurs adversaires, par les appeler 'honorable sir', ou 'mon honorable collègue'. Avec leur goût de T'exquis', du tact et de la mesure, de la politesse et du 'fair-play', ceux qui penchent vers l'opportunisme perdent complètement de vue que l'arène tragique et vivante de la lutte de classe et de la lutte des révo­lutionnaires ne ressemble en rien à cette vieille bâtis­se poussiéreuse et morte qu'est 'l'honorable chambre des députés.

Le centrisme est un des nombreux aspects par lequel se manifeste l'opportunisme, une de ses facettes, (ap­pellations). Il exprime ce trait caractéristique de l'op­portunisme de se situer toujours au centre, c'est-à-dire entre les forces et les positions antagoniques qui s'opposent et s'affrontent, entre les forces sociales franchement réactionnaires et les forces radicales qui combattent l'ordre de chose existant pour changer les fondements de la société présente.

C'est dans la mesure où il abhorre tout changement tout bouleversement radical, que le 'centrisme' est amené à se trouver forcément et ouvertement du côté de la réaction, c'est-à-dire du côté du capital, quand la lutte de classe atteint le point d'un affrontement décisif et qui ne laisse plus de place à aucune tergi­versation comme c'est le cas au moment du saut révolutionnaire du prolétariat.

Le centrisme en quelque sorte est un 'pacifisme' à sa manière. Il a horreur de tout extrémisme. Les révolu­tionnaires conséquents au sein du prolétariat lui pa­raissent, par définition, toujours trop 'extrémistes'. Il leur fait la morale, les conjure contre tout ce qui pa­raît excessif et toute intransigeance lui paraît être une   agressivité  inutile.

Le centrisme n'est pas une méthode, c'est l'absence de méthode. Il n'aime guère l'idée d'un cadre .Ce_qu'il préfère et où il se sent pleinement à l'aise, c'est le rond, là où on peut tourner et tourner sans fin, dire et se contredire à volonté, aller de droite à gauche et de gauche à droite sans jamais être gêné par les coins, où on peut évoluer avec d'autant plus de légèreté qu'on n'a pas à porter le poids ni à subir la contrainte de la mémoire, de la continuité, des acquis et de la cohérence, toutes choses qui entravent sa  'liberté'.

La maladie congénitale du centrisme est son goût, sin­cère ou non, de la réconciliation. Rien ne le dérange plus que le combat franc des idées. L'affrontement des positions lui paraît toujours comme trop exagéré. Toute discussion lui paraît de la polémique inutile. On comprend et on respecte le souci des uns et des autres pour ne froisser personne, car la priorité, des priorités, la raison première c'est sauver l'unité et garder l'ordre. Pour cela il est toujours prêt a  venir : le droit d'aînesse pour un plat de lentilles. Les révolutionnaires, à l'instar de la classe, aspirent également à la plus grande unité et à l'action la mieux ordonnée, mais jamais au prix de la confusion, de concessions sur les principes, d'obscurcissement du programme et des positions, du relâchement de la fermeté dans leur défense. Le programme révolution­naire du prolétariat est  à leurs yeux non négociable. C'est pourquoi, ils apparaissent, pour le centrisme, comme des trouble-fête, des extrémistes, des gens im­possibles, incorrigibles et éternels trouble-ordre. "Y a t il une tendance centriste dans l'organisation ? Une tendance formellement organisée,  non.  Mais on ne peut nier qu'il y a chez nous des tendances au glisse­ment vers  le centrisme qui se manifestent chaque fois qu'apparaissent des situations de crise ou des diver­gences sur des questions de fond. Le centrisme, au fond, est  une faiblesse chronique, toujours présente d'une façon patente ou latente dans le mouvement ouvrier, se manifestant différemment selon les circon­stances. Ce qui le caractérise le plus, c'est de se si­tuer non pas seulement au milieu, entre les extrémi­tés, mais de vouloir les concilier en une unité dont il serait le centre conciliateur, en prenant un peu de l'un et un peu de l'autre. (...)

Aujourd'hui, ce centrisme se situe parmi nous entre la démarche du conseillisme et celle du CCI. Ce qui nous intéresse en tant que groupe politique, c'est d'étudier le phénomène politique de l'existence et de l'apparition des tendances vers le centrisme, la raison et le fondement de ce phénomène. Aussi, la tendance ou glissement vers le centrisme doit être étudié indépendamment des personnalités qui la composent à un moment donné." (...) (Extraits d'un texte du 17/2/84).

"Le centrisme est une démarche erronée mais il ne se situe pas hors du prolétariat, mais au sein du mouve­ment ouvrier et exprime, la plupart du temps, l'in­fluence d'une démarche politique venant de la petite-bourgeoisie. Autrement on ne comprend pas comment les révolutionnaires ont pu cohabiter tout au long de l'histoire avec des tendances centristes dans les mê­mes partis et internationales du prolétariat. Le centrisme ne se présente pas avec un programme nettement défini ; ce qui le caractérise, c'est justement le flou, le vague, et c'est pour cela qu'il est d'autant plus dangereux, comme une maladie per­nicieuse, menaçant  toujours, de l'intérieur, l'être révo­lutionnaire du prolétariat." (Extraits d'un texte de mai 84).

"Mais quelles sont les sources de l'opportunisme et du centrisme  dans la classe ouvrière ? Pour les marxistes révolutionnaires, elles se ramènent essentiellement à deux :

1) La pénétration dans le prolétariat de l'idéologie bourgeoise et petite-bourgeoise dominante dans la so­ciété et qui enveloppe le prolétariat (en tenant comp­te de plus du processus de prolétarisation qui s'opère dans la société  faisant tomber  sans cesse dans le prolétariat des couches provenant de la petite-bourgeoisie, de la paysannerie et même de la bourgeoisie, et qui emmènent avec elles des idées petites-bourgeoises). (...)"

(Extraits d'un  texte du  24/11/84).

Nous aurions pu donner encore beaucoup d'autres ex­traits illustrant l'effort de réflexion mené par le CCI sur la question du centrisme, mais nous n'en avons pas ici la place. Toutefois, ces citations, même incomplè­tes, permettent de faire justice de l'accusation affir­mant que : "La 'définition' du centrisme donnée par la majorité du CCI se limite à l'énumération de toute une série d'attitudes et de comportements". Cette suite de citations a également pour mérite de mettre en évidence un des tours de passe-passe ma­jeurs opérés par Mac Intosh : l'identification entre "centrisme" et "opportunisme". En effet, son texte réussit le rare exploit de ne pas parler une seule fois du phénomène de l'opportunisme alors que la définition du centrisme s'appuie nécessairement sur celle de l'op­portunisme dont il constitue une variété, une manifes­tation, situées et oscillant entre l'opportunisme ouvert et franc et les positions révolutionnaires. La ficelle de Mac Intosh est à la fois très grosse et assez subtile. Il sait pertinemment que nous avons à de nombreuses reprises employé dans nos colonnes (y compris dans des résolutions de Congrès comme cela est rappelé dans la Revue n°42, p.29) le terme d'oppor­tunisme appliqué à la période de décadence du capita­lisme. En ce sens affirmer aujourd'hui de but en blanc que la notion d'opportunisme n'est plus valable dans cette période conduirait à se demander pourquoi c'est justement maintenant que Mac Intosh découvre que ce qu'il avait voté (avec tous les membres de "tendan­ce") en 1978 (au 2ème Congrès du CCI) est faux. Dans la mesure où la notion de centrisme -qui pourtant est inséparable de celle d'opportunisme- a été bien moins utilisée jusqu'à présent par le CCI (et n'a pas fait l'objet d'un vote de congrès) on donne moins l'impres­sion de se déjuger en affirmant aujourd'hui qu'elle n'est pas valable dans la période actuelle. En escamotant la notion d'opportunisme pour ne plus parler que du centrisme, les camarades de la "tendan­ce" essayent d'escamoter le fait que ce sont eux qui ont fait volte face sur cette question et non le CCI comme ils se plaisent à le répéter.

Le CCI serait-il "centriste" par rapport au trotskysme?

Ce n'est évidemment pas de cette façon que la "ten­dance" pose le problème puisque, pour elle, il ne peut exister de centrisme dans la période de décadence. Par contre, par la plume de Mac Intosh, elle accuse le CCI de compromissions avec le trotskysme, de "tomber dans des positions trotskytes", ce qu'elle appuie par l'argument suivant :

"La définition du centrisme en termes d'attitudes et de comportement, le portrait d'un centriste (incohérent vacillant, conciliant, etc.) sur lequel la majorité du CCI fonde sa conception du centrisme aujourd'hui, voit le jour pour la première fois dans le mouvement ou­vrier pendant les années 30, dans les rangs de l'oppo­sition trotskyste qui abandonnait déjà à l'époque posi­tion de classe sur position de classe dans sa chute vers le camp de la contre-révolution. Dans 'le centris­me et la 4ème Internationale' paru dans The Militant du 17 mars 1934 où tout semblant de définition du centrisme en termes de positions politiques est aban­donné, Trotsky peint le portrait verbal d'un centriste qui se retrouve presque mot pour mot dans les textes de la majorité du CCI aujourd'hui".

Ici, Mac Intosh opère une de ses voltes faces dont il a le secret. Après avoir au début du texte admis la "na­ture politique" des questions de comportement, leur validité  (bien  qu'il   les  estime  "insuffisantes") pour  participer à la caractérisation d'un courant politique, voi­là qu'il charge ce type de caractérisation de tous les maux de  la création.

Mais là n'est pas la faute la plus grave de ce passage. Le plus grave, c'est qu'il falsifie complète­ment la réalité. Les formulations de l'article de Trotsky ([10]) frappent en effet par leur ressemblance avec celles du texte du 17/2/84 cité plus haut (alors que le camarade qui a rédigé ce texte n'avait jamais lu cet article particulier de Trotsky). Par contre, c'est un mensonge (délibéré ou par ignorance ?) que d'affir­mer que ce type de caractérisation du centrisme a été inventé par Trotsky en 1934.

Voyons ce qu'écrivait ce même Trotsky dès 1903 à pro­pos de l'opportunisme (à une époque où le terme cen­trisme n'était pas encore employé dans le mouvement ouvrier) :

"On prendra peut-être pour un paradoxe l'affirmation qui consisterait à dire que ce qui caractérise l'oppor­tunisme, c'est qu'il ne sait pas attendre. Et c'est pour­tant cela. Dans les périodes [de calme plat], l'opportu­nisme, dévoré d'impatience, cherche autour de lui de 'nouvelles' voies, de 'nouveaux' moyens d'action. Il s'é­puise en plaintes sur l'insuffisance et l'incertitude de ses propres forces et il recherche des 'alliés'... Il court à droite et à gauche et tâche de les retenir par le pan de leur habit à tous les carrefours. Il s'adresse à ses "fidèles" et les exhorte à montrer la plus grande prévenance à l'égard de tout allié possible. 'Du tact, encore du tact et toujours du tact !' Il souffre d'une certaine maladie qui est la manie de la prudence à l'égard du libéralisme, la rage du tact, et dans sa fu­reur, il donne des soufflets et porte des blessures aux gens de son propre parti". (Trotsky, Nos différends, Ed.de Minuit.p.376).

"Impatience", "prévenance", "rage du tact", "manie de la prudence" : pourquoi diable Trotsky ne s'est-il pas cassé la main le jour où il a écrit cet article, pour­quoi n'a-t-il pas eu la bonne idée d'attendre 30 ans pour le publier ? Cela aurait bien arrangé les affaires de  l'argumentation  de  la  "tendance".

Quant à Lénine, lui qui, dans ses écrits, a probable­ment employé le terme centrisme plus que tous les autres grands révolutionnaires de son temps, pourquoi n'a-t-il pas consulté l'avis de Mac Intosh avant d'écri­re   :

"Les gens de la nouvelle Iskra (les mencheviks) trahissent-ils la cause du prolétariat ? Non, mais ils en sont des défenseurs inconséquents, irrésolus, opportunistes (et sur le terrain des principes d'organisation et de tactique qui éclairent cette cause)". (Oeuvres, T8, p.221).

"Trois tendances se sont dessinées dans tous les pays, au sein du mouvement socialiste et international, de­puis plus de deux ans que dure la guerre... Ces  trois tendances sont les suivantes :

  1. Les social-chauvins, socialistes en paroles, chau­vins en fait (...) Ce sont nos adversaires de classe. Ils sont  passés  à  la  bourgeoisie (...)
  2. La deuxième tendance et celle dite du "centre", qui hésite entre les social-chauvins et les véritables internationalistes (...) Le 'centre', c'est le règne de la phrase petite-bour­geoise bourrée de bonnes intentions, de l'internationa­lisme en paroles, de l'opportunisme pusillanime et de la complaisance pour les social-chauvins en fait. Le fond de la question, c'est que le 'centre' n'est pas convaincu de la nécessité d'une révolution contre son propre gouvernement, ne poursuit pas une lutte révolu­tionnaire intransigeante, invente pour s'y soustraire les faux fuyants les plus plats, bien qu'à résonance archi-'marxistes'  (...) Le principal leader et représentant du 'centre' est Karl Kautsky, qui jouissait dans la 2ème Internationale (1889-1914) de la plus haute autorité et qui offre depuis août 1914 l'exemple d'un reniement complet du marxisme, d'une veulerie inouïe, d'hésitations et de trahisons lamentables,
  3. La troisième tendance est celle des véritables internationalistes qui représente le mieux 'la gauche de Zimmerwald'."

(Les tâches du prolétariat dans notre révolution, Oeuvres T.24.p.68-69).

On pourrait encore citer de multiples autres extraits de textes de Lénine sur le centrisme où reviennent les termes "inconséquent", "irrésolu", "opportunisme ca­mouflé, hésitant, hypocrite, doucereux", "flottement", "indécision" et qui prouvent à quel point est fausse l'affirmation  de  Mac  Intosh.

En prétendant que "ce n'est qu'avec Trotsky et l'Op­position de Gauche déjà dégénérescente des années 30 qu'un marxiste osera mettre en avant une définition du centrisme basée sur des attitudes et des comporte­ments", Mac Intosh ne prouve nullement la non validi­té des analyses du CCI. Il ne prouve qu'une chose : qu'il ne connaît pas l'histoire du mouvement ouvrier. L'assurance avec laquelle il se réfère à celle-ci, les faits précis .qu'il évoque, les citations qu'il donne, n'ont pas d'autre fonction que de masquer les libertés qu'il prend avec l'histoire réelle pour lui opposer celle qui existe dans son  imagination.

La "véritable" définition du centrisme selon Mac Intosh

Le camarade Mac Intosh se propose, au nom de la "tendance" de "donner une définition claire, marxiste, du centrisme comme courant ou tendance politique qui existait autrefois au sein du mouvement ouvrier". Pour ce faire il en appelle à la méthode marxiste et il écrit avec raison que "... il est important de souli­gner la distinction marxiste fondamentale entre l'ap­parence et l'essence dans la réalité objective, ... la tâche de la méthode marxiste [étant] de pénétrer au-delà des apparences d'un phénomène pour saisir son essence."

Le problème de Mac Intosh c'est que son adhésion à la méthode marxiste n'est que formelle et qu'il est inca­pable de la mettre en application (tout au moins sur la question du centrisme). On pourrait dire que Mac Intosh ne voit que "l'apparence" de la méthode mar­xiste sans être capable de "saisir son essence". C'est ainsi qu'il affirme que "les révolutionnaires marxis­tes ... ont toujours cherché la base réelle de la con­ciliation et la vacillation du centrisme dans ses posi­tions politiques..."

Le problème c'est qu'une des caractéristiques essen­tielles du centrisme c'est justement (comme nous l'avons vu plus haut) de ne pas avoir de position poli­tique précise, définie, qui lui appartienne en propre. Voyons donc quel serait ce "programme politique pré­cis" que "le centrisme a toujours eu" aux dires de Mac Intosh. Pour le définir, l'illusionniste Mac Intosh commence par utiliser quelques uns des trucs qu'il affectionne :

-    il identifie le centrisme au kautskysme dont ce der­nier est indiscutablement un des représentants les plus typiques mais qu'il est loin de recouvrir entièrement (cette identification est faite de façon habile : après avoir "examiné" le kautskysme en tant qu' "exemple classique du centrisme" il affirme sans preuve que l'examen des autres courants centristes "révélerait la même chose") ;

-    il identifie le kautskysme comme courant à ce qu'a pu écrire Kautsky, même quand ce n'était pas au titre de ce courant.

- il fait de Kautsky un centriste de naissance qui n'aurait jamais modifié d'un quart de pas sa position dans l'éventail politique de la social-démocratie, alors que, s'il a terminé sa carrière politique dans la "vieille maison" social-démocrate passée à l'ennemi de classe il l'a commencée comme représentant de l'aile gauche radicale de celle-ci et qu'il a été pendant de longues années le plus proche camarade de combat (et l'ami personnel) de Rosa Luxemburg dans sa lutte contre l'opportunisme.

Après avoir d'emblée faussé de cette façon les cho­ses, Mac Intosh est prêt à nous entraîner dans la quê­te du Graal "positions spécifiques du centrisme". "La base théorique et méthodologique du kautskysme est le matérialisme mécaniste, un déterminisme vul­gaire menant à un fatalisme par rapport au processus historique".

Il doit être clair que c'est le dernier de nos soucis que de prendre la défense de Kautsky ni comme courant ni comme personne. Ce qui nous intéresse est de voir la façon d'argumenter de Mac Intosh et de la "tendance". Pour le moment, ce qu'il nous sert ce n'est pas un argument démontré mais une simple af­firmation. Chose curieuse, comment comprendre que personne dans la 2ème Internationale ne se soit aper­çu de ce qu'affirme Mac Intosh ? Il y avait pourtant quelques marxistes dans cette Internationale et même des théoriciens renommés et de gauche tels que A. Labriola, Plekhanov, Parvus, Lénine, Luxemburg, Pannekoek (pour ne citer que ceux-là). Etaient-ils tous aveuglés à ce point par la personnalité de Kautsky pour oublier la différence qui existe entre le marxisme et le "matérialisme mécaniste... un déter­minisme économique vulgaire... un fatalisme...", etc. ? Rappelons encore que cette même critique, de glissement vers un matérialisme mécaniste, a été portée, avec raison, contre Lénine par Pannekoek (voir "Lénine philosophe") ([11]). Quand donc le matéria­lisme mécaniste, etc., est-il devenu le programme du centrisme en général et de Kautsky en particulier ? Quand Kautsky combat le révisionnisme de Bernstein ou quand il défend aux côtés de Rosa la grève de masse en 1905-1907, ou bien en 1914, ou en 1919 ??? Quand, en 1910, Rosa engage sa fameuse et violente polémique contre Kautsky, à propos de la grève de masse, ce n'est pas un "programme précis" basé sur le "matérialisme mécaniste" qu'elle dénonce, mais le fait que Kautsky reprend les arguments des révision­nistes, le fait que par ses tergiversations se réclamant d'un marxisme "radical", Kautsky ne fait que couvrir la politique opportuniste et électoraliste de la direc­tion de la social-démocratie (rappelons en passant qu'à part Parvus et Pannekoek, tous les grands noms de la gauche radicale désapprouvaient la critique de Rosa à cette époque).

Continuant sur sa lancée à la recherche du "program­me précis" du centrisme, Mac Intosh découvre que "Pour Kautsky, la conscience doit être apportée aux ouvriers "de l'extérieur' par les intellectuels". Voilà encore une banalité "redécouverte" par lui en guise de démonstration de l'existence d'un "programme précis" du centrisme. La fausseté de cette dénonciation, écrite par Kautsky en même temps qu'il combattait le révisionnisme, n'a rien à voir avec un "programme précis" et d'ailleurs n'a jamais été inscrite dans aucun programme socialiste. Et si cette idée a été reprise par Lénine dans "Que faire ?", elle n'a jamais figuré dans le programme des bolcheviks, et a été publique­ment répudiée par Lénine lui-même dès 1907. Si une telle idée a pu être énoncée dans la littérature du mouvement marxiste cela ne prouve pas l'existence d'un "programme précis" du centrisme mais montre à quel point le mouvement révolutionnaire n'est pas imperméable à toutes sortes d'aberrations provenant de l'idéologie bourgeoise.

Il en est de même quand Mac Intosh, dans sa recher­che obstinée d'articles du "programme centriste pré­cis", écrit : "... il [Kautsky] insiste sur le fait que les seules formes d'organisations prolétariennes sont le parti de masse social-démocrate et les syndicats". Cela n'est en rien propre à Kautsky mais est l'opinion courante de toute la social-démocratie d'avant la première guerre mondiale y compris Pannekoek et Rosa. C'est un fait facile à vérifier que, en dehors de Lénine et de Trotsky, bien peu dans la gauche marxis­te, avaient compris la signification de l'apparition des soviets dans la révolution de 1905 en Russie. C'est ainsi que Rosa Luxemburg ignore totalement les so­viets dans son livre sur cette révolution dont le titre (et cela n'est pas le moins significatif) est justement "Grèves de masse, Partis et Syndicats". Enfin, quand Mac Intosh découvre le passage de Kautsky "… La conquête du pouvoir étatique à travers la conquête d'une majorité au parlement..." il s'écrit triomphalement : "Voilà le programme politique du centrisme kautskyste". Eurêka ! Mais pourquoi oublier de dire que c'est là un "emprunt" (en partie à Engels) que Kautsky fait au programme du révisionnisme de Bernstein ?

Mac Intosh a donc découvert, "au-delà des apparen­ces", "l'essence politique du centrisme" : c'est son at­tachement constant et sans faille au légalisme, au gradualisme, au parlementarisme et à la 'démocratie' dans la lutte pour le socialisme. Il n'a jamais oscillé d'un centimètre dans cette orientation". Malheureuse­ment pour lui, Mac Intosh ne se rend pas compte que ce qu'il vient de définir dans son "essence", ce n'est pas le centrisme ni même l'opportunisme, mais le réformisme. On en vient à se demander pourquoi les ré­volutionnaires ont éprouvé le besoin d'utiliser des ter­mes distincts si, en fin de compte, le réformisme, le centrisme et l'opportunisme sont une seule et même chose. En réalité, notre expert en "méthode marxiste" est soudainement victime d'un trou de mémoire. Il vient d'oublier la distinction que Marx et le marxisme établissent entre "unité" et "identité". Dans l'histoire du mouvement ouvrier d'avant la première guerre mondiale, l'opportunisme (beaucoup plus que le cen­trisme d'ailleurs) a fréquemment pris la forme du ré­formisme (c'est particulièrement le cas chez Bern­stein). Il y avait alors unité entre les deux. Mais cela ne signifie nullement que le réformisme recouvrait tout l'opportunisme (ou le centrisme), qu'il y avait identité entre eux. Sinon on ne comprendrait pas pourquoi Lénine a tant guerroyé à partir de 1903 contre l'opportunisme des mencheviks alors que bol­cheviks et mencheviks venaient d'adopter (contre les éléments réformistes de la social-démocratie russe) le même programme ([12]) au 2ème congrès du POSDR et qu'ils avaient par conséquent les mêmes positions sur le "légalisme", le "gradualisme", le "parlementarisme" et la démocratie. Faut-il rappeler à Mac Intosh que la séparation entre bolcheviks et mencheviks s'est fai­te autour du point 1 des statuts du parti et que l'op­portunisme des mencheviks (comme Martov et Trotsky), contre lequel Lénine engage le combat, con­cerne les questions d'organisation (ce n'est qu'en 1905, à propos de la place que le prolétariat doit oc­cuper dans la révolution, que le clivage entre bolche­viks  et  mencheviks  s'étend  à  d'autres  questions).

On peut également demander à Mac Intosh et à la "tendance", s'ils pensent sérieusement que c'est parce que Trotsky était un "légaliste", un "gradualiste", un "crétin parlementaire", un "démocrate", que Lénine le range parmi les "centristes" dans les premières années de  la guerre mondiale.

En réalité, ce que nous prouve une nouvelle fois Mac Intosh c'est que derrière l'"apparence" de rigueur et de connaissance de l'histoire qu'il affiche, réside l'"essence" de la démarche de la "tendance" : l'absen­ce de rigueur, une ignorance affligeante de l'histoire réelle du mouvement ouvrier. C'est ce qu'illustre éga­lement la recherche par Mac Intosh des "bases maté­rielles et sociales" du centrisme.

Les bases matérielle et sociales du centrisme

Après la recherche de l'introuvable Graal des "posi­tions politiques précises" du centrisme, le chevalier Mc Intosh nous entraîne dans la recherche défenses bases sociales et matérielles". Là, nous pouvons tout de sui­te le rassurer : elles existent. Elles résident (tant pour le centrisme que pour l'opportunisme dont il constitue une des expressions) dans la place particu­lière qu'occupe le prolétariat dans l'histoire en tant que classe exploitée et_ classe révolutionnaire (et c'est, la première -et dernière- fois qu'il en est ain­si). En tant que classe exploitée, privée de toute em­prise sur les moyens de production (qui constituent jus­tement la base matérielle de la société), le prolétariat doit subir en permanence la pression de l'idéologie de la classe qui les possède et contrôle, la bourgeoisie, de même d'ailleurs que les appendices de cette idéolo­gie émanant des couches sociales petites bourgeoises. Cette pression se traduit par des infiltrations constan­tes de ces idéologies -avec les différentes formes et démarches de pensée qu'elles comportent- au sein de la classe et de ses organisations. Cette pénétration est notamment facilitée par la prolétarisation constan­te d'éléments de la petite bourgeoisie qui emportent au sein de la classe les idées et préjugés de leurs couches d'origine.

Ce premier élément explique déjà la difficulté avec laquelle la classe développe la prise de conscience de ses propres intérêts tant immédiats qu'historiques, les entraves qu'elle rencontre en permanence face à cet effort. Mais il n'est pas le seul. Il faut également prendre en considération que sa lutte comme classe exploitée, la défense de ses intérêts matériels quoti­diens n'est pas identique à sa lutte comme classe ré­volutionnaire. L'une et l'autre sont liées, de même que si le prolétariat est la classe révolutionnaire c'est justement parce qu'il est la classe exploitée spé­cifique du système capitaliste. C'est en grande partie à travers ses luttes comme classe exploitée que le prolétariat prend conscience de la nécessité de mener le combat révolutionnaire, de même que ces luttes ne prennent leur véritable ampleur, n'expriment toutes leurs potentialités si elles ne sont pas fécondées par la perspective de la lutte révolutionnaire. Mais, encore une fois, cette unité (que ne voyait pas Proudhon, lui qui rejetait l'arme de la grève, et qu'aujourd'hui ne comprennent pas les "modernistes") n'est pas identité. La lutte révolutionnaire ne découle pas automatique­ment des luttes pour la préservation des conditions d'existence, la conscience communiste ne surgit pas mécaniquement de chacun des combats menés par le prolétariat face aux attaques capitalistes. De même, la compréhension du but communiste ne détermine pas nécessairement et immédiatement la compréhension du chemin qui y conduit, des moyens pour l'atteindre.

C'est dans cette difficulté pour une classe exploitée de parvenir à la conscience des buts et des moyens de la tâche historique de loin la plus considérable qu'une classe sociale ait eu à accomplir, dans le "scep­ticisme", les "hésitations", les "craintes" qu'éprouve le prolétariat "devant l'immensité infinie de [son] propre but" si bien mis en évidence par Marx dans "Le 18 Brumaire", dans le problème que pose à la classe -et aux révolutionnaires- la prise en charge de l'unité dialectique entre ses luttes immédiates et ses luttes ultimes, c'est dans cet ensemble de difficultés, ex­pression de l'immaturité du prolétariat, que l'oppor­tunisme et le centrisme font en permanence leur nid.

Voilà où résident les bases "matérielles", "sociales" -et on pourrait ajouter historiques- de l'opportunisme et du centrisme. Rosa Luxemburg ne dit pas autre chose dans son texte le plus important contre l'op­portunisme :

"La doctrine marxiste est non seulement capable de le réfuter théoriquement mais encore elle est seule en mesure d'expliquer ce phénomène historique qu'est l'opportunisme à 1'intérieur de 1'évolution du parti. La progression historique du prolétariat jusqu'à la victoire n'est effectivement pas une chose si simple. L'originalité de ce mouvement réside en ceci : pour la première fois dans 1'his­toire, les masses populaires décident de réaliser elles-mêmes leur volonté en s'opposant à toutes les classes dominantes ; par ailleurs, la réalisation de cette volonté, elles la situent au-delà de la société actuelle, dans un dépassement de cette société. L'éducation de cette volonté ne peut se faire que dans la lutte permanente contre 1'ordre établi et à 1'intérieur de cet ordre. Rassembler la grande masse populaire autour d'objectifs situés au-delà de l'ordre établi ; allier la lutte quotidienne avec le projet grandiose d'une réforme du monde, tel est le problème posé au mouvement so­cialiste".  ("Réforme ou Révolution,?")

Tout cela Mc Intosh le savait pour l'avoir appris dans le CCI et la lecture des classiques du marxisme. Mais apparemment, il est devenu amnésique : désormais, pour lui, la société bourgeoise et son idéologie, les condi­tions qui sont données historiquement au prolétariat pour l'accomplissement de sa révolution, tout cela n'est plus "matériel" et devient "l'esprit" voguant dans le tohu-bohu de l'univers dont nous parle la Bible.

De même que Karl Grùn était un "socialiste vrai" (raillé par le manifeste Communiste), Mac Intosh est un "matérialiste vrai". Aux prétendus "idéalisme" et "subjectivisme" dont serait victime le CCI (suivant les termes souvent employés par la "tendance dans le débat interne") il oppose la "vraie" base matérielle du centrisme : [c'était] dans les sociétés capitalistes avancées d'Europe la machine électorale des partis de masse social-démocrates (et surtout ses fonction­naires salariés, ses bureaucrates professionnels et ses représentants parlementaires) ainsi que l'appareil syn­dical grandissant".

Mac Intosh fait bien de préciser que cela concerne les "sociétés capitalistes avancées d'Europe" parce qu'on aurait eu bien du mal à trouver dans un pays comme la Russie tsariste, où pourtant l'opportunisme a fleuri de la même façon qu'ailleurs, des "machines électo­rales" et des "appareils syndicaux". Quelle était alors la "base matérielle du centrisme" dans ce pays : les permanents ? Est-il nécessaire de rappeler à Mac Intosh qu'il y avait au moins autant de permanents et de "révolutionnaires professionnels" dans le parti bolchevik que chez les mencheviks ou les socialistes révolutionnaires ? Par quel miracle l'opportunisme qui a englouti ces deux dernières organisations a-t-il épar­gné les bolcheviks ? Voilà ce que ne nous explique pas la thèse de Mac Intosh.

Mais ce n'est pas là sa plus grande faiblesse. En réa­lité, cette thèse n'est qu'un avatar d'une approche qui, si elle est nouvelle dans le CCI, était déjà bien connue auparavant. Cette approche qui explique la dé­générescence des organisations prolétariennes par l'existence d'un "appareil", de "chefs" et de "diri­geants" est le bien commun des anarchistes d'autre­fois, des libertaires et du conseillisme dégénéré d'au­jourd'hui. Elle tend à rejoindre la vision de "Socialisme ou Barbarie" des années 30, qui "théorisait" la division de la société entre "dirigeants" et "dirigés" en lieu et place de la division en classes. Oeuvres, tome 24, p. 69). C'est vrai que la bureaucratie des appareils, de même que les fractions parlementaires, ont fréquemment servi d'appui à des directions opportunistes et centris­tes, députés au Parlement et les "permanents" des organisations prolétariennes ont souvent constitué un "terrain" de choix pour la pénétration du virus oppor­tuniste. Mais expliquer l'opportunisme et le centrisme à partir de cette bureaucratie n'est pas autre chose qu'une stupidité simpliste relevant d'un déterminisme des plus vulgaires. C'est avec raison que Mac Intosh rejette la conception de Lénine basant l'opportunisme sur l'"aristocratie ouvrière". Mais au lieu de voir que cette conception avait le tort de fonder les divisions politiques au sein de la classe ouvrière sur des diffé­rences économiques (à l'image de la bourgeoisie où les divisions politiques reposent sur les différences entre groupes d'intérêt économiques) alors que l'intérêt "économique" est fondamentalement le même pour toute la classe, Mac Intosh régresse bien plus loin encore que Lénine. C'est des "appareils" et des "per­manents" que proviendrait un problème qui affecte l'ensemble de la classe ouvrière. C'est de la même eau que la thèse trotskyste suivant laquelle "si les syndicats ne défendent pas les intérêts des ouvriers c'est à cause des mauvais dirigeants" sans jamais se demander pourquoi ils ont toujours eu, depuis plus de 70  ans,  de  tels  dirigeants.

En réalité, si Lénine était allé chercher sa thèse de l'aristocratie ouvrière comme base de l'opportunisme dans une analyse erronée, non marxiste et réductionniste d'Engels, ce n'est même pas dans le "matéria­lisme mécaniste" et le "déterminisme économique vul­gaire" dont il accuse Kautsky, que Mac Intosh est allé chercher la sienne, c'est dans la sociologie universitaire qui ne connaît pas les classes sociales mais seulement une multitude de catégories "socio-profes­sionnelles".

Voilà ce qui s'appelle "pénétrer au-delà des apparen­ces d'un phénomène pour saisir son essence" !

Et quand Mac Intosh veut couvrir ses prouesses de l'autorité des marxistes révolutionnaires en écrivant :

"..que l'on cherche du côté de la machine électo­rale social-démocrate et 1'appareil syndical ou du côté d'une  aristocratie ouvrière fictive, il est évident que les marxistes révolutionnaires ont toujours cherché à comprendre la réalité du centrisme par rapport à une base matérielle spécifi­que" il démontre soit a mauvaise foi, soit son igno­rance. Par exemple, à aucun moment dans son étude de base sur l'opportunisme ("Réforme ou Révolution") R. Luxemburg ne lui attribue un tel type de "base matérielle spécifique". Mais peut-être Mac Intosh veut-il parler exclusivement du centrisme (et non de l'opportunisme qu'il n'évoque jamais). Alors là, il a encore moins de chance : "Les  social-chauvins  sont nos adversaires   de classe, des bourgeois au sein du mouvement ouvrier. Ils y  représentent  une couche, des groupes, des milieux ouvriers objectivement achetés par la bourgeoisie (meilleurs sa­laire, postes honorifiques, etc.) [...]Historiquement et économiquement parlant, ils [les hommes du  "centre"] ne représentent  pas  une couche sociale distincte. Ils représentent simplement la transition  entre une phase révolue du mouvement ouvrier, celle de 1871-1914, qui a beaucoup donné, surtout dans l'art, nécessaire au prolétariat, de l'organisation lente, soutenue, systématique, à une grande et très grande échelle, -et une phase nouvelle, devenue objectivement nécessaire depuis la première guerre impérialiste mondiale, qui a inauguré l'ère de la révolution sociale". (Lénine)

De même que la thèse sur l'aristocratie ouvrière, on peut contester la limitation du phénomène du cen­trisme à une expression de la transition entre les deux phases du mouvement ouvrier et de la vie du capi­talisme telle qu'elle apparaît dans cette citation. Mais celle-ci a le mérite d'infliger un cuisant démenti à l'affirmation péremptoire de Mac Intosh sur les "mar­xistes révolutionnaires [qui] ont toujours" etc.

Mac Intosh a voulu jongler avec des morceaux d'his­toire, avec opportunisme et centrisme, mais le tout lui retombe sur la tête et il se retrouve avec un oeil au beurre noir.

Pas de centrisme dans la période de décadence?

Décidément, Mac Intosh et la "tendance" n'ont pas de chance avec l'histoire. Ils se proposent de démontrer que le "centrisme ne peut pas exister dans la période de décadence du capitalisme et ils ne se rendent pas compte que, le terme "centrisme" n'a été employé comme tel et de façon systématique qu'après le début de la première guerre mondiale, c'est-à-dire, après l'entrée du capitalisme dans sa période de décadence. Certes, le phénomène du centrisme s'était déjà ma­nifesté auparavant à de nombreuses reprises dans le mouvement ouvrier où il avait, par exemple, été qualifié de "marais". Mais ce n'est qu'avec le début de la décadence que ce phénomène, non seulement ne dis­paraît pas, mais au contraire, prend toute son ampleur et c'est pour cela que c'est à ce moment-là que les révolutionnaire l'identifient de façon claire, qu'ils en analysent l'ensemble des caractéristiques et en déga­gent les spécificités. C'est bien pour cette raison aussi qu'ils lui  donnent  un  nom  spécifique.

C'est vrai qu'il arrive aux révolutionnaires d'être en retard sur la réalité, que "la conscience peut être en retard sur l'existence". Mais de là à croire que Lénine, qui ne commence à utiliser le terme centris­me qu'en 1914, était à ce point un retardataire, qu'il écrit des dizaines et -des dizaines de pages sur un phénomène qui a cessé d'exister, ce n'est pas seule­ment faire injure à ce grand révolutionnaire, c'est se moquer du monde. C'est en particulier faire fi du fait que durant toute cette période de la guerre mondiale, Lénine et les bolcheviks étaient, comme on peut le voir par exemple à Zimmerwald, à l'extrême avant-garde du mouvement ouvrier. Que dire alors du re­tard de R. Luxemburg, de Trotsky (que Lénine considérait tous les deux comme centristes à cette époque) et autres grands noms du marxisme ? Que penser de ces courants communistes de gauche issus de la Ille Internationale qui continuent à utiliser pendant des décennies les termes d'opportunisme et de centrisme ? De quel aveuglement n'ont-ils pas fait preuve ? Quel retard de leur conscience sur l'existence ! Heureuse­ment que Mac Intosh et la "tendance" sont arrivés pour rattraper ce retard, pour découvrir, soixante dix ans après, que tous ces révolutionnaires marxistes s'étaient trompés sur toute la ligne ! Et cela juste­ment au moment où le CCI identifie dans ses rangs des glissements centristes vers le conseillisme dont les camarades de la "tendance" (mais pas les seuls) sont plus particulièrement  les victimes.

Nous n'examinerons pas dans le cadre de cet article déjà très long, la façon dont s'est manifesté le phé­nomène du centrisme dans la classe ouvrière durant la période de décadence. Nous y reviendrons dans un autre article. Mais nous relèverons seulement le fait que l'article de Mac Intosh est construit comme un syllogisme :

  • 1ère prémisse : le centrisme se caractérise par des positions politiques précises qui sont celles du réfor­misme;
  • 2ème prémisse : or, le réformisme, ne peut plus exister dans la classe ouvrière dans la période de décadence comme le CCI l'a toujours dit ;
  • conclusion : donc le centrisme n'existe plus, "l'espa­ce politique autrefois occupé par le centrisme est aujourd'hui définitivement occupé par l'Etat capi­taliste et son appareil politique de gauche".

Voilà qui semble imparable. On peut même ajouter que Mac Intosh n'avait même pas besoin de faire inter­ venir sa thèse idiote sur les "bases matérielles" du centrisme. L'ennui, avec la logique aristotélicienne, c'est que lorsqu'une prémisse est fausse, en l'occur­rence la première, comme nous l'avons démontré, la conclusion n'a plus aucune valeur. Il ne reste plus au camarade Mac Intosh et à la "tendance" qu'à re­commencer leur démonstration (et à s'informer un peu plus sur l'histoire réelle du mouvement ouvrier). Quant à leur mise au défi : "qu'on nous dise quelles sont précisément ces positions 'centristes' new-look ?" Nous leur répondrons qu'il existe effectivement une position "centriste" sur les syndicats (et même plu­ sieurs), celle par exemple qui consiste à les identi­fier comme des organes de l'Etat capitaliste et à préconiser un travail en leur sein, de même qu'il existe une position centriste sur l'électoralisme : celle de Battaglia Comunista énoncée dans sa plateforme : "Conformément à sa tradition de classe, le parti décidera chaque fois du problème de sa participation suivant 1'intérêt politique de la lutte ré­volutionnaire" (Cf. Revue Internationale N° 41, p.17).

Mac Intosh et la "tendance" iront-ils, eux qui sont si "logiques", jusqu'à prétendre que Battaglia Comunista est un groupe bourgeois, que, hors le CCI, il n'existe dans le monde aucune autre organisation révolution­naire, aucun autre courant sur un terrain de classe ? A quand l'affirmation, .propre aux bordiguistes, que dans la révolution il ne peut y avoir qu'un parti unique et monolithique ? Sans s'en rendre compte, les cama­rades de la "tendance" sont en train de remettre complètement en cause la résolution adoptée (y com­pris par eux) lors du 2ème congrès du CCI sur "les groupes politiques prolétariens" (Revue Internationale N° 11) qui montrait clairement l'absurdité de telles thèses.

La porte ouverte à l'abandon des positions de classe

C'est en montrant tous les dangers que représentait le centrisme pour la classe ouvrière que Lénine a mené durant la première guerre mondiale, le combat pour un internationalisme conséquent, qu'il a, avec les bolcheviks, préparé la victoire d'octobre 17. C'est en mettant en avant le danger d'opportunisme que les gauches communistes ont engagé la lutte contre l'orientation centriste de l'Internationale Communiste qui refusait de voir ou minimisait ce danger : "Il est absurde, stérile et extrêmement dangereux de prétendre que le parti et l'Internationale sont mystérieusement assurés contre toute rechute dans i'opportunisme ou toute tendance à y retourner"! (Bordiga, "Projet de Thèses de la Gauche au Congrès de Lyon, 1926).

"Camarade, du fait de la création de la IIIe Internationale, 1'opportunisme n'a pas été tué ; pas même chez nous. C'est ce que nous constatons déjà dans tous les partis communistes dans tous les pays. En effet, il y aurait là un miracle et une contradiction à toutes les lois de l'évolution, si ce dont est morte la Ile Interna­tionale ne lui  survivait pas dans la IIIe."  (Gorter, "Réponse à Lénine", sur la "Maladie Infan­tile...")

Pour la "tendance" qui accomplit l'exploit remarqua­ble de réussir là où ces gauches avaient échoué : éli­miner le centrisme et l'opportunisme du sein de TIC), c'est par contre l'utilisation de la notion de centrisme qui a "toujours fini par effacer les frontières de classe" et "devient un symptôme majeur de corruption idéologique et politique de la part de marxistes qui l'ont employée".

Il ne sert à rien, comme le fait Mac Intosh, de décrire à longueur de pages les erreurs fatales de l'IC dans la constitution des partis communistes. Le CCI a toujours défendu, et continue de défendre, la position de la gauche communiste d'Italie, considérant que les mailles du filet de protection (les 21 conditions) dont s'est entourée l'IC contre l'entrée des courants opportunistes et centristes étaient trop larges. Par contre, c'est une falsification pure et simple de l'histoire que d'affirmer que l'IC a baptisé du nom de "centriste" les longuettistes et l'USPD afin de pou­voir les intégrer en son sein, alors que c'est de cette façon que Lénine a caractérisé ces courants depuis le début de la guerre. D'ailleurs Mac Intosh, dans cette partie de son article, fait une nouvelle preuve de son ignorance en affirmant que Longuet et Frossard avaient été, au même titre que Cachin, des "social-chauvins" lors de; la guerre, nous lui conseillons de lire ce que disait Lénine là-dessus (notamment dans sa "Lettre ouverte à Boris Souvarine" -Oeuvres, tome 23, p. 215-216) ([13])

En fait, la "tendance" adopte une démarche de pure superstition : de même que certains paysans attardés n'osent pas prononcer le nom des calamités qui les menacent de peur de les provoquer, elle voit le danger pour les organisations révolutionnaires non là où il est vraiment -le centrisme- mais dans l'utilisation du terme qui permet justement d'identifier ce danger pour pouvoir  le combattre.

Faut-il faire remarquer à ces camarades que c'est en bonne partie pour avoir nié ou n'avoir pas suffisam­ment compris le danger de l'opportunisme (si juste­ment souligné par la gauche) que la direction de l'IC (Lénine et Trotsky en tête) a ouvert les portes à l'op­portunisme qui allait engloutir cette organisation. Pour escamoter leurs propres glissements centristes vers le conseillisme, ces camarades adoptent à leur tour cette politique de l'autruche : "il n'y a pas de danger cen­triste", "le danger c'est l'utilisation de cette notion qui conduit à la complaisance envers le renie­ment des positions de classe". C'est tout le contraire qui est vrai. Si nous mettons en évidence le danger permanent du centrisme dans la classe et ses organisations ce n'est nullement pour lui tresser des couronnes, c'est au contraire pour pouvoir le combattre énergiquement, chaque fois qu'il se présente et, avec lui, tout l'abandon des positions de classe qu'il implique. C'est au contraire en niant ce danger qu'on désarme l'organisation et qu'on entrouvre la por­te à ces reniements.

Faut-il également faire remarquer à ces camarades que le centrisme n'a pas épargné les plus grands révo­lutionnaires comme Marx (lorsqu'en 1872, après la Commune, il préconise pour certains pays la conquête du pouvoir par le parlement), Engels (lorsqu'en 1894 il tombe dans le "crétinisme parlementaire" qu'il avait si vigoureusement combattu auparavant), Lénine (lorsqu'à la tête de l'IC il combat plus énergiquement la gauche intransigeante que la droite opportuniste), Trotsky (lorsqu'il se fait le porte-parole du "centre" à Zimmerwald).. Mais ce qui fait la force des grands révolutionnaires c'est justement leur capacité à re­dresser leurs erreurs y compris centristes. Et ce n'est qu'en étant capables d'identifier le danger qui les menace qu'ils y parviennent. C'est ce que nous souhaitons aux camarades de la "tendance" de comprendre avant qu'ils ne soient broyés par les engrenages de la démarche centriste qu'ils ont adoptée et dont le texte de Mac Intosh, avec ses libertés par rapport à l'his­toire et à une pensée rigoureuse, avec ses faux-fuyants et ses tours de passe de prestidigitateur, cons­titue une illustration.

F.M.


[1] La tâche de la méthode marxiste est de pénétrer au-delà des apparences d'un phénomène pour saisir son essence.

[2] Une telle définition est floue et imprécise en ter­mes de classe parce qu'elle n'est pas spécifique au prolétariat et pour la majorité du CCI le centrisme ne peut exister qu'au sein du prolétariat. Par contre, la conciliation, la vacillation, etc. sont aussi caracté­ristiques de la bourgeoisie à certaines époques où les tâches de la révolution bourgeoise démocratique n'ont pas encore été accomplies : Marx l'a souligné par rapport à la bourgeoisie allemande en 1848 et Lénine à propos de la bourgeoisie russe en 1905

[3] Une tendance elle-même divisée entre marxistes, anarcho-syndicalistes et libertaires.

[4] A Tours, Cachin et Frossard ont fait appel à leur ancien chef pour qu'il reste avec eux dans le nouveau parti.

[5] Ses futurs membres justifiaient leur vote aux crédits de guerre pendant deux ans par le fait que le Kultur allemand était menacé par les hordes slaves

[6] C'est dans ce sens que la tendance actuelle dans le CCI dit que la majorité de l'organisation tombe dans des positions trotskystes. Ceci ne veut pas dire que d'un seul coup l'organisation a adopté toutes les positions de Trotsky sur la défense de l'URSS, les questions syndicale et nationale, l'électoralisme, etc.

[7] Souvent les termes "centriste" et "contre-révolu­tionnaire" se trouvent dans la même phrase pour caractériser   le  stalinisme  dans  les  pages de Bilan.

[8] Le PCI continue aujourd'hui à utiliser cette ter­minologie  grotesque par rapport au stalinisme.

[9] Nous n'affirmons pas que c'est de façon délibérée et consciente que les camarades de la "tendance" exé­cutent ces tours de passe-passe et escamotent les vraies questions. Mais qu'ils soient sincères ou de mauvaise foi, qu'ils soient ou non eux-mêmes trompés par leurs propres contorsions intellectuelles importe peu. Ce qui importe c'est qu'ils trompent et mysti­fient leurs lecteurs et partant, la classe ouvrière. C'est à ce titre que nous dénonçons leurs contorsions.

[10] Que nous ne pouvons reproduire ici faute de place mais que nous encourageons nos lecteurs à lire.

[11] Il est intéressant de noter que dans ce livre -et comme il a été relevé dans les colonnes de notre re­vue par la réponse faite par "Internationalisme" à ce livre (Revue Internationale n° 25 à 30)- Pannekoek prend lui-même de curieuses libertés avec le marxisme en faisant des conceptions philosophiques de Lénine un indice majeur de la nature bourgeoise capitaliste d'Etat du parti bolchevik et de la révolution russe d'Octobre 17. Est-il étonnant que des camarades qui aujourd'hui glissent vers le conseillisme reprennent le même type d'arguments que le principal théoricien de ce courant ?

[12] Un programme qui sera commun aux deux fractions jusqu'à la révolution de 1917.

[13] Nous reviendrons également dans un autre article sur le problème de la nature de classe de l'USPD et de la formation des partis communistes.