Réponse à la CWO : sur la maturation souterraine de la conscience de classe

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"Les idées révolutionnaires ne sont la propriété d'aucune organisation, et les problèmes de chaque composante du camp prolétarien sont 1'affaire de tous. Tout en réservant notre droit de critique, nous devons saluer sans réserve tout mouvement, dans les autres organisations, qui nous paraît exprimer une dynamique positive. Les questions soulevées par le congrès de World Révolution sont trop importantes pour rester les affaires privées d'une quelconque organisation, elles sont, et doivent devenir visiblement le problème de tout le milieu prolétarien." (WORKERS'VOICE N° 20).

Ainsi écrivait la Communist Workers'Organisation (CWO) dans son article sur le 6ème congrès de la section en Grande-Bretagne du CCI., un congrès animé par le débat sur la conscience de classe, le conseillisme et le centrisme, et que le CCI a mené pendant près de deux ans. On ne peut être que d'ac­cord avec le jugement ci-dessus, et nous incitons les autres organisations révolutionnaires à suivre l'exemple de la CWO : jusqu'à maintenant la CWO est le seul groupe à avoir commenté sérieusement le débat dans le  CCI.

Depuis l'article de WORKERS'VOICE (WV) N° 20 (jan­vier-février 1985) nous n'avons rien entendu de plus de la part de la CWO sur cette question bien que, à en juger sur des remarques faites dans la presse, elle ne semble pas s'être fait une opinion, soit que le CCI montre réellement une "dynamique positive", soit qu'il essaie simplement de "brouiller les pistes" (cf. WV N° 22 : "La conscience de classe et le rôle du par­ti"). Mais dans la mesure où nous restons persuadés de l'importance cruciale des questions soulevées dans ce débat, nous souhaitons revenir sur quelques-uns des thèmes principaux de façon plus étendue qu'il n'a été possible dans notre réponse initiale à la CWO (dans WORLD REVOLUTION N° 81 : "La menace conseilliste : la CWO manque la cible").

Dans l'article de WR n°81, nous saluions cette interven­tion dans le débat, ainsi que sa volonté de marquer son accord avec nous sur certaines questions centra­les, "dans la mesure où, dans le passé, en particu­lier lors des Conférences Internationales de la Gauche Communiste- la CWO a taxé le CCI d'opportu­nisme quand il défendait l'idée que les  groupes révolutionnaires devaient déclare ce qu'ils avaient en commun aussi bien que ce qui  les divi­sait." En même temps, l'article signalait un certain nombre de distorsions et incompréhensions dans la présentation du débat par la CWO ; par exemple:

-     l'article dans WV N° 20 faisait apparaître que ce débat était limité à la section du CCI en Grande-Bre­tagne, alors que, comme toute discussion importante dans le CCI, il avait d'abord et essentiellement un caractère international

-     la CWO donne l'impression que ce débat n'est venu à la surface qu'au congrès de W.R. (novembre 1984), mais en fait ses origines remontent au moins au 3ème congrès du CCI en juillet 1983 (sur l'histoire de ce débat voir "Les glissements centristes vers le conseil­lisme", dans la REVUE  INTERNATIONALE    42).

- la CWO suggère que le CCI a soudain adopte de "nouvelles" positions sur des questions telles que la conscience de classe et l'opportunisme ; en réalité ce débat nous a permis d'approfondir et de clarifier des positions qui ont toujours été centrales dans la poli­tique du CCI. L'idée selon laquelle le CCI abandonne une ancienne cohérence est une idée que la CWO, à partir d'un point de départ différent, partage avec la "tendance" qui s'est constituée dans le CCI en oppo­sition aux principales orientations dégagées dans ce débat. L'article de la REVUE INTERNATIONALE N°42 répond à cette accusation de' la tendance, en parti­culier sur la question de l'opportunisme. De même, l'article de WR N° 81 répond à l'insinuation de la CWO selon laquelle, jusqu'ici, le CCI a conçu l'orga­nisation des révolutionnaires comme produit des luttes immédiates de la classe. Contre cette fausse repré­sentation, citons un texte de base sur le parti, adopté en   1979 :

". ..si le parti communiste est un produit de la classe, il faut aussi comprendre... qu'il n'est pas le produit de la classe dans son aspect immé­diat, telle qu'elle apparaît en tant que simple objet de 1'exploitation capitaliste, ou un produit simplement de la lutte défensive au jour le jour contre cette exploitation ; il est le produit de la classe dans sa totalité historique L'incapa­cité à voir, le prolétariat comme une réalité his­torique et pas seulement contingente, est à la base de toutes les déviations, qu'elles soient de nature économiste, spontanéiste (1'organisation révolutionnaire comme produit passif de la lutte quotidienne) ou de nature élitiste substitutio-niste (1'organisation révolutionnaire vue comme "extérieure à" ou "au-dessus de" la classe)" ("Parti,   classe et  révolution", W.R. N°  23).

Tout en corrigeant les fausses représentations de la CWO, ce passage nous mène au coeur des critiques que le CCI fait à la fois au conseillisme et au substitutionnisme, à l'égard duquel la CWO a une position centriste, puisqu'elle ne l'embrasse pas franchement. Les récents débats dans le CCI sont nés de divergen­ces sur la question de la "maturation souterraine de la conscience" ; et c'est précisément leur commun "échec à voir le prolétariat comme une réalité historique et pas seulement contingente" qui conduit à la fois le conseillisme et le substitutionnisme à rejeter cette formulation.

CONVERGENCES  ET  DIVERGENCES

Avant d'en venir à la défense de la notion de "matu­ration souterraine", il serait utile de s'arrêter sur un point que nous avons en commun avec la CWO sur la question de la conscience de classe : le rejet du conseillisme. Dans son long article "Class consciousness in the marxist perspective" dans REVOLUTIONARY PERSPECTIVES (RP) N° 21, la CWO fait une critique parfaitement correcte  de l'idéologie conseilliste qui tend à réduire la conscience de classe (et donc, les organisations révolutionnaires qui l'expriment le plus clairement) à un produit automatique et méca­nique des luttes immédiates de la classe. Elle dégage que les Thèses sur Feuerbach de Marx (qui contiennent certaines des plus riches et plus denses affirmations de Marx sur le problème de la conscience) ont pour origine première le rejet de cette vision "automatique" qui prive la conscience de son aspect actif, dynamique, et qui est caractéristique du matérialisme vulgaire de la bourgeoisie. Ce fut précisément l'apparition de cette déviation au sein du CCI ainsi que de concilia­tions centristes à son égard, qui nous ont obligés à intensifier le combat contre l'idéologie conseilliste, réaffirmant, dans la résolution de janvier 1984 : "La condition de la prise de conscience est donnée par 1'existence historique de la classe capable d'appréhender son avenir, et non pas les  luttes contingentes immédiates. Celles-ci, 1'expérience, apportent de nouveaux éléments à son enrichissement, notamment dans les moments d'intense acti­vité du  prolétariat. Mais elles ne sont pas les seules : la conscience surgissant avec 1'existence a également sa propre dynamique : la réflexion, la recherche théorique, qui sont autant d'éléments nécessaires à  son développement." Et en conséquence :

"Même si elles font partie d'une même unité et agissent l'une sur l'autre, il est faux d'identi­fier la conscience de_ classe avec la conscience de la ou dans la classe, c'est-à-dire son étendue à un moment donné."(cf. REVUE INTERNATIONALE N° 42 "Les glissements centristes vers le conseillisme" p.  26).

Maintenant, dans WV N° 20, la CWO affirme explici­tement qu'elle admet cette distinction entre la cons­cience de classe dans sa dimension historique, profon­de, et l'étendue immédiate de la conscience dans la classe. Mais le CCI a été amené à souligner cette distinction afin de défendre l'idée de la maturation souterraine de la conscience contre la vision conseilliste qui ne peut pas concevoir la conscience de classe existant en dehors de luttes ouvertes. Et c'est là que nos convergences avec la CWO prennent fin, parce que, dans le même article, la CWO rejette la "matu­ration souterraine" comme une "panacée conseilliste", vision déjà exposée dans RP N° 21.

Ironiquement, la position de la CWO sur cette question est le reflet renversé de la position de notre tendance. Parce que, tandis que la CWO "accepte" la distinction entre profondeur et étendue mais "rejette" la notion de maturation souterraine, notre tendance accepte la notion de maturation souterraine mais "re­jette" la distinction entre profondeur et étendue -c'est-à-dire l'argument théorique sur lequel notre or­ganisation appuie la défense de la maturation souterraine de la conscience ! Pour notre tendance, cette distinction est un peu trop "léniniste", mais pour la CWO elle ne l'est pas assez, dans la mesure où, comme elle le dit dans WV N° 20,"nous  aurions souhaité une affirmation plus explicite que c'est une différence plus de qualité que de quantité". La tendance voit dans profondeur et extension -qui sont deux dimensions d'une seule conscience de classe- deux sortes de conscience, comme dans la thèse de "Kautsky-Lénine" dans "Que Faire ?". La CWO qui défend réellement cette thèse, regrette de ne pas la retrouver vraiment dans la définition du CCI...

Nous reviendrons là-dessus brièvement. Mais avant d'examiner les contradictions de la CWO, nous vou­drions qu'il soit clair que la notion de maturation souterraine, comme beaucoup d'autres formules mar­xistes (par exemple la baisse du taux de profit...) peut être utilisée et détournée à la mode conseillis­te. Dans le CCI, la position "anti-maturation souterraine" est née d'une fausse réponse à une autre fausse position : l'idée, défendue au 3e congrès du CCI, selon laquelle le reflux d'après Pologne 80 durerait un long moment et ne pourrait, en fait, prendre fin que par un "saut qualitatif" préparé presque exclusivement par un processus de maturation souterraine, c'est-à-dire, en dehors de la lutte ouverte. Cette thèse a été balayée par deux souffles puissants : l'un était la résurgence de luttes en septembre 1983, l'autre est né du CCI lui-même. Ainsi, le point 6 de la résolution de janvier 84 sur la situation internationale, déjà citée, attaque cette thèse:

"Erroné était également 1'argument appuyant cette thèse et qui posait comme nécessaire le franchis­sement d'un "pas qualitatif" dans la lutte (notam­ment la remise en cause des syndicats) pour que soit mis fin au recul de l'après Pologne. Une telle conception implique que la conscience de classe mûrisse entièrement en dehors des luttes, et que celles-ci ne soient plus que des concréti­sations de la clarification opérée préalablement. Poussée à bout, elle rejoint le modernisme, qui attend de la lutte de classe des ruptures avec le passé, la naissance d'une conscience révolution­naire en opposition avec la fausse conscience "re­vendicative". Ce qu'elle oublie et occulte, c'est que le déploiement de la conscience de la classe n'est pas un processus purement intellectuel se déroulant dans la tête de chaque ouvrier, mais un processus pratique qui s 'exprime avant tout dans la lutte et qui se nourrit de celle-ci."

Cette vision quasi-moderniste, partage avec le con­seillisme une profonde sous-estimation du rôle de l'or­ganisation des révolutionnaires ; parce que si "la conscience mûrit complètement en dehors de la lutte" l'intervention des révolutionnaires dans les luttes quo­tidiennes de la classe est particulièrement peu utile. Et, bien que les expressions les plus patentes de cette vision aient été abandonnées, le CCI devait confronter dans ses propres rangs, des versions édulcorées de celle-ci. Par exemple, une certaine tendance à pré­senter l'hostilité passive des ouvriers à l'égard des syndicats, leur réticence à participer aux "actions" -enterrement des syndicats, comme des choses positi­ves en elles-mêmes, alors qu'une telle passivité peut être facilement utilisée pour atomiser encore plus les ouvriers, s'ils ne traduisent pas leur méfiance à l'égard des syndicats en activité collective de classe.

Mais rien de tout cela n'est un argument contre la notion de maturation souterraine, pas plus que les marxistes rejettent la théorie de la baisse du taux de profit simplement parce que les conseillâtes (parmi d'autres) l'appliquent de façon rudimentaire et méca­nique. Ainsi, les points 7 et 8 de la résolution de janvier 1984, revenant aux racines de la théorie mar­xiste sur la conscience, démontrent pourquoi la notion de maturation souterraine est un aspect intégral et irremplaçable de cette théorie (ces points sont cités intégralement dans l'article déjà cité de la REVUE INERNATIONALE    42).

LA  MATURATION  SOUTERRAINE  DANS LA PERSPECTIVE MARXISTE

La CWO se considère comme très "marxiste" en re­jetant la notion de maturation souterraine. Mais à quelle version du marxisme se réfère-t-elle ? Certainement pas au marxisme de  Marx qui n'était pas sourd au creusement souterrain de la "vieille taupe". Certainement pas au marxisme de Rosa Luxemburg dont la perspicacité inestimable à propos des luttes ouvrières de la décadence est rejetée par la CWO comme étant la source ultime du non-sens conseilliste à propos de la maturation souterraine. Dans R.P. N° 21, la CWO décrit Luxemburg comme une "jungienne politique", attribuant à la classe "un inconscient historique collectif où se déroule une lente fermenta­tion vers la compréhension de classe". S'il faut aller par là, Trotsky aussi était un "jungien", un conseilliste, un non-marxiste, quand il écrivait : "Dans une révolution, nous regardons en premier lieu 1'interférence des masses dans le destin de la société. Nous cherchons  à découvrir derrière les événements des changements dans la conscience collective. Cela ne  peut paraître mystérieux qu'à celui qui considère 1'insurrection des masses comme "spontanée" c'est-à-dire, comme la révolte d'un troupeau utilisée artificiellement par des lea­ders. En réalité, la simple privation  ne suffit  pas pour provoquer une insurrection; si cela était, les masses seraient toujours en révolte. Les causes immédiates des événements d'une révolution sont des changements dans l'état d'esprit de classes en conflit.Les changements dans la cons­cience collective ont naturellement un  caractère à moitié invisible. Ce n'est que lorsqu'ils ont atteint un certain degré d'intensité que le nouvel état d'esprit et les nouvelles idées percent la surface sous la forme d'activités de masses." (Histoire de la révolution russe).

Donc, de quelle autorité marxiste la CWO se revendique-t-elle contre la maturation souterraine? Du Lénine de "Que faire ?" adapté à un usage moderne. D'après la CWO, dans RP N° 21, tout ce que la classe peut atteindre à  travers ses luttes est une chose appe­lée "instinct de classe" ou "identité de classe" (Lénine l'appelait "conscience trade-unioniste"), "qui reste une forme de conscience bourgeoise". La conscience de classe elle-même se développe "en dehors de l'exis­tence de l'ensemble du prolétariat", à travers ceux qui possèdent le capital intellectuel nécessaire : l'intel­ligentsia petite-bourgeoise. Et si, dans les luttes ou­vertes elle ne peut atteindre que ce stade d'identité de classe, les choses sont encore pires quand les luttes cessent : "En dehors des périodes de luttes ouvertes la conscience du prolétariat reflue, et la classe est atomisée. Et ce parce que, pour la classe, la conscience est collective, et elle ne fait l'expérience de cette collectivité que dans la lutte. Quand elle est atomisée et individualisée dans la défaite, sa conscience retourne à celle de l'individualisme petit-bourgeois, le réservoir se tarit. "

Dans cette vision, la lutte de classe du prolétariat est un processus purement cyclique, et seule l'intervention divine du parti peut apporter la lumière à cet effort aveugle, animal, qui sans cela resterait condamné à l'éternel retour à la vie instinctive.

A propos du Lénine de "Que Faire", nous avons déjà dit à plusieurs reprises que dans ce livre Lénine a essentiellement raison dans la critique des "conseillistes" de l'époque, les économistes, qui voulaient réduire la conscience de classe d'un phénomène actif, histo­rique et politique, à un banal reflet de la lutte quoti­dienne au niveau de l'atelier. Mais cet accord fonda­mental avec Lénine ne nous empêche pas de dégager que, en combattant le matérialisme vulgaire des éco­nomistes, Lénine a "trop tordu la barre" et est tombé dans la déviation idéaliste qui sépare la conscience de l'être (de même que, dans son "Matérialisme et Empiriocriticisme", en combattant l'idéalisme de Bogdanov et Cie, il tombait dans le matérialisme vulgaire qui présente la conscience comme  un pur reflet de l'être).

Nous ne pouvons pas nous attarder ici à argumenter contre les thèses de Lénine et la version que la CWO s'en fait (nous l'avons déjà fait en longueur ailleurs : dans la brochure Organisations communistes et cons­cience de classe, et les articles sur, la vision de la CWO de la conscience de classe, dans WR N° 69 et 70). Mais nous ferons les remarques suivantes :

-     La théorie de Lénine d'une "conscience venue de l'extérieur" était une aberration qui n'a jamais été intégrée dans le programme d'aucun parti révolution­naire de l'époque, et qui a été rejetée, par la suite, par Lénine lui-même. La CWO, dans RP N° 21, nie cela. Mais elle devrait d'abord appeler Trotsky à la barre des témoins, parce qu'il a écrit :"L'auteur (de "Que Faire ?") lui-même, reconnut ultérieurement la nature tendancieuse et donc erronée de cette théorie qu'il avait utilisée comme une arme parmi d'autres dans la lutte contre 1'"économisme" et dans sa déférence envers la nature élémentaire du mouvement  ouvrier." ("Staline").

Ou bien, si la parole de Trotsky n'est pas assez bonne pour elle, la CWO peut réexaminer Lénine lui-même qui, à l'époque de la révolution de 1903, fut amené à polémiquer contre ces bolcheviks dont l'adhésion rigide à la lettre de "Que Faire ?" les avait conduits à ne pas intervenir concrètement dans le mouvement des Soviets,  et  qui  écrivait :"A chaque étape les ouvriers se trouvent confrontés à leur ennemi principal la class capitaliste. Dans le combat contre cet ennemi, 1'ouvrier devient socialiste, en vient à réaliser la nécessité d'une complète restructura­tion de toute la société, 1'abolition totale de toute pauvreté et de  toute oppression." ("Les le­çons de a révolution" -Oeuvres complètes, vol. 16).

-     La thèse de Lénine (empruntée à Kautsky) va à l'encontre de toutes les affirmations les plus cruciales de Marx sur la conscience Contre les "Thèses sur Feuerbach" où Marx attaque le matérialisme contemplatif de la bourgeoisie qui considère le mouvement de la   réalité comme un objet extérieur seulement et non "subjectivement", c'est-à-dire, elle ne voit pas la conscience et la pratique consciente comme partie intégrante et élément actif au sein du mouvement. La pénétration de ce point de vue dans les rangs du prolétariat donne naissance à l'erreur substitutionniste (dans les "Thèses" Marx désigne Owen comme une expression de cela) qui implique la "division de la socié­té en deux parties dont l'une est supérieure à la société" et oublie que "l'éducateur lui-même a besoin d'être éduqué". Surtout, la thèse de Lénine va à rencontre de la position défendue dans "L'idéologie allemande", d'après laquelle c'est l'être social qui détermine la conscience et donc, elle va également à rencontre d'une des affirmations les plus explicites sur la conscience de classe de ce même ouvrage : "La conception de 1'histoire que nous venons de développer  nous donne encore finalement les résultats suivants : dans le développement des forces productives, il arrive un stade où naissent des forces productives et des moyens de circulation qui ne peuvent être que néfastes dans le cadre des rapports existants et ne sont plus des forces productives, mais des forces destructrices (le machi­nisme et 1'argent ), et, fait lié au précédent, il naît une classe qui supporte toutes les charges de la société sans jouir de ses avantages, qui est expulsée de la société et se trouve, de force, dans 1'opposition la plus ouverte avec toutes les autres classes, une classe que forme la majorité des membres de la société et d'où surgit la cons­cience de la nécessité d'une révolution radicale, conscience qui est la conscience communiste et peut se former aussi, bien entendu, dans les autres classes quand on voit la situation de cette classe. " ("L'idéologie allemande", souligné par nous).

Notons que Marx renverse complètement la façon dont Lénine pose le problème : la conscience commu­niste "émane" du prolétariat et à cause de cela des éléments d'autres classes peuvent atteindre la cons­cience communiste, quoique, comme le dit le Mani­feste Communiste, en rejoignant le prolétariat, en rompant avec l'héritage idéologique de leur classe. Nulle part ici nous ne trouvons trace d'une conscien­ce communiste "émanant" des intellectuels pour être ensuite "injectée" dans le prolétariat.

Nul doute que la CWO ait ravivé cette aberration avec la louable intention de continuer le combat de Lénine contre le spontanéisme. Mais, dans la pratique, les "importateurs" de conscience finissent souvent sur le même terrain que les spontanéistes. Dans WR nous avons longuement écrit (spécialement dans les Nos 71 et 75) sur le fait que l'intervention de la CWO dans la grève des mineurs montrait la même tendance à capituler devant la conscience immédiate des ouvriers que celle du groupe conseilliste Wildcat. Cette conjonction n'est pas un hasard mais a des racines théoriques profondes comme le démontre justement la question de la maturation souterraine de la conscience. Ainsi, pour reprendre les termes de Trotsky, autant les conseillistes que les substitutionnistes tendent à voir "l'insurrection des masses comme 'spontanée', c'est-à-dire comme la révolte d'un trou­peau utilisée artificiellement par des leaders", la seule différence étant que les conseillistes veulent que les ouvriers soient un troupeau sans chef alors que les substitutionnistes se voient comme les gardiens du troupeau. Aucun ne réussit à faire le lien entre les explosions de masses et les préliminaires "change­ments dans l'état d'esprit des classes en conflit". Parce que ces changements ont un "caractère à demi caché", les empiristes de ces deux ailes du camp prolétarien, paralysés par l'apparence immédiate de la classe, ne parviennent pas à les voir du tout. Ainsi, quand la CWO écrivait "en dehors des périodes de lutte ouverte, la conscience du prolétariat reflue", elle coïncidait dans le temps et dans le con­ tenu avec l'émergence dans le CCI d'une vision con­seilliste qui insistait, non moins fermement, sur le fait  que"les moments de recul dans la lutte marquent  une régression de  la conscience (...). Le seul et unique creuset de la conscience de classe, c'est sa lutte massive et ouverte". (Revue Internationale n°42, p.23).

POURQUOI    UNE    "MATURATION    SOUTERRAINE"    ?

"En tant que marxistes, le point de départ de toute discussion sur la conscience de classe est la prise de position sans ambiguïté de Marx dans 1'"Idéologie allemande", selon laquelle 'les idées de la- classe dominante sont dans toutes les épo­ques   les   idées  dominantes'. . . "

Ainsi parlait la CWO dans "Class conscioussness and councilist confusions" dans R.P. N° 17. Excusez-nous, camarades, mais vous marchez encore sur la tête. En tant que marxistes, le point de départ de toute discussion sur la conscience de classe est la prise de position sans ambiguïté de Marx, dans l'"Idéologie alle­mande", selon laquelle "1'existence d'idées révolutionnaires dans une période particulière présup­pose  l'existence d'une classe révolutionnaire "

La CWO ne voit qu'un aspect du prolétariat : son aspect de classe exploitée. Mais le marxisme se distingue par son insistance sur le fait que le prolétariat I est la première classe exploitée dans l'histoire, qui est en même temps classe révolutionnaire ; qu'il porte en lui la conscience de l'avenir de l'espèce humaine ; qu'il est l'incarnation du communisme.

Pour la CWO c'est de l'hégélianisme, de l'hérésie, du charabia mystique. Quoi ? Le futur serait déjà en ac­tion dans le présent ? "On se frotte les yeux ; serions-nous en train de rêver ?" bredouillent les gar­diens de la Raison outragée dans R.P. N° 21. Pour nous, la nature du prolétariat comme classe com­muniste ne fait aucun doute. Pas plus qu'elle ne faisait de doute pour Marx dans "L'idéologie allemande" quand il définissait le communisme comme n'étant rien d'au­tre que l'activité du prolétariat et donc comme "le mouvement réel qui abolit 1'état actuel   "

Non, pour nous la question est plutôt : comment le prolétariat, cette classe exploitée et dominée, prend-il conscience de sa nature révolutionnaire, de son des­tin historique, étant donné qu'il vit effectivement dans un monde où les idées dominantes sont celles de la classe dominante ? Et en cernant cette question nous voyons comment le mouvement du prolétariat vers la connaissance de lui-même passe nécessairement, inévitablement, par des phases de maturation souterraine.

DE  L'INCONSCIENCE  A  LA  CONSCIENCE

Dans R.P. N° 21, la CWO cite, comme une évidence du "suivisme" de Rosa Luxemburg, sa prise de position dans "Marxisme  contre dictature" :"L'inconscient précède le conscient et la logique du processus historique objectif précède la logique subjective de ses protagonistes':Et la CWO pointe alors son doigt  moqueur sur la pauvre Rosa :"Mais pour  le parti il ne peut en être ainsi. Il  doit être en avance sur la logique des événements.".

Mais la CWO est "inconsciente" de ce que Rosa vise là. Le passage ci-dessus est simplement une réaffirma­tion du postulat marxiste de base selon lequel l'être détermine la conscience et donc, une réaffirmation du fait que, dans la préhistoire de notre espèce, quand l'homme est dominé par des forces naturelles et so­ciales, qu'il ne peut contrôler, l'activité consciente tend à être subordonnée à des motivations et des pro­cessus inconscients. Mais cette réalité n'invalide pas ce postulat marxiste tout aussi fondamental selon lequel, ce qui distingue l'espèce humaine (et pas seulement le parti communiste) du reste du règne animal, c'est précisément sa capacité à prévoir, à être cons­ciemment en avance sur ses actions concrètes. Et, une des conséquences de cet apparent paradoxe est que, jusqu'ici, toute pensée, y compris le travail mental le plus rigoureusement scientifique, a été amené à passer par des phases de maturation inconsciente et semi-consciente, de creuser le sous-sol avant de s'élever  au  soleil  brillant de l'avenir.

Nous ne pouvons pas continuer là-dessus ici. Mais il suffit de dire que dans le prolétariat, ce paradoxe est poussé à son extrême limite : d'un côté, c'est la plus opprimée, la plus dominée et la plus aliénée de toutes les classes exploitées, portant sur ses épaules le fardeau et les souffrances de toute l'humanité ; de l'autre, c'est la "classe de la conscience", la classe dont la mission historique est de libérer la conscience humaine de la subordination à l'inconscience, et donc de réaliser vraiment la capacité humaine à prévoir et modeler sa propre destinée. Plus encore que pour toutes les classes historiques précédentes, le mouve­ment par lequel cette classe, la plus asservie de tou­tes, devient l'avant-garde de la conscience de l'huma­nité, ce mouvement doit, en très grande partie, être un mouvement souterrain, "à demi-caché".

LE   CHEMIN   DE   LA   CONSCIENCE   PROLETARIENNE

Comme classe exploitée, le prolétariat n'a pas de base économique pour garantir un progrès automatique de sa lutte. En conséquence, comme Marx le disait dans "Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte", les révolutions prolétariennes "se critiquent elles-mêmes constamment, interrompent à chaque instant leur propre cours, (...) reculent constamment à nouveau devant 1'immensité infinie de leurs propres buts". Mais, contrairement à la vision de la CWO, l'inévitable mouvement de la lutte de classe avec ses hauts et des bas, ses avancées et ses reculs, n'est pas un cercle vicieux : au niveau historique le plus fondamental, c'est le mouvement à travers lequel la classe prolétarienne mûrit et avance vers sa propre conscience. Et contre la représentation de la CWO et des conseillistes, d'une classe sombrant dans une atomisation totale quand la lutte ouverte prend fin, nous ne pouvons que répéter ce qui est dit dans la résolution de janvier  84 : "La condition de la prise de conscience est donnée par 1'existence  histori­que de la classe capable d'appréhender son avenir, et non par les  luttes contingentes immédiates. " En d'autres termes, l'être historique de la classe ne se dissout pas quand la lutte immédiate s'éteint. Même en dehors des périodes de lutte ouverte, la classe reste une force vivante, collective ; aussi, a conscience peut continuer et continue de fait à se développer dans de telles périodes. Il est vrai, néan­moins, que le rapport de forces contingent entre les classes influence la façon dont ce développement s'opère. De façon générale, nous pouvons donc dire que : - dans une période de défaite et de contre-révolu­tion, la conscience de classe est sérieusement réduite en étendue, dans la mesure  où la majorité de la classe est piégée par les mystifications de la bour­geoisie, mais cette conscience peut malgré tout con­naître de profondes avancées en profondeur, comme en témoigne la rédaction du "Capital" après la dé­faite de 1848, et plus particulièrement le travail de "Bilan" dans les jours sombres des années 30 ;

-    dans les périodes de montée générale de la lutte de classe, comme aujourd'hui, le processus de matu­ration souterraine tend à mêler les deux dimensions -profondeur et étendue. En d'autres termes, toute la classe est impliquée dans un mouvement d'avancée de la conscience, même si cela s'exprime encore à des degrés très divers :

-    au niveau de conscience le plus bas, ainsi que dans les plus larges couches de la classe, cela prend la forme d'une contradiction croissante entre l'être his­torique, les besoins réels de la classe, et l'adhésion superficielle des ouvriers aux idées bourgeoises. Ce heurt peut rester longtemps en grande partie non-reconnu, enfoui ou réprimé, ou bien il peut commen­cer à émerger sous la forme de désillusion et de dé­sengagement vis-à-vis des thèmes principaux de l'idéo­logie bourgeoise ;

-    dans un secteur plus restreint de la classe, parmi les ouvriers qui restent fondamentalement sur le ter­rain prolétarien, cela prend la forme d'une réflexion sur les luttes passées; de discussions plus ou moins formelles sur les luttes à venir, l'émergence de noyaux combatifs dans les usines et parmi les chô­meurs. Récemment, la manifestation la plus spectacu­laire de cet aspect du phénomène de maturation sou­terraine a été donnée par les grèves de masse en Pologne en 1980, dans lesquelles les méthodes de lutte utilisées par les ouvriers ont montré qu'il y avait eu une réelle assimilation de nombreuses leçons des luttes de 1956, 70 et 76 (pour une analyse plus complète de la façon dont les événements de Pologne démontrent l'existence d'une mémoire collective de classe, voir l'article sur la Pologne et le rôle des révolutionnaires dans la Revue Internationale N° 24) ;  dans une fraction de la classe, qui est encore plus limitée en taille, mais destinée à croître avec l'avan­cée de la lutte, cela prend la forme d'une défense explicite du programme communiste, et donc de re­groupement en avant-garde marxiste organisée. L'émergence d'organisations communistes, loin d'être lune réfutation de la notion de maturation souterraine, est à la fois un produit et un facteur actif de celle-ci. Elles sont "produit" en ce sens que, contrai­rement à la théorie idéaliste défendue par la CWO, la minorité communiste ne vient pas du ciel mais de la terre ; elle est le fruit de la maturation historique du prolétariat, du devenir historique de la classe, qui est nécessairement "cachée" pour les méthodes de per­ception immédiatistes, empiriques, instillées par l'idéologie bourgeoise. Un facteur actif parce que -spécialement dans la période de décadence où le pro­létariat est privé de ses organisations de masse permanentes et que l'Etat bourgeois utilise tous les moyens dont il dispose pour enfouir aussi profondé­ment qu'il le peut ces mouvements de la conscience de classe, les fractions communistes sont en grande partie réduites à des minorités si ténues qu'elles tendent à faire un travail "souterrain" dont l'influence sur la lutte prend la forme d'un processus de conta­gion moléculaire et non visible. A un moment où la troisième vague de luttes depuis 1968 n'est encore qu'à ses débuts, la capacité des révolutionnaires d'avoir un impact réel sur la lutte (impact qui s'exprimera plus complètement dans l'intervention du par­ti) commence aujourd'hui seulement à être évident. Mais cela ne signifie pas que tout le travail des révolutionnaires ces quinze dernières années a disparu dans le vide. Au contraire : les graines qu'ils ont semées  commencent   maintenant  à germer.

La reconnaissance par les révolutionnaires du fait qu'ils sont un produit de la maturation souterraine de la conscience n'implique aucunement une attitude passive vis-à-vis de leurs tâches, une sous-estimation de leur rôle indispensable. Au contraire : reconnaître que seuls les communistes, dans le cours "normal" de la société capitaliste, sont explicitement conscients du processus sous-jacent se déroulant dans la classe, ne peut qu'augmenter l'urgence d'appliquer toute l'organisation et la détermination nécessaires à la tâche de transformer cette minorité en majorité. Comme nous l'avons déjà souligné, il n'y a pas de lien auto­matique entre l'être historique de la classe et la conscience de cet être. Si la transformation de la minorité en majorité n'a pas lieu, si la conscience de la classe ne devient pas conscience de classe dans le sens le plus fort du terme, le prolétariat sera incapa­ble de remplir sa mission historique et toute l'huma­nité en subira les conséquences.

D'autre part, le rejet de la notion de maturation sou­terraine conduit, dans la pratique, à l'incapacité d'être "en avance sur la logique des événements", de donner à la classe ouvrière une perspective à ses luttes. Comme le dit la résolution de 84 dans sa con­clusion : "toute conception qui fait découler la conscience  uniquement des conditions objectives et des luttes que celles-ci provoquent est inca­pable de rendre compte de 1'existence d'un cours historique."

Incapable de voir la maturation réelle du prolétariat, de mesurer la force sociale qu'il représente même quand il ne lutte pas ouvertement, la CWO s'est révé­lée incapable de comprendre pourquoi la classe est aujourd'hui une barrière à la marche de la bourgeoi­sie vers la guerre : elle tend ainsi à tomber dans le pessimisme ou le déboussolement complet quand elle doit se prononcer sur la direction générale que prend la société. Incapable de comprendre l'existence d'un cours aux affrontements de classe, elle a aussi été incapable de refléter l'évolution progressive du réveil prolétarien depuis 1968, comme le démontrent le fait qu'elle n'ait pas su prévoir la reprise des luttes de 1983, sa reconnaissance tardive du fait qu'elle existe quand même et ses hésitations persistantes sur où va le cours (à un moment elle a même exprimé la crain­te qu'une défaite de la grève des mineurs de Grande-Bretagne ne mette fin à la reprise des luttes dans toute l'Europe). Ce ne sont là que quelques exemples qui illustrent une règle générale : si on ne voit pas le mouvement réel de la classe en premier lieu, on est incapable d'indiquer vers où il va aller dans le futur et donc incapable d'être un élément actif dans la construction de ce futur. Et on sera incapable de sai­sir le mouvement si l'on ne parvient pas à gratter la couche superficielle de la "réalité" qui, d'après la phi­losophie empiriste de la bourgeoisie, est "tout ce qui existe".

MU