Les ravages croissants de l’impérialisme et de la décomposition

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Guerre en Irak, 2014

L’Irak est toujours à feu et à sang. Depuis 1980, trois guerres impérialistes ont déjà ensanglanté ce pays. Mais l’histoire ne se répète jamais à l’identique. Ce nouveau conflit, après cent années de décadence du capitalisme, est l’expression de la décomposition d’une société devenue irrationnelle. La tragédie dépasse d’ailleurs largement les frontières de ce pays. En ce moment même, en Syrie ou en Israël, la barbarie capitaliste révèle aussi toute son ampleur. Ainsi, au moment de mettre sous presse, le meurtre de trois jeunes Israéliens vient encore d’accroître les tensions, la réponse de Netanyahou faisant même monter d’un cran supplémentaire l’affrontement larvé avec l’Iran.

Depuis un siècle, le monde a connu deux guerres mondiales. Et depuis 1945, de multiples guerres localisées n’ont cessé d’éclater.

Communisme ou barbarie, telle est la seule alternative pour l’humanité

En Corée et au Vietnam dans les années 1950 et 1970, en Afghanistan, au Moyen-Orient, comme durant la guerre du Kippour en 1973 en passant par le Liban des années 1980, l’Intifada entre Palestiniens et Israéliens, en Somalie en 1992, le Rwanda en 1994, en République démocratique du Congo entre 1998 et 2000, mais aussi en Côte-d’Ivoire, au Soudan et dernièrement encore au Mali… la liste des guerres impérialistes est sans fin. Pour des pans entiers de l’humanité, l’horreur est devenue une compagne quotidienne.

Et l’entrée dans le xxie siècle n’a pas enrayé ce processus, bien au contraire. En juin 2014, selon le HCR des Nations-Unis, il y avait plus de 50 millions de réfugiés enregistrés officiellement de par le monde. Cette population qui est pour partie parquée dans des camps, sans médicaments ni nourriture suffisante, connaît un taux de mortalité effroyable. Et voilà maintenant que, pour la quatrième fois depuis 1980, une nouvelle guerre ravage l’Irak. Cette réalité dramatique et inhumaine confirme ce qu’affirmaient déjà les révolutionnaires il y a un siècle : “La société bourgeoise est placée devant un dilemme : ou bien passage au socialisme ou rechute dans la barbarie”  (1). Entre 1914 et 1945, cette rechute dans la barbarie s’est particulièrement illustrée à travers l’éclatement de deux guerres mondiales. Depuis lors, elle prend la forme d’une multiplication de guerres locales qui se développent au sein d’une société qui pourrit sur pieds. Pourquoi ? Parce que, depuis les années 1960, aucune des deux classes fondamentales de la société, bourgeoisie et prolétariat, n’a pu développer sa propre perspective : guerre mondiale ou révolution. En effet, le prolétariat est sorti de la contre-révolution stalinienne à la fin des années 1960 (Mai 68 en France étant le symbole de ce retour de la capacité du prolétariat à entrer en lutte), la bourgeoisie n’avait donc plus à faire à un prolétariat écrasé physiquement et idéologiquement, prêt à être embrigadé pour la boucherie impérialiste mondiale comme dans les années 1930. Mais en même temps, le prolétariat n’était pas et n’est toujours pas en mesure d’affirmer sa perspective révolutionnaire. Depuis 1989, la propagande mensongère mais terriblement efficace qui a assimilé le stalinisme au communisme et l’effondrement du bloc soviétique à la mort du rêve d’un autre monde possible, a même occasionné un fort recul de la conscience prolétarienne et de la confiance des exploités en eux-mêmes. La situation apparaît donc comme bloquée : ni guerre mondiale, ni révolution. Mais rien ne pouvant rester réellement figé, la société se décompose. L’Irak en est une parfaite et dramatique illustration.

L’Irak en situation de guerre depuis plus de trente ans

L’Irak est un pays qui depuis le début des années 1980 n’a connu pratiquement qu’une situation permanente de guerre.

Au début de cette décennie et pendant huit années, un conflit meurtrier va opposer ce pays à l’Iran. L’effondrement du dernier empereur d’Iran, le Shah Mohamed Reza Pahlavi (alors allié des Etats-Unis) et l’arrivée au pouvoir de l’ayatollah Khomeiny, ont amené les États-Unis à pousser l’Irak dans cette guerre qui fera entre 500 000 et 1 200 000 morts.

Après l’effondrement du bloc impérialiste soviétique en 1989, l’Amérique de G. Bush père va provoquer la première guerre du Golfe. Mais l’objectif des États-Unis n’était pas à cette époque d’abattre Saddam Hussein et son régime. La peur de l’éclatement de ce pays taraudait déjà les bourgeoisies occidentales et surtout la bourgeoisie américaine. Les autorités américaines voulaient seulement réaliser une véritable démonstration de leur suprématie écrasante comme puissance militaire aux yeux de tous leurs anciens alliés. De fait, la réussite de cette politique impérialiste n’a pas duré bien longtemps. Sans ennemi commun, le bloc occidental s’est délité rapidement. Chaque impérialisme, petit ou grand, a joué de plus en plus ouvertement sa carte personnelle. Le chacun pour soi s’est développé inexorablement.

En 2003, les États-Unis vont militairement envahir l’Irak. L’occupation militaire de ce pays va durer huit ans. Le pouvoir de Saddam Hussein et du parti Baas (sunnite) sera détruit. A sa place, les États-Unis vont mettre au pouvoir Nouri al-Maliki et son clan chiite. Il s’agissait de tenter de mettre en place une armée et un appareil policier capable de maintenir l’ordre et l’influence directe américaine dans ce pays. Tout cela a échoué lamentablement. Pendant ces huit années, le pays s’est enfoncé dans le chaos. Maliki n’a eu de cesse de purger les sphères du pouvoir en chassant les Sunnites de toutes fonctions officielles, afin de renforcer son propre clan et ceci au grand désespoir des Américains totalement impuissants. Les anciens partisans de Saddam Hussein marginalisés, alliés aux djihadistes les plus extrémistes, ont perpétué attentats sur attentats. Devant leur incapacité totale à stabiliser la situation, les forces armées occidentales et en dernier lieu les États-Unis, comme en Afghanistan, allaient se retirer de ce bourbier, laissant les diverses communautés religieuses et ethniques face à face, prêtes à en découdre.

Un pays en voie de fragmentation

Ce développement des antagonismes et de la haine qui découle d’une telle situation entre les communautés chiite et sunnite n’est pas seulement dû à l’instrumentalisation des différences religieuses, pas plus qu’à la simple défense des intérêts particuliers des cliques bourgeoises de ces communautés. Le déchaînement de l’obscurantisme et de l’irrationalité qui sont à l’œuvre dans toute cette partie du monde est un terrain favorable pour la haine religieuse et ethnique. Les guerres ayant en partie comme terreau idéologique les préjugés religieux sont une expression directe de la décomposition capitaliste. C’est la porte grande ouverte à de nouveaux pogroms entre les différentes communautés, comme nous en connaissons en ce moment même en Syrie.

Actuellement, ce sont les forces de l’EIIL (État islamique en Irak et au Levant) qui sont à l’offensive en direction de Bagdad. Celles-ci étaient initialement composées de combattants provenant d’une milice tribale sunnite qui s’est réclamée un temps de la nébuleuse Al-Qaïda. Après leur sécession, ils ont proclamé vouloir se battre pour la construction d’un État islamique qui s’étendrait pour partie en Syrie et en Irak, jusqu’aux confins de la Palestine. De fait, cet EIIL, en plus des radicaux islamistes, est constitué d’une majorité d’anciens militaires ou combattants du parti Baas de feu Saddam Hussein qui ne visent qu’à se venger de ceux qui les pourchassent depuis leur perte du pouvoir. Tout cela sans compter avec le renforcement militaire des Peshmergas qui occupent maintenant militairement et politiquement la région kurde irakienne. Autant de forces armées qui, à terme, ne manqueront pas d’en découdre entre elles tant leurs propres intérêts sont en réalité antagoniques.

L’affaiblissement accéléré de l’impérialisme américain

Depuis le début des années 1990, le leadership de la première puissance impérialiste du monde n’a cessé de s’affaiblir. Face à la montée de l’impérialisme chinois devenu aujourd’hui un adversaire de première importance, les États-Unis sont obligés de maintenir en Asie du Sud-Est une force militaire considérable. Tout en devant tenir compte des tentatives d’avancée de l’impérialisme russe dans la région, comme en Syrie par exemple. L’impérialisme américain, ainsi affaibli, a été obligé de tenter de pactiser avec le diable d’hier. En effet, l’arrivée de Rohani, pour le moment plus modéré que son prédécesseur, à la présidence de l’État iranien a été le prétexte tout trouvé pour entamer une ouverture diplomatique. Tel est le sens des négociations sur le problème du nucléaire iranien. Si cela se traduit par une montée des tensions avec la Russie qui soutient par ailleurs l’Iran, cela se traduit également par un mécontentement israélien, ennemi irréductible de ce pays. Cependant la nouvelle guerre en Irak touche en premier lieu l’Arabie Saoudite, un des principaux alliés des États-Unis depuis des décennies. Ce principal et riche État sunnite du Moyen-Orient, très divisé en son sein, voit d’un très mauvais oeil la main tendue américaine à l’Iran et l’offensive incontrôlable de l’EIIL  (2).

La position impérialiste saoudienne dans toute la région risque d’en sortir affaiblie. Ainsi, l’accord économique bilatéral entre celle-ci et la Chine en matière d’énergie qui vient d’être signé, ne trouve pas sa source seulement dans des raisons économiques. La tentation d’un rapprochement entre l’Arabie Saoudite et la Chine commence en effet à se faire jour. L’Arabie Saoudite contestée de plus en plus ouvertement au Moyen-Orient, ne va pas rester sans réagir, en Syrie et probablement également en Irak.

Le fait que les États-Unis soient clairement dans une impasse à propos de la situation en Irak illustre l’accélération de leur affaiblissement en tant que première puissance impérialiste mondiale. Incapable de revenir en force dans ce pays après l’avoir quitté sur un total échec il y a peu, les voilà obligés de soutenir, du bout des doigts, le gouvernement en place à Bagdad. Il est certain que l’Oncle Sam voudrait éviter la partition de l’Irak, comme il souhaite que la Syrie n’éclate pas à son tour. Mais le développement de son impuissance croissante devient un facteur de premier plan pour la déstabilisation de cette région du monde. Il n’y a plus de vrai maître dans la maison. L’Iran et l’Arabie Saoudite le savent maintenant pertinemment, comme tous les chefs de guerre et autres djihadistes en Irak. Le Moyen-Orient s’enfonce inexorablement dans la décomposition, dans une guerre impérialiste de plus en plus fragmentée en de nombreux foyers. Les divisions religieuses et ethniques vont donc prendre une part de plus en plus grande.

L’avancée de la décomposition en Irak

La guerre actuelle en Irak concrétise dramatiquement au plus haut point la décomposition de la société, ultime étape de la décadence du capitalisme. Voici ce que nous écrivions à ce sujet après 1989 et l’effondrement du bloc soviétique : “La disparition du gendarme impérialiste russe et celle qui va en découler pour le gendarme américain vis-à-vis de ses principaux partenaires, ouvrent la porte au déchaînement de toutes une série de rivalités plus locales. Ces rivalités et affrontements ne peuvent pas, à l’heure actuelle, dégénérer en un conflit mondial… En revanche,… ces conflits risquent d’être plus violents et plus nombreux, en particulier évidemment, dans les zones où le prolétariat est le plus faible” ().

Même si nous ne pouvons pas prévoir concrètement la suite des événements en Irak, ce que nous savons, c’est que ce pays s’enfonce de manière inexorable dans les affres d’un système en décomposition.

Tino, 30 juin


1) Rosa Luxemburg, en 1915, dans sa Brochure de Junius, reprenant là elle-même les paroles d’Engels.

2) L’aide financière et militaire du pouvoir saoudien à l’EIIL, jusque là très active, a brutalement cessé en janvier quand ce dernier est entré en guerre contre les autres groupes rebelles syriens soutenus par les États du Golfe.

() “Après l’effondrement du bloc de l’Est, déstabilisation et chaos”, Revue internationale no 61