Le glissement de l’Ukraine vers la barbarie militaire

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Guerre civile en Ukraine, 2014

La crise actuelle en Ukraine est la plus grave depuis l’éclatement de la Yougoslavie il y a vingt-cinq ans. En effet, la Russie essaie de défendre ses intérêts dans la région contre les tentatives des forces occidentales de gagner en influence, menaçant de déclencher une guerre civile et la déstabilisation de la région.

Le pays a un nouveau président, Petro Porochenko, élu à la majorité dès le premier tour des élections sur la promesse d’écraser sans délai “les séparatistes terroristes” à l’est du pays. Il ne saurait incarner un nouvel espoir. Sa carrière politique a commencé dans le Parti unifié social-démocrate d’Ukraine, puis il a rejoint le Parti des régions, loyal envers Koutchma, un allié de la Russie, avant de changer pour le Bloc Notre Ukraine de Iouchtchenko en 2001. Il a été ministre dans les gouvernements de Iouchtchenko et Ianoukovitch. Milliardaire du chocolat, il a été accusé de corruption en 2005 et s’est battu aux élections présidentielles avec le soutien de l’ancien boxeur Vitaly Klitschko – qui a été élu maire de Kiev au même moment – et de ses partisans corrompus Levochkin et Firtash. L’Ukraine est à présent dirigée par un nouvel oligarque corrompu, imposant la seule perspective que le système capitaliste pourri a en réserve pour l’humanité : le militarisme et l’austérité.
Incapable de vaincre rapidement les séparatistes pro-russes, le combat a continué, l’Ukraine repoussant un assaut des séparatistes à l’aéroport de Donetsk, au prix de douzaines de victimes et la perte d’un hélicoptère avec un général à son bord. Le combat continue et les séparatistes tiennent leurs positions.

Loin d’ouvrir une nouvelle époque de stabilité et de croissance, l’élection présidentielle du 25 mai a marqué une nouvelle étape dans le glissement vers la guerre civile sanglante, autant que les référendums tenus par les séparatistes de Crimée en mars et ceux de Donetsk et Louhansk en mai. Nous assistons à l’élargissement des divisions internes dans ce pays artificiel en faillite, amplifiées par les manœuvres impérialistes extérieures. Le risque est que ce pays soit déchiré par la guerre civile, le nettoyage ethnique, les pogroms, les massacres et l’extension des conflits impérialistes.

L’instabilité inhérente à l’Ukraine

L’Ukraine est le deuxième pays d’Europe en termes de superficie, une construction artificielle comprenant 78  d’Ukrainiens et 17  de Russophones, majoritaires dans la région du Donbass, ainsi que différentes nationalités incluant les Tartares de Crimée. Les divisions autour des richesses économiques suivent les mêmes lignes de fractures, avec le charbon et la sidérurgie dans l’Est russophone, massivement exportés vers la Russie et représentant 25  des exportations  la partie occidentale, quant à elle, théâtre de la “révolution orange” en 2004 et des manifestations sur Maïdan, la place de l’Indépendance à Kiev l’hiver dernier, lorgne vers l’Occident en cherchant son salut.

L’économie est en faillite. En 1999 la production avait baissé de 40  par rapport à son niveau de 1991, date de l’accession de l’Ukraine à l’indépendance. Après un léger frémissement, elle a de nouveau perdu 15  en 2009. L’outil industriel de l’Est est obsolète, hautement dangereux et polluant. L’épuisement des mines a entraîné une augmentation des risques d’accidents du travail en poussant plus vers des profondeurs allant jusqu’à 1200 mètres avec les menaces d’explosion de méthane et de poussière de charbon ainsi que d’éclatement de roches (comme les conditions dangereuses qui ont entraîné plus de trois cents morts récemment à Soma, en Turquie). La pollution des mines affecte l’approvisionnement en eau, alors que les moulins qui traitent les résidus de charbon et de fer vomissent un air pollué visible et que l’amoncellement des scories et du métal rouillés peuvent entraîner des glissements de terrain boueux (). Il faut ajouter à tout cela la radioactivité de l’exploitation minière de l’ère nucléaire soviétique. Ces industries ne sont pas compétitives à moyen terme, ou même à court terme, si elles doivent faire face à la compétition de l’UE et il est difficile d’entrevoir qui voudra bien effectuer les investissements nécessaires. Sûrement pas les oligarques dont l’objectif est de s’en mettre plein les poches au détriment de l’économie. Pas la Russie non plus, qui doit se débrouiller avec son industrie obsolète héritée de l’ère soviétique. Pas davantage le capital d’Europe de l’Ouest qui a décidé la fermeture de la plupart de ses propres industries minières et métallurgiques entre 1970 et 1980. L’idée que la Russie pourrait proposer une solution au désastre économique, à l’appauvrissement et au chômage qui n’a cessé de s’aggraver au fur et à mesure de l’enrichissement des oligarques – une sorte de nostalgie pour le stalinisme et son chômage déguisé – est une illusion dangereuse qui peut juste affaiblir la capacité de la classe ouvrière à se défendre elle-même.

Les illusions sur la monnaie européenne sont tout aussi dangereuses. Le FMI a apporté une garantie à hauteur de 14/18 milliards de dollars en mars, remplaçant les 15 milliards de dollars retirés par la Russie lors de la chute de Ianoukovitch. Cette garantie est conditionnée par une stricte austérité, entraînant une augmentation du prix du carburant de 40  et une coupe de 10  dans le secteur public, environ 24 000 emplois. Et les chiffres du chômage ne sont pas fiables, dans la mesure où beaucoup de personnes sont non enregistrées ou sous-employées.

Lorsque l’Ukraine faisait partie de l’URSS et qu’elle était bordée à l’Ouest par des pays satellites de la Russie, les divisions ne menaçaient pas l’intégrité du pays – ce qui ne veut pas dire que ces divisions n’existaient pas. Par exemple, il y a 70 ans, les Tartares de Crimée ont été expulsés et quelques-uns ne sont revenus que très récemment. Les divisions sont utilisées de façon nauséabonde assoiffant de sang toutes les parties. Le parti Svoboda, d’extrême-droite, n’est pas isolé, le gouvernement intérimaire de réhabilitation de Stepan Bandera, la va-t-en guerre nazie ukrainienne Ioulia Timochenko appellent tous au meurtre et au bombardement des dirigeants et de la population russes, et Porochenko met ceci en pratique. Le camp russe est tout aussi nauséabond et meurtrier. Ces deux clans ont formé des paramilitaires. Même Kiev ne compte pas seulement sur son armée régulière. Ces forces irrégulières comprennent les fanatiques les plus dangereux, mercenaires, terroristes, assassins, propageant la terreur sur les populations civiles et se tuant mutuellement. Une fois que ces forces sont lâchées, elles ont tendance à devenir autonomes, incontrôlables, conduisant au même bilan meurtrier qu’en Irak, Afghanistan, Libye ou Syrie.

La Russie défend ses intérêts stratégiques en Crimée

L’impérialisme russe a besoin de la Crimée pour sa base navale de la mer Noire, une mer chaude avec accès à la Méditerranée. Privée de ses bases en Crimée, la Russie ne pourrait pas maintenir des opérations en mer Méditerranée ou dans l’océan Indien. Sa position stratégique dépend de la Crimée. Elle a besoin également de l’Ukraine pour la défense du gazoduc South Stream en cours de construction. C’est une préoccupation constante depuis l’indépendance de l’Ukraine. La Russie ne peut absolument pas tolérer l’existence d’un gouvernement pro-occidental en Crimée, d’où sa réponse négative à toute question sur un accord avec l’UE. En 2010, elle a consenti une remise sur le prix du gaz en échange d’une extension du bail de sa base navale en Crimée. Lorsque le gouvernement Ianoukovitch a renvoyé à plus tard l’accord d’association avec l’UE en novembre dernier, la Russie a répondu avec une offre d’aide de 15 milliards de dollars, qui a été suspendue quand Ianoukovitch a été désavoué et s’est enfui d’Ukraine. Peu de temps après, la Russie s’est emparée de la Crimée et a organisé un référendum pour son rattachement, ce qu’elle a pu utiliser dans sa propagande de guerre en faveur de l’annexion.

Ainsi, en mars, la Russie possédait la Crimée, de facto, sans reconnaissance internationale. Mais elle n’est toujours pas sécurisée, dans la mesure où elle est entourée par l’Ukraine, un pays qui est sur le point de signer un accord d’association avec l’UE et qui s’allie pour cela avec les ennemis de la Russie, sur le point de se libérer du chantage russe en trouvant de nouveaux donateurs en Europe de l’Ouest. Pour des raisons stratégiques, afin d’avoir un accès terrestre à la Crimée, la Russie a besoin de contrôler la partie orientale de l’Ukraine. Celle-ci est tout-à-fait différente de la Crimée, malgré le poids de la population russophone qui a fourni le prétexte à l’invasion. N’ayant pas de base militaire à l’Est de Ukraine, les référendums séparatistes de Donetsk et Louhansk ne peuvent pas sécuriser ces régions mais seulement les déstabiliser, entraînant davantage de combats. L’Ukraine de l’Est n’est même pas sûre de contrôler les gangs séparatistes locaux.

La Russie a une autre carte à jouer dans l’éventualité d’une déstabilisation de cette région : la Transnistrie, qui a fait sécession d’avec la Moldavie, à la frontière Sud-Ouest de l’Ukraine et qui a également une importante population russophone.

Ce n’est pas 
une nouvelle guerre froide,
 plutôt un nouvel engrenage
 dans la barbarie militaire

Ce n’est absolument pas un retour à la guerre froide. La guerre froide correspond à une période de plusieurs dizaines d’années de tensions militaires entre les deux blocs impérialistes qui se partageaient l’Europe. En 1989, la Russie s’est affaiblie au point de ne plus pouvoir contrôler ses satellites, ni même la vieille URSS, on l’a vu lors de la guerre contre la Tchétchénie. Maintenant, beaucoup de pays de l’Est de l’Europe font partie de l’OTAN, puissance implantée jusqu’aux frontières de la Russie. Cependant, cette dernière a toujours un arsenal nucléaire et conserve les mêmes intérêts stratégiques. La menace de la perte de toute influence en Ukraine est une menace d’affaiblissement qu’elle ne peut tolérer. Elle est donc obligée de réagir.

Les États-Unis sont la seule superpuissance restante, mais ils n’ont plus l’autorité d’un dirigeant de bloc sur ses “alliés” et concurrents en Europe  cela est attesté par le fait qu’ils ne peuvent plus mobiliser ces puissances pour les épauler dans la deuxième guerre d’Irak, comme ils l’avaient fait lors de la première. Les États-Unis ont été quelque peu laminés par plus de vingt ans d’enlisement dans les guerres en Irak et en Afghanistan. De plus, ils font face à la montée d’un nouveau rival, la Chine, qui est en train de déstabiliser le Sud-Est asiatique et l’Extrême-Orient. En conséquence, malgré l’intention des États-Unis de diminuer leur budget militaire, ils sont obligés de focaliser leur attention sur cette région du monde. Obama a dit : “Quelques-unes de nos plus grandes erreurs passées ne viennent pas de notre désengagement, mais de notre acharnement à nous précipiter dans des aventures militaires, sans penser aux conséquences”. Cela ne signifie pas que les États-Unis ne vont pas essayer d’avoir une part du gâteau en Ukraine, par la voie diplomatique, la propagande et des opérations secrètes, mais il n’y a pas de perspective d’intervention militaire immédiate. La Russie n’est pas face à un Occident unifié, mais face à une multitude de pays qui défendent tous leurs propres intérêts impérialistes, même s’ils condamnent verbalement l’intervention de la Russie en Ukraine. La Grande-Bretagne ne veut pas que des sanctions compromettent les investissements russes dans la City, l’Allemagne pense à sa dépendance actuelle pour l’approvisionnement en gaz russe, même si elle cherche d’autres sources énergétiques. Les États baltes sont favorables à une condamnation et des actions très sévères dans la mesure où une grande proportion de leurs populations étant russes, ils se sentent aussi menacés. C’est ainsi que le conflit ukrainien a déclenché une nouvelle spirale de tensions militaires dans l’Est de l’Europe, montrant qu’elles sont un cancer incurable.

A présent, la Russie affronte des sanctions qui sont potentiellement handicapantes puisqu’elles concernent les exportations de pétrole et de gaz. La signature récente d’un contrat pour vendre du gaz à la Chine va être d’un grand secours. La Chine n’a pas suivi l’ONU dans la condamnation de l’annexion de la Crimée par la Russie. Au niveau de la propagande, elle a revendiqué Taïwan sur les mêmes bases que les prétentions russes sur la Crimée : l’unité des peuples parlant chinois  mais elle ne veut pas admettre le principe d’auto-détermination pour ses nombreuses minorités.

Toutes les factions de la bourgeoisie, à la fois à l’intérieur de l’Ukraine et celles qui manœuvrent de l’extérieur, font face à une situation dans laquelle tout mouvement fait empirer les choses. Cela fait penser au “zugzwang” aux échecs, un jeu qu’adorent les Russes et les Ukrainiens, dans lequel tout mouvement effectué par un joueur ne peut qu’aggraver sa situation, ce qui fait qu’il ne peut que bouger – ou abandonner. Par exemple, Kiev et l’UE souhaitent un rapprochement, ce qui ne peut conduire qu’à un conflit avec la Russie et au séparatisme à l’Est  la Russie veut affermir son contrôle de la Crimée, mais comme elle ne peut pas prendre le contrôle de l’Ukraine ou de sa partie orientale, tout ce qu’elle peut faire c’est distiller la discorde et l’instabilité. Plus ils essaient de défendre leurs intérêts, plus la situation devient chaotique et plus le pays glisse vers la guerre civile ouverte – comme la Yougoslavie dans les années 1990. C’est une caractéristique de la décomposition du capitalisme, la classe dominante ne peut pas proposer de perspective rationnelle à la société et la classe ouvrière n’est pas encore capable de mettre en avant sa propre perspective.

Le danger pour la classe ouvrière

Le risque, pour la classe ouvrière, dans cette situation, est d’être embrigadée derrière l’une ou l’autre des différentes factions nationalistes. Ce danger est accru par l’hostilité historique basée sur la vraie barbarie portée par chaque faction tout au long du xxe siècle : la bourgeoisie ukrainienne peut rappeler à la population et particulièrement à la classe ouvrière la famine qui a tué des millions de personnes suite à la collectivisation forcée sous la Russie stalinienne, les Russes peuvent rappeler à leur population le soutien des Ukrainiens à l’Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale et les Tartares n’ont pas oublié leur expulsion de Crimée et la mort d’environ la moitié des 200 00 personnes concernées. Il y a aussi le danger, pour la classe ouvrière, de reprocher à telle ou telle fraction d’être responsable de l’aggravation de la misère et d’être attirée dans le piège de la défense d’un camp contre un autre. Aucune d’entre elles n’a à offrir quoi que ce soit à la classe ouvrière mis à part l’aggravation de l’austérité et un conflit sanguinaire.

Il est presque inévitable que quelques ouvriers soient aspirés dans le soutien aux factions pro ou anti-Russes, bien que nous ne sommes pas sûrs de la situation réelle. Mais le fait que le Donbass soit devenu un champ de bataille pour les forces nationalistes souligne la faiblesse de la classe ouvrière dans cette zone. Confrontés au chômage et à la pauvreté, ils n’ont pas la force de développer des luttes sur leur propre terrain avec leurs frères de classe de l’Ukraine de l’Ouest et courent le risque d’être montés les uns contre les autres.

Il y a un espoir, ténu mais significatif : une minorité d’internationalistes en Ukraine et en Russie, le KRAS et d’autres, ont une prise de position courageuse : “Guerre à la guerre  Ne versons pas une seule goutte de sang pour la “nation”” ces internationalistes défendent la position de la classe ouvrière. La classe ouvrière, bien qu’elle ne puisse pas encore mettre en avant sa perspective révolutionnaire, n’est pas battue au niveau international. C’est le seul espoir pour une alternative face à la course du capitalisme qui se dirige droit dans le mur de la barbarie et de l’auto-destruction.

Alex, 8 juin