Quand la bourgeoisie fait croire au prolétariat qu'il n'existe pas

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France 2014

La première partie de cet article, publiée dans le numéro précédent de ce journal et sur notre site web, revenait en détail sur la dynamique de la lutte de classe en France depuis 2003, l’objectif étant de mieux comprendre pourquoi la situation sociale est aujourd’hui dominée par l’abattement. Cette seconde partie aborde la dimension internationale. L’impact des mouvements sociaux en France influe sur le prolétariat de tous les pays, comme les mouvements à travers le monde influent sur la situation en France. Comme nous le verrons, cette dimension internationale de la lutte prolétarienne est bien connue de la bourgeoisie qui est capable face à son ennemi mortel, le prolétariat, de dépasser ses divisions nationales pour se concerter et s’entraider. Enfin, sera souligné que, malgré les difficultés immenses et les efforts constants de la bourgeoisie pour tuer dans l’œuf tout développement de la conscience et de la combativité prolétariennes, l’avenir appartient sans aucun doute à la lutte de classe !

La solidarité internationale de la bourgeoisie face au prolétariat en France

La bourgeoisie française est donc particulièrement adroite face au prolétariat pour pourrir les consciences et dévoyer la réflexion dans des impasses. Ce n’est pas un hasard si ce pays est le berceau de l’altermondialisme, par exemple, qui s’est répandu partout dans le monde.1 Cette force est le fruit d’une longue expérience de confrontation avec sa classe ennemie : 1848, 1871 et 1968, pour ne prendre que quelques exemples qui ont en commun d’avoir placé à ces moments-là les prolétaires en France à la pointe du combat international, d’en avoir fait un exemple à suivre pour leurs frères de classe du monde entier.

Cependant, la présence en France d’exploités expérimentés et combatifs limite aussi les marges de manœuvre de la bourgeoisie. Si elle a eu l’intelligence de ne pas les affronter frontalement et massivement ces dernières années mais de les harceler et d’éroder leurs conditions de vie, reste que les grandes réformes structurelles dont le capital français a besoin pour restaurer sa compétitivité sur le marché mondial, sont toujours en attente et manquent cruellement à la compétitivité du capital national. La France est en train de devenir “l’homme malade de l’Europe” comme étaient qualifiés le Royaume-Uni après la Seconde Guerre mondiale et l’Allemagne dans les années 1990. Or, justement, ces deux pays se sont redressés en menant des attaques brutales profondes, respectivement sous Thatcher et Schröder.

L’incapacité de la France de mener des attaques similaires inquiète particulièrement l’Allemagne. Elle n’a aucun intérêt à voir sombrer l’économie française, ce qui mettrait trop à mal les instances économiques européennes. Mais bien plus que cela, une grave récession en France impliquerait encore plus de fermetures d’usines, une explosion du chômage et une austérité drastique, ce qui pourrait engendrer une forte réaction du prolétariat. Il y a visiblement là un dilemme pour le capital français : attaquer massivement… au risque de provoquer le réveil de la lutte, ou attendre et voir l’économie se dégrader fortement… au risque de provoquer un réveil de la lutte. Voici pourquoi la bourgeoisie allemande s’interroge sur la manière d’aider la France à retrouver une forte compétitivité sans pour autant créer de mouvement social incontrôlé. C’est ainsi que les conseillers allemands défilent depuis des mois à l’Élysée (telle la rencontre entre François Hollande et Peter Hartz, ancien conseiller de Gerhard Schröder et tête pensante de toutes les attaques du début des années 2000 en Allemagne pour rendre le travail plus précaire et baisser les allocations chômage). L’Allemagne aide donc la bourgeoisie française à réfléchir sur la façon de faire passer les attaques nécessaires à venir. En particulier, ces deux pays doivent coordonner leur planning afin de ne surtout pas mener trop simultanément leurs attaques et éviter que la colère ne croisse en même temps des deux côtés du Rhin. Tout comme la bourgeoisie a tout fait pour éviter, avec succès, que ne se produise une jonction potentielle, par dessus les Pyrénées, de luttes entre l’Espagne et la France, elle se préoccupe d’ores et déjà de diviser les travailleurs vivant en France et en Allemagne en étalant les attaques dans le temps de façon concertée. Le soutien de la bourgeoisie allemande pour que l’Etat français mène à bien et sans heurts ses attaques a d’ailleurs commencé dès la victoire du socialiste Hollande aux présidentielles : l’Allemagne est la première à essayer de faire croire que Hollande est un “mou”, un “Flamby”, un “indécis”… alimentant ainsi l’idée qu’il est incapable de prendre les mesures courageuses et donc d’attaquer la classe ouvrière ; cette image flasque est aussi savamment entretenue par la bourgeoisie française car elle permet au gouvernement de mener ses attaques mine de rien, sans en avoir l’air.

Cette idée émise de la solidarité internationale de la bourgeoisie peut éventuellement décontenancer. En effet, la bourgeoisie est divisée en nations et se bat de façon acharnée sur le marché mondial. Cet affrontement est aussi guerrier, la barbarie impérialiste qui ravage la planète de façon incessante depuis 1914 le prouve de façon tragique. Mais l’histoire a aussi montré une chose : cette division cesse face au prolétariat. Pendant la Commune de Paris, l’armée prussienne qui occupait une partie de la France a prêté main-forte aux Versaillais pour écraser dans le sang les insurgés alors que les cadavres de la guerre franco-prussienne étaient encore chauds. En 1917, toutes les puissances se sont alliées pour aider l’armée blanche face à la Révolution russe alors que la guerre mondiale faisait rage partout ailleurs. Sur un autre plan, lorsqu’en 1980, une grève de masse déferla en Pologne, les bourgeoisies démocratiques vinrent sans attendre au secours de la bourgeoisie polonaise pour l’aider à faire face, non pas militairement, mais idéologiquement : le syndicat français CFDT, en particulier, eut là un rôle très important de conseil pour saboter la lutte en faisant profiter de toute son expérience dans le domaine.

L’avenir appartient à la lutte de classes

Résumons. Le prolétariat a face à lui la classe dominante le plus manœuvrière et la plus machiavélique de l’histoire ; sa propagande idéologique et son unité internationale contre les exploités révèlent l’ampleur des difficultés qui se dressent devant la révolution. La bourgeoisie a surtout la capacité de retourner en permanence la propre pourriture de son système contre le prolétariat : le capitalisme n’a plus d’avenir à offrir, le futur fait peur et engendre le repli, les pensées irrationnelles… La bourgeoisie se sert de ces peurs, de ce repli, de cette irrationalité pour renforcer l’atomisation des travailleurs, cultiver le sentiment d’impuissance et ainsi pouvoir les attaquer les uns après les autres.

Pourtant, l’avenir appartient bien à la lutte prolétarienne ! Les obstacles sont immenses, mais pas insurmontables. La bourgeoisie ne cesse de nous diviser, mais le prolétariat a déjà prouvé que le sentiment de solidarité est profondément ancré en lui. C’est en cela que le mouvement contre le CPE de 2006 est si précieux. L’attaque du gouvernement touchait exclusivement les moins de vingt-cinq ans, mais par centaines de milliers les travailleurs, chômeurs, retraités se sont joints à la lutte. Ils étaient transportés par un fort sentiment de solidarité. Cette dynamique a pu naître dans la mesure où le mouvement était organisé en dehors du contrôle syndical, à travers de véritables assemblées générales autonomes, animées par des débats libres où pouvaient à ce titre s’exprimer la véritable nature de la classe ouvrière. Ce mouvement est une promesse pour l’avenir, une petite graine qui finira par germer pour donner de magnifiques fleurs sauvages. Alors, pour participer pleinement à ces mouvements à venir, il faudra être à l’écoute, être capables de s’appuyer sur l’expérience historique, sur les grandes leçons du passé, sans dogme ni cadre pré-établi et rigide. La destruction de grandes unités industrielles en Europe et aux États-Unis, la croissance très forte dans ces deux régions du monde des emplois liés à la recherche, l’administration, les services, la distribution, la multiplication des contrats à courte durée et de l’intérim, la précarité absolue de la jeunesse et l’explosion du chômage… tout ceci aura forcément un impact sur la façon dont les luttes futures vont se développer, se frayer un chemin au milieu de tous les pièges tendus par la bourgeoisie. Quand à New York, des jeunes du mouvement des Occupy en 2011 témoignaient qu’en se regroupant ainsi dans la rue, autant pour y lutter que pour y vivre ensemble, ils avaient la sensation d’avoir de nouveau des relations sociales, qu’ils souffraient énormément de leur isolement sur leurs différents lieux de travail où ils ne faisaient que passer quelques semaines, quelques jours, parfois quelques heures, quand ils n’étaient pas reclus chez eux à cause du chômage… ils pointaient là du doigt sans le savoir l’avenir, l’importance de cette volonté de vivre et de lutter au cœur d’un tissu social animé de solidarité, de partage, de rencontres vraies et humaines. La rue, comme lieu de rassemblement, va prendre ainsi une importance croissante, non plus pour défiler les uns à côté des autres et assourdis par les sonos syndicales, mais pour débattre franchement au sein d’assemblées générales autonomes, ouvertes et libres. De même, les mouvements du CPE en 2006, des Indignados et des Occupy en 2011 indiquent tout aussi clairement que la jeunesse précarisée, moins marquée par le contre-coup terrible de l’assimilation de le fin de l’horreur stalinienne d’avec la fin du communisme et plus indigné par cet avenir qui ne cesse de se noircir sous le ciel capitaliste, aura un rôle déterminant à jouer par son enthousiasme, sa volonté et sa créativité. Les ouvriers les plus anciens (à la retraite ou encore au travail) auront la possibilité de souder une solidarité entre les générations en ayant alors la responsabilité particulière de transmettre leurs expériences, de prévenir des pièges qui se tendent et dont ils ont été déjà les victimes. Il ne s’agit là que de “grands poteaux indicateurs”, pour reprendre les mots de Marx, qui ont commencé à apparaître ces dernières années, mais la créativité des masses impliquera aussi d’autres changements et découvertes inattendues.

Pawel, 6 mars


1 La plus grande association représentant ce courant, ATTAC, est née en France en 1998.