Révolution Internationale n° 416 - octobre 2010

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Lutter, oui ! Mais lutter comment ?

 Quel que soit le nombre réel (probablement près de 3 millions de personnes), les manifestations du 7 et du 23 septembre ont rassemblé chacune beaucoup de monde dans le pays. Toutes les générations de prolétaires étaient présentes dans la rue. Cela témoigne d’une vraie colère et d’une forte combativité.

Cette mobilisation face à la remise en cause du régime des retraites, mais aussi face à la violence et à l’ampleur de l’ensemble des attaques qui nous sont portées, est d’autant plus importante et remarquable que la bourgeoisie a mis un maximum de bâtons dans les roues pour dissuader les prolétaires de participer massivement au rassemblement du 23.

D’une part, les médias n’ont cessé de relayer le discours officiel :

– en martelant que rien de fondamental ne serait changé à la nouvelle loi sur les retraites : “le gouvernement ne reculera pas” , “les jeux sont faits”…   ;

– en cherchant à persuader que ce serait une nouvelle “journée noire” et “de galère” dans les transports publics, de la SNCF à la RATP   ;

– en lançant opportunément une grande campagne d’alerte aux attentats terroristes deux ou trois jours auparavant.

D’autre part, et surtout, nous sommes soumis presque tous les mois depuis deux ans à des “journées d’action” routinières qui ressemblent à des balades répétitives et stériles, rassemblant plus ou moins de monde mais où chacun reste finalement isolé derrière la banderole de “son” syndicat, de “sa” boîte ou de “sa” corporation, tout cela au milieu d’un vacarme de pétards ou de sonos assourdissantes poussées à fond. Ce bruit nous prive de toute réelle possibilité de discussion et de communication entre nous. Tout est fait pour que cela provoque à la longue un sentiment de résignation et d’impuissance. Dans le meilleur des cas, ce que nous ressentons, c’est une énorme frustration.

Ainsi, le soir du 7 septembre, alors que les salariés, les retraités, les chômeurs et les jeunes précaires étaient descendus massivement dans les rues, les syndicats ont repoussé la perspective d’une nouvelle mobilisation à… quinze jours plus tard ! Ce délai a permis au projet de loi sur les retraites de passer toutes les étapes de la négociation parlementaire, y compris le vote d’adoption alors que, pour beaucoup, il était clair qu’un appel à une manifestation le samedi ou le dimanche suivant (non pénalisant pour les salaires) aurait incontestablement permis une mobilisation massive d’une tout autre envergure. Il faut d’ailleurs se souvenir qu’au moment de la mobilisation victorieuse contre le CPE, les étudiants appelaient à de grandes manifestations tous les samedis pour permettre aux salariés, du privé comme du public, de les rejoindre dans la lutte sans que cela n’entraîne pour eux de perte de salaire. Et c’est cette solidarité intergénérationnelle qui fut l’une des clefs de la victoire et du retrait du CPE.

Les syndicats sentent bien aujourd’hui grandir cette insatisfaction et ce sentiment de frustration. C’est pour cela que certains comme SUD, Solidaires et une partie de la CGT ou même de FO préconisent des “actions” plus radicales, telles que des grèves reconductibles ou lancent des appels pour préparer une grève générale. C’est aussi pour cela qu’un syndicat particulièrement “modéré” et toujours prêt à négocier avec le gouvernement à la première occasion comme la CFDT est contraint de durcir son ton. Son secrétaire général Chérèque a évoqué ainsi le matin même du 23 septembre la possibilité d’organiser les manifestations futures au cours des week-ends. C’est la raison pour laquelle tous les syndicats sont tombés si rapidement d’accord dès le lendemain sur le samedi 2 octobre pour une nouvelle mobilisation (1). Mais il doit être clair qu’on ne peut pas compter sur eux et que comme en 2003 et 2007, ils continueront tôt ou tard à tout faire pour saboter cette mobilisation massive et pour diviser les prolétaires entre eux.

Alors, comment faire pour mener et développer la lutte   ?

Pendant les manifestations, il faut refuser de se laisser parquer sous les banderoles syndicales, se laisser saucissonner par corporations et secteurs, il faut engager la discussion avec le plus grand nombre de participants venus d’horizons ou de secteurs divers, public ou privé, d’entreprises différentes, profiter de ce moment de rencontre pour échanger nos expériences, nos points de vue, nos revendications et discuter de la situation ici ou là, confronter les visions des perspectives de la lutte... Il faut aussi s’adresser à tous ceux, plus ou moins désabusés, qui “assistent” par sympathie ou par méfiance aux manifestations tout en restant “sur les côtés”, sur les trottoirs.

Après la manifestation, au lieu de rentrer chacun chez soi de son côté, il faut rester pour discuter les uns avec les autres, dresser un bilan, échanger des impressions, se donner des rendez-vous, improviser des assemblées générales. Cela a commencé à se réaliser de façon minoritaire et embryonnaire à la fin de la manifestation du 23 septembre. C’est aussi dans cette voie que se sont engagés un petit nombre d’éléments proches du communisme-libertaire qui ont appelé dans un tract diffusé le 23 septembre sur Paris à un rendez-vous “pour se rencontrer et discuter” de la suite à donner au mouvement actuel où ils déclarent : “On n’a pas à adhérer à des raisonnements qui visent à nous solidariser avec les logiques de cette exploitation. (...) Mais évidemment le dire ne suffit pas : il faudra l’imposer. C’est un rapport de forces. (...) Etre isolé contribue beaucoup à la résignation. Peut-être sommes nous quelques uns ici à attendre d’un mouvement social davantage qu’un recul du gouvernement sur la question des retraites... Peut-être sommes-nous même plus que quelques-uns à voir aussi la chose comme une “occasion” (...), c’est la possibilité de se rappeler qu’une force collective, venant briser le train-train de l’exploitation, de l’isolement et de la déprime généralisée, permet d’entrevoir des horizons où la réappropriation du monde n’est plus hors de portée (...)”.

Ceux-là montrent la voie vers laquelle nous devons tous aller parce que la déferlante d’attaques auxquelles nous sommes tous soumis rendent nos conditions d’exploitation de plus en plus insupportables. Nous n’avons pas d’autre choix pour résister aux attaques de la bourgeoisie et de son gouvernement, qu’il soit de droite ou de gauche, que de développer nos luttes.

Oui, c’est non seulement par l’ampleur de nos rassemblements, mais c’est aussi à travers la multiplication de réseaux de discussions, de débats, d’échanges sur nos préoccupations, nos réflexions, que nous représentons une force collective menaçante que craint par dessus tout la bourgeoisie !

Etendre et développer massivement la lutte suppose que nous la prenions en mains, que nous décidions nous-mêmes de sa conduite en mettant en avant, à l’encontre des pratiques syndicales, partout où se développe une lutte, la tenue d’assemblées générales ouvertes à toutes les catégories socio-professionnelles de travailleurs au-delà de l’entreprise ou du lieu de travail, comme aux étudiants, aux retraités, aux chômeurs. Elle suppose que nous élisions des délégués révocables à tout moment pour faire appliquer les décisions de ces assemblées générales souveraines.

Cela peut nous paraître effrayant, irréalisable, au-dessus de nos forces, tellement éloigné de nos habitudes où nous nous reposons sur les modes et les actions de luttes que nous dictent les syndicats. Mais c’est justement en commençant à se rassembler, à discuter, à débattre entre nous que nous pourrons peu à peu prendre confiance en nous et prendre conscience de l’efficacité des moyens dont nous disposons pour exercer notre solidarité de classe et du pouvoir collectif que nous avons pour construire un réel rapport de forces.

Face au capital, quand nous restons isolés, divisés, nous nous sentons forcément faibles et vulnérables. Mais regroupés, unis et solidaires, en tant que classe exploitée, nous sommes alors beaucoup plus forts qu’on ne le croit.

Wim (24 septembre)

 

1) Contrebalancé par l’appel simultané à un second jour de grève et de mobilisation en semaine le 12 octobre plus “classique” (et donc plus démobilisateur) qui vient couper l’herbe sous le pied des partisans d’une grève reconductible immédiate.