Plus qu'un profiteur, Bernard Kouchner est un fauteur de guerre (à propos du livre "Le monde selon K.")

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L'affaire fait grand bruit dans la presse et les couloirs du pouvoir depuis quelques semaines : Bernard Kouchner, icône a priori intouchable de l'engagement humanitaire serait un magouilleur sans morale, avide de popularité et de profit. Pierre Péan, journaliste habitué des révélations « choc » sur les mœurs des grands de ce monde, s'est attaqué, en publiant son livre Le monde selon K. , à un personnage hautement médiatique qui ne manque jamais une occasion de faire parler de lui ou de se montrer et qui s'est depuis plus de trente ans construit une image d'homme dont l'engagement n'a d'égal que l'indignation face à la misère du monde.

Pour autant, aussi spectaculaires que puissent être les résultats les plus mis en avant par les médias de l'enquête de Pierre Péan, ce ne sont pas ce qui nous semble le plus scandaleux dans le CV du « french doctor ». Le livre lui-même aborde d'autres aspects autrement plus significatifs mais qui n'ont pas été repris avec autant d'exposition médiatique.

Monsieur Kouchner aurait donc toute sa vie confondu ses engagements humanitaires et politiques avec ses intérêts personnels. Il aurait notamment monnayé des missions de conseil à bon prix en échange de subventions publiques dont il assurait la gestion, avec plusieurs pays africains. Il aurait usé de sa position ministérielle pour obtenir le paiement de son dû. Il aurait fait usage de son pouvoir pour intégrer la fonction publique. Il aurait cédé sans efforts aux sirènes de l'argent pour produire un rapport bienveillant pour une société pétrolière Total peu regardante sur le droit du travail. Il aurait offert des places de choix au sein de son cabinet ou en ambassade à ses collaborateurs, mandataires et associés dans le domaine professionnel. Il aurait même favorisé la nomination de sa femme à la tête de l'audiovisuel extérieur français. Bref, comme le résume Marianne en introduction aux « bonnes feuilles » du livre1, Bernard Kouchner aurait « peu à peu troqué sa générosité contre un cynisme calculateur ».

Sans vouloir faire un concours de cynisme, nous ne voyons pas en quoi ce serait une révélation. Le cynisme et le calcul sont deux caractéristiques minimales de tout membre de base de la bourgeoisie. C'est dire si, pour fréquenter les hautes sphères du pouvoir, il faut être particulièrement prodigue en la matière. Bernard Kouchner, de par sa carrière politique qui l'emmène du PCF au gouvernement Fillon en passant par le PS, le PRG et de nouveau le PS, montre à quel point il a toujours su sentir le sens du vent et profiter de sa force pour faire avancer son navire. Avide de pouvoir et d'argent, et c'est bien un minimum pour les gens de sa classe, il a aussi et surtout su faire preuve d'un grand talent pour servir les intérêts de son pays, tout particulièrement sur le terrain impérialiste.

A la sortie du livre, plusieurs membres du gouvernement se sont empressés de soutenir leur collègue, jusqu'au président Sarkozy qui, dans son show multi-télévisé, a balayé les accusations d'une seule phrase : « Sa vie parle pour lui ».

On ne peut mieux dire. Le jeune Bernard a même montré des aptitudes précoces qui le prédestinaient très tôt à la grande carrière qu'il fit ensuite. Et c'est même sur ce plan-là que résident les aspects les plus indignes de son parcours, bien plus en tout cas que quelques magouilles et abus de pouvoir.

Alors que tout frais sorti des ses études de gastro-entérologie, Bernard Kouchner se rend au Biafra à la fin des années 1960, c'est déjà pour participer à la politique impérialiste de la France, menée à l'époque par Jacques Foccart, le Monsieur Françafrique de l'Elysée. En dénonçant le « génocide » perpétré par le pouvoir nigérian, le futur fondateur de Médecins Sans Frontières apporte son soutien aux sécessionnistes alors appuyés par la France dans une guerre civile qui allait provoquer plus d'un million de morts.

Par la suite, il ne cessera de promouvoir le concept de « droit d'ingérence », inventé par le philosophe Jean-François Revel pendant la guerre du Biafra justement, et qui fut institutionnalisé par le président de la République François Mitterrand. Au nom de ce « droit » selon lequel « on ne laisse pas les gens mourir », les grandes puissances ont pu monter des opérations militaires hors de tout cadre dans de nombreux pays en proie à la guerre, sous couvert d'intervention humanitaire. Véritable paravent aux forces armées, le droit d'ingérence avait trouvé en Bernard Kouchner son plus talentueux VRP, qui poussa même l'inventivité jusqu'à compromettre les écoliers français dont les sacs de riz serviront de voie d'entrée de l'armée française en Somalie en 1992.

Au Rwanda, il fera le même usage de "l'ingérence humanitaire" pour propulser l'armée qui, avec force moyens humains et matériels, encadrera un des pires massacres jamais perpétrés.2

A son arrivée au ministère qu'il occupe encore aujourd'hui, il tenta de refaire le même coup au Darfour.

Et ce ne sont que quelques exemples dans une vie qui, Nicolas Sarkozy a raison sur ce point, parle suffisamment pour qu'on ne puisse émettre le moindre doute sur le dévouement absolu de son ministre au service de l'impérialisme français. Que ce soit un sac de riz sur le dos ou un enfant décharné dans les bras, c'est toujours en faisant vibrer la corde humanitaire qu'il fera accepter à l'opinion choquée la complicité de la France (comme celle des autres grandes puissances) dans la misère et les horreurs de la guerre. Comme un assassin qui pleure sur le corps de sa victime, Bernard Kouchner s'indigne des massacres qu'il a contribué à perpétrer. Bien au-dessus de son mélange des genres à vocation lucrative qui aujourd'hui défraie la chronique, c'est cette posture méprisable, adoptée depuis 40 ans, partout où l'impérialisme français a fait couler le sang, qui soulève notre indignation.

La bourgeoisie est une classe de profiteurs et de cyniques. Ce qui distingue les plus grands, c'est cette capacité, que Bernard Kouchner possède à l'évidence, de repousser toujours les limites du cynisme et de l'abjection, de se débarrasser de tout sens moral dès lors que les intérêts de sa classe, la bourgeoisie, sont en jeu.

GD (18 février)

 

1Marianne du 31 janvier 2009.

2Lire par exemple notre article paru dans RI n° 345.