Comme
nous l'avons montré dans d'autres articles de notre
presse, vers le milieu des années 1960, un mouvement
international s'est développé contre la guerre au
Vietnam et contre les premiers signes d'une aggravation de la
situation économique. Dans de nombreux pays, ce mouvement
portait le germe d'une remise en question de l'ordre existant. Le
mouvement en Allemagne a commencé assez tôt, et il
devait avoir un impact international majeur.
L'opposition hors du parlement bourgeois
Alors
que de plus en plus de manifestations s'organisaient à
partir du milieu des années 1960, principalement contre la
guerre au Vietnam, ces manifestations prirent une autre dimension
quand le 1er décembre 1966 une large coalition gouvernementale
formée par le CDU/CSU et le SPD se mit en place à Bonn
et qu'à peine une semaine plus tard, le 10 décembre,
Rudi Dutschke appela à la formation d'une "opposition extra
parlementaire" (APO). Le ralliement et l'entrée du plus
grand parti "de gauche" au gouvernement entraîna une
grande déception et les gens se détournèrent du
SPD. Alors même que le SPD s'activait à faire campagne
pour la participation aux élections, des manifestations se
multipliaient dans les rues. Au début de ce mouvement, il
existait un nombre considérable d'illusions sur la
démocratie bourgeoise en général et sur la
social-démocratie en particulier. L'idée était
que, puisque le SPD avait rejoint le gouvernement, il n'existait
plus de force d'opposition majeure au parlement et donc que c'était
de la rue qu'il fallait organiser cette opposition. Puisque le rôle
de plus en plus évident de la social-démocratie était
de constituer une force de soutien au système au sein de la
Grande Coalition, "l'opposition extra parlementaire"
était davantage dirigée contre la récupération
par le biais de la démocratie bourgeoise, contre la
participation aux élections parlementaires et en faveur de
l'action directe. Cette orientation fut un élément
essentiel du lent processus qui mit fin à la paix sociale.
La résistance d'une nouvelle
génération
La
classe dirigeante se vit dans l'obligation de faire entrer le SPD
au gouvernement, en réaction à la réapparition
de la crise économique après le boom qui a suivi la
Seconde Guerre mondiale. Après le long miracle économique,
la croissance s'est brusquement effondrée en 1965. Même
si cet effondrement a démarré alors que la croissance
était à un taux très élevé, et que
les taux de l'époque passeraient maintenant pour des
utopies, quelque chose de capital sur le plan historique s'est
produit alors. Le miracle économique de l'après-guerre
était révolu. Il y eut une première vague de
suppressions d'emplois et on supprima toutes les primes et les
avantages pour ne garder que les salaires de base tels qu'ils
avaient été négociés. Même si
toutes ces mesures apparaissent extrêmement "douces",
si on les compare aux mesures d'austérité actuelles,
elles provoquèrent un véritable choc dans la classe
ouvrière. Le cauchemar de la crise était réapparu.
Mais même si cette réapparition fut soudaine, la classe
ouvrière ne réagit pas et ne déclencha alors
aucune importante vague de grèves. Cependant, entre 1965 et
1967, quelques 300 000 ouvriers participèrent à
diverses luttes. Une vague de manifestations démarra dans
l'ensemble du pays avec une grève sauvage en décembre
1966 à l'usine de machines d'imprimerie Faber et
Schleicher d'Offenbach. Les ouvriers exigeaient le renvoi d'un
contremaître qui faisait preuve de brutalité. De plus,
des conflits concernant le temps de travail surgirent dans les
ateliers ILO à Pinneberg, près de Hambourg, en
septembre 1967. Presque toutes ces luttes menèrent à
des grèves sauvages. Elles contribuèrent de façon
significative à un changement d'attitude, particulièrement
chez les jeunes ouvriers et spécialement chez ceux en
formation (à l'époque, il n'y avait pas de chômage
important des jeunes, la plupart d'entre eux accédaient à
un emploi). Alors que pendant des années, l'idéologie
du "partenariat social" et l'image d'un Etat
paternaliste bienveillant s'étaient largement répandues,
les premières fissures de la "paix sociale"
apparaissaient maintenant Avec le recul, ces petites grèves
étaient les signes annonciateurs d'une rupture plus
importante qui devait se produire en Allemagne en 1969.
Avec
ces actions peu spectaculaires et hésitantes, la classe
ouvrière allemande avait envoyé un message important,
ce qui avait également donné une impulsion au mouvement
de manifestation des étudiants. Même si, du point de vue
international, leurs luttes défensives n'avaient pas placé
les ouvriers allemands au premier plan, ils firent partie intégrante
du mouvement à son tout début.
Ce
ne fut pas principalement la dureté immédiate des
premières mesures d'austérité qui déclencha
le mouvement. On pouvait aussi deviner l'agitation d'une
génération nouvelle. Après les privations de la
crise économique des années 1930 et les années
de famine pendant et après la guerre, après
l'épuisement brutal de la force de travail pendant la
période de reconstruction et les longues journées de
travail aux salaires très bas, un niveau de consommation plus
élevé était en train de se mettre en place.
Mais, parallèlement, ces nouvelles conditions de travail forcé
eurent un effet répulsif, particulièrement chez les
jeunes ouvriers. Un sentiment mal défini mais généralisé
se mettait en place : "Nous
ne pouvons pas croire que c'est comme ça et pas autrement.
Nous avons besoin de quelque chose d'autre que juste des biens de
consommation. Nous ne voulons pas faire comme nos parents : nous
épuiser à la tâche, être lessivés,
usés jusqu'à la corde." Très
lentement, une nouvelle classe ouvrière non défaite
surgissait, une génération d'ouvriers qui n'avaient
pas connu la guerre et qui n'étaient pas prêts à
accepter l'ennuyeuse routine capitaliste sans résister. La
recherche d'une alternative, encore mal définie et confuse,
était en route.
Ce qui se cachait derrière le mouvement de
protestation : la recherche d'une société
nouvelle
La
formation d'une opposition "extra parlementaire" à
la fin de 1966 n'a été qu'un pas au milieu d'un
mouvement plus grand qui se développait au sein de la jeune
génération, en particulier des étudiants. A
partir de 1965, avant même que la crise économique
n'éclate, de plus en plus d'assemblées générales
dans les universités étaient le lieu de débats
passionnés sur les façons et les moyens de contester.
Suivant
l'exemple des Etats-Unis, dans beaucoup d'universités, on
formait des groupes pour contrecarrer les universités
bourgeoises "établies" ; une "université
critique" se mettait en place. Dans ces forums, il n'y avait
pas que des membres de la SDS (Ligue Allemande des Etudiants
Socialistes) qui décidaient de toutes sortes de formes
spectaculaires de contestation de l'autorité. Au cours de
cette première phase du mouvement, la vieille tradition du
débat, de la discussion dans les assemblées générales
publiques, s'est partiellement ranimée. Même si
beaucoup se sentaient attirés par l'envie pressante
d'actions spectaculaires, l'intérêt pour la théorie,
pour l'histoire des mouvements révolutionnaires a refait
surface, avec en même temps le courage d'envisager la
victoire sur le capitalisme. Beaucoup ont exprimé l'espoir
d'une autre société. Rudi Dutschke l'a résumé
en juin 1967 de la façon suivante : "Le
développement des forces de production a atteint un point tel
quel'abolition
de la faim, de la guerre et de la domination est devenue
matériellement envisageable. Tout dépend de la
conscience des gens et de leur volonté de faire l'histoire,
ce qu'ils ont toujours fait, mais maintenant il faut que ce soit
fait d'une façon consciente et contrôlée."
Un certain nombre de textes politiques du mouvement ouvrier, en
particulier de la mouvance conseilliste, ont été
réimprimés. L'intérêt pour les conseils
ouvriers s'est très fortement accru. A l'échelle
internationale, le mouvement de protestation en Allemagne était
considéré comme l'un des plus actifs sur le plan de
la théorie, le plus passionné de discussions, le plus
politique.
Au
même moment une grande partie des contestataires, tel Rudi
Dutschke, ont tout de suite critiqué le stalinisme d'un
point de vue théorique, ou au moins d'un point de vue
émotionnel. Dutschke a considéré le stalinisme
comme une déformation doctrinaire du vrai marxisme qui s'était
transformé en une nouvelle idéologie "bureaucratique"
de domination. Il a exigé une révolution profonde et
une lutte pour le renouveau du socialisme dans le bloc de l'Est.
La répression étatique crée
l'indignation
Pour
protester contre la visite du Shah d'Iran à Berlin Ouest,
des milliers de manifestants se sont rassemblés dans les rues
le 2 juin 1967. Le gouvernement démocratique bourgeois
allemand, qui soutenait inconditionnellement la dictature sanglante
du Shah, était fermement déterminé à
maintenir les manifestations sous contrôle en faisant usage de
la violence policière (utilisation de matraques et
arrestations violentes de manifestants par des brigades). Au cours de
ces manifestations violentes, l'étudiant Benno Ohnesorg fut
assassiné d'une balle dans le dos par un policier en civil
(qui fut par la suite acquitté). Ce meurtre d'un étudiant
a provoqué une immense indignation chez la jeunesse politisée
et a donné au mouvement une dynamique supplémentaire. A
la suite de cette répression d'Etat, des discussions lors
d'un congrès, qui se tenait une semaine après la mort
de Benno le 9 juin 1967, sur le thème "Université
et Démocratie", ont révélé
l'existence d'un gouffre croissant entre l'Etat et la société.
Au même moment, une autre composante du mouvement de
contestation prenait de plus en plus d'importance.
Le mouvement contre la guerre
Suivant
la même dynamique qu'aux Etats-Unis, les manifestations et
les congrès contre la guerre du Vietnam avaient commencé
en 1965 et 1966. Les 17 et 18 février 1968, un Congrès
International contre la guerre au Vietnam se tînt à
Berlin Ouest, suivi d'une manifestation de quelques 12 000
participants. L'escalade de la guerre au Moyen-Orient autour de la
"Guerre des Six Jours" en juin 1967 et surtout la guerre du
Vietnam ramenaient des images de guerre dans les foyers. A peine 20
ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la nouvelle
génération, dont la majorité n'avait pas connu
la guerre ou qui étaient tout petits alors, s'est trouvée
confrontée à une guerre qui mettait à nu toute
la barbarie du système (bombardement permanent, surtout de la
population civile, utilisation d'armes chimiques telles que l'Agent
Orange (napalm), massacre de My Lai : davantage de bombes
avaient été lâchées sur le Vietnam qu'au
cours de toute la Seconde Guerre mondiale). La nouvelle génération
n'était plus prête à sacrifier sa vie dans une
nouvelle guerre mondiale - et donc dans le monde entier, surtout
aux Etats-Unis et en Allemagne, de plus en plus de gens manifestaient
contre la guerre au Vietnam.
Cependant,
on peut constater le caractère contradictoire et confus du
mouvement à travers l'idée de base très
largement répandue alors et que Dutschke a clairement
exprimée. Lui et beaucoup d'autres au SDS pensaient que la
guerre américaine au Vietnam, les lois d'urgence en
Allemagne et la bureaucratie stalinienne du bloc de l'Est, en dépit
de toutes les différences, avaient une chose en commun :
elles constituaient les éléments d'une chaîne
mondiale d'un pouvoir autoritaire sur des citoyens impuissants. Les
conditions pour vaincre le capital dans les riches pays
industrialisés et dans le "tiers-monde" étaient
différentes selon eux. La révolution ne serait pas
faite par la classe ouvrière en Europe et aux Etats-Unis mais
par les peuples pauvres et opprimés de la "périphérie"
du marché mondial. C'est pour cela que beaucoup de gens
politisés se sentaient attirés par les théories
"anti-impérialistes", qui vantaient les luttes de
libération nationale comme étant une nouvelle force
révolutionnaire, alors qu'en réalité elles
n'étaient rien d'autre que des conflits impérialistes,
souvent sous la forme de guerres par procuration au cours desquelles
des paysans étaient sacrifiés sur l'autel de
l'impérialisme.
Même
si beaucoup de jeunes étaient fascinés par les
prétendues luttes de libération nationales dans le
"tiers-monde" et soutenaient le Vietcong, la Russie ou la
Chine lors de manifestations contre la guerre, ce qui signifie qu'ils
ne défendaient pas une position fondamentalement
internationaliste, il devenait quand même clair que le malaise
de base par rapport à la guerre grandissait et surtout que la
nouvelle génération ne pouvait pas être mobilisée
pour une nouvelle confrontation entre les deux blocs. Le fait que la
classe dirigeante de l'Etat allemand, qui se trouvait en ligne de
front, rencontre des difficultés croissantes pour mobiliser
les jeune gens pour un massacre impérialiste était
particulièrement significatif.
La spirale de la violence s'installe
Dès
1965, on a assisté à des manifestations contre les
projets des lois d'urgence qui donnaient à l'Etat de
nombreux droits pour intensifier la militarisation et la répression.
Le SPD, qui avait rejoint la coalition avec le CDU en 1966, est resté
fidèle aux politiques qu'il avait d'abord pratiquées
en 1918/1919 (1).
Après l'assassinat de Benno Ohnesorg en juin 1967, les
campagnes de diffamation à l'encontre des protestataires, en
particulier à l'encontre de leurs leaders se sont
intensifiées. Le tabloïd populaire allemand Bild
Zeitung exigeait :
« arrêtez
tout de suite le terrorisme des jeunes Rouges ! ».
Lors d'une manifestation pro-américaine organisée par
l'Etat berlinois le 21 février 1968, des participants
portaient des slogans déclarants: « Ennemi
n°1 du peuple : Rudi Dutschke ». Au
cours de
cette manifestation, un homme qui regardait passer la manifestation
fut pris par erreur pour Rudi Dutschke ; des manifestants l'ont
menacé de le passer à tabac et de le tuer. Une semaine
après l'assassinat de Martin Luther King aux Etats-Unis, la
campagne de diffamation a finalement atteint un sommet avec la
tentative d'assassinat de RudiDutschke
le 11 avril, le jeudi avant Pâques. Entre le 11 et le 18 Avril,
il y eut des émeutes, principalement dirigées contre
Springer, le magnat de la presse (les manifestants criaient :
"Bild Zeitung a
participé à l'assassinat ").
Deux personnes furent tuées, des centaines d'autres
blessées. Une spirale de violence s'installa. A Berlin, les
premiers cocktails Molotov furent lancés : un agent de
police les mettait à la disposition des manifestants qui
étaient prêts à utiliser la violence. A
Francfort, on mit pour la première fois le feu à un
grand magasin.
Malgré
une marche sur Bonn le 11 mai 1968 comprenant plus de 60 000
participants, la coalition gouvernementale CDU-SPD s'est empressée
d'adopter les lois d'urgence.
Alors
qu'en France en mai 68, les manifestations étudiantes
étaient repoussées à l'arrière-plan par
les grèves ouvrières et que la classe ouvrière
remontait sur le devant de la scène de l'histoire, les
manifestations en Allemagne se trouvaient déjà dans un
cul-de-sac.
Une
vague de grèves ouvrières ne se déclencha que
plus d'un an plus tard, en septembre 1969, surtout parce que les
manifestants prolétariens en 1968 manquaient de points de
repère.
Alors
que certains contestataires se tournaient vers des actes de violence
et que d'autres, essentiellement des activistes étudiants,
se jetaient à corps perdu dans la construction d'organisations
gauchistes pour « mieux
toucher les ouvriers dans les usines »,
beaucoup de contestataires prolétariens rejetèrent ces
options et commencèrent à se replier.
Nous
continuerons la deuxième partie de cet article avec les
événements qui ont suivi mai 1968.
Weltrevolution,
mai 2008.
1
On peut constater dans le livre de Uwe Soukup, Comment Benno
Ohnesorg est mort, comment la bourgeoisie allemande avait
utilisé avec succès en 1918/1919 des campagnes de
diffamation dans les journaux et des provocations pour présenter
les radicaux comme de violents terroristes et les isoler.
Poster un nouveau commentaire