Chronique d'un débat sur la crise économique (réunion publique du CCI en Espagne)

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mailNotre dernière réunion publique à Barcelone, sur la crise économique, a été une vraie contribution au développement d'un débat ouvert entre des personnes toutes indignées devant les horreurs de ce monde et cherchant donc à savoir comment se battre pour un avenir meilleur. Ces camarades se sont réunis pour discuter fraternellement, chacun pouvant exprimer son point de vue, sans être interrompu, avec le souci de se répondre les uns aux autres, dans le respect mutuel et la sincérité.

Nous nous contenterons dans ce bref article de souligner son aspect vivant en mettant en avant prioritairement les différentes interventions des participants. Des questions seront donc soulevées sans que toutes les réponses soient forcément apportées. Pour connaître plus en profondeur notre vision tant de la crise économique actuelle que de la crise historique du capitalisme, nous conseillons à nos lecteurs de se reporter à notre tout dernier article sur la question : « Existe-t-il une issue à la crise économique ? »1.

Quelle est la situation actuelle du capitalisme ?

Réagissant à notre exposé introductif, un camarade a tout d'abord affirmé qu'il ne voyait pas en quoi le capitalisme pouvait être en crise : « Vous exagérez sur la question de la crise. Je vois plutôt de la prospérité. Le capitalisme a de la ressource pour un bon bout de temps. La classe dominante peut offrir des reformes pour satisfaire les besoins du plus grand nombre et ceux d'en bas peuvent accéder aux richesses et aux charges publiques ».

D'autres camarades lui répondirent de différentes façons :

  • « Je ne vois pas comment les besoins de la majorité sont satisfaits. On dit que les gens sont repus par tant de consommation. Mais je ne vois du ‘consumérisme' nulle part. Les gens sont obligés de se serrer la ceinture. Payer les crédits immobiliers est devenu une charge qui oblige à réduire la consommation jusqu'au minimum vital. Les familles, pour arriver à la fin du mois, doivent renoncer à plein de choses. Payer la voiture et le logement oblige à dépenser moins en nourriture, en vêtements et bien d'autres choses de base. Si les familles veulent maintenir une consommation minimale, elles sont obligées de s'endetter et de s'enchaîner à une série de crédits qui finit par les obliger à aller demander un reéchelonnement de leurs dettes, avec les intérêts usuriers que cela implique, c'est-à-dire une dette de plus en plus importante. Voilà la réalité et non pas tout ce tintamarre sur la sur-consommation ».

  • « Je ne vois pas une classe dominante qui réponde aux besoins de la majorité, je vois une classe dominante soumise à la logique de la concurrence, ce qui les amène à réduire les salaires, à jeter des gens au chômage, à ce que les besoins de la majorité des gens soient de moins en moins satisfaits. Le capitalisme va vers la barbarie et il ne faut rien attendre de lui ».

  • « Il y a une crise très forte. En plus, la crise n'est pas seulement une crise économique, mais c'est aussi une crise des idéologies. Les idéologies de la bourgeoisie pour rendre attractif le capitalisme s'usent de plus en plus. Jusqu'à maintenant, les crises du capitalisme trouvaient une issue. Je ne pense pas qu'on doive l'appeler tout simplement ‘crise', parce c'est quelque chose de bien pire. »

Entre ces deux positions est apparue au fil de la discussion un troisième point de vue exprimant une série de nuances : « Il y a une crise économique, mais le capitalisme a des issues. La crise économique aiguise les contradictions politiques et sociales, mais la vérité c'est qu'il y a de la prospérité et on le voit dans le fait que les riches le sont de plus en plus. Le capitalisme se trouve actuellement dans un processus de restructuration. Il y a de nouveaux blocs qui vont se constituer (le bloc européen, le bloc nord-américain, le bloc autour de Chavez, etc.) et ceux qui seront les têtes de chaque bloc auront beaucoup plus de marge de manœuvre que les autres. La hausse de la productivité permet au capitalisme d'augmenter les profits et de sortir ainsi de la crise. »

Le débat a donc exprimé une grande hétérogénéité. Alors qu'il y avait des camarades qui partageaient clairement notre position, d'autres estimaient que le capitalisme « en a encore pour longtemps ». Ce débat est très important : si le capitalisme en a vraiment pour longtemps, s'il peut satisfaire ne serait-ce qu'un peu les besoins de la majorité, la lutte devrait alors se placer sur un terrain favorable aux reformes et aux améliorations du système. Nous pensons, par conséquent, que le débat devrait se poursuivre sur la base d'une série de questions :

  • Nous trouvons-nous face à une « crise de restructuration » comme le pense un des intervenants ? Serions-nous dans un processus où, face à aux vieilles puissances en déclin, vont émerger de nouvelles puissances ? La Chine, peut-être ? Ou bien, au contraire, serions-nous dans une nouvelle phase de la descente progressive vers l'abîme, une descente qui a caractérisé les 40 dernières années ? La croissance actuelle de la Chine ne serait-elle pas la conséquence des tentatives pour pallier à cette crise et qui pourrait finir par aggraver encore plus les problèmes de l'économie mondiale ? Ne serions-nous pas face à ce que l'un des participants a qualifié de « quelque chose de pire qu'une crise » ?

  • On peut se poser une autre question : le fait que « les riches soient de plus en plus riches », est-ce vraiment l'expression de la prospérité du système ? Ne serait-ce pas plutôt l'évidence de son échec, la réalité d'une tendance à une fracture irrémédiable dans la société entre une minorité de plus en plus minoritaire et de plus en plus riche et une majorité de plus en plus grande et pauvre ?

  • Et, enfin, la hausse de la productivité, est-ce une issue à la crise ? Ne représente-elle pas plutôt une aggravation de celle-ci ? N'est-ce pas la saturation des marchés le problème principal du capitalisme que la hausse de la productivité ne fait qu'aggraver au-delà de quelques soulagements momentanés qu'elle peut apporter ? 2

La suite du débat (sur Internet ou avec de nouvelles rencontres) permettrait de développer des réponses plus élaborées à ces questions pour ainsi comprendre la politique que la classe ouvrière devrait suivre : ce n'est pas la même chose si le capitalisme a des possibilités d'« octroyer des reformes pour satisfaire les nécessités d'une majorité » - tel qu'un participant l'a affirmé - ou s'il va « vers la barbarie et on ne peut rien attendre de lui », tel qu'une camarade lui a répondu.

Est-ce qu'il y a une réponse de la classe ouvrière ? Comment pouvons nous la développer ?

Cette question est celle qui a pris le plus de temps lors de cette réunion. Il y a eu un débat très animé où une série d'idées ont émergé.

Une position ne voyait pas de capacité de lutte au sein de la classe ouvrière : « Le prolétariat des pays riches se fout de tout, accepte tout. Je n'ai pas confiance dans le prolétariat, parce qu'il est embourgeoisé. Qui plus est, si, comme vous dites, la crise va s'aggraver, ce qui arrivera alors c'est le fascisme, comme ce qui est arrivé dans les années 30. Écoutez le discours de la droite sur l'immigration, il va vers le fascisme et aucunement vers la moindre prise de conscience ».

Nous avons traité ce sujet du fascisme, présenté comme le « mal absolu » face auquel il faudrait choisir le « moindre mal » de la démocratie, dans de nombreux articles auxquels nous renvoyons3 nos lecteurs. Lors de cette réunion, ce sujet n'a pas été abordé par les autres participants, qui se sont surtout attachés à argumenter contre la thèse comme quoi « le prolétariat se serait embourgeoisé ». Pour un participant « Ce truc sur l'embourgeoisement du prolétariat, on nous le raconte depuis 50 ans. Ça n'a aucune base objective. En vérité, si on parle d'embourgeoisement, c'est parce qu'on voit les syndicats qui se disent représentants des ouvriers et tout ce qu'il font est embourgeoisé. Mais c'est un fait que syndicats et classe ouvrière ne sont pas identiques, ils sont même opposés ». Une participante ajouta : « Là où je vois de l'embourgeoisement et de l'aliénation, c'est dans la lutte syndicale, mais dans la lutte ouvrière, au contraire, ce que je vois, ce sont des essais de rupture avec cette aliénation. »

Un autre participant n'arrivait pas à voir la capacité de riposte au sein de la classe ouvrière : « Les ouvriers restent passifs ; tout au plus sont-ils capables de développer des luttes partielles ». Et il attribuait cette difficulté de la classe ouvrière au fait que « la bourgeoisie met en oeuvre toute une stratégie face aux luttes ouvrières, contre la prise de conscience de la classe ouvrière. La bourgeoisie dépense des millions d'euros pour mystifier les ouvriers : la mystification électorale, la mystification politique, la mystification idéologique. La bourgeoisie se coordonne internationalement contre la classe ouvrière».

D'autres interventions ont essayé d'aller plus loin qu'une simple photographie de la situation de la classe ouvrière, au niveau immédiat, et ont essayé de considérer ses luttes, même avec leurs confusions et leurs défauts, dans une dynamique sociale et historique : « Du monde bourgeois, il n'y a rien à attendre. L'espoir se trouve dans le développement des luttes des ouvriers où l'on voit apparaître des éléments de prise de conscience » ou encore « il y a des luttes ouvrières, bien plus que nous ne le pensons. Ce qui arrive, c'est qu'on n'en parle pratiquement pas. Les grèves, ça ne fait pas de l'info. Elles n'existent que pour ceux qui les vivent. Mais elles sont une école. Le meilleur apport des luttes n'est pas tellement les gains économiques, souvent des victoires à la Pyrrhus, mais les leçons sur la conscience, l'unité et la solidarité, l'apprentissage que ces luttes apportent dans la lutte pour le communisme. Il n'y a pas de raccourcis pour arriver à une révolution. C'est le cumul des expériences, la conscience qui grandit peu à peu, qui conduit vers la révolution. Je crois que toutes ces ‘radicalités' de façade font très mal : brûler des pneus par désespoir, faire des grèves qui emmerdent les usagers, avoir des affrontements violents et stériles avec la police... Ce n'est pas ça la ‘radicalité'. Etre radical, c'est aller à la racine des choses. La lutte ouvrière est radicale quand elle s'affronte de façon déterminée à l'exploitation capitaliste, lorsque face à la concurrence et à la division semées par les rapports de production, elle réussit à unifier la majorité des ouvriers, lorsqu'elle arrive à isoler politiquement l'État et les capitalistes ».

Dans ce cadre, un autre participant a posé des questions concrètes sur comment le prolétariat peut avancer, comment peut-il dépasser la faiblesse et le caractère encore embryonnaire de sa lutte présente : « Ce qui est le plus important pour moi c'est la nécessité de riposte du prolétariat. La question que nous devons nous poser c'est : est-ce que les conditions objectives [la crise économique du capitalisme4] entraînent automatiquement la réponse subjective du prolétariat [le développement du combat du prolétariat vers le communisme5] ? Je crois que non, je pense que pour développer sa réponse subjective, le prolétariat a besoin d'une prise de conscience plus globale, ce qui vient se joindre aux conditions économiques ». La réponse du prolétariat n'est pas - comme ce camarade l'a très bien dit - un simple reflet passif de l'exacerbation de la crise (les fameuses « conditions objectives »), ce n'est pas non plus le résultat immédiat et mécanique des luttes, mais elle nécessite que tout cela soit fertilisé et guidé par un processus de prise de conscience - qui est à son tour un puissant facteur pour impulser les luttes elles-mêmes. Dans ce sens, le camarade a poursuivi : «Est-ce que le prolétariat est conscient des traces de l'idéologie qu'il porte dans sa tête ? Le prolétariat a des difficultés pour développer sa conscience uniquement dans ses luttes, il a besoin de la réflexion, de prendre des distances, de regarder ce qui se passe dans le monde, de regarder les choses avec la perspective de l'histoire. »

La discussion doit continuer : c'est un outil pour transformer le sentiment d'indignation et de révolte qui nous anime tous face à la barbarie de ce monde en sentiment de solidarité et en volonté de lutte contre le capitalisme. Comme l'a dit un participant : « Nous sommes venus ici parce que quelque chose nous rassemble tous : la lutte contre le capitalisme. »


Acción Proletaria, organe du CCI en Espagne (5 mars)

 

1 La première partie de cet article est d'ores et déjà disponible ici ou dans notre journal du mois de mai (Révolution Internationale n°390). La seconde partie est à paraitre début juin (sur le web et dans RI n°391).

2 Pour une réflexion plus générale sur la situation actuelle du capitalisme et de ses perspectives, on peut lire, entre autres « Décadence du capitalisme : la révolution est nécessaire et possible depuis un siècle. »

3 Voir, entre autres, « Les causes économiques, politiques et sociales du fascisme » dans la Revue internationale nº 3 (1975) et aussi « Crime fasciste à Madrid: l'alternative n'est pas fascisme ou antifascisme, mais barbarie capitaliste ou révolution prolétarienne » (Révolution internationale nº 386, 12/2007).

4 Note de la rédaction.

5 Idem.