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A Marc

Présentation

L’internationalisme est un principe fondamental du mouvement ouvrier depuis ses origines. “Les ouvriers n’ont pas de patrie”, “Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !” Ce sont-là deux phrases clé du Manifeste communiste de 1848. Pour sa part, la bourgeoisie est capable de créer des alliances entre nations, des blocs militaires ou des unions économiques associant plusieurs pays. Mais tous ces regroupements de certains secteurs nationaux de la classe dominante sont toujours dirigés contre d’autres secteurs de celle-ci : bloc de l’Est contre bloc occidental lors de la guerre froide, Union européenne contre la concurrence commerciale des Etats-Unis et du Japon, etc. Même si les principaux Etats du monde sont capables de manifester une réelle solidarité lorsque la domination de la bourgeoisie est directement mise en cause par son ennemi mortel, le prolétariat, la société bourgeoise ne peut échapper aux affrontements entre nations, que ce soit dans le domaine commercial ou celui de la guerre des armes. Il en est ainsi parce que le mode de production capitaliste est inséparable de la concurrence et donc du conflit d’intérêts entre secteurs de la classe dominante. En revanche, la base même de la lutte du prolétariat est la solidarité de classe, une solidarité dont la portée est nécessairement mondiale puisque le but ultime du mouvement prolétarien est l’abolition d’un mode de production basé sur la concurrence et son remplacement par une communauté humaine abolissant la concurrence entre individus ou nations, abolissant les nations elles-mêmes, les frontières et la guerre. Ainsi, l’internationalisme du prolétariat n’a rien d’une utopie morale, d’une démarche volontariste visant à unir tous les “hommes de bonne volonté” mais correspond à son être profond : l’internationalisme n’est pas autre chose que l’expression de l’unité mondiale du prolétariat et de sa lutte. C’est pour cela que toutes les organisations que s’est données le prolétariat au cours de son histoire étaient internationales, ou visaient à l’être. C’est déjà le cas de la Ligue des communistes de 1847 qui, bien que constituée principalement d’ouvriers allemands, avait des membres dans plusieurs pays d’Europe (Allemagne, Belgique, France, Suisse, Angleterre). Fondée en 1864 par des ouvriers des deux principaux pays industriels d’Europe, l’Angleterre et la France, l’Association internationale des Travailleurs (AIT) allait rapidement regrouper au sein d’une même organisation les forces vives du prolétariat de ce continent et d’Amérique du Nord, c’est-à-dire l’essentiel du prolétariat mondial à cette époque. Le mot d’ordre qui concluait le Manifeste communiste, “Prolétaires de tous les pays unissez-vous”, concluait également l’adresse inaugurale de l’AIT et c’est avec cette dernière que ce mot d’ordre a connu sa première concrétisation.

Nous n’allons pas revenir ici sur toute l’importance de l’internationalisme dans les différents moments de l’histoire du mouvement ouvrier. Nous nous bornerons à souligner que la fidélité aux principes internationalistes a constitué, au cours de cette histoire, la pierre angulaire de l’appartenance au camp du prolétariat des organisations qui se réclamaient de ce  dernier.

Ainsi, lors de la Première Guerre mondiale, c’est la question de l’attitude à adopter par rapport à la guerre qui détermine clairement la frontière entre les courants politiques qui restent fidèles au prolétariat (et qui plus tard soutiendront la révolution) et ceux qui trahissent (et qu’on retrouvera du côté des bourreaux de la révolution).

Cette question de l’internationalisme est également cruciale lors de la montée de la contre-révolution stalinienne en Russie et dans l’Internationale communiste puisque les courants qui tentent de rester sur le terrain de classe du prolétariat sont en même temps ceux qui dénoncent radicalement la “théorie” de la “construction du socialisme dans un seul pays”.

Enfin, la Seconde Guerre mondiale constitue un nouveau test : c’est encore une fois la question de l’internationalisme qui est déterminante pour le maintien dans le camp du prolétariat. En abandonnant l’internationalisme au profit de la “défense de l’URSS” voire de la “Résistance”, le trotskisme signe son passage dans le camp bourgeois alors que les différents courants de la Gauche communiste, lorsqu’ils ­subsistent, se distinguent par leur refus de toute participation au conflit impérialiste.

Comme on l’a déjà vu, si l’internationalisme constitue un principe aussi important du mouvement ouvrier, c’est que la classe ouvrière est une, qu’elle constitue un seul corps collectif à l’échelle de tous les pays. En ce sens, chacune de ses expériences historiques, en quelque lieu qu’elle se déroule, constitue une contribution à l’expérience globale du prolétariat mondial. C’est pour cela, par exemple, que la Commune de Paris de 1871, ou pour la première fois de son histoire la classe ouvrière a été conduite à prendre momentanément le pouvoir, a eu une répercussion immense parmi les ouvriers du monde entier. C’est en prenant comme référence la Commune, en étudiant son histoire et ses enseignements que les ouvriers de Russie se sont lancés dans la Révolution d’Octobre près d’un demi-siècle plus tard. De même, il n’est pas besoin de rappeler l’immense retentissement de cette révolution parmi les masses ouvrières de tous les pays, à commencer par l’Allemagne, où le prolétariat s’est lancé également dans la révolution un an plus tard en s’inspirant de l’exemple russe.

Ce qui vaut pour l’expérience des luttes pratiques de la classe vaut également pour son expérience théorique. En fait, Marx et Engels n’ont jamais caché à quel point leurs propres conceptions, qu’ils ont développées notamment dans le Manifeste communiste, étaient redevables des efforts théoriques accomplis avant eux par les “socialistes utopiques” de différents pays. Il était clair pour eux que les progrès accomplis par le mouvement ouvrier en Allemagne, et qui permit à la classe ouvrière de ce pays de se trouver à la tête du prolétariat mondial jusqu’à la première boucherie impérialiste, n’avaient été possibles que grâce à la contribution tant pratique que théorique du prolétariat des autres pays d’Europe :

“De même que le socialisme allemand théorique n’oubliera jamais qu’il s’est élevé sur les épaules de Saint-Simon, de Fourier et d’Owen, trois hommes qui, malgré toutes leurs idées chimériques et leurs vues utopiques, comptent parmi les plus grands cerveaux de tous les temps et ont anticipé génialement d’innombrables choses dont nous démontrons à présent scientifiquement la justesse – de même le mouvement ouvrier allemand pratique ne doit jamais oublier qu’il s’est développé sur les épaules du mouvement anglais et français, qu’il a pu simplement profiter de leurs expériences chèrement acquises et éviter maintenant leurs erreurs, alors inévitables pour la plupart. Sans le passé des trade-unions anglaises et des luttes politiques ouvrières françaises, sans l’impulsion gigantesque donnée particulièrement par la Commune de Paris, ou en serions-nous aujourd’hui ?” (Engels, “Préface” de juillet 1874 à la Guerre des paysans en Allemagne) ([1]).

Si la classe ouvrière allemande a exercé pendant plusieurs décennies une influence théorique et pratique prépondérante sur l’ensemble du mouvement ouvrier mondial, elle a passé à son tour le relai, comme on l’a vu, au prolétariat de Russie lors de la révolution de 1917. Après que les prolétariats anglais et français aient exercé un rôle déterminant à la tête de la Première internationale, après que le prolétariat allemand ait exercé un rôle équivalent à la tête de la Deuxième internationale, ce rôle est revenu au prolétariat russe dans la Troisième internationale alors que pendant de nombreuses années ce dernier avait eu justement comme modèle le prolétariat allemand.

Cette influence réciproque des différents secteurs nationaux du prolétariat ne s’est pas achevée avec la fin de la vague révolutionnaire ouverte par la révolution de 1917. En fait, même au cours de la période de contre-révolution qui a suivi cette vague révolutionnaire, les fractions de gauche qui ont tenté dans les différents pays de préserver les acquis prolétariens face à la dégénérescence de l’Internationale et à la trahison des partis communistes se sont inspirées mutuellement. C’est ainsi, par exemple, que la Fraction de gauche du Parti communiste d’Italie qui a publié Prometeo en italien à partir de 1929 puis Bilan en français à partir de 1933, non seulement a eu comme volonté de confronter ses positions avec celles des autres courants de gauche, principalement l’Opposition de gauche inspirée par Trotski et la Gauche germano-hollandaise, mais a repris à son compte certaines des positions de ce dernier courant. Ainsi, l’analyse des luttes de libération nationale, telle qu’elle avait été élaborée avant 1914 par Rosa Luxemburg au sein de la social-démocratie allemande et polonaise et reprise par la Gauche allemande, a été intégrée dans les positions de Bilan à la fin des années 30.

La terrible contre-révolution qui s’est abattue sur le prolétariat mondial à partir de la fin des années 20 a provoqué une dispersion tragique des forces qui ont tenté de maintenir le cap de la perspective communiste. Mais même dans une telle situation, c’est le mérite de la Gauche italienne d’avoir conçu son effort comme un effort du prolétariat international et d’avoir su reprendre à son compte les apports des autres secteurs nationaux du prolétariat. Cet effort s’est particulièrement concrétisé en France où, comme nous le verrons plus en détail, le surgissement des courants de gauche devait bien peu aux courants politiques provenant du Parti communiste lui-même et beaucoup plus à la présence, comme réfugiés politiques, d’éléments provenant d’autres pays. La Gauche communiste qui s’est finalement développée en France à partir de 1944, tout en se considérant comme un courant de la Gauche communiste internationale impulsée par la Gauche italienne, a poursuivi l’effort de cette dernière, s’est inspirée de sa méthode, pour intégrer pleinement les acquis des différents courants de la Gauche communiste issue de la Troisième internationale. Ce travail de synthèse a été critiqué par certaines organisations qui se revendiquaient exclusivement de tel ou tel courant de la Gauche communiste (Gauche italienne ou Gauche germano-hollandaise). Mais en qualifiant “d’éclectique” la méthode de la Gauche communiste de France (GCF), ces organisations faisaient surtout la preuve qu’elles avaient oublié une des leçons fondamentales de l’histoire du mouvement ouvrier : la participation de l’ensemble des secteurs nationaux du prolétariat (et non d’un seul d’entre eux) à l’élaboration de ses positions politiques et de son programme ([2]).

Et il n’y a aucune raison pour que ce qui a été toujours valable par le passé ne le reste pas aujourd’hui et demain. C’est en se basant sur l’ensemble des acquis historiques du mouvement ouvrier, et non seulement sur certains d’entre eux, que pourra se constituer le futur parti mondial du prolétariat.

C’est pour cette raison que le CCI a entrepris de publier des contributions à l’histoire des différents courants de la Gauche communiste. Il a commencé par le courant le plus fécond de celle-ci, la Gauche communiste d’Italie ([3]) et il a continué avec la Gauche communiste hollandaise ([4]), c’est-à-dire le courant qui fut capable de donner un cadre théorique plus élaboré aux apports de la Gauche allemande et de poursuivre le combat dans la même orientation après que cette dernière ait été anéantie par le nazisme. Avec la présente brochure, notre organisation entend poursuivre ce travail de réappropriation par les nouvelles générations de révolutionnaires de l’histoire dont elles sont issues ([5]).

Mais si la publication de la présente brochure s’inscrit logiquement dans notre politique de contribution à l’histoire des Gauches communistes, elle poursuit également deux autres objectifs principaux :

1)  rétablir l’histoire du mouvement ouvrier révolutionnaire en France durant l’entre-deux-guerres ;

2)  continuer à défendre le nécessaire regroupement des énergies révolutionnaires.

Concernant le premier objectif, il est inutile évidemment de s’apesantir sur les ouvrages – assez nombreux – examinant cette période avec les lunettes du stalinisme ou de la “recherche universitaire”. Ces ouvrages, au mieux, lorsqu’ils sont sincères, sont imprégnés de préjugés démocratiques et incapables, de ce fait, de lire les faits historiques d’un point de vue de classe prolétarien, mais ce sont souvent des textes “militants” de défense du capitalisme où l’on s’emploie de façon consciente et intéressée à masquer la réalité ([6]). Les socio-démocrates, les staliniens et les staliniens défroqués à la Stéphane Courtois (le principal auteur du Livre noir du communisme) sont évidemment les grands spécialistes de ce genre de littérature. Ces auteurs ont cependant pour excuse de ne pas se présenter comme des militants révolutionnaires continuateurs du combat des courants de Gauche au sein de l’Internationale communiste. Mais cette excuse ne vaut pas pour les auteurs qui se réclament du trotskisme. Ce courant qui a rejoint le camp bourgeois durant la Seconde Guerre mondiale dispose aujourd’hui d’historiens patentés, tel Pierre Broué, qui ont publié des ouvrages traitant de l’opposition au stalinisme durant cette période. Mais eux aussi ne sont que des falsificateurs, alors qu’ils cherchent à se faire passer pour des esprits scientifiques et impartiaux. Par exemple, de façon totalement mensongère, ils réduisent l’histoire du mouvement ouvrier et révolutionnaire de cette période en France au seul courant qui se situait derrière Trotski ([7]). Or, ce courant représente, en fait, 35 personnes après 1933. Par contre, la Gauche communiste, même faible, représente une centaine de personnes, à laquelle il faut ajouter les membres de la Gauche italienne présents en France.

De plus, si l’on veut être complet sur la réalité et l’importance de la Gauche communiste dans cette triste période contre-révolutionnaire, on doit également compter des oppositionnels tels le groupe de Souvarine, celui de la Révolution prolétarienne ou de la Fédération de l’Est (groupes considérés comme se situant à la “droite” de l’Opposition internationale de gauche).

Concernant le second objectif, il importe de souligner que l’étude des efforts visant à la constitution d’un courant de la Gauche communiste en France met clairement en relief la participation de premier plan de la Gauche communiste italienne à ces efforts ainsi que la méthode qui était la sienne. Nous ne saurions trop insister sur la méthode défendue, durant cette période, par la Gauche italienne – dans Prometeo et Bilan – qui, même au moment le plus défavorable de l’histoire, a toujours cherché à regrouper les énergies révolutionnaires et à resserrer les rangs pour que les éléments révolutionnaires ne se perdent pas, en même temps qu’elle poussait inlassablement au débat et à la réflexion au sein du milieu prolétarien.

La Gauche italienne a, en effet, toujours recherché la clarification politique notamment en tirant les enseignements et en faisant le “bilan” des événements révolutionnaires des années 1920. Il n’a jamais été question, pour elle, de taire ses divergences avec les autres groupes pour afficher une unité de façade. Pour la Gauche italienne, au contraire, l’unité ne pouvait passer que par le maximum de clarté politique et théorique. Cependant, pour cette organisation révolutionnaire, il n’était pas question non plus de rester confinée dans sa tour d’ivoire et de mener une réflexion en chambre, de façon sectaire, en ignorant les autres groupes et courants révolutionnaires.

Par trois fois, la Gauche italienne a mis en pratique cette méthode :

  dans les années 1920 alors que les premières oppositions apparaissaient au sein des Partis communistes (PC) ;

  puis, en 1929, au sein de l’Opposition internationale de gauche (OGI) ([8]) ;

  enfin, en 1933, en participant activement au regroupement des forces communistes à la gauche du courant trotskiste.

A travers la publication de cette brochure, c’est, en fin de compte, au rappel et à la réappropriation de cette histoire et de cette tradition communiste que le CCI compte contribuer.

C’est l’ensemble des préoccupations que nous venons d’exprimer qui a déterminé le plan que nous avons choisi pour la présente brochure.

Ainsi, nous consacrons une place relativement importante aux conférences qui se sont tenues à la fin des années 20 et au début des années 30 en vue d’une unification de la Gauche communiste en France parce qu’elles sont mal connues et sont rapportées souvent de façon frauduleuse par ceux qui se réclament du courant trotskiste lequel avait été présent lors de ces conférences. Ces tentatives de regroupement font l’objet du premier chapitre de notre brochure : “Les tentatives avortées de création d’une Gauche communiste de France”, et nous donnons en annexe les documents qui avaient été présentés à la dernière d’entre elles dans la mesure où, à notre connaissance, ces documents n’ont pas été publiés jusqu’à présent dans leur intégralité et qu’ils permettent de se faire une idée précise des positions en présence, notamment celles de la Gauche italienne. Il peut paraître étrange que nous n’évoquions les efforts de la Gauche communiste en France qu’à partir de la fin des années 20 alors que nos livres sur les gauches italienne et germano-hollandaise traitent amplement de ces courants dès le début des années 20. En réalité, il n’y avait pas en France de tradition marxiste d’une “Gauche” antérieurement aux années 1930. Il s’agit d’une faiblesse historique ([9]) qui remonte à la situation d’avant-guerre au sein du socialisme français.

L’histoire de la social-démocratie en France, lorsque celle-ci était encore le parti de la classe ouvrière, n’a pas connu l’existence d’un véritable courant marxiste ni d’une tradition de gauche comme cela a été le cas dans d’autres pays tels l’Allemagne, l’Italie ou la Russie. Cette faiblesse a empêché notamment que s’exprime, au sein du Parti socialiste, une opposition conséquente à la dérive opportuniste de la direction, à sa politique de trahison de l’internationalisme prolétarien et de défense des intérêts du capital national dans la Première Guerre mondiale. Au lendemain de celle-ci, quand la perspective était partout à la construction de nouveaux partis du prolétariat, il y a bien eu, en France, une tentative de regroupement de forces de gauche autour de Raymond Péricat ([10]) pour former un parti communiste. Mais cette tentative constituait essentiellement une réaction contre la trahison de la social-démocratie et non la création d’une organisation s’appuyant sur des fondements théoriques sérieux. S’il ne fait aucun doute que le PCF, à sa fondation, quelques temps plus tard, fut un authentique parti du prolétariat, un produit de la vague révolutionnaire internationale, sa formation était déjà marquée par l’opportunisme. C’est son rattachement à l’Internationale communiste (IC) qui lui conféra tout son contenu et sa légitimité révolutionnaires.

Le PCF fut le fruit d’un compromis que l’IC encouragea commettant ainsi une lourde erreur. Ce compromis fut passé entre une Gauche très faible (ses deux principaux porte-parole, Loriot et Souvarine étaient en prison au moment de sa création) et un fort courant majoritaire qui était, au mieux, “centriste”.

Ce Parti communiste a d’abord été dirigé par un centre infesté d’opportunistes, peu ou prou “repentis” d’avoir trempé dans l’Union sacrée pendant la guerre ([11]). Ses représentants les plus typiques étaient Frossard, conciliateur né et habile manœuvrier, et Cachin, ex-émissaire du gouvernement français chargé d’entraîner l’Italie dans la guerre ([12]). Cependant, durant une très courte période, en 1924, le PCF a été dirigé par un courant que les historiens du mouvement ouvrier ont coutume d’appeler la Gauche du parti communiste ([13]), avant d’être “bolchévisé” puis de devenir un pur parti stalinien.

Si une véritable Gauche communiste a existé en France, elle est apparue en opposition à la dégénérescence stalinienne du parti et elle est née d’une greffe de l’Opposition russe ainsi que des Gauches communistes italienne et germano-hollandaise, via les éléments révolutionnaires dans l’immigration.

Entre les deux guerres mondiales, les tentatives pour regrouper les forces révolutionnaires et créer une Gauche communiste unifiée en France, n’ont rien donné. C’est donc lentement et à la suite d’un long et patient travail que ce processus aboutira, sous l’impulsion de la Fraction italienne de la Gauche communiste notamment, avec des éléments en provenance de l’Union communiste. Cette décantation s’effectuera pendant et du fait de la guerre d’Espagne. Cette ultime tentative va finalement donner naissance à la Fraction française de la Gauche communiste durant la Seconde Guerre mondiale.

Et c’est justement l’objet du deuxième et du troisième chapitre de notre brochure que de rendre compte de ce processus et de souligner l’énorme contribution apportée par la Gauche italienne à la formation d’une Gauche communiste en France.

Ainsi, le deuxième chapitre, intitulé : Pour une Fraction française de la Gauche communiste, un accouchement difficile”, est pour l’essentiel constitué par une résolution de la Gauche communiste internationale (regroupant la Fraction italienne et la Fraction belge formée en 1937 sur les bases de la première) et qui met en évidence la méthode préconisée par la Gauche italienne pour parvenir à un tel résultat.

Quant au troisième chapitre, intitulé : “La création de la Gauche communiste de France, une naissance réussie”, il retrace les différentes étapes ayant abouti à la fondation d’une organisation de la Gauche communiste en France à partir des bases programmatiques auxquelles était parvenue la Fraction italienne pendant la Seconde Guerre mondiale et reprenant la méthode de construction d’une organisation telle que l’avait défendue la Fraction depuis sa constitution. Ce chapitre met en évidence un fait indiscutable : alors que la Fraction italienne elle-même, épuisée, a abandonné le combat qu’elle avait mené pendant près de 18 ans en prononçant son auto-dissolution en mai 1945, c’est la Fraction française de la Gauche communiste, fondée en décembre 1944 et rebaptisée par la suite Gauche communiste de France, qui a repris le flambeau politique de la Fraction italienne.

Cette continuité entre la méthode de la Fraction italienne et celle de la GCF est particulièrement illustrée par le quatrième chapitre, intitulé “Pour le développement d’une aire de la Gauche communiste internationale, la Conférence de la Gauche communiste de 1947”, et qui est principalement constitué de documents publiés par Internationalisme, organe de la GCF, à propos de cette conférence appelée par les Communistes de conseil hollandais. On pourra aisément comparer ces documents et ceux rédigés par la Fraction italienne lors des conférences de la fin des années 20-début des années 30, qui sont retracées dans le premier chapitre de notre brochure. La méthode basée à la fois sur la rigueur et sur l’ouverture en direction du camp prolétarien, méthode dont se revendique aujourd’hui le CCI, est bien la même en 1928-33 et en 1947.

Enfin, on ne peut clore cette présentation sans évoquer le nom de Marc Chirik qui fut présent aux différents moments de l’histoire du mouvement ouvrier qui sont retracés dans la présente brochure.

La période historique couverte par celle-ci est celle de la pire contre-révolution de l’histoire. Dans de tels moments, très peu d’individus ont la force de résister, de se maintenir sur les positions révolutionnaires pour transmettre les acquis révolutionnaires aux nouvelles générations ouvrières. Ceux qui y sont parvenus ne sont qu’une poignée. Marc Chirik – “Lavergne” – fut de ceux-là. C’est même durant ces années d’épreuves qu’il a forgé et renforcé ses positions politiques en combattant d’abord au sein du Parti communiste français (PCF), puis dans l’Opposition trotskiste et enfin dans la Gauche italienne. Pendant la guerre, c’est sous son impulsion que se forme le Noyau français de la Gauche communiste qui deviendra, à la fin de 1944, la Fraction française de la Gauche communiste et finalement la Gauche communiste de France dont les publications sont L’Etincelle et Internationalisme. Toute sa vie il a poussé à la discussion politique et théorique entre les groupes révolutionnaires et à leur rapprochement. En 1968, quand il est revenu en France, sa première démarche a été de prendre contact avec tous les groupes révolutionnaires existants et d’organiser une réunion entre eux, les pousser à la réflexion et au regroupement en vue d’intervenir dans la situation. A travers le CCI, dont il est l’un des principaux fondateurs, il restera, jusqu’au bout, fidèle à cette ligne politique.

C’est pour cette raison que, dix après sa disparition, nous lui dédions cette brochure.


[1]) Editions sociales, p. 38-39.

[2]) En fait, le rejet par les descendants de la Gauche allemande (le courant “Communiste de conseils”) des contributions de la Gauche italienne témoigne, même si elle n’est pas exprimée explicitement, d’une certaine condescendance : comment l’expérience du prolétariat d’un pays secondaire et relativement arriéré pourrait-elle se comparer à celle du prolétariat allemand ? De même, il y a une certaine mégalomanie dans l’attitude de ceux qui se réclament exclusivement de la Gauche italienne à considérer que celle-ci n’avait rien à apprendre (ce n’était d’ailleurs pas l’attitude de la Fraction italienne elle-même) de l’expérience et de la réflexion du prolétariat allemand, c’est-à-dire du prolétariat le plus développé du monde et qui, de plus, avait mené entre 1918 et 1923 des luttes d’une tout autre ampleur que celles du prolétariat d’Italie. Pour ne prendre qu’un exemple : la compréhension du fait que les syndicats sont devenus irrémédiablement depuis la Première Guerre mondiale des organes de défense du capitalisme était acquise par la Gauche allemande dès le début des années 20 alors qu’il a fallu à la Gauche italienne et à ses héritiers entre 25 et 50 ans de plus (suivant les tendances) pour arriver à la même conclusion (et encore !).

[3]) Voir notre livre : la Gauche communiste d’Italie – Contribution à une histoire du mouvement révolutionnaire.

[4]) Voir notre livre : la Gauche hollandaise – Aux origines du courant communiste international des conseils.

[5]) Des contributions sur l’histoire de la Gauche communiste de Belgique (qui constitua avant la Première Guerre mondiale la Gauche communiste internationale aux côtés de la Fraction italienne) et sur la Gauche communiste en Russie (apparue bien avant l’Opposition de gauche de Trotski) sont en préparation.

[6]) Il est souhaitable de se rapporter à la Contribution à un histoire du mouvement révolutionnaire, La Gauche communiste d’Italie, livre du CCI et la Revue internationale n° 9 (mars 1977), pour voir les différences avec Tout est possible !, Jean Rabaut, Denoël, Le mouvement trotskiste en France, Y. Craipeau, Syros, Le mouvement communiste en France, texte de Trotski présentés par P. Broué, Minuit, Alfred Rosmer et le mouvement révolutionnaire international, C. Gras, Maspéro, etc.

[7]) Les premières années de la création de “l’Opposition internationale de gauche” (1929-1933) avaient fait naître de grands espoirs parmi les révolutionnaires notamment ceux de la Gauche italienne. Puis le courant trotskiste naît en 1933, et ce, après les différentes exclusions de tous les courants de gauche qui n’étaient pas purement alignés sur les positions de “l’Opposition russe” (trotskiste). Ce n’est pas un hasard si Broué commence la publication des Œuvres de Trotski en 1933. Cette politique bureaucratique et d’exclusion défendue par Trotski est catastrophique. L’Opposition de gauche est divisée en deux parties : les trotskistes et un courant à sa gauche. Le courant trotskiste est le moins nombreux. Il s’affaiblit régulièrement jusqu’en 1940, et il n’a survécu que grâce au prestige de Trotski lui-même. C’est pourquoi Trotski défend alors un tournant pour un rapprochement avec les “gauches” de la social-démocratie.

[8]) Cf. la brochure du CCI sur La Gauche communiste d’Italie et la Revue internationale n°9.

[9]) Cf. notre brochure sur l’Histoire du PCF.

[10]) Les libertaires français face à la révolution bolchevique en 1919 – autour de R. Péricat et du Parti communiste - 1993, brochure de Noir et rouge.

[11]) La direction du Parti socialiste a soutenu les différents gouvernements d’Union nationale, ses parlementaires ont voté les crédits de guerre et enfin, après les premiers mois de guerre, les divers gouvernements ont comporté des ministres socialistes.

[12]) Cachin avait été envoyé en Italie pour remettre à Mussolini (alors membre de la direction du PSI et rédacteur en chef de son quotidien, l’Avanti) une forte somme d’argent afin qu’il publie un journal chauvin, il Popolo d’Italia, appelant à l’entrée de l’Italie dans la guerre aux côtés de la France. C’est ce même Cachin qui se vantait d’avoir pleuré de joie lorsqu’il a vu le drapeau français flotter à nouveau sur Strasbourg en 1918.

[13]) Représenté principalement par Souvarine.