Soumis par RevueInternationale le 23 décembre, 2006 - 22:58.
Chapitre Premier
Les tentatives avortées de création d’une Gauche communiste de France
Dans les
années qui ont précédé la Seconde Guerre mondiale, il y eut en France trois tentatives
pour créer une Gauche communiste et réunifier les différents groupes existants.
Il ne s’agit pas ici d’en faire l’histoire. Celle-ci reste à écrire. Il existe
pourtant quelques ouvrages qui retracent incidemment l’histoire de ces
tentatives ([1]). Notre
souci premier, dans cette brochure, est de tirer les enseignements politiques
essentiels de ces expériences.
Il est à noter que les groupes trotskistes actuels font, pour ainsi dire,
le silence sur ces organisations dont l’histoire a recoupé, pendant plusieurs
années, celle de l’Opposition réunie autour de Trotski dont ils se disent
pourtant les héritiers.
Par contre, ils sont plus diserts sur les moments où l’histoire de leurs
“ancêtres” a croisé (pour ne pas dire qu’elle s’est confondue avec) celle de la
social-démocratie ([2]). Ils
montrent ainsi, à travers les organisations auxquelles ils font référence et
qui sont des organisations bourgeoises, dans quel camp ils se situent. Quand,
occasionnellement, ils évoquent la Gauche communiste, c’est pour la faire
passer pour un courant au mieux sectaire ou exotique et n’ayant aucune prise
sur la réalité.
1) La première tentative d’unification, à l’initiative de
“Contre le courant”,
14-15 juillet 1928 ([3])
L’année 1928, avec les vagues d’expulsion de militants des
PC, voit apparaître un peu partout des groupes d’opposition se réclamant d’une
résistance à la politique stalinienne. L’Opposition russe ayant été décapitée,
celle des pays européens et américains va prendre la relève : en Allemagne (le
Leninbund), en Belgique (autour de Van Overstraeten et Hennaut), aux Etats-Unis
(la Communist League of America), etc.
Mais, c’est surtout en France que l’Opposition internationale va puiser
ses principales forces : écarté de la direction du PCF, Albert Treint ([4]) fonde
l’Unité léniniste (qui deviendra le Redressement communiste) qui influence des
petits groupes d’ouvriers de Bagnolet et Courbevoie (autour de Gaston Davoust) ;
Pierre Naville réunit des éléments autour de la publication Lutte de classe ;
un groupe d’opposition se forme sur la base du 15e rayon ([5]) du PC. Et
cette liste est loin d’être exhaustive.
C’est le groupe l’Opposition communiste, fondé en novembre 1927 et
publiant Contre le courant, qui propose une conférence d’unification de
toute l’opposition pour les 14 et 15 juillet 1928. Une lettre ouverte datée du
2 juin est envoyée dans ce sens aux groupes suivants :
– les Oppositionnels de Limoges autour de Marcel Body ;
– le Cercle Marx et Lénine de Souvarine ;
– la Fraction de gauche du PC d’Italie ;
– le Groupe Treint-Barré Redressement communiste ;
– le Groupe lyonnais de l’Opposition (dit “Souzy”) ;
– La lutte de classes (groupe autour de Naville) ;
– Le réveil communiste (groupe de Pappalardi, 1re
Fraction de la Gauche italienne) ;
– Rosmer et la tendance syndicaliste révolutionnaire de la
Révolution prolétarienne.
La plupart des groupes déclinent cette invitation et ce qui aurait pu
donner naissance à une véritable Gauche communiste de France, va être un échec.
Cet insuccès s’explique par un certain nombre de raisons essentielles :
– d’abord du fait de la multiplication
des groupes d’opposition ([6]) et de
leur dispersion politique, il n’a jamais existé de fraction de gauche au sein
du PCF qui aurait pu donner une cohérence à un groupe véritable ;
– puis, par le fait que cette première
tentative de regroupement est conçue sans une véritable confrontation des
positions entre les groupes et, surtout, sans plate-forme commune. Comme le
souligne avec la plus grande clarté la Gauche italienne : “Nous pensons
qu’il est indispensable de se connaître réellement avant d’en arriver à
affirmer si tel ou tel groupe fait une véritable critique de gauche” (Prometeo) ;
– une autre raison est que le critère
principal que tous les groupes partagent est leur commune opposition au PCF ;
ainsi, partir de l’anti-stalinisme comme base de discussion (et non pas des
positions et de l’expérience révolutionnaire de l’IC) est plus qu’insuffisant
pour confronter les positions politiques et encore moins pour bâtir une unité
politique et organisationnelle ;
– enfin, il existe une raison aggravante
bien que circonstancielle, c’est qu’il y a trop d’inimitiés entre tous ces anciens
militants du PCF. Une grande majorité d’entre eux ne peut accepter de
travailler avec ceux qui, peu de temps auparavant, les ont exclus du parti,
notamment avec le “bolchévisateur” Treint ([7]).
2) La deuxième tentative : le prolongement de la conférence
de fondation de l’Opposition de gauche internationale du 6 avril 1930 à Paris
En février 1929, survient un événement très important pour
les oppositionnels : l’expulsion de Trotski de l’URSS par Staline. Cet événement
leur donne un nouveau souffle et des contacts se mettent en place, à l’échelle
internationale, entre eux et celui qui est symboliquement leur représentant.
Ainsi, dans la seconde partie de cette année, se crée de facto
l’Opposition de gauche internationale. En France, le 15 août, paraît le
premier numéro de La Vérité publiée par la Ligue communiste
(Opposition de gauche) qui vient de se constituer autour de Naville
et Rosmer et qui se présente comme le véritable porte-parole de toute
l’opposition française.
Un faux “regroupement” s’effectue autour de la Ligue communiste qui a un
statut d’opposition au sein du PCF. Il s’agit en fait d’une absorption par
la Ligue de la plupart des militants du groupe Contre le courant. Les
quelques individualités qui n’y adhèrent pas éditent, pendant un certain temps,
un autre organe : le Libérateur (novembre 1929 - mars 1930) ([8]).
La nouvelle tentative de regroupement se fait essentiellement à la
demande de Trotski et sous l’égide de la Ligue communiste qui appelle, pour le
6 avril 1930, à une conférence de fondation de l’Opposition de gauche
internationale. La convocation de cette conférence est très précipitée, peu
préparée et très volontariste. C’est ainsi que tous les groupes de l’Opposition
n’y sont pas invités et que, par exemple, la Gauche italienne en est avertie au
dernier moment. Les camarades Severino et Peri (Bottaïoli) y assistent tout de
même, parce qu’ils habitent Paris et qu’ils sont contactés individuellement,
mais c’est sans mandat officiel de leur organisation dont la Commission
exécutive se trouve à Bruxelles ([9]).
Cette conférence n’aboutit pas à un véritable regroupement de la majorité
des forces révolutionnaires qui se trouvent toujours éparpillées en France et
dans le monde mais bien plutôt à la fondation, de façon volontariste par Rosmer
et Naville, avec la bénédiction de Trotski, de l’Opposition de gauche
Internationale (OGI). C’est pourquoi il persiste toujours une ambiguïté sur
l’OGI et sur le Bureau international qui la représente : ont-ils une réelle
existence politique ou sont-ils des créations artificielles voire un bluff ? ([10]) C’est
cette ambiguïté que ressentent très fortement la Gauche italienne et les autres
courants de Gauche qui n’adhèrent pas à toutes
les positions de la Gauche russe inspirée par Trotski.
Contrairement à la tentative d’unification de 1928 qui aurait été, si
elle avait réussi, une “véritable création”, celle-ci est en fait une “greffe”.
Elle n’aboutit pas à un regroupement des forces de l’Opposition en France pour
deux raisons essentielles. Elle s’effectue :
– autour de l’Opposition russe et des
positions de Trotski ([11]) ;
– sur le principe de l’opposition et non
pas d’un nouveau programme à opposer à celui du PCF ([12]).
3) La troisième tentative : la Conférence
d’unification de 1933
Les réunions de la Conférence d’unification de 1933
représentent un sommet pour l’Opposition et un moment de plus grande lucidité
dans l’histoire de la Gauche communiste en France. C’est pourquoi nous faisons
le choix de publier intégralement les textes écrits pour cette conférence et
qui ont été regroupés dans un Bulletin préparatoire en 1933.
La Ligue communiste (trotskiste), après avoir exclu de l’Opposition de
gauche internationale tous les courants ayant de véritables positions propres
ou une filiation solide ([13]),
connaît, très rapidement après sa création, des crises et le départ de nombreux
militants. Ces événements se produisent notamment du fait des méthodes et
pratiques bureaucratiques qui existent en son sein.
A l’automne 1930 intervient le départ de Rosmer, puis le départ des
éléments qui donnent naissance au Communiste. Depuis avril
1931, ils publient le Bulletin de la Gauche communiste et ils acceptent
de suspendre cette publication pour participer à la Conférence de la Ligue des
2, 3 et 4 octobre 1931, pensant qu’il pourrait y avoir une possibilité de
redressement de cette organisation et notamment un changement de ses méthodes
organisationnelles internes. C’est un échec car les méthodes de la Ligue ne
changent pas. Le Bulletin (organe temporaire) donne
naissance à un journal, le Communiste, en novembre 1931. Enfin le groupe
Treint-Barré du Redressement communiste va adhérer à la Ligue à la fin
de cette conférence ([14]) mais
pour un temps seulement.
Tous ces groupes ou éléments ont mis leurs espoirs dans un changement
d’attitude de la Ligue après la “Paix de Prinkipo” ([15]) ; ils aspirent à une
discussion politique large et ouverte entre tous les militants au sein des
organisations, sans que leur soient parachutées les décisions des organes
centraux, voire leurs virages politiques.
Mais cette Conférence de la Ligue d’octobre 1931, après quelques
résultats, comme l’adhésion des membres du Redressement communiste,
est un nouvel échec. Deux membres de ce dernier groupe sont élus au CE de la
Ligue : Albert Treint et Marc Chirik. Mais ils quittent la Ligue moins d’un an
plus tard ([16]), eux
aussi sur des questions d’organisation et de droit des minorités, et ils
fondent la Fraction de gauche. Celle-ci ne reste pas sur cet échec et
n’accepte pas l’éclatement des forces révolutionnaires. Elle fait la
proposition d’une conférence d’unification, et notamment un de ses membres,
Marc Chirik, s’en fait le fervent promoteur.
C’est ainsi que nous retrouvons, de nouveau, tous ces groupes au début de
1933, en tant que protagonistes d’une nouvelle conférence d’unification. Et,
cette fois, c’est le groupe de la banlieue Ouest qui prend l’initiative de la
convoquer en invitant :
– la
Fraction de gauche qui, à ce moment-là, connaît une nouvelle scission avec le
départ de Treint et de Nelly Rousseau (la scission s’effectue sur la question
de la nature de l’URSS, Treint considérant que l’URSS n’a plus rien d’ouvrier) ;
– la
Gauche communiste qui publie le Communiste ;
– la
Ligue communiste et sa minorité qui vient de se créer ;
– la
Fraction de Gauche du PC d’Italie ;
– le
groupe dit des “Etudiants” ;
– de
petits groupes comme Pour la Renaissance communiste, une scission de la
Gauche italienne composée de trois éléments (la scission s’est également
effectuée sur la question de la nature de l’URSS ) ;
– des
individualités comme Simone Weil ([17]), etc.
La lettre d’invitation à la conférence propose de débattre les trois
questions fondamentales suivantes :
– la
politique de masses de l’avant-garde communiste (le travail syndical et le
contact avec les masses) ;
– l’appréciation du régime
soviétique et de ce qu’est devenue la dictature du prolétariat en URSS ;
– l’appréciation de l’I.C.
et de ses perspectives politiques. Comment réaliser le redressement communiste
(fraction ou 2e parti ? Le régime intérieur de l’Opposition de
gauche).
Par rapport aux grandes questions posées dans cet ordre du jour (nature
de l’URSS et des PC, perspectives organisationnelles), les participants vont se
diviser en deux grandes tendances. La majorité des groupes estime qu’il y a
encore, à ce moment-là, quelque chose de prolétarien dans l’Etat soviétique et
que, pour l’instant, la tâche est encore au redressement des partis communistes.
En conséquence, il ne s’agit pas de créer un nouveau parti communiste. Au début
de la conférence, Treint est seul à défendre l’idée que l’URSS n’a plus rien de
prolétarien.
C’est sur la base de la défense de l’URSS que les membres de la Ligue communiste
assistent à la première réunion (8-9 avril) ; ils proposent la déclaration
suivante :
“Nous demandons l’exclusion de tous ceux qui nient la nature
prolétarienne de l’Etat soviétique car nous pensons que la Conférence ne doit
pas se baser sur les problèmes politiques mais sur les questions d’organisation
qui maintiennent éparpillés les différents groupes qui se réclament du camarade
Trotski.” ([18])
Mais alors que la grande majorité des participants rejette l’ultimatum
qui accompagne cette déclaration et refuse d’exclure ceux qui, comme Treint, ne
défendent pas l’Etat soviétique ainsi que ceux qui mettent en avant la
nécessité immédiate de créer un nouveau Parti communiste (puisque l’IC a
trahi), la délégation de la Ligue décide de se retirer.
Rapidement, le groupe des “Etudiants” et Simone Weil se retrouvent sur
les mêmes positions que Treint et se retirent à leur tour, utilisant la même
méthode inacceptable que la délégation de la Ligue : chercher à imposer, par un
ultimatum, par le chantage, leur position. Ils se retirent à la fin d’une
séance après l’intervention d’Alfredo ([19]) de la Gauche italienne qui
est applaudie par la majorité de la Conférence. A grands traits, Alfredo défend
l’idée que la question essentielle, pour la conférence, n’est pas de déterminer
la “nature de l’Etat soviétique” mais de travailler pour la création d’une
Fraction française ([20]).
Réunis à part, ceux qui se sont retirés mettent au point un texte
intitulé : Où en sommes-nous ? Ce texte est signé par tous ces militants
auxquels se joint Aimé Patri de la Gauche communiste ([21]).
L’organisation et la tenue de la Conférence
Une commission politique (le Comité intergroupe) est nommée
pour préparer la Conférence. Elle est composée de :
– Marc
Chirik, Henri Barré, Sarah Safir-Lichnevsky pour le Redressement communiste ;
– Lacroix ([22]), Marcel
Fourrier ([23]), Gaston
Davoust pour l’ex 15e rayon ;
– Collinet ([24]),
Bertrand, Lévine, Vacher pour le Communiste ;
– Pierre
Rimbert ([25]), Félix
pour la minorité de la Ligue ;
– Alfredo Bianco (Bruno
Bibbi), Gigi (Danielis), Piero Corradi pour la Fraction italienne.
La conférence
a tenu ses séances les 8-9 avril, les 22-23 avril, le 7 mai et le
10 juin 1933. Les participants étaient au nombre de 72 (pointage de ceux
qui sont arrivés à l’heure) ([26]) :
– 7 participants de la
Fraction de gauche (Groupe de Bagnolet) : Henri Barré, Marc Chirik, Sarah
Safir-Lichnevsky, Louvard, Davannes, De Souter, Capdeville ;
– 11 participants de la
Ligue communiste (trotskiste) : R. Molinier, Pierre et Denise Naville, Pourtis,
Gérard Rosenthal, Albert, Saval, Witte (Dimitri Yotopoulos, Grèce), Roger,
Lastérade, Pietro Tresso (Blasco) ([27]) ;
– 5 participants de la
“Minorité” de la Ligue communiste : Rimbert, Félix (Elie Rasijansky), Emile
(Michel Mazliak), Walfiez, Mayer (les 4 derniers faisaient partie du Groupe
juif de la Ligue) ;
– 16 participants de la
Gauche communiste (Le Communiste) : K. et W. Bertram (Kurt et Katia
Landau), Collinet Sizoff, Masseron, Dorne, Marie-Louise Haubert, Simone Kahn,
Sagette, Madrange, Daniel Lévine (Paul Le Pape), Vacher, Jeanne Haulot,
Pairault, Allégret, Aimé Patri Ariat, Rosmer (pour la séance du 23 avril 1933) ([28]) ;
– 11 participants du Groupe
de la banlieue Ouest (ex-15e rayon, journal le Bulletin) : Bonneville,
Lacroix, G. Davoust, Verdeaux, Marcel Fourrier (adhésion en 1931),
Béranger, Colin, Benjamin Péret (adhésion en 1932), Laure et M. Maillet,
Chausson ;
– 8 participants de la
Gauche du PCI : Alfredo, Peri (Bottaïoli), Ernest et Pierre Corradi, Mathilde,
Gigi, Dotto, Titi ;
– 8 participants du Groupe
des “Etudiants” : Jean Rabaut, Bénichou, Jean Prader ([29]), Jeanne, Devoyen, Paul
Schmierer ([30]),
Petitgrand, Max Pétal ;
– 6 individualités : Nelly
Rousseau et Treint Effort communiste ; Mathieu, Gandi, Marie Pour la
renaissance communiste (ex Fraction de gauche du PCI), Simone Weil.
Il faut aussi
signaler la présence de 2 participants de la Ligue des communistes
internationalistes de Belgique : A. Hennaut et Herbrant.
Par l’envoi
d’une lettre datée du 5 avril 1933, l’Opposition de gauche d’Autriche salue
l’initiative de cette conférence d’unification.
Que deviennent tous ces éléments après la Conférence de
1933 ?
Le groupe des “Etudiants”, Treint
et Simone Weil quittent donc la Conférence fin avril après leur ultimatum sur
la question russe. Ils jugent “impossible de considérer l’Etat russe actuel,
où ne subsiste, sinon sur le papier, aucune forme politique ou économique du
contrôle ouvrier, comme un Etat de travailleurs s’acheminant vers
l’émancipation socialiste.”
La Ligue communiste, nous l’avons déjà souligné, quitte la première
séance sur un ultimatum par rapport à la position de Treint et s’en va sur la
déclaration : “Adhérez à la Ligue!...”. Puis elle réapparaît une ou deux
séances plus tard (en mai) quand les groupes comme celui de Treint qui ont
rompu sur la question de l’URSS ne sont plus présents. En fait c’est un
prétexte pour pouvoir assister aux séances sans réellement participer au
travail de regroupement ([31]).
La Conférence se termine par l’unification de 3 groupes : la Gauche
communiste, la Fraction de gauche du PCF et le Groupe de la banlieue Ouest.
Très vite, à ce regroupement s’allie la “Minorité” (35 éléments) qui est
exclue de la Ligue en septembre 1933. Celle-ci, sous l’appellation de Union
communiste (UC), a déjà publié un premier numéro de l’Internationale
sous la responsabilité
des 35 exclus. L’ensemble unifié conserve le nom d’UC et assumera la
publication de l’Internationale à partir du numéro 2 ([32]).
Sur la base de cette dynamique de regroupement, la Fraction de Gauche du
PCI propose la publication d’un organe commun avec deux autres groupes, l’Union
communiste et la Gauche communiste allemande de Kurt Laudau. Mais les autres
organisations refusent et la Fraction de Gauche du PCI décide de publier, en
novembre 1933, la revue Bilan sous sa seule responsabilité ([33]).
Qu’advient-il des membres de la Gauche communiste française
à la fin des années 1930 ?
Certains, en grande partie
provenant de la Ligue communiste, de son ex-”Minorité” et de l’ex-Gauche
communiste, connaissent un fort recul politique et adhérent d’abord au groupe
de Doriot puis au PSOP ([34]).
Dans l’Union communiste (UC), du fait des dissensions résultant de la
guerre d’Espagne, il reste encore : Glasmann, Laroche, Voradi, Kouléche,
Marcelle, Lew et Lastérade ainsi qu’un ou deux autres camarades ([35]) ; et
enfin les membres de l’ex-Groupe de la banlieue Ouest (notamment Chazé).
Par contre, en 1936-1937, après le déclenchement de la guerre d’Espagne,
les membres de la “Minorité” ([36]) de la
Gauche italienne organisent une “communauté de travail” avec l’UC.
D’autres éléments provenant d’un groupe communiste de conseil ([37]), comme
Jean Dautry, rejoignent alors l’Union communiste.
Il existe enfin quelques éléments comme Marc Chirik qui, au moment de la
guerre d’Espagne, rejoignent la Gauche italienne : ils défendent l’idée
que les prolétaires n’ont pas à choisir entre la “démocratie” et le fascisme,
l’un et l’autre représentant des camps différents au sein de la bourgeoisie.
Ils estiment aussi que la guerre d’Espagne n’est qu’un moment de la guerre
impérialiste où le prolétariat n’a aucun camp à défendre. Dans le contexte de
défaite générale de la classe ouvrière, de dispersion des dernières énergies
révolutionnaires et de confusion en leur sein, la clarté politique et
organisationnelle de Marc Chirik est à souligner. Elle jouera un rôle décisif
dans la naissance, quelques années plus tard, de la Gauche communiste de
France.
Quelles leçons peut-on tirer de cette conférence ?
Des travaux de cette conférence, on peut faire ressortir quatre aspects
que nous allons développer plus bas :
– c’est
la première tentative sérieuse de constitution en France d’un véritable courant
unifié de gauche ;
– l’attitude
de la Fraction de gauche italienne y a été exemplaire ;
– elle
met en évidence la régression dans laquelle s’est engagé le courant trotskiste ;
– elle se situe à un des
pires moments de l’histoire du mouvement ouvrier, au cœur de la
contre-révolution, ce qui rend particulièrement difficile tout effort de
regroupement.
1) C’est à partir de cette conférence que, pour la première
fois, commence à se constituer une véritable opposition unifiée en France.
Contrairement à la Ligue communiste qui, en 1930, s’est créée sur la base
des positions de la Gauche russe – positions reprises et adoptées sans la
moindre discussion – et en rejetant celles des autres courants, cette 3e
tentative d’unification est fondamentalement marquée par une volonté de
clarification politique. La conférence a permis des débats sérieux et profonds
entre tous les groupes présents. Ceux qui ont adhéré au regroupement qui s’en
est suivi, comme ceux qui l’ont refusé, l’ont fait en toute connaissance de
cause.
2) Cette conférence met en lumière de façon éclatante la
méthode qui doit être défendue par les révolutionnaires. Et sur ce plan, la Fraction
italienne du PCI qui y a pris une part très importante, est exemplaire. Elle
développe sa position dans le texte publié en annexe, “Vers la construction d’une
véritable Fraction de gauche en France”, qui pousse à la réunification des
groupes en France sur la base des positions du 2e Congrès de l’I.C.
et avec la volonté de ne rejeter aucun groupe oppositionnel “considérant chacun
d’eux comme un courant reflétant des opinions du prolétariat français”.
Elle a enfin présenté une résolution intitulée “Contribution de la
fédération parisienne de la Fraction de gauche du PCI”, qui délimite bien
ses positions par rapport à celles des participants à la Conférence, que nous
publions également en annexe. Cette résolution reprend les points principaux du
premier texte. Elle n’est pas acceptée par la majorité de la Conférence qui
reprend, comme Trotski, les positions de base des 4 premiers congrès de l’IC.
Le contenu de ce texte sera développé dans le “Projet de constitution d’un
bureau international d’information” publié dans Bilan n° 1 ([38]).
3) Le courant réuni autour de Trotski en 1933, la Ligue
communiste, refuse la discussion et toute remise en cause de ses positions. De
ce fait, il connaît un processus de sclérose et d’involution rapide vers
l’opportunisme. Après 1933, il développe une politique d’entrisme dans la
social-démocratie pour “aller aux masses”. Il glissera ensuite de plus en plus
vers la droite jusqu’à son passage définitif, au cours de la guerre impérialiste
mondiale, dans le camp de la bourgeoisie.
C’est malheureusement Trotski lui-même qui donne le ton. Après avoir, dès
le début de la conférence, rejeté violemment la position de Treint sur la
nature de l’Etat russe et sur la nécessité de créer un “2e parti
communiste”, il va défendre cette même position quelques mois après et
préconiser la formation d’une nouvelle Internationale.
4) Il est “minuit dans le siècle”. L’échec de la première
vague révolutionnaire se termine par la victoire de la contre-révolution stalinienne
en Russie et dans les PC, par l’arrivée du fascisme en Allemagne après l’Italie
et par la marche du capitalisme vers la Seconde Guerre mondiale. Cette période
historique est aussi marquée par la dispersion des dernières forces révolutionnaires.
L’effort de regroupement engagé à partir de la conférence de 1933 n’a
malheureusement pas toutes les suites espérées notamment après la création de
l’Union communiste. En effet, cette “Fraction française” commet une erreur
politique qui en fait une fraction mort-née, une erreur qui consiste à
reprendre, sans examen critique, le programme des 4 premiers congrès de
l’IC. Ce choix l’a empêchée de se doter d’une plate-forme politique propre. La
Gauche italienne, quant à elle, juge fort justement que cette “méthode de
travail aurait été plus longue et plus laborieuse, mais les résultats auraient
été positifs et le prolétariat français aurait enfin eu son organisation de
classe”.
Après l’échec du processus entamé par cette conférence, il ne restera plus
aux révolutionnaires que de se préparer à durer, à traverser la période
difficile pour préparer au mieux les “cadres” de demain et transmettre aux
futures générations le programme révolutionnaire pour la nouvelle vague de
luttes de classe.
C’est ce que comprend la Gauche italienne qui cherche à lancer un organe
de presse pour confronter les différentes positions avec l’Opposition de gauche
française et l’Opposition de gauche allemande. Cette politique n’est pas
comprise ni encore moins suivie à cette époque. Mais la Gauche italienne ne
perd pas l’espoir de convaincre ; elle décide alors d’en prendre seule la
responsabilité en créant la revue Bilan en novembre 1933, notamment pour
tirer les leçons de la dernière grande vague révolutionnaire des années 1920.
[1]) Leur histoire est inspirée
par les historiens trotskistes (cf. note ci-dessous).
[2]) Révolutionnaires de la
SFIO, J-P. Joubert, Presses de la fondation des sciences politiques. Le
tome I (mars à juillet 1933) des Œuvres de Trotski publiées par P.
Broué, il n’y a aucune lettre de Trotski traitant de la conférence de
l’Opposition de Gauche. Par contre, nous trouvons de nombreuses lettres sur le
congrès antifasciste et les courants de la gauche socialiste !
[3]) Contre le courant,
organe de l’Opposition communiste, reprint Feltrinelli. L’initiateur du groupe
était Maurice Paz qui finira après 1934 comme membre de la “droite” de la SFIO.
[4]) Albert Treint (1889-1971) a
été secrétaire général du PCF entre janvier 1922 et la fin de cette même année,
après la démission de Frossard du parti. Il représente en France le courant
“zinoviéviste” qui dirige l’IC dans cette période et, à ce titre, il est le
principal maître d’œuvre de la politique de “bolchévisation” du PCF. Cette
politique consistait en une mise au pas des partis de l’Internationale
désormais tenus d’appliquer sans possibilité de débat les décisions du Comité
exécutif. Une des caractéristiques de la “bolchévisation” sur le plan
organisationnel était la structuration des partis sur la base des cellules d’usine
qui conduisait à une dépolitisation des préoccupations des adhérents et
étouffait le débat politique, laissant les mains libres à un appareil de plus
en plus bureaucratisé.
[5]) Organisation territoriale
du PCF regroupant plusieurs cellules.
[6]) La situation est similaire
pour les autres pays tout en étant moins dramatique qu’en France.
[7]) Il faut préciser que dans
sa tâche de responsable principal de la “bolchévisation” du PCF, Albert Treint
avait manifesté un autoritarisme tout particulier, un trait de personnalité qui
l’avait fait surnommer le “capitaine Treint”.
[8]) L’ex-15e Rayon
du PCF, toujours prêt à rechercher l’unité au sein de l’Opposition, avait à
l’époque appelé à une réunion de confrontation pour le 26 février 1930 entre
différents courants : les amis de Maurice Paz (Le Libérateur), La Ligue
communiste, le Redressement communiste de Treint (en tout 60 personnes). Mais
d’entrée Alfred Rosmer émet des doutes sur une possible unification à cause des
divergences sur le conflit sino-russe et sur la question syndicale. Ce fut un
nouvel échec.
[9]) Cf. livre du CCI sur la
Gauche communiste d’Italie, op. cit.
[10]) Cf. archives de la
Fraction italienne et de O. Perrone à la BDIC, Nanterre.
[11]) La date de sa création
1930 en est le signe : après l’expulsion de Trotski de Russie.
[12]) Il existe trois positions
sur l’attitude à adopter envers l’IC : celle qui défend l’idée d’une opposition
dans l’IC, celle qui estime que l’IC est déjà perdue pour le mouvement ouvrier
et la position intermédiaire qui considère qu’il faut aller plus loin et jeter
les bases de nouveaux principes révolutionnaires (c’est le cas de la Gauche
italienne).
[13]) Comme ce fut le cas pour
la Gauche italienne, pour le courant Landau en Allemagne et pour celui de Nin
en Espagne (comme nous l’avons montré dans la Gauche communiste d’Italie
et plus particulièrement dans son Complément).
[14]) Nous relatons les
événements de cette conférence dans le Complément à la Gauche
communiste d’Italie.
[15]) Accord signé par tous les
oppositionnels au cours de leur déplacement à Prinkipo en Turquie où se
trouvait Trotski à
l’époque.
[16]) La lutte de classes n° 39
du 15 juin 1932, p. 21 et p. 26 pour la résolution de la Ligue et la
résolution d’organisation dite “Marc-Treint”.
[17]) Celle-ci a commencé à
travailler avec “le Cercle communiste démocratique” de Souvarine et la
Fédération communiste indépendante de l’Est (FCIE).
[18]) In Pour la renaissance
communiste, n° 3, 17 avril 1933.
[19]) Bruno Bibbi.
[20]) C’est la position de base
de la Fraction italienne qui défend cette idée de fraction depuis sa création
(cf. la Gauche communiste d’Italie).
[21]) Archives R. Lefeuvre et
cité par J. Rabaut, op. cit., p. 88 à 100.
[22]) Ex-secrétaire du 15e
rayon du PCF puis membre du Groupe de la banlieue ouest, groupe très influencé
par Treint et le Redressement communiste. Lacroix était
livreur-concierge à la Cooptypographie, coopérative ouvrière d’imprimerie.
[23]) Membre, avec Pierre
Rimbert, à la fin des années 30 du groupe Que faire?, passent dans le
camp bourgeois, animent Notre révolution pendant la guerre impérialiste
de 1940. Ils qualifient la guerre de guerre impérialiste, tout en prenant parti
pour les “démocraties”.
[24]) Michel Collinet adhère
après le 6 février 1934 aux groupes des Amis de l’unité de Doriot avant de
créer le PSOP dont il rédige le Manifeste le 8 juin 1938.
[25]) De son vrai nom Carlo
Torielli, ouvrier typographe, né en Italie en 1909. Il est exclu du PCF en
1932. A la fin des années 30, il est membre du groupe Que Faire ? Puis il
adhère à la SFIO qu’il quitte en 1958 à cause de la participation de Guy Mollet
au gouvernement de De Gaulle. Il a été ensuite animateur de l’OURS (groupe de
recherche de la SFIO).
[26]) Archives Gaston Davoust
(Chazé).
[27]) Membre du Comité central
du PCI dans les années 20, il participe à la bolchévisation du PCI contre les
membres de la Gauche italienne puis il est expulsé pour trotskisme en 1930. Il
fonde alors la Nouvelle opposition italienne (NOI). Il est assassiné en
novembre 1943 par les staliniens qui viennent de libérer un groupe de
résistants arrêtés par les Allemands.
[28]) Correspondance de Gaston
Davoust du 3 février 1982 à un membre du Courant communiste international
(CCI). Un certain nombre de ces militants adhéreront en 34-35 au groupe de
Doriot avant de rejoindre 2 ans plus tard le PSOP.
[29]) Bénichou et Prader
adhérent après 1933 au Cercle communiste démocratique de Souvarine. Ce dernier
défend la même position sur la nécessité de créer un deuxième parti communiste.
Puis, ils le quittent après le 6 février 1934 pour participer au groupe
“Masses” créé depuis avril 1931 par René Lefeuvre. C’est d’abord un cercle
d’études regroupant des membres du PCF, des exclus de ce dernier et quelques
individualités. Les événements du 6 février 1934 propulsent ces derniers dans
l’action immédiate. Jean Rabaut se retrouve dans la gauche socialiste en
1934-37 et enfin trahit clairement la classe ouvrière : il devient adjoint du
commandant des FFI des Basses-Alpes. Il est clair que la non clarté sur la
période, le rapport de forces entre les classes et la question de fascisme a
déboussolé nombre de ces éléments.
[30]) Schmierer suit le même
cheminement que Prader. Le 1er décembre 1936, il constitue avec ce
dernier et quelques autres, tous membres des “Gauches révolutionnaires” de la
SFIO, un “Comité d’action socialiste pour la levée de l’embargo” en Espagne
(CASPLE).
[31]) C’est l’avis de Gaston
Davoust (Chazé) qui nous l’a maintes fois écrit.
[32]) “Les 35 exclus de la
Ligue qui forment la première Union communiste sont, par ordre alphabétique,
les camarades suivants : Beaussier, Boulgar, Charles, Christian (R=Roumanie),
Dimitri Yotopoulos “Witte” (G=Grèce), Doudain, Drucker, Edmond (P=Pologne),
Emile, Georges (P), Mario Bavassano dit “Giaccomi” (NOI=Nouvelle opposition
italienne), Robert Glasmann (né en 1913, imprimeur), Guimel, Jean-Jacques,
Joseph, Kouléche (P), “Laroche” Szaja Schönberg (chimiste), Lastérade, Lax,
Lew, Louise (G), Lucien, Marcelle (P), Martin (R), Mayer, Paul W (P), Paul,
Robert, Roger (P), Saval, Teresa Recchia (NOI), Tomek, “Turin” (NOI), Victor
(R), G. Walfiez” (correspondance de Claude Naville à G. Davoust, archives
Davoust).
[33]) Le CCI se revendique de
cet esprit qui a été plusieurs fois défendu par la Gauche italienne dans les
années 30 et notamment au cours de cette Conférence.
[34]) En juin 1936, le Parti
socialiste ouvrier et paysan (PSOP) se crée après l’exclusion de la Fédération
de la Seine de la SFIO.
[35]) Correspondance de G. Davoust
du 22 avril 1984 à un membre du CCI.
[36]) Cf. notre livre Contribution
à un histoire du mouvement révolutionnaire, la Gauche communiste d’Italie.
[37]) Il défendait à l’époque
des positions de la Gauche communiste allemande proche de celles défendues par
l’ex KAPD. Cf. notre livre Contribution à un histoire du mouvement
révolutionnaire, la Gauche communiste germano-hollandaise.
[38]) A cette occasion la Gauche
italienne a accompli un travail remarquable, sur la base de la méthode
marxiste, un travail que les actuelles organisations de la Gauche communiste
doivent se réapproprier. En effet, aujourd’hui, ces organisations sont
dispersées et isolées et il semble incompréhensible qu’elles ne puissent pas se
rencontrer pour confronter leurs positions politiques et savoir jusqu’où elles
peuvent se mettre d’accord pour travailler ensemble.
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