Chapitre trois : La création de la Gauche communiste de France : une naissance réussie

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Chapitre III

La création de la Gauche communiste de France : une naissance réussie

Nous venons de souligner dans le chapitre précédent qu’à partir de 1937, la Gauche italienne connaît de graves difficultés politiques toutes liées à l’analyse politique de la guerre. A l’origine de ces difficultés, il y a le fait que la majorité du groupe, à la suite de l’organe central, a commencé à expliquer que les guerres, dans cette période, avaient pour principale raison d’être non plus les antagonismes inter-impérialistes mais le massacre des prolétaires.

Cette position s’appuie sur une analyse superficielle de la situation qui prévaut dans la seconde moitié des années 1930 : le redémarrage de l’économie sur la base de l’économie de guerre et la résorption du chômage. Ainsi, pour Vercesi, les contradictions du capitalisme international semblent s’atténuer. De ce fait, il pense que l’économie de guerre constitue la solution à la crise du capitalisme. Il théorise l’idée que le capitalisme pourrait s’éviter les guerres généralisées. La situation de “guerres localisées” qui prévaut à l’époque comme en Espagne, en Ethiopie, en Mandchourie, etc., a changé la fonction de la guerre impérialiste : celle-ci est devenue une guerre contre la classe ouvrière. Cette solution devait permettre à la bourgeoisie d’accomplir la tâche de résorption momentanée des contradictions impérialistes tout en se terminant par un massacre incroyable d’ouvriers. Pour O. Perrone, Munich est un véritable traité de Versailles. Munich signifie la fin de la guerre impérialiste.

Cependant, il existe une minorité dans la Fraction, notamment en Belgique autour de Mitchell et au sein du groupe de Marseille, avec Marc Chirik, qui s’oppose à cette vision.

La conception majoritaire aboutit, en septembre 1939, à ne rien comprendre au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale et à théoriser “la disparition du prolétariat” durant toute la période de l’affrontement impérialiste. Citons la “déclaration politique” de la Conférence de la Fraction italienne en 1944 ([1]) : “L’état actuel de l’organisation est la suite, la continuation d’une crise qui a surgi dans le sein de la Fraction avant la guerre, dès 1937. Elle est inaugurée par l’abandon des positions politiques contenues dans le rapport sur la situation internationale adopté au congrès de la Fraction en 1935 et par la révision fondamentale de l’analyse de l’époque historique qui s’est ouverte en 1914 dans la phase décadente du régime capitaliste.

“A l’analyse marxiste de cette phase, fondement programmatique de la Troisième internationale et de la Fraction de gauche communiste italienne, on a substitué tout un corps théorique d’une nouvelle doctrine :

“1° Négation de l’exacerbation des antagonismes inter-impérialistes, allant par moments jusqu’à la négation même de l’existence de ces antagonismes, aboutissant ainsi à la négation de l’inévitabilité de la guerre impérialiste et à l’exclusion de la guerre impérialiste généralisée dans la phase décadente du système capitaliste.

“2° Substitution à la guerre impérialiste généralisée de la théorie des “guerres localisées”, à la notion impérialiste de la guerre la notion de “guerre civile de la bourgeoisie contre le prolétariat”

“(…)

“7° (...) La phase décadente ne serait plus la phase de destruction, de la reproduction rétrécie mais elle sera représentée, grâce à l’économie de guerre, comme la phase de plein épanouissement des forces productives.

“8° L’économie de guerre ne serait plus une manifestation de la crise permanente du régime, un moment des convulsions de l’agonie du capitalisme (R. Luxemburg) mais deviendra le “moment de la plus grande production de valeur” (Vercesi)

En septembre 1939, à l’éclatement de la guerre mondiale, le Bureau international de la Gauche communiste se dissout, l’organisation et les sections se disloquent.

La guerre rend la poursuite de toute activité très difficile, notamment le maintien des liaisons entre les différentes sections. Dès juin 1940, l’activité se rétablit au sein du groupe de Marseille. Mais la question se pose : doit-on rétablir les liens avec les autres sections ? D’abord Jacob (membre de la Fraction belge et du Bureau international des deux Fractions) s’y oppose. Cependant, la décision est prise de reconstituer la Fraction et de rétablir les liaisons avec Lyon, Toulon, Aubagne (près de Marseille), ensuite Paris et enfin Bruxelles.

C’est surtout en 1941 que les premiers résultats en vue de la reconstitution de la Fraction italienne se concrétisent à partir du centre établi à Marseille. La Fraction tient cette année la première de ses conférences annuelles. Celle-ci élit un organe central composé de 3 membres : A. Lecci (Mario Marini ou Tullio), Piccino et Marc Chirik. G. Bottaioli (Butta) qui est très actif à Paris, est associé à ce travail.

Ce combat aboutit également, en 1942, à la création du Noyau français de la Gauche communiste à partir d’un cercle de dix membres environ.

La réaction de la classe est bien faible dans cette période de contre-révolution. Cependant, cela nous enseigne que :

1. Contrairement à ce qu’affirme la tendance “révisionniste” de Vercesi, la classe et ses organisations existent à tout moment, même pendant une période contre-révolutionnaire. Les organisations révolutionnaires ont alors une autre fonction que lors des périodes révolutionnaires ou de montée de la lutte de classe, notamment celle de sauvegarder les acquis théoriques et politiques de la classe ouvrière et d’intervenir à contre-courant.

2. Dans une telle période, il ne peut malheureusement pas y avoir de place pour des partis révolutionnaires exerçant un impact déterminant dans la classe et ses luttes.

Dès lors se pose la question de prendre position publiquement contre la guerre. La section de Marseille n’a pas de matériel et il faut déjà se procurer une machine à écrire. Celle-ci sera “prélevée” sur un lieu de travail malgré tous les risques que présentait une telle opération. Puis, les premiers tracts seront tapés plusieurs fois avec des carbones avant d’être distribués. En effet, les membres de la Fraction n’étaient pas préparés à la guerre et encore moins à la clandestinité. Tous les membres de la Fraction étaient des réfugiés politiques et une grande partie d’entre eux n’avait pas de papiers. L’éclatement de la guerre voulait dire pour eux que, en tant qu’Italiens, ils faisaient partie du camp ennemi. De ce fait, les émigrés italiens devaient faire une déclaration pro-française pour éviter de retourner en Italie, ce qui aurait signifié les geôles fascistes. Certains membres de la Fraction sont pris par la police pétainiste ou la Gestapo et remis aux autorités italiennes, d’autres retournent en Italie clandestinement comme Danielis “Gigi” ou Luciano Stefanini. Tous ces événements expliquent pourquoi il faudra quelques mois pour que la Fraction reprenne une activité politique organisée.

Le cours nouveau ?

Fin 1942 - début 1943, éclatent en Italie de forts mouvements de grève notamment à Milan et surtout Turin. Ces grèves aboutissent à la destitution de Mussolini et de son gouvernement.

Immédiatement Marc Chirik écrit un texte important en vue de la conférence de juillet 1943 de la Fraction : un “Projet de résolution sur les perspectives et tâches de la période transitoire” (Internationalisme n° 5) : “(...) Après 3 années de guerre, l’Allemagne, et par-là l’Europe, présente les premiers signes de faiblesse. Parce que l’Europe, berceau du capitalisme, ayant atteint le plus haut degré de centralisation industrielle et de concentration prolétarienne, est le lieu où les contradictions ont leurs expressions maxima, l’Allemagne, le meilleur agent de répression du capitalisme des dix dernières années, se trouve actuellement usée.

“Si l’on considère, après 3 années de centralisation économique de l’Europe, l’Allemagne comme le maillon le plus faible de la chaîne capitaliste dont le talon d’Achille serait l’Italie, on peut dire que les conditions objectives ouvrent l’ère de la révolution.”

Cette résolution caractérise le nouveau cours qui devrait aller, maintenant, vers la révolution. Manifestement, les révolutionnaires surestiment la période. La Fraction n’est pas seule à défendre  une telle appréciation ; tous les révolutionnaires pensent que la révolution va sortir de la guerre. Le schéma des événements de 1871, 1905 et surtout de 1917 est présent dans toutes les mémoires. La guerre doit ouvrir des possibilités de révolution. C’est pourquoi tous les révolutionnaires, estimant que le cours contre-révolutionnaire s’inverse, pensent qu’il donnera naissance à des luttes ouvrières d’ampleur. En fait, surtout en 1943, cette conception n’est pas totalement irréaliste d’autant plus que le cours de la guerre s’est inversé effectivement si on considère, non seulement l’affaiblissement de l’Allemagne, mais encore l’exaspération et le mécontentement croissant dans la population de divers pays d’Europe. Ce mécontentement se manifeste en Italie avec les grèves (la grève à la FIAT se généralise à Turin englobant 300 000 ouvriers), mais aussi par des soulèvements qui ont lieu dans les pays occupés par l’Allemagne au moment de son effondrement (cf. les soulèvements de Varsovie et Budapest, les mouvements d’exaspération en Allemagne même, fin 1944 et début 1945).

En conclusion, et contre la théorie de Vercesi ([2]) prêchant l’impossibilité de toute activité politique, “la tactique générale sera d’œuvrer pour la formation d’un embryon d’Internationale. (...) Idéologiquement cet embryon d’Internationale (sorte de nouveau Zimmerwald) présentera un programme net, intransigeant, exprimant la volonté du prolétariat mondial à s’organiser en vue de la lutte pour la révolution. Cette Internationale poussera à fond le développement ou l’éclosion des partis révolutionnaires dans les pays possédant ou ne possédant pas des noyaux révolutionnaires”. C’est ainsi qu’il est décidé que la Fraction italienne doit rentrer en Italie pour jouer son rôle révolutionnaire ; elle n’a plus aucune raison de demeurer en France, dans l’émigration.

“Le cours de la formation du Parti en Italie est ouvert”

“Oui ! La Fraction a terminé sa tâche spécifique “défensive”. Avec le nouveau cours qui s’est ouvert avec les événements d’août en Italie, le cours de la transformation de la Fraction en Parti est ouvert” (Bulletin intérieur de la FI n° 2, février 1944).

En Italie

Pendant ce temps en Italie, les anciens membres de la Gauche italienne libérés des geôles fascistes se regroupent, dans le Nord, autour de Onorato Damen et de membres de la Fraction italienne rentrés clandestinement et, dans le Sud, en plusieurs pôles (cf. la Gauche communiste d’Italie).

Les alliés ont immobilisé le front entre le sud et le nord de l’Italie ([3]). Cela permet aux troupes allemandes de “remettre de l’ordre” au nord, de déchaîner la répression et les massacres contre les ouvriers. Les ouvriers ne peuvent se sauver qu’en allant dans des maquis qui n’existaient pas encore en Italie comme c’était déjà le cas en France. Les Alliés, en laissant la situation “mijoter”, ont su préserver “l’ordre” capitaliste. Dans le sud, le gouvernement Badoglio s’est constitué et il a permis de pousser les ouvriers dans les bras de la “démocratie” alliée avec l’appui des staliniens et de tous les “démocrates”.

Cette tactique de Churchill, visant à l’étouffement du mécontentement des ouvriers, sera appliquée partout au cours de l’effondrement de l’Allemagne. L’Armée rouge, aux portes de Varsovie, s’arrête pour laisser, pendant plusieurs mois, l’armée allemande massacrer le soulèvement. A Budapest c’est encore le même scénario. Il faut faire une saignée pour éviter tout surgissement des ouvriers. C’est l’Allemagne “fasciste” qui est chargée, parce qu’elle est vaincue, de faire l’essentiel du sale boulot. Cependant, les alliés prendront leur part du travail : leur rôle sera de se livrer à des massacres de la classe ouvrière allemande à travers de terribles bombardements (notamment sur les villes de Dresde, Hambourg, Leipzig) sous prétexte de détruire les usines et de contrecarrer l’effort de guerre allemand. Enfin, dernier volet de cette politique, les pays vaincus seront occupés militairement par les vainqueurs afin d’éviter que le contrôle de la situation n’échappe à des autorités en pleine débandade. Ainsi, il ne sera pas question de signer un quelconque armistice, comme certaines fractions de la bourgeoisie allemande le réclamaient (voir la demande de Doenitz, successeur d’Hitler, après la mort de ce dernier).

Le 25 juillet 1943, le Partito comunista internazionalista (PCInt) voit le jour, ce qui aboutit, le 1er novembre 1943, à la publication du premier numéro de Prometeo en Italie. Le Parti comprend, en 1945, 11 fédérations dans le nord, une cinquantaine de sections et d’autres en formation ; il possède 3000 membres environ.

Des groupes se constituent également dans l’Italie méridionale. A Naples la Frazione di sinistra dei comunisti e socialisti ([4]) voit le jour. Le choix de cette dénomination n’est pas étranger à la confusion théorique qui règne parmi ces éléments qui proviennent également de la tradition de la Gauche communiste dans le PCI des années 20 (Bordiga, Enrico Russo – “Candiani” de la minorité de la Fraction italienne, L. Tarsia, F. La Camera, F. Maruca). S’y regroupent également des trotskistes, des communistes dissidents, des oppositionnels à la politique modérée des partis de gauche. En Italie méridionale, certains membres de l’ancienne Gauche communiste au sein du PCI, à la sortie de prison, s’inscrivent au Parti communiste d’Italie officiel (PCI) et recommencent à militer en tant qu’oppositionnels en son sein. C’est le cas de E. Russo, de Libero Villone qui deviennent les dirigeants du PCI à Naples (de la fameuse fédération de Montesanto reconstituée en mars-avril 1943, du nom de la rue Montesanto où le local de la Fédération s’est transporté après son exclusion par les staliniens). C’est également le cas de Romeo Mangano secrétaire de la fédération du PCI des Pouilles et de F. Maruca en Calabre. Il Proletario, (“La situazione dopo Roma”, 15 juillet 1944) veut “1) ramener les partis sur le terrain de la politique classiste, tant qu’il en subsiste encore la possibilité ; 2) se transformer en parti autonome, lorsque le redressement des partis existants se révélera tout à fait impossible...”. C’est pourquoi l’organisation porte le nom de Fraction : les membres de la Gauche communiste pratiquent donc une politique d’entrisme dans le PC. Romeo Mangano, après la scission d’avec le PCI, fonde le POC en commun avec les trotskistes avant de les écarter de la direction de ce nouveau parti en 1946. Il adhère enfin au PCInt en 1950. En 1945, il se disait partisan de la Quatrième internationale. Pourquoi a-t-il agi ainsi ? Mangano répond : “nous ne nous fondîmes pas avec les trotskistes, mais crûmes utile de nous mettre à leurs côtés pour la possibilité que nous donnait une organisation internationale” (Interview à Arturo Peregalli, archives personnelles de Peregalli).

En fait, dans le sud de l’Italie, zone éloignée du cœur de l’Europe et où les anciens militants ont été coupés des débats de la Gauche italienne dans l’émigration, règne une grande confusion théorique sur des questions politiques immédiates. Doit-on s’organiser de façon autonome ou faire de l’entrisme au sein des vieux partis ? Voilà la première question à laquelle se trouvent confrontés les éléments de la Gauche communiste.

C’est sur la nature de l’URSS qu’il existe la plus grave confusion dans les groupes méridionaux. Ces deux questions sont liées. En effet, c’est parce que Bordiga a beaucoup de mal à reconnaître le rôle contre-révolutionnaire de la Russie qu’il ne voit pas pourquoi il faut rompre organisationellement avec le PC stalinien et qu’il n’existe pas de possibilité d’y faire de l’entrisme ou de le reconquérir (cf. la critique de Battaglia comunista à Bordiga, texte introductif à la Plate-forme du parti, republication de 1974). Citons notamment un passage de “Per la constituzione del vero Partito comunista” rédigé par Bordiga : “La Fraction se définit non contre la Russie des soviets mais contre la politique de l’actuelle classe dirigeante russe, parce qu’elle est nocive pour le développement de la révolution prolétarienne” (cf. également le livre de Damen Bordiga). Cette conception n’est pas bien éloignée de celle des trotskistes qui ont soutenu l’URSS pendant la guerre parce qu’ils estimaient qu’il suffisait de remplacer les dirigeants staliniens, la Russie étant économiquement “socialiste”. C’est pour cette raison que les trotskistes se sont rangés dans un des camps impérialistes et sont passés à la bourgeoisie. On peut penser, à juste titre, que cette analyse de Bordiga sur l’URSS a rendu peu compréhensible sa position de l’époque ce qui a compliqué la tâche des journalistes bourgeois et les a conduits à lui prêter les propos de Bandiera rossa (paraissant à Rome, ce périodique n’avait rien à voir avec la Gauche communiste, même s’il semblait défendre le défaitisme révolutionnaire ; d’autre part, comme Bordiga, il n’avait pas une position claire sur la nature de l’URSS). Ainsi, Henriot, journaliste et porte-parole officiel du gouvernement de Vichy à la radio française, cite le 14 juin 1944 ([5]) la Gazette de Lausanne ([6]) reproduisant un manifeste distribué en Italie méridionale et à Rome et qui en attribue la paternité à Bordiga (on ne saura jamais la vérité à ce propos, Bordiga et Battaglia n’ayant jamais voulu clarifier cette question) : “Les gros bourgeois... se trompent s’ils croient que les armées de la Russie versent des flots de sang pour sauver la bourgeoisie européenne”. A l’écoute de cette information d’Henriot, la Fraction italienne tient à se désolidariser d’avec ce langage et déclare exclure Bordiga de ses rangs s’il a tenu de tels propos (communiqué dans le Bulletin de discussion de la Gauche communiste italienne n° 7, juillet 44).

En France

A côté de la Fraction italienne s’est créé en 1942, sous l’impulsion de Marc Chirik ([7]) qui en est également membre, et sur la base d’une déclaration de principes, le Noyau français de la Gauche communiste avec 8 militants et une Commission exécutive de 3 membres (cf. “Pour la formation de la Fraction en France”, Bulletin intérieur, octobre 1944 p. 13). Parmi les membres du Noyau se trouvent : Mousso (Robert Salama), Frédéric (Suzanne V.), Alberto (Véga, ex-membre des jeunesses du POUM), Robert C. ancien trotskiste, Cl. (Jean Malaquais en est proche en tant que “compagnon de route”). Ce Noyau et la Fraction italienne réussissent à rétablir le contact avec la zone nord de la France occupée et la Belgique. Puis ils prennent contact avec les RKD (nous y revenons plus loin) qui continuent leur processus de rupture avec le trotskisme et commencent à former des noyaux de Communistes révolutionnaires français (CR) sur leurs positions contre la guerre impérialiste.

En mai 1944 intervient la 3e conférence de la Fraction italienne qui reconnaît la crise qui la frappe depuis 1937 (Internationalisme n° 7, février 1946, p. 20). Sa “déclaration politique” condamne aussi le document de Vercesi, “De la 3e à la 4e Internationale pour la sauvegarde de la Fraction de gauche”, écrit fin 1943. Au début des grandes grèves en Italie ce dernier avait essayé de rentrer dans ce pays (ce qui était normal, c’est la même décision que la Fraction avait prise à sa conférence en 1943) puis il justifie dans ce texte le fait d’être resté en Belgique en théorisant la “disparition sociale du prolétariat pendant la guerre”.

La déclaration de la Fraction indique : “On inventera pour justifier notre propre défaillance et notre disparition, la théorie de la disparition sociale du prolétariat depuis 1939... L’apparition révolutionnaire du prolétariat italien (...) sera vue comme la négation du caractère prolétarien des événements”... “Perrone explique les événements de 1943 par ‘la crise de l’économie de guerre’”.

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La Fraction italienne, suite à cette conférence, connaît donc quelques difficultés et des atermoiements pour remplir son rôle en Italie. C’est la raison pour laquelle le Noyau français de la Gauche communiste cherche à prendre son indépendance afin de pouvoir intervenir plus librement et de façon plus adéquate dans la situation française alors que la Fraction italienne sous-estime l’importance du tournant de la guerre et les nouvelles potentialités de la situation en 1943. En décembre 1944, au cours de sa première conférence, le noyau se transforme en groupe politique sous le nom de Fraction française de la Gauche communiste (cf. “Rapport d’activités de la FFGC” de juillet 1945, Bulletin spécial n° 1). Dès lors, la Fraction française intensifie son intervention et ne se contente plus de son travail à Marseille. Elle diffuse des tracts, fait des tournées de propagande et colle des affiches à Paris contre l’idéologie de la “Libération”.

La Fraction italienne est à nouveau tombée en léthargie et trouve d’excellents prétextes pour ne rien faire en France et en Italie puisqu’elle n’est pas encore “rentrée”. Cependant, la FFGC a du mal à s’imposer face à la Gauche italienne d’autant plus que des divergences se font également jour en son sein avec la tendance Fréderic-Alberto qui rejoint les positions de Vercesi.

Trois divergences politiques entravent le travail dès le départ :

1. La “reconnaissance” de la Fraction française par la Fraction italienne : “Un Bulletin commun pour le moment était impossible, il nous fallait prendre l’entière responsabilité de nos actes pour mieux voir nos erreurs dans leur totalité... Surtout il nous fallait nous dégager de la tutelle d’une FI sénile qui n’avait plus de place en France et qui jugeait en spectateur et non en acteur” (Rapport d’activités, Bulletin interne, p. 4). La Fraction italienne mit deux mois pour reconnaître la FFGC et encore les relations furent orageuses.

2. La participation de Vercesi au “Comité antifasciste” de Bruxelles vient obscurcir les débats. La Fraction italienne a appris cette participation par le député socialiste italien Rafrani et immédiatement la CE de la Fraction prend la décision d’exclure Vercesi de l’organisation (Résolution de la Fraction “sur le cas Ottorino Perrone” adoptée par la CE de la FI le 20 janvier 1945).

La Fraction française, tout en dénonçant l’attitude de Vercesi qui renie ainsi toute la politique de la Gauche italienne depuis 1921 sur “l’antifascisme”, pense “qu’il fallait discuter directement avec O. P. (Vercesi) avant de prendre une quelconque décision organisationnelle” (Rapport d’activités de la FFGC, 1945) : “La CE de la Fraction italienne (FI) en a décidé autrement, tranchant le débat avant qu’il ne commence, elle excluait Ottorino Perrone (Vercesi) sans toutefois indiquer cette exclusion et les modalités politiques à la connaissance du prolétariat, pour dégager sa responsabilité” (idem). L’histoire ultérieure montre que la FI condamne Vercesi pour mieux cacher cette grave divergence en son sein et, pour cela, utilise des mesures bureaucratiques d’exclusion. Ce qui est d’autant plus grave c’est que O. Perrone participe au Comité en tant que “représentant de la FI” avec un autre membre de l’ancienne Commission exécutive de la Fraction Pieri – Borsacchi. La “Déclaration de la Coalition antifasciste en Belgique” se termine dans son point 8 par : “les organisations adhérentes sont : le Parti catholique, le Parti communiste, la Fraction italienne de la Gauche communiste, Justice et liberté, le Parti libéral, le Parti républicain, le Parti socialiste, des syndicalistes.” (publié dans le n° 1 de son organe, L’Italia di domani du 7 octobre 1944). A voir tous les éditoriaux signés par O. Perrone on peut penser qu’il était plus qu’un simple participant de second ordre à cette coalition mais bien sa tête pensante ainsi que le rédacteur en chef de l’Italia di domani.

3. Les relations avec d’autres groupes n’ayant pas participé à la “Résistance” est également un sujet de désaccords. “Une nouvelle divergence se manifeste au sein de notre organisation. Quelle attitude adopter face aux organisations CRF et RKD ?” (Rapport d’activités).

Les RKD-Communistes révolutionnaires d’Allemagne étaient des autrichiens exilés d’origine trotskiste (cf. les Congrès de la Quatrième internationale, Ed. la Brèche, p. 202). Les membres de cette organisation les plus connus sont G. Scheuer et K. Fischer. Au congrès de Périgny de fondation de la Quatrième internationale en 1938, ils furent les seuls délégués à s’opposer à cette fondation précipitée qu’ils estimaient “aventuriste”.

Durant la guerre, ils réussissent à convaincre des trotskistes français et allemands à Toulouse puis à Lyon d’adopter des positions contre la Seconde Guerre impérialiste. Ce fut la naissance des “Communistes révolutionnaires” (CR). Ils dénoncent la guerre impérialiste, les deux camps ennemis : fasciste et démocratique, ils font une critique de l’URSS qu’ils définissent comme un pays “capitaliste d’Etat”. C’est en prenant connaissance de ces positions que la Fraction française cherche à discuter avec eux pour entamer un travail politique commun.

“Nous prétendions que ces organisations étaient... révolutionnaires mais confuses”...

“Nous devions donc cesser le jeu si cher à la Fraction italienne de censeur et de professeur docte et savant comme certains singes” (Rapport d’activités de la FFGC).

Les RKD ont pu maintenir une activité importante pendant la guerre car ils étaient habitués à la clandestinité depuis l’occupation de l’Autriche par l’Allemagne. A cette époque, quelques éléments avaient pu se sauver pour s’installer à Paris. Contrairement à la Fraction italienne composée d’ouvriers, les membres des RKD avaient de l’argent et un matériel d’impression adéquat. C’est pourquoi ils ont pu maintenir une forte activité politique. Dès le début de la guerre, ils essayent d’entrer en contact avec tous les groupes trotskistes qui prennent des positions contre la guerre et c’est par l’intermédiaire de R.C., ex-membre du groupe de Vereeken (groupe qui a des positions contre la guerre impérialiste) qu’ils prennent contact avec la Fraction française. Ils sont très intéressés par cette rencontre et une réunion est organisée, entre ces deux groupes, à Marseille. Leur expérience de la clandestinité servira beaucoup à la Fraction française.

En général, à part la question de la guerre et la nature de classe de l’URSS, ils conservent toutes les autres positions trotskistes et c’est la raison pour laquelle ils sont très activistes.

A la fin de la guerre, la période révolutionnaire tardant, à leur avis, ils se focaliseront, en “trotskistes déçus”, sur l’anti-stalinisme, l’anti-soviétisme, avant de perdre la méthode marxiste et de sombrer, pour beaucoup d’entre eux, dans l’anarchisme.

La nouvelle crise de la Gauche communiste italienne

La Fraction italienne va traverser une deuxième crise après celle de 1937 qui s’était soldée par sa dispersion au début de la guerre. Avant de se dissoudre une deuxième fois, elle a publié au cours de la guerre des tracts contre la boucherie impérialiste et un manifeste “Aux ouvriers européens”, huit Bulletins internationaux de discussion qui ont abordé des questions comme “l’économie de guerre” en réponse à Vercesi, les syndicats, le problème de l’Etat après la révolution prolétarienne (“Notre réponse”, Bulletin n° 5, mai 1944) et la “question russe”.

En 1945, après avoir théorisé l’idée de la “Fraction italienne à l’étranger” (cf. Internationalisme n° 7, février 1946 qui revient 2 ans après sur la question pour en tirer les leçons) – estimant que ses membres vivant depuis 20 ans en France ou en Belgique avaient perdu tout contact organique avec l’Italie, ce qui est un argument de circonstance pour justifier le non-retour au pays –, la Fraction décide de se dissoudre, à sa conférence de mai 1945, en appelant à l’adhésion individuelle de ses militants à la nouvelle organisation, le Parti communiste internationaliste (PCInt). La Fraction française critique vivement cette attitude sans principe. En effet, la Fraction italienne avait défendu les principes communistes pendant 18 ans et elle avait un acquis théorique inestimable : le combat contre la dégénérescence de l’IC, le combat au sein de l’Opposition de gauche, une réflexion sur la période et l’antifascisme durant la guerre d’Espagne et enfin sur la question nationale, la question syndicale et la décadence du capitalisme. En revanche, elle ne connaissait rien du nouveau PCInt et surtout ce dernier n’avait encore fourni aucune preuve de sa clarté politique de classe, si ce n’est de se référer à la Gauche italienne des années 1920 et à Bordiga. Il n’y avait donc aucune raison pour la Fraction italienne de se dissoudre et d’adhérer aveuglément à ce parti. Elle avait manqué son rendez-vous avec l’histoire en ne rentrant pas en Italie en 1943. Dès lors, pour les militants isolés, il ne restait pas d’autre choix que de rentrer en Italie pour continuer un travail politique de clarification parmi les éléments essayant de se regrouper et notamment au sein du PCInt ou, pour les éléments restant en France, d’adhérer à la Fraction française.

Sans gloire, la Fraction choisit la pire des solutions : ironie du sort, celle que O. Perrone avait choisie déjà en 1939, “la dissolution”. Tous les militants rentrèrent “de façon individuelle dans le nouveau parti” où ils retrouvent, non seulement O. Perrone qu’ils avaient combattu pendant quatre ans et exclu pour sa participation au Comité antifasciste de Bruxelles, mais encore, l’ex-minorité de Bilan exclue pendant la guerre d’Espagne. C’est ainsi qu’on aboutit à un amalgame sans principe de toutes les positions.

Toutefois, cette dissolution a été un coup de force et un coup de théâtre. C’est le jour même de la Conférence de mai 1945 que les membres de la Fraction l’apprennent à la lecture de la “déclaration politique” rédigée par une partie de la Commission exécutive (CE) seulement. Cette partie de la CE indique que, si ce texte n’est pas adopté, elle donnera sa démission pour le défendre en tant que minorité dans la Fraction.

La déclaration est adoptée mais en l’absence de beaucoup de militants qui n’avaient pu se déplacer. Marc Chirik quitte la Conférence pour protester et pour ne pas être complice de cette décision de dissolution de la Fraction. Il demande son adhésion à la Fraction française. Puisque la Fraction italienne n’existe plus en France, il appelle les membres qui ne peuvent partir pour l’Italie à le suivre.

“Les camarades de la Fraction qui pour des raisons impérieuses restent en France doivent rejoindre la Fraction Française.”

“Ne voulant en aucune façon m’associer à l’acte de liquidation de la Fraction... Je déclare quitter la conférence... Vive la Fraction !” (Déclaration à la Conférence du 25 mai 1945, Bulletin extérieur de la GC de France, juin 1945, p. 9).

Dès lors, c’est la Fraction française qui demeure l’unique continuateur de la Gauche italienne au niveau politique, théorique et programmatique puisqu’elle continue le travail et refuse de se saborder.

Le 14 juillet 1945, la FFGC tient sa 2e conférence. Le Rapport d’activités trace un bilan positif de son travail, la publication de l’Etincelle imprimé se poursuit ainsi que celle de sa revue théorique Internationalisme qui en est au 5e numéro. L’organisation “enregistre un développement par l’adhésion de nouveaux camarades et par son rayonnement et la sympathie active qu’elle a rencontrée à l’extérieur”.

*

Fin décembre 1945 se tient la première conférence nationale du Parti communiste internationaliste à Turin. Comme nous l’avons déjà dit, c’est autour du Centre interne (en Italie) que le parti s’est formé (cf. p. 121 du livre Bordiga écrit par O. Damen, EPI, 1977). Quel était ce Centre interne, qui se dit être “en relation permanente avec la Fraction” dans l’émigration ? Il était constitué de très peu de camarades autour de Damen et Maffi, en fait, les continuateurs du travail du Comité d’Entente de 1925 ([8]). Cette volonté de se maintenir avait déjà été clairement affirmée à la réunion de Naples en 1925 où Bordiga avait été mis en minorité au sein de la Gauche italienne. Il s’agissait de décider s’il fallait se plier ou non à la demande de Zinoviev, alors secrétaire du Comité exécutif de l’Internationale, de dissoudre le Comité d’entente. La majorité de la Gauche, contre Bordiga, décida de se maintenir pour se battre au Congrès de Lyon du PCI de 1926. C’est donc autour de ce Comité maintenu qu’un noyau plus conséquent, notamment de membres de la Fraction revenus en Italie (Danielis, Stefanini et d’autres), se constitue dès 1942 et aboutit à la fondation du Parti en I943.

En 1944 le Parti établit un “schéma de programme” qui contient des positions politiques très proches des positions programmatiques de la Fraction italienne. Ce document comprend une position nette sur la question de la nature de l’URSS, sur la question des PC, les caractérisant de contre-révolutionnaires. Sur la dictature du prolétariat au cours de la période transitoire, il est réaffirmé la nécessité de différencier le pouvoir de la classe ouvrière du domaine du parti. Mais cette question n’est pas approfondie, elle est seulement posée. Il y a également des interrogations sur la question syndicale mais la question n’est pas tranchée.

Malheureusement, à la conférence de Turin, l’année suivante, le Parti adopte une Plate-forme rédigée par Bordiga (non membre du Parti au demeurant) qui est en nette régression sur tous ces points. Malgré les dénégations de Battaglia comunista, à partir de 1979, le texte a bien été adopté comme plate-forme par le Parti ([9]). C’est ainsi que cette plate-forme ou “schéma de programme” a été versé à la discussion. C’est, effectivement, un net recul programmatique du Parti. Qu’on en juge :

1. Sur la Russie, Bordiga parlait “d’industrialisme d’Etat” comme s’il existait une nouvelle forme, une phase intermédiaire entre le capitalisme et le socialisme. O. Damen a déjà critiqué cette façon de voir dans les “5 lettres à Bordiga” publiées dans son livre Bordiga. Dans ce cadre, Bordiga ne voyait pas que la Russie était capitaliste et de cette conception dérivait son incompréhension de la nature des PC.

2. Bordiga ne voyait pas le rôle contre-révolutionnaire des PC puisqu’il n’excluait pas la possibilité de faire de l’entrisme en leur sein. C’est probablement une des raisons pour lesquelles il n’avait pas adhéré au PCInt, pensant, très certainement, que les PC pouvaient évoluer et changer de nature (!).

C’est ainsi que la création du POC par d’anciens membres de la Gauche italienne autour de Romeo Mangano (cf. ci-dessus) avec les trotskistes est condamnée par la Fraction italienne en mai 1945 (cf. “Résolution” de sa conférence, Internationalisme n° 8). Ce même document indique que Bordiga n’est pas étranger à cette expérience. A travers cet épisode le lecteur comprendra comment tout le combat de la Fraction dans l’Opposition de gauche de 1929 à 1933 (cf. la Gauche communiste d’Italie) non seulement n’est pas connu par ces militants restés en Italie mais est encore trahi par le rapprochement avec les trotskistes.

3. Sur la question syndicale la confusion n’est pas moins grande. La tendance Damen, à juste titre, critique la thèse de la “reconstruction et de la reconquête des syndicats”. Elle défend après coup, en 1948, la rupture d’avec les syndicats “collaborationnistes” qui se trouvent sur une ligne “social démocrate” pour adopter “la défense des principes révolutionnaires et pour la constitution des groupes de fabrique, de bureau... qui sont la base sociale du parti”.

Voilà comment on a réussi à former un “parti”, en cachant toutes les divergences de fond. Il est en rupture politique, théorique et programmatique avec la Fraction italienne. Mais cette méthode, en fait contraire à celle de la Gauche italienne, devait un jour aboutir à la scission et tout naturellement aboutir à la rupture de 1952 et à la dispersion des forces révolutionnaires.

Mais revenons à la conférence de Turin, dans laquelle nous voyons cohabiter toutes les tendances contenues dans la Gauche italienne, grâce au principe opportuniste qui consiste à taire les divergences. Il y avait également une raison essentielle à cette agitation consistant à vouloir constituer le Parti à tout prix. Ainsi, après avoir analysé la disparition du prolétariat pendant la guerre, Vercesi s’était converti à l’idée qu’après la guerre on entrait dans une période de développement de la lutte de classe, ce que la Gauche communiste de France commençait à remettre en cause en 1945.

Autour des parties les plus saines représentées par le noyau autour de Damen et des membres de l’ex-Fraction italienne dite “de l’étranger” qui venait de se saborder, nous avons :

1. La tendance Vercesi qui, quelques mois auparavant, se vautrait dans le pire antifascisme du Comité de Coalition antifasciste de Bruxelles. Cette attitude sera condamnée après 1946 par une résolution, jamais publiée, du Bureau international (BI) de la Gauche communiste ([10]).

Malgré tout cela, à la Conférence de Turin, un Bureau international est créé avec Vercesi à sa tête et regroupant le PCInt, la Fraction belge et la seconde Fraction française construite autour de “Frédéric” et “Véga” qui avaient scissionné de la FFGC en 1945. “Dans la situation mondiale actuelle... le PCI retient comme possible seulement la constitution d’un Bureau international des Fractions de la Gauche communiste mondiale... Ce Bureau s’assignera la tâche de favoriser la formation du parti de classe dans tous les pays à travers le procédé politique de la Fraction et d’élaborer les documents politiques exigés par le développement de la situation internationale.” Le camarade Lecci propose que le BI soit soustrait à l’influence prédominante du Parti italien et qu’il ait son siège à Paris. Cette leçon justifiée a été tirée de l’expérience de l’Internationale communiste qui a été soumise à l’influence dominante du parti russe.

2. La Fraction belge qui avait proposé un journal théorique en collaboration avec les trotskistes belges.

3. La minorité de Bilan qui s’était engagée dans les milices du POUM et pensait pouvoir, sans se compromettre dans le frontisme, défendre le prolétariat espagnol. Elle avait quitté la FI sur cette question (Enrico Russo, Pace, Corradi, etc.).

4. Des membres de l’ex-Union communiste : Chazé, Lastérade qui sont venus grossir les rangs de la “seconde” Fraction française.

5. Et pour finir des “résistants”. D’après le rapport de Danielis au Congrès de Florence en 1948 du PCI (cf. p. 20 et 21 du compte rendu publié par Battaglia comunista) c’est toute la section du PCint de Turin qui participe à la “libération” de cette ville.

Voilà l’étrange amalgame qui constitue le PCInt. Au congrès de Florence en 1948, le parti apprendra comme “une bombe” qu’il existe des dissensions en son sein (cf. “Compte rendu” du congrès) et notamment sur la question électorale (le parti avait présenté des candidats aux élections après 1945). Une motion de compromis est adoptée : “En attendant les conclusions... sur la question de la participation ou de l’abstentionnisme, le congrès décide que le Parti ne participera à aucune élection.”

Cette attitude centriste, qui devait mener au blocage du Parti, a abouti tout naturellement à la scission entre la droite Bordiga-Ottorino Perrone et la tendance Damen en 1952 et à la création du Parti communiste international (Programme communiste).

La Gauche communiste de France (GCF – ex FFGC, voir plus loin) a une attitude plus prudente et utilise la méthode marxiste qui consiste à analyser la période. Elle constate d’abord que la guerre s’est terminée sans que le prolétariat ait pu internationalement lui opposer sa réponse de classe, la bourgeoisie mondiale ayant réussi à dévoyer les luttes des ouvriers, les réprimer et y mettre bon ordre. Nous avons montré comment la bourgeoisie mondiale a su faire face aux surgissements ouvriers. Elle a réussi à éviter tout soulèvement en Allemagne, pays vaincu. Elle a empêché, par exemple, les soldats prisonniers de revenir pendant 5 ans (5 millions de jeunes allemands dont beaucoup de prolétaires seront retenus en captivité). Dans les populations des pays occupés, la bourgeoisie a su jouer à fond la carte de l’antifascisme. On n’a jamais vu un tel débordement de chauvinisme : de nombreux soldats allemands seront lynchés, massacrés par les populations hystériques. Sur le front de l’Est, les fuyards et les déserteurs allemands sont pendus pour obliger les troupes à se replier en bon ordre.

La remise en cause, par la GCF, de l’analyse du cours commence à se faire durant l’année 1945 et se concrétise dans un article d’Internationalisme n° 20 d’avril 1947, “Optimistes et pessimistes”: “l’avant garde doit être prête politiquement à jouer le rôle historique qui est le sien contre la guerre impérialiste, et se préparer aux luttes que le prolétariat révolutionnaire est susceptible d’engager par la suite. Il s’agit d’être sérieux et réfléchis et non agités et nerveux, enthousiastes à s’essouffler pour rien.”

La contribution d’Internationalisme

Tournant le dos à l’opportunisme qui caractérise le PCInt à sa naissance, la FFGC va se transformer fin 1945 en Gauche communiste de France (GCF) pour éviter la confusion avec les autres militants français qui l’ont quittée et reprennent le même nom. Et le lecteur constatera à la lecture de ses positions politiques qu’elle est la véritable continuation de la Gauche italienne.

Nous avons déjà cité trois divergences, dès sa création fin 1944, entre la FFGC et la FI : sur sa reconnaissance, sur le Comité antifasciste de Bruxelles, sur les relations avec les RKD ; il en est maintenant de nouvelles. La FFGC propose de faire un tract commun pour le 1er mai 1945 ainsi que d’organiser une conférence commune avec les RKD et la FI, ce que celle-ci refuse. Mais la réponse s’étant fait attendre, la FFGC s’est trouvée dans l’obligation de prendre l’initiative avec les RKD de rédiger et de distribuer un tract ce 1er mai. La FI critique cette intervention commune et publie un texte critique “le néo-trotskisme dans la Fraction française de la GC” (Bulletin international de discussion, n° 8).

Il existe, également, une autre divergence sur la décision de dissoudre la FI à sa conférence de mai 1945 et la rentrée individuelle de ses membres dans le PCI.

Mais la Fraction dissoute en mai 1945 se réveille pour faire paraître le Bulletin international de discussion n° 8 (fin mai-début juin 1945 et anti-daté du 28 avril), déjà cité ci-dessus, entièrement tourné vers la critique de la FFGC.

Elle fait paraître également en juin un “Communiqué” sur l’exclusion du camarade Marc Chirik pour indignité politique” parce qu’il a quitté la conférence de la FI. C’est un procédé ni très digne ni très politique car ce camarade a quitté la conférence, de façon très correcte, en lisant une “déclaration politique” indiquant qu’il ne voulait pas participer à l’acte d’auto-dissolution de la Fraction.

Avant le congrès de juin 1945 de la FFGC, les camarades Frédéric et Rob ([11]) publient une “Adresse à tous les militants révolutionnaires” se désolidarisant de certains articles parus dans l’Etincelle et se lançant dans une attaque “grossière” de l’organisation (Bulletin extérieur, numéro spécial de juin 1945 de la GCF). Mais cette attitude fait suite à de nombreuses manœuvres, racontars, pratiques politiques personnelles et conspiratives dans l’organisation de la part de ces militants. Après la fondation de la Fraction, la camarade Frédéric avait refusé de travailler dans la CE de l’organisation. Le 23 mai, la camarade apportera une lettre signée en commun avec Al. et J. (camarades suspendus de l’organisation) et se retirera de la réunion de la CE. Tout était prétexte à saboter systématiquement la vie de l’organisation (non paiement des cotisations par ailleurs). Une résolution est adoptée à la conférence de la FFGC (juillet 1945) pour suspendre ces camarades Al. et J. : “ces 2 camarades pourront faire appel à la prochaine Conférence de l’organisation.”

Voilà quel était l’état des divergences au moment de la rupture.

Le 4 novembre 1945, le PCInt à la réunion de son Comité central adopte la résolution suivante “Sur les incidents au sein de la Fraction à l’étranger” :

Le Comité central... affirme,

“1° que le groupe de Paris ne pouvait pas s’octroyer le rôle de CE de la Fraction ;” (par cette décision toute l’activité de la Fraction pendant la guerre est condamnée. Donc on décrète bureaucratiquement que la Gauche italienne n’a rien dit et fait durant la guerre (!). Aurait-elle failli à son rôle ? Etonnamment, aucune condamnation n’est venue en retour pour dénoncer l’attitude liquidatrice de la Commission exécutive de la Fraction en 1939).

“2° que la mesure disciplinaire à l’égard du camarade Ottorino Perrone (Vercesi) ne correspondait pas à la réalité des faits parce qu’elle était originée par des nouvelles qui se sont révélées inexactes par la suite ;

“3° que la participation du groupe belge à la Coalition antifasciste telle qu’elle avait été organisée, c’est-à-dire en tant qu’organisme d’assistance, peut être retenue plus ou moins opportune, mais elle n’a pas constitué une rupture de principe avec la position idéologique du parti ;

4° que par conséquent cette mesure est déclarée nulle.”

*

Sur la dissidence en France.

“Le CC après avoir pris connaissance et discuté la lettre envoyée au Parti par le groupe dissident de la Fraction française décide :

“1° Le parti affirme qu’il n’entretiendra de relations internationales qu’avec une seule Fraction de gauche dans chaque pays.

“2° En conséquence il reconnaît la seule Fraction française qui est en rapport avec la Fraction belge et le Parti.

“3° Le Parti considère que la solidarité affirmée par la Fraction belge et par la Fraction italienne est un élément suffisant pour ne pas accepter la proposition de la Fraction française dissidente.

“4° Invite en conséquence la Fraction française à résoudre le problème de la dissidence, compte tenu de la nécessité de sanctions disciplinaires pour frapper les infractions aux principes communistes de l’organisation” (voté à l’unanimité).

Donc la minorité indisciplinée, menée par Frédéric au sein de la Fraction française, est considérée par le PCInt comme la véritable Fraction en France. Par contre la majorité de la Fraction française n’est pas reconnue et devrait se plier devant les mesures disciplinaires prises à son encontre.

Cette minorité se grossit, entre temps, d’ex-membres de l’Union communiste : Chazé et Lastérade, de 2 dissidents des Communistes révolutionnaires ainsi que d’ex-membres de la minorité de Bilan comme P. Coradi pour former un petit groupe en octobre 1945 (cf. Internationalisme n° 6, décembre 1945). C’est la raison pour laquelle la majorité prend le nom de Gauche communiste de France pour ne pas prêter à confusion avec l’autre groupe.

Fin 1945 et début 1946 la GCF se bat pour demander une conférence de la Gauche communiste internationale pour discuter et mettre au clair les divergences. (cf. réponse dans Internationalisme n° 8, mars 1946, à la Fraction belge qui demandait des explications complémentaires de ce qui s’est passé et qui avait pris une Résolution sur la question. En fait cette dernière était embarrassée.)

Comme rien de nouveau ne se passait, la GCF écrivit au PCInt une “Lettre” le 28 novembre 1946 avec une “Annexe” ([12]) faisant le catalogue de toutes les questions à débattre qui avaient entraîné tous les manquements connus des différents groupes de la GCI durant la période de la guerre (Internationalisme n° 16). A cette lettre de 10 pages (que nous publions intégralement en annexe, ci-après) la réponse du 10 décembre 1946 de la GCI est une fin de non recevoir de quelques lignes : “Réunion du Bureau International-Paris” : “Puisque votre lettre démontre une fois de plus, la constante déformation des faits et des positions politiques prises, soit par le PCI d’Italie, soit par les Fractions belge et française ; que vous ne constituez pas une organisation politique révolutionnaire et que votre activité se borne à jeter de la confusion et de la boue sur nos camarades, nous avons exclu à l’unanimité, la possibilité d’accepter votre demande de participation à la réunion internationale des organisations de la GCI.”

C’est bien vrai, comme dit Marx, que l’histoire se répète mais comme une farce, la Gauche communiste a été exclue de façon bureaucratique de l’IC après 1926, elle a pareillement été exclue de l’Opposition de gauche en 1933 (cf. la Gauche communiste d’Italie), c’est maintenant au tour de la GCI d’exclure bureaucratiquement la Fraction française de ses rangs pour éviter la confrontation politique.

Même si cette demande de conférence internationale n’est pas acceptée par la GCI, la méthode et le principe en sont corrects pour clarifier les divergences. C’était ainsi que l’on réglait jusqu’alors les questions au sein de la GCI ; il fallait le réaffirmer.

Malgré le refus du nouveau Bureau de la GCI de reconnaître la GCF, cette dernière évoluera positivement. Cette rupture est un échec pour la Gauche communiste internationale toute entière et un véritablement affaiblissement pour le mouvement ouvrier, mais la GCF saura transformer cette grave faiblesse et pousser plus loin sa réflexion ainsi que l’expérience de la Gauche italienne dans l’émigration.

Dans un premier temps, elle cherche à regrouper les énergies révolutionnaires au niveau international en participant à une conférence internationale de contact les 25 et 26 mai 1947 ([13]) entre les groupes qui sont restés sur des positions internationalistes pendant la guerre impérialiste. Cette conférence avait été convoquée par le Kommunistenbond Spartacus et a regroupé pour la Belgique des groupes apparentés au Spartacus de Bruxelles et de Gand et la Fraction belge de la GCI ; pour la France, outre la GCF, les CR et les RKD (publication : le Prolétaire) ; pour la Suisse le groupe “Lutte de classe” ; pour l’Italie la Fraction autonome de Turin du PCInt ([14]). Il y a aussi des participants individuels et un courrier adressé par le Parti socialiste de Grande-Bretagne indiquant ses positions politiques. La nouvelle FFGC ([15]) a fait parvenir une lettre dans laquelle elle souhaite “bon travail” à la conférence tout en s’excusant de ne pouvoir se déplacer à cause de travaux urgents. Il faut dire que la conférence n’était qu’une première prise de contacts. Elle n’a pu épuiser son ordre du jour et prendre de décisions pratiques parce que les discussions n’avaient pas permis de clarifier les questions et de justifier le vote d’une quelconque résolution (cf. Internationalisme n° 23). Suite à la conférence, la GCF et le Groupe des communistes de conseils de Hollande (dont le membre le plus connu est Canne Meyer) décident, malgré tout, de créer une revue internationale de discussion dont un seul numéro verra le jour à cause de la dissolution de ce dernier groupe. La revue a pris le nom de Bulletin d’informations et de discussions internationales. Ce numéro comprend une lettre de la GCF sur la nécessité d’un tel organe de discussion, la réponse des Hollandais et un article sur “les fondements de l’économie communiste”.

*

Lors de la grande grève à Renault en avril-mai 1947, qui va entraîner le départ des ministres du PCF du Gouvernement, un membre du groupe (Goupil ou Renard) est élu au comité de grève. Son intervention sur la nécessité de s’organiser soi-même dans la lutte et sur la nécessité de la généralisation de la lutte est très proche des interventions très concrètes du CCI dans les luttes ouvrières des années 1980. La GCF publie 3 tracts pour l’occasion : le 1er, le 2 et le 5 mai (cf. Internationalisme n° 22 du 15 mai 1947). Après la grève, la GCF s’oppose à la constitution d’un nouveau syndicat Renault dont les initiateurs sont les ancêtres du groupe trotskiste actuel Lutte ouvrière.

La GCF ne néglige pas de pousser les individus en rupture avec le trotskisme. En 1949, elle est en contact avec les éléments au sein du trotskisme qui vont former le groupe Socialisme ou barbarie. Le n° 43 d’Internationalisme rend compte de cela. Une discussion est organisée entre les deux groupes. La GCF choisit de faire un exposé sur les caractéristiques de la période : “La décadence du capitalisme et ses conséquences”, Socialisme ou barbarie sur “La perspective révolutionnaire et les tâches actuelles de l’avant-garde” (cf. Internationalisme n°45, 1950 et la revue Socialisme ou barbarie). Un autre contact est pris avec le groupe de Munis qui vient de rompre avec le trotskisme. Plusieurs réunions de discussions communes sont organisées. Un exposé important fait par la GCF à une de ces réunion est reproduit dans le n° 45 d’Internationalisme, “Caractérisation de la période actuelle” et “La perspective révolutionnaire et les tâches actuelles de l’avant-garde”.

Mais le bilan politique et théorique d’Internationalisme est encore plus fondamental. En partant de la thèse de la décadence du système capitaliste développée par Bilan à la suite de la IIIe internationale, des textes d’approfondissement théorique sont publiés notamment sur le capitalisme d’Etat et sur la question de l’Etat dans la période de transition à partir des acquis de Bilan et de la Fraction italienne. Dans ce dernier texte, il est défendu l’idée que la dictature du prolétariat doit s’exercer à travers des organes spécifiques et séparés de ceux de l’Etat (“Thèses sur la nature de l’Etat et la révolution prolétarienne”, Internationalisme n° 9, avril 1946). C’est une position capitale qui influencera fortement celles du CCI d’aujourd’hui (republiée dans la brochure la Période de transition, Tome 1). Sur la question du Parti, Internationalisme est aussi à l’avant-garde de la réflexion. La GCF fait une critique des positions erronées du léninisme sur le parti comme état-major de la classe en même temps qu’elle rejette de façon catégorique les positions du conseillisme qui aboutissent à nier le rôle fondamental du parti. Elle combat la constitution immédiate d’un nouveau parti considéré comme de l’aventurisme dans une période contre-révolutionnaire (ce qui était la position de la Fraction italienne dès sa fondation).

Indépendamment de ces textes, Internationalisme publie des études très importantes notamment la “Critique au texte de Pannekoek Lénine philosophe” (republié dans la Revue internationale du CCI nos 25, 27, 28, 30).

Mais en 1950-52, la période n’est plus aux illusions qui ont prévalu au sortir de la guerre. La période contre-révolutionnaire se perpétue et pèse de plus en plus. Cette situation touche fortement les organisations révolutionnaires : nous assistons à la scission entre la tendance Bordiga et celle de Damen en 1952 au sein du PCI, la disparition des RKD, des CR et de l’UCI ([16]) en France, la dispersion de la FFGC (deuxième mouture) avec le départ de Chazé, Lastérade, Véga et de la majorité du groupe vers Socialisme ou barbarie et jusque dans les années 1960 vers le conseillisme et ICO ([17]) pour certains.

La GCF n’est pas épargnée par cette dure période de “guerre froide” qui aboutit à la guerre de Corée. Elle ne publie que 4 numéros dInternationalisme en 1950, un seul en 1951, et en 1952 c’est la dispersion.

Pour certains de nos camarades, nous vivons dans un état de guerre imminente et la question qui se pose à l’analyse n’est pas d’étudier les facteurs donnés et agissant déjà – mais, bien au contraire, d’examiner pourquoi la troisième guerre mondiale n’a pas encore éclaté à l’échelle mondiale.”

“ (…) Dans cette situation de guerre imminente, la tâche la plus impérieuse est celle de la sauvegarde physique des militants que leur présence en Europe exposerait, dans ces conditions, à l’extermination. Ce qui signifie une certaine dislocation de notre groupe, ses militants se dispersant là où ils peuvent, mais avec l’objectif d’un regroupement ultérieur appuyé, dans l’immédiat, sur d’étroit contacts.” Voilà comment se termine l’éditorial du dernier numéro dInternationalisme (n° 46).

Qu’a publié le groupe pendant toute cette période ? Il a publié l’Etincelle imprimée en 1945 (15 numéros) et Internationalisme ronéoté (46 numéros de 1945 à 1952). A partir de 1946 il ne publie plus qu’Internationalisme en 200 à 300 exemplaires car les moyens financiers font défaut, le financement ne provenant que de la poche des militants, et surtout parce que le groupe estime que ce n’est plus l’heure d’un journal d’agitation.

Qu’est ce qui a déterminé la fin du groupe ?

Dans le dernier éditorial d’Internationalisme, nous retrouvons le pendant d’une certaine surestimation d’un “cours nouveau” ; durant la guerre en 1943 il y avait surestimation de la force du prolétariat à aller vers des affrontements révolutionnaires et surtout sous-estimation de la bourgeoisie à répondre à cette situation (il est évident, mais a posteriori, que cette dernière a su réagir et ne s’est pas laissé surprendre par une vague révolutionnaire comme en 1917). En 1952, la GCF sous-estime la possibilité d’entraîner le prolétariat vers une nouvelle guerre impérialiste. Dans les arguments avancés qui sont “la tâche impérieuse (...) de la sauvegarde physique des militants que leur présence en Europe exposerait, dans ces conditions, à l’extermination” ([18]), il n’est donné aucun argument du rapport de forces entre les classes et du niveau de conscience du prolétariat. Les seuls arguments sont économiques, stratégiques et le niveau de conscience politique des différentes bourgeoisies internationales.

En 1943, l’analyse générale était correcte ; elle marquait un changement de cours dans la guerre impérialiste qui avait entraîné des réactions prolétariennes. C’était donc le rôle des révolutionnaires de rester vigilants et prêts pour toute éventualité. L’analyse de fond, base de toute méthode marxiste, sur le cours aux affrontements de classe était juste, l’erreur se situait dans la compréhension de la nouvelle conjoncture. Et plus précisément, il a été négligé le fait que la bourgeoisie avait tiré des leçons du premier après-guerre et des possibilités d’un surgissement révolutionnaire du prolétariat dans les pays vaincus comme cela avait été le cas en 1870 pour la guerre franco-allemande, en 1905 et 1917 en Russie, en 1918 en Allemagne.

Il en est de même pour l’analyse de la situation dans les années 1950. L’analyse du cours toujours contre-révolutionnaire était correcte. Ce qui n’est pas bien analysé, c’est la nouvelle période et quels sont les rapports de force qui sont en jeu dans la nouvelle période de reconstruction. En fait, le capitalisme ne connaît plus d’arrêt du phénomène de la guerre, même de façon momentanée, comme dans les années 1920. Dans cette phase du capitalisme la guerre ne connaît plus de cesse et il en est ainsi depuis 1935 (quand on fait les comptes, aujourd’hui, le nombre de massacres et de destructions, depuis 1945, est plus important que ce qu’a coûté la Seconde Guerre mondiale à l’humanité).

Par ailleurs, la reconstruction a pris une nouvelle forme depuis 1945, l’Europe a assuré sa survie au prix du pillage et du ravage des pays de la périphérie. Le développement de l’armement n’a plus cessé depuis lors.

Au moment de la guerre de Corée, la tension entre les deux blocs atteint un paroxysme incroyable. Il y eut plus d’un million de morts. Mac Arthur envisageait l’utilisation de la bombe atomique contre la Chine. Aux Etats-Unis, la discussion sur l’emploi de la bombe atomique se déroulait ouvertement dans la presse et les conseillers de la Maison-Blanche (notamment Burnham, ancien trotskiste) disaient en substance : “qu’est ce qu’on attend pour l’utiliser préventivement, qu’on se rappelle la veille de la Seconde guerre où on avait laissé l’Allemagne se reconstruire”.

C’est pourquoi la vision d’Internationalisme n’avait rien de fondamentalement erroné par rapport à la situation de l’époque. C’est une erreur de compréhension de phénomènes nouveaux du capitalisme décadent.

Le groupe décide de mettre à l’abri certains camarades. Marc Chirik et Cl partent pour le Venezuela, Mousso pour l’Ile de la Réunion, Morel et Jean Malaquais aux Etats-Unis (ce dernier toujours en tant que “compagnon de route”). Il est décidé qu’un noyau se maintient à Paris pour conserver les liens et continuer le travail courant. Mais entre-temps Phil s’intègre à Socialisme ou barbarie, le dernier carré composé de Cousin-Serge Bricianer (décédé en septembre 1997) et Evrard, après avoir maintenu quelques temps une activité, évolue vers des positions conseillistes et dissout le groupe avant d’adhérer à Socialisme ou barbarie pour ne pas se retrouver isolé. Ainsi la GCF dispersée n’a plus la cohésion nécessaire pour assurer la publication d’Internationalisme, elle disparaît après 10 années d’existence. Une page de la lutte est définitivement tournée.



[1]) Document publié dans Internationalisme n° 7, début 1946.

[2]) Internationalisme n° 5.

[3]) Ligne de démarcation voulue par les puissances capitalistes par peur d’une lutte généralisée de tous les prolétaires italiens. Churchill, Premier ministre anglais, avec beaucoup de lucidité, avait déclaré qu’il fallait laisser l’Italie “mijoter dans son jus” pendant un certain temps. La Révolution russe et les luttes insurrectionnelles de 1917-1922 ont été une leçon pour la bourgeoisie internationale qu’elle a su méditer.

[4]) Cf. A. Peregalli et S. Saggioro “Amadeo Bordiga, gli anni oscuri (1926-1945)”, in Quaderni Pietro Tresso – Florence 1997.

[5]) Bande son enregistrée et conservée par l’INA à la Maison de la Radio à Paris.

[6]) N° 142 du mercredi 14 juin 1944, p 4.

[7]) Ce dernier est membre de la Fraction italienne et appartient au Noyau.

[8]) Comité créé pour lutter contre la dégénérescence de l’IC. Cf. notre livre sur la gauche Italienne, op. cit.

[9]) Cf. le “compte rendu de la conférence”, p. 17 : “A la fin du débat, aucune divergence substantielle ne s’étant manifestée, la Plate-forme du Parti est acceptée et on renvoie au prochain Congrès la discussion du Schéma de programme [premier document élaboré en 1944 et cité ci-dessus] et des autres documents en élaboration.” Il est même spécifié plus loin que, malgré les divergences importantes manifestées sur la question syndicale, la thèse 12 est adoptée‑: “La Conférence, après une ample discussion du problème syndical, soumet à l’approbation générale le point 12 de la plate-forme politique du parti et donne mandat au CC d’élaborer un programme syndical conforme à cette orientation” (p. 24).

[10]) Il faut noter que cette résolution est très mesurée car elle condamne la participation à la Coalition antifasciste mais juge que les principes n’ont pas été transgressés car celle-ci n’avait rien à voir avec les Comités de libération nationale.

[11]) Les pseudo de Fred ou Frédéric sont ceux de Suzanne V.

[12]) Cf. Annexe II de cette brochure.

[13]) Cf. chapitre suivant.

[14]) Scission du PCInt.

[15]) Il s’agit du groupe dissident qui a rejoint le PCInt.

[16]) Union des Communistes Internationalistes, autre groupe qui vient de scissionner d’avec le trotskisme.

[17]) Informations et correspondance ouvrières.

[18]) Internationalisme n°46, pages 1 et 2.