Soumis par CCI le 24 mars, 2005 - 13:00.
COALITIONS ET SYNDICATS AU XIXe
SIÈCLE
Voici comment Marx résumait
l'essentiel du processus de formation des premières organisations ouvrières
"C'est sous la forme des
coalitions qu'ont toujours lieu les premiers essais des travailleurs pour
S'ASSOCIER entre eux. La grande industrie agglomère dans un endroit une foule
de gens inconnus les uns aux autres. La concurrence les divise d'intérêts. Mais
le maintien du salaire, cet intérêt commun qu'ils ont contre leur maître, les
réunit dans une même pensée de résistance ‑COALITION. Ainsi la coalition a
toujours un double but, celui de faire cesser entre eux la concurrence pour
pouvoir faire une concurrence générale au capitaliste. Si le premier but de la
résistance n'a été que le maintien des salaires, à mesure que les capitalistes
à leur tour se réunissent dans une pensée de répression, les coalitions d'abord
isolées, se forment en groupes, et en face du capital toujours réuni, le
maintien de l'association devient plus important pour eux que celui du salaire.
Cela est tellement vrai, que les économistes anglais sont tout étonnés de voir
les ouvriers sacrifier une bonne partie de leur salaire en faveur des
associations qui, aux yeux de ces économistes, ne sont établies qu'en faveur du
salaire. (...) En Angleterre, on ne s'en est pas tenu à des coalitions
partielles, qui n'avaient pas d'autre but qu'une grève passagère, et qui
disparaissaient avec elle. On a formé des coalitions permanentes, des
Trade-unions qui servent de rempart aux ouvriers dans leurs luttes avec les
entrepreneurs". ("Misère de la Philosophie")
Les syndicats, trade-unions,
apparaissent donc comme des organisations PERMANENTES de la classe destinées à
permettre la résistance organisée des travailleurs face au capital. Produits de
conditions économiques, et instruments dans un conflit aux fondements
économiques, ils ne sont, cependant, ni ne peuvent être ‑contrairement à ce
qu'affirmeront les anarcho-syndicalistes et les réformistes‑ des organisations
"a-politiques".
Est politique tout ce qui est en rapport
avec le gouvernement de l'État. Et, l'État bourgeois étant garant et défenseur
des rapports qui lient le capital au travail, la résistance à ces rapports est
inévitablement résistance à l'État, et donc, lutte politique.
Ainsi, Marx ajoute immédiatement
après ces passages : "Dans cette lutte ‑véritable guerre civile‑ se
réunissent et se développent tous les éléments nécessaires à une bataille à
venir. Une fois arrivée à ce point-là, l'association prend un caractère politique.
Les conditions économiques avaient d'abord transformé la masse du pays en
travailleurs. La domination du capital a créé à cette masse une situation
commune, des intérêts communs. Ainsi cette masse est déjà une classe vis-à-vis
du capital, mais pas encore pour elle même. Dans la lutte, dont nous n'avons
signalé que quelques phases, cette masse se réunit, elle se constitue en classe
pour elle-même. Les intérêts qu'elle défend deviennent des intérêts de classe.
Mais la lutte de classe à classe est une lutte politique. (...) Ne dites pas
que le mouvement social exclut le mouvement politique. IL n'y a jamais de
mouvement politique qui ne soit social en même temps." (Op. cit.)
Mais s'il est clair que la lutte de
classe du prolétariat est inévitablement politique car elle ne peut pas ne pas
avoir affaire avec le gouvernement de l'État, il reste encore à savoir de quel
type de lutte politique il s'agit.
En effet, au XIXe siècle,
la réalité historique du capitalisme en pleine phase d'expansion, donne à la
lutte politique du prolétariat la possibilité de s'exprimer sous deux aspects
différents : la lutte sur le terrain de l'État bourgeois lui-même en vue
de l'obtention de REFORMES économiques et politiques, d'une part ; la
préparation de la lutte RÉVOLUTIONNAIRE pour la destruction de l'État bourgeois
et de la société qui l'engendre, d'autre part.
La lutte pour des réformes
Au XIXe siècle, le
capitalisme vit l'apogée de sa phase historique ascendante. Dans les
principales puissances économiques le capital s'épanouit dans toute sa
puissance transformant la planète entière à son image. Les capitalistes
anglais, français, américains, allemands, envahissent de leurs marchandises un
monde qui offre à leur production toujours croissante des marchés qui
paraissent inépuisables. C'est la grande ère de l'expansion impérialiste et des
révolutions industrielles.
Dans ce cadre historique,
l'amélioration des conditions d'existence de la classe ouvrière constitue
objectivement, non seulement une possibilité réelle, mais aussi, dans certains
cas, un stimulant au développement capitaliste. Ainsi, par exemple, l'obtention
de la réduction du temps de travail à dix heures par la classe ouvrière
anglaise en 1848, non seulement constitue une conquête réelle de la classe
ouvrière (c'est-à-dire qu'elle ne fut pas annulée au lendemain de sa
promulgation par une obligation de faire des heures supplémentaires), mais
aussi se traduisit par un coup de fouet pour l'économie britannique. Voici comment
Marx commentait cet événement dans "Salaire, prix et profit",
illustrant la nécessité et la possibilité de la lutte pour des réformes
économiques :
"(les économistes officiels)
nous annoncèrent de grands maux (au cas où la loi des dix heures serait obtenue
par les travailleurs) : l'accumulation diminuée, les prix en hausse les
marchés perdus, la production ralentie, avec réaction inévitable sur les
salaires, enfin la ruine.(...) Le résultat ? Une hausse des salaires en
argent pour les ouvriers des fabriques, en dépit du raccourcissement de la
journée de travail, une augmentation importante des bras employés, une chute
continue du prix des produits, un développement merveilleux des forces
productives de leur travail, une expansion inouïe des marchés pour leurs
marchandises"
Cependant, en aucun cas la
bourgeoisie n'accorde de telles réformes de son propre gré. Toute concession au
prolétariat est, dans l'immédiat, faite au détriment du profit capitaliste. Ce
n'est que sur un plan général, et au bout d'un certain temps que l'aiguillon
imposé à la croissance capitaliste par de telles concessions, fait sentir ses
effets bénéfiques. C'est donc seulement par la lutte acharnée que la classe
ouvrière peut arracher des réformes à la classe dominante, et c'est le sens de
ses luttes revendicatives du XIXe siècle. Par ailleurs, dans cette
période de libre-échange, la bourgeoisie gouverne à travers son Parlement. Au
sein de cette enceinte, les différentes fractions des classes dominantes
s'affrontent réellement et décident de la politique gouvernementale. Pour la
classe ouvrière le droit au suffrage universel constituait un moyen réel
d'influer sur la politique de l'État bourgeois en pouvant y être représentée.
Non pas que les parlementaires bourgeois fissent grand cas des exigences
spécifiques des représentants des organisations ouvrières : sur le terrain
de l'État bourgeois, l'antagonisme bourgeoisie/prolétariat ne peut être
favorable qu'à la classe dominante. Mais, la bourgeoisie de cette époque est
encore divisée en fractions plus progressistes et plus réactionnaires. La
bourgeoisie moderne lutte encore contre les représentants des classes dominantes
de l'ancien régime dont le pouvoir économique est encore puissant, et contre
les fractions les plus rétrogrades de sa propre classe. C'est donc, comme le
dit le Manifeste Communiste : "Mettant à profit les dissensions
intestines de la bourgeoisie que l'organisation des prolétaires lui arrache la
reconnaissance, sous forme de lois, de certains intérêts des
travailleurs".
C'est dans ce cadre que la lutte pour
les droits politiques démocratiques constitue pour le prolétariat une
nécessité. La conquête du suffrage universel, du droit de coalition, puis la
lutte parlementaire, sont la manifestation politique, le corollaire inséparable
de la lutte et de l'organisation syndicale. Syndicalisme et parlementarisme
sont les formes spécifiques produites par le besoin et la possibilité de la
lutte pour des réformes dans le capitalisme ascendant.
La lutte révolutionnaire
La lutte pour des réformes n'est
qu'un des aspects de la lutte du prolétariat au XIXe siècle. La classe ouvrière
est une classe exploitée et toute réforme quelle qu'elle soit, ne peut jamais
signifier son affranchissement. Le sens le plus profond de la lutte
prolétarienne réside et s'épanouit, non pas dans la lutte pour l'aménagement de
son exploitation mais dans celle pour la destruction de l'exploitation.
"Une classe opprimée est la
condition vitale de toute société fondée sur l'antagonisme des classes.
L'affranchissement de la classe opprimée implique donc nécessairement la
création d'un nouvelle société". (Marx in "Misère de la Philosophie")
Aussi, les révolutionnaires
prolétariens ne voyaient-ils pas dans les luttes pour des réformes une ‑véritable
perspective pour la classe ouvrière ni même un combat qui pût constituer l'axe
essentiel de son activité. Enfermée dans ses propres limites, la lutte pour des
réformes ne peut aboutir qu'à une défense de l'exploitation elle-même ;
elle n'est plus un pas vers l'affranchissement définitif de la classe exploitée
mais une chaîne nouvelle qu'elle attache à son cou. Autant Marx défendit la
nécessité de la lutte pour des réformes, autant il dénonça de toute son énergie
les tendances RÉFORMISTES qui tentaient d'y enfermer la classe ouvrière, qui
"ne voyaient dans la lutte pour les salaires que des luttes pour les
salaires" et non une école de combat où la classe forge les armes de son
émancipation définitive.
Il qualifiait de "crétinisme
parlementaire" la tendance à se faire des illusions sur les possibilités
de la lutte parlementaire et à y consacrer trop d'énergies.
A propos de la lutte pour des
réformes, le Manifeste disait :
"De temps à autre, les
travailleurs sont victorieux mais leur triomphe est éphémère. Le vrai résultat
de leurs luttes, ce n'est pas le succès immédiat, mais l'union de plus en plus
étendue des travailleurs".
Et, dans "Salaire, prix et
profit" ;
"Au reste, et tout à fait en
dehors de la servitude générale qu'implique le système des salaires, les
travailleurs ne doivent pas s'exagérer le résultat final de ces luttes
quotidiennes. Qu'ils ne l'oublient pas : ils combattent les effets non les
causes ; ils retardent la descente, ils n'en changent point la
direction ; ils appliquent des palliatifs mais ne guérissent pas la
maladie. Qu'ils aient garde de se laisser prendre tout entiers à ces escarmouches
inévitables que provoque chaque nouvel empiètement du capital, chaque variation
du marché. Ils doivent comprendre que le système présent, avec toutes les
misères qu'il leur inflige, engendre dans le même temps les conditions
matérielles et les formes sociales nécessaires pour reconstruire l'économie et
la société. Sur leur bannière, il leur faut effacer cette devise
conservatrice : "Un salaire équitable pour une journée de travail
équitable", et inscrire le mot d'ordre révolutionnaire :
"Abolition du salariat !"
De même, la résolution sur les
syndicats de la 1e Internationale dit :
"L'objet immédiat des syndicats
ouvriers était toutefois limité aux nécessités des luttes journalières, à des
expédients contre l'usurpation incessante du capital, en un mot, aux questions
de salaires et d'heures de travail. Cette activité n'est pas seulement
légitime, elle est nécessaire." (Marx in Résolution sur les syndicats de
la 1e Internationale)
Mais,
"(…) les syndicats s'occupent
trop exclusivement des luttes locales et immédiates contre le capital. Ils
n'ont pas assez compris leur pouvoir d'action contre le système lui-même de
l'esclavage salarié. Ils se sont tenus trop à l'écart des mouvements plus
généraux et des luttes politiques.
(…) "A part leur oeuvre immédiate
de réaction contre les manoeuvres tracassières du capital, ils doivent
maintenant agir comme foyers organisateurs de la classe ouvrière dans le grand
but de son émancipation radicale. Ils doivent aider tout mouvement social et
politique tendant dans cette direction". (Résolution sur les syndicats,
leur passé, leur présent, leur avenir. 1er Congrès de l'A. I. T.,
Genève, 1866)
La lutte systématique pour la
conquête de réformes et la limitation de l'exploitation capitaliste d'une part,
la compréhension de cette lutte non comme une fin en soi mais comme un moment
de la lutte globale révolutionnaire d'autre part, étaient complémentaires pour
les révolutionnaires au XIXe siècle. Les partis ouvriers marxistes
qui, parallèlement à l'essor croissant des syndicats, se développent dans la
seconde moitié du XIXe siècle et formeront la seconde
Internationale, entendent ainsi au départ non seulement fournir les
représentants de la classe ouvrière pour la lutte parlementaire, mais aussi
constituer les animateurs politiques des syndicats, ceux qui, face à toutes les
luttes locales et parcellaires, mettent en avant les intérêts communs de tout
le prolétariat comme classe mondiale et comme classe historiquement
révolutionnaire.
Les coalitions éphémères des premiers
temps étaient devenues, sous la forme des syndicats, des organisations
permanentes qui, en étroite collaboration avec les partis parlementaires de
masse, et autour de la lutte systématique et progressive pour des réformes,
constituaient le lieu où le prolétariat s'unifiait et développait sa conscience
de classe.
Les syndicats dévorés par le
réformisme.
Mais le fait même que le capitalisme
fut à l'apogée dé sa phase ascendante signifiait que sa destruction par la
révolution communiste n'était pas encore à l'ordre du jour de l'histoire.
Devant l'expansion des forces productives sous l'égide des rapports
capitalistes, devant les succès de la lutte parlementaire et syndicale dans
l'obtention de véritables réformes en faveur de la classe ouvrière, l'idée même
de la révolution communiste apparaissait comme un projet lointain, voire
irréalisable.
Les travers que Marx dénonçait dans
le syndicalisme et le parlementarisme se développent, et avec la fameuse devise
"Le but n'est rien, le mouvement est tout" le réformisme envahit le
mouvement ouvrier. Les dirigeants ouvriers, de représentants de la classe
ouvrière face à la société capitaliste se font progressivement les
représentants de cette dernière face à la classe. Une bureaucratie syndicale et
parlementaire tend de plus en plus à dominer les organisations prolétariennes.
Une des manifestations majeures de cette évolution se traduit par la tendance à
isoler les luttes politiques des luttes économiques. De même qu'on tend à ne
concevoir le parti que comme un appareil parlementaire, de même on cherche à
faire des syndicats des organisations purement économiques. En séparant
l'élément politique de l'élément économique dans la lutte prolétarienne, on
modèle en fait ses organisations pour leur intégration dans les rouages de
l'État capitaliste.
La gauche révolutionnaire de
l'Internationale mène un combat quotidien contre cette dégénérescence générale.
Rosa Luxembourg, par exemple, répète :
"Il n'y a pas deux luttes
différentes dans la classe ouvrière, une économique et une politique. Il n'y a
qu'UNE SEULE "LUTTE de classe, tendant à la fois ä limiter l'exploitation
capitaliste au sein de la société bourgeoise et ä supprimer l'exploitation
capitaliste et en même temps la société bourgeoise." (Grève de masses,
parti et syndicats)
Mais la gauche ne parviendra pas à
redresser la tendance générale. L'entrée du capitalisme dans sa phase de
décadence précipitera sans difficultés syndicats et partis parlementaires dans
le camp de la bourgeoisie.
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