Soumis par CCI le 24 mars, 2005 - 01:57.
Au siècle dernier, la conquête du droit de s'organiser
en coalitions et syndicats constitua un des objets fondamentaux de la lutte
ouvrière.
En France, après la révolution de 1789, la bourgeoisie
qui venait de conquérir le pouvoir politique, avait dépouillé la classe
ouvrière du droit d'association que celle-ci venait à peine de conquérir. Par
une loi organique du 14 juin 1791, tout concert entre travailleurs pour la
défense de leurs intérêts communs fut stigmatisée d'"attentat contre la
liberté et la Déclaration des Droits de l'Homme", punissable d'une amende
de 500 livres jointe à la privation pendant un an des droits de citoyen actif. IL
fallut plus d'un demi-siècle de luttes ouvrières pour que soient apportés
certains aménagements, qui ‑tout en punissant les "atteintes au libre exercice
de l'industrie et de la liberté du travail"‑ "toléraient" le
droit de coalition. En Angleterre, les lois contre les coalitions ne tombèrent
que progressivement sous la pression du prolétariat. Après les réformes de
1825, puis de 1859 ce n'est qu'en juin 1871 que la loi reconnut l'existence
légale des Trade-unions... tout en limitant par de nouvelles règles la portée
de cette reconnaissance. Reconnus légalement ou non, les syndicats ouvriers ne
parvenaient à se créer et à subsister qu'au prix de sacrifices et de luttes
incessantes des travailleurs contre l'État bourgeois.
Aujourd'hui, les rapports entre
classe ouvrière, syndicats et États sont devenus tout autres :
l'affrontement entre ouvriers et syndicats est devenu une caractéristique
majeure de toute lutte prolétarienne conséquente. Depuis 1919, lorsqu'en
Allemagne les syndicats participèrent à la répression sanglante de
l'insurrection ouvrière de Berlin, l'histoire des principaux combats ouvriers
est marquée par des luttes violentes entre prolétaires et organisations
syndicales. Avec la reprise de là lutte de classe depuis 1968, ce phénomène, à
travers les hauts et les bas de la lutte, n'a fait que s'exacerber dans tous
les pays : la grande grève de mai 1968 en France est déclenchée malgré les syndicats ;
en Italie, au cours des grèves de l'"automne chaud" de 1969, les
travailleurs chassent les représentants syndicaux des assemblées de
grévistes ; en Angleterre, les grèves qui se multiplient depuis le début
des années 60 et particulièrement de 1968 à 1972 sont, dans leur immense
majorité, "sauvages", c'est-à-dire, contre les syndicats ; en
Belgique, en 1970 les grèves anti-syndicales se développent et, en 1973,
les dockers d'Anvers en grève s'attaquent au local des syndicats ; au
Venezuela, les travailleurs du principal centre industriel du pays prennent des
représentants syndicaux en otage et affrontent l'armée qui vient les
libérer ; en Pologne 1970, les travailleurs des chantiers navals
affrontent le "parti ouvrier" et ses syndicats dans des combats insurrectionnels
dont la violence fait plusieurs centaines de morts.
Inversement, les rapports entre syndicats
"ouvriers" et État bourgeois sont devenus particulièrement
étroits : dans les pays de capitalisme d'État, cyniquement dits
"communistes", les syndicats sont officiellement intégrés à
l'appareil d'État tout comme l'armée et la police. Leur tâche y est clairement
définie comme celle d'organes d'État chargés d'encadrer la classe ouvrière su
sein des usines en vue de la surveiller policièrement ("respect de la discipline du
travail") et de la pousser à remplir efficacement les impératifs de la
production capitaliste (accroissement des rendements, baisse des coûts
salariaux). Ainsi, par exemple, le Comité Exécutif de la C.G.T. chinoise
prescrivait, au cours de sa réunion du 10 juillet 1953, à "tous les
échelons syndicaux" de "considérer le renforcement de la discipline
du travail comme leur devoir primordial et permanent" et recommandait de
"punir d'une manière appropriée les éléments récalcitrants qui commettent
constamment des infractions graves contre la discipline du travail"[*]. De
même, le Xe Congrès des syndicats soviétiques (1949) définissait les
buts des syndicats en leur exigeant d'"organiser l'émulation socialiste
pour assurer l'exécution et le dépassement des plans de production
l'accroissement de la productivité, la réduction des prix de revient"[*]
Dans les pays où l'État se sert pour gouverner des
mécanismes dits "démocratiques" la collaboration entre État et
Syndicats est moins apparente, moins officielle, mais tout aussi réelle. Elle
est souvent plus claire là où les principales centrales sont rattachées à des
partis politiques qui ont souvent exercé le pouvoir : pays scandinaves,
Grande-Bretagne, Allemagne, Belgique... Dans ce dernier pays, par exemple, les
syndicats participent depuis 1918 à des "tables rondes de
Concertation" organisées par l'État pour les rapports entre patrons et
syndicats ; ils sont représentés dans les tribunaux du travail de l'État qui
jugent les conflits entre patrons et ouvriers ils siègent au Conseil Central de
l'Économie ainsi qu'à la Banque Nationale de Belgique ; ils sont chargés de
gérer les allocations de chômage des ouvriers syndiqués, et sont,pour cela,
subventionnés par l'État. Bref, ils sont étroitement associés par l'État à la
gestion de l'économie nationale, c'est-à-dire de l'esclavage salarié. Dans les
pays où les syndicats sont rattachés à des partis qui se trouvent dans
l'opposition gouvernementale, leur association à l'État peut paraître moins
évidente, du fait même du jeu d'opposition que sont contraints de jouer ces partis.
Tel a été le cas pendant longtemps des principaux syndicats en France ou
en Italie. Cela n'a cependant pas empêché leur intégration aux rouages
de l'appareil d'État, même sous des formes institutionnalisées : ainsi par
exemple, en France, les centrales dites "représentatives" sont
grassement subventionnées par l'État, participent au Conseil du Plan, au
Conseil Économique et Social, aux comités d'entreprise... sont respectueusement
consultées par le gouvernement pour toute décision sociale importante...
Dans tous les cas, dans tous les pays, les grands
syndicats sont devenus les très respectables et très officiels
"représentants de la classe ouvrière" auprès de l'État bourgeois et,
ce faisant, en sont devenus partie intégrante.
C'est ainsi qu'on peut aujourd'hui entendre le
responsable du syndicat du patronat français appeler de ses voeux dans un ton
aussi sincère que décidé, ce que ses ancêtres de 1791, les bourgeois
révolutionnaires, avaient combattu avec tant d'énergie : "un
syndicalisme ouvrier fort" :
"En contrepartie de la liberté des chefs
d'entreprise, il est souhaitable que, comme élément d'équilibre, le
syndicalisme ouvrier puisse s'affirmer. Personnellement, plus je suis partisan
de la liberté, plus je souhaite un syndicalisme ouvrier fort. Et cela, c'est
vraiment la conception d'une société cohérente". F. Ceyrac, Président du
C.N.P.F. (déclaration à "L'Express")
Aujourd'hui, alors que la crise économique du
capitalisme mondial s'approfondit entraînant une reprise des luttes
prolétariennes dont l'extension sur l'ensemble de la planète est sans
précédent, le prolétariat doit tirer toutes les conséquences de cinquante ans
de défaite ouvrière et de triomphe de la contre-révolution. IL doit inscrire
dans sa conscience une réponse claire aux questions que l'histoire lui a
violemment posées dans la pratique :
Ces luttes "sauvages", anti-syndicales qui
pendant soixante ans ont explosé sporadiquement et qui, aujourd'hui se
multiplient aux quatre coins du monde sont-elles des phénomènes exceptionnels,
marginaux, ou bien sont-elles la manifestation claire de la seule façon de
lutter pour le prolétariat dans la période historique présente ?
L'intégration des syndicats aux rouages de l'État
bourgeois est-elle un phénomène réel, achevé et irréversible, ou bien est‑ce
une simple apparence ? Les syndicats gardent-ils encore quelque chose
d'ouvrier, peuvent-ils être entièrement récupérés par les masses ouvrières ou
peut-on créer de nouvelles formes d'organisation syndicale ? Et, de façon
plus générale, les formes de la lutte prolétarienne peuvent-elles demeurer,
dans le capitalisme sénile qui se survit depuis la 1ère guerre mondiale les
mêmes que dans le capitalisme historiquement ascendant du XIXe
siècle ?
Le prolétariat ne peut tirer de leçons pour sa lutte
que de sa propre expérience historique. De sa capacité à assimiler cette
expérience dépend la possibilité de son essor comme classe révolutionnaire.
Pour répondre à ces questions brûlantes, il nous faut donc nécessairement
reprendre l'essentiel de l'évolution des syndicats et, plus globalement, des
formes de la lutte ouvrière depuis le XIXe siècle.
[*] "Le syndicalisme dans le monde", G. Lefranc
Col. "Que sais-je?"
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