Soumis par CCI le 24 mars, 2005 - 13:34.
LA DÉCADENCE DU CAPITALISME
Avec
le début du XXe siècle les conditions qui avaient permis
l'extraordinaire épanouissement du capitalisme commencent à disparaître. La
constitution du marché mondial s'achève et avec elle, les antagonismes entre
puissances capitalistes pour la domination des marchés s'exacerbent dans la
mesure où les besoins de débouchés pour leur production croit plus vite que la
capacité d'absorption du marché mondial. Le développement même du capital a
cumulé les difficultés pour la continuation de son expansion. IL y a "trop
de capitalistes" pour les marchés existants. Les dernières puissances
arrivées sur le marché, en particulier l'Allemagne, l'Italie, la Russie ne
peuvent ouvrir des débouchés pour leur développement qu'aux dépens des vieilles
puissances dominantes. Dès le début du siècle, les accrochages entre puissances
impérialistes se multiplient.
La vie économique et sociale de
chaque nation s'en trouve de plus en plus bouleversée. Pour faire face à une
concurrence qui se développe aussi bien dans le domaine de la compétitivité des
marchandises sur le marché mondial que sur le terrain militaire, toute
l'économie doit être tendue au maximum vers la baisse des coûts de production
et vers le dégagement des ressources nécessaires su développement d'armées et
d'appareils militaires à la taille des techniques modernes. La marge de manœuvre
que possédaient les capitaux nationaux et qui permettait au prolétariat de
mener un combat sur le terrain même de la société bourgeoise pour des réformes,
se réduit comme une peau de chagrin. La guerre impitoyable à laquelle se
livrent entre elles les nations capitalistes se traduit tout naturellement par
une guerre interne du capital contre toute amélioration des conditions
d'existence de la classe productrice : l'efficacité économique et
militaire de chaque capital contre les autres dépend, plus que jamais, en
premier lieu de sa capacité à extraire de ses exploités le surtravail maximum.
Aucun capital national ne peut accorder de concessions à son prolétariat sans
reculer sur l'arène internationale.
Les
bases économiques objectives qui avaient entraîné le prolétariat à axer son
activité de classe autour de la conquête systématique de réformes, s'effritent
irréversiblement mettant à nu et exacerbant jusqu'aux dernières limites les
antagonismes fondamentaux de classe. Sur le plan politique, les secteurs les
plus puissants de chaque bourgeoisie nationale s'imposent au reste de leur
classe et concentrent progressivement tout le pouvoir aux mains de l'exécutif
de l'État, le Parlement devenant une simple chambre d'enregistrement, maintenue
en vie aux seules fins de la duperie politique.
L'ère
d'apogée du capitalisme s'achève et s'ouvre celle de son déclin historique.
Mais
avec ce bouleversement essentiel, les conditions de la lutte prolétarienne se
trouvent totalement transformées. Fini le temps où le prolétariat pouvait
négocier dans les enceintes parlementaires des améliorations de son sort, fini
le temps où il pouvait se servir des divergences entre fractions de la
bourgeoisie à son profit, fini le temps où des améliorations de sa condition
pouvaient constituer des stimulants au développement capitaliste, finie
l'époque où il pouvait s'attacher à la conquête d'un "programme
minimum". Désormais, il n'a plus devant lui qu'un État de plus en plus
centralisé, omniprésent et puissant qui ne peut lui offrir qu'une exploitation
de plus en plus impitoyable et l'enrôlement comme chair à canon dans les
conflits inter-impérialistes. Désormais, les méthodes de lutte politique
indirecte, consistant à faire pression par le biais de partis parlementaires et
de syndicats sur l'État capitaliste pour Modifier son comportement, ne peuvent
que se briser devant les impératifs auxquels est soumise la survie de chaque
capital national. Tout programme de réformes devient une utopie irréalisable et
toutes les méthodes de luttes qui s'étaient élaborées en fonction de cette
perspective se tournent en entraves à l'expression des intérêts prolétariens.
La première guerre mondiale, en
marquant définitivement l'entrée du capitalisme dans sa phase de décadence, met
violemment le prolétariat et ses organisations devant l'alternative "guerre
ou révolution", "socialisme ou barbarie". Soit le prolétariat
engage le combat direct révolutionnaire de masses, abandonnant ses
anciennes formes de lutte et d'organisation devenues inadaptées, soit il se
soumet à la barbarie capitaliste.
Le
vieil appareil syndical et parlementaire de la IIe Internationale,
rongé jusqu'au plus profond de lui-même par le réformisme, hésitera à peine. Il
passe avec armes et bagages dans le camp de la bourgeoisie et lui sert
immédiatement d'agent recruteur pour la boucherie impérialiste.
Au
cours des explosions révolutionnaires qui secouent l'Europe à la fin de la
guerre, les travailleurs se dotent de formes de lutte et d'organisation,
annoncées dès le début du siècle par les combats du jeune prolétariat
russe ; luttes de masse organisées en conseils. Ils trouvent devant eux,
aux côtés de la bourgeoisie et des partis parlementaires, les syndicats.
LES SYNDICATS INTÉGRÉS DANS L'ÉTAT
CAPITALISTE
Depuis
la Ire guerre mondiale, la décadence du capitalisme a plongé l'humanité dans la
barbarie d'un cycle de vie fait de "crises‑guerres‑reconstructions".
Ce faisant elle n'a fait que renforcer les conditions historiques qui,
simultanément, rendent impossible toute défense des intérêts prolétariens par
la lutte pour des réformes et forcent toute organisation qui se place sur ce terrain
à devenir des forces de la bourgeoisie, intégrées aux rouages de l'État. Ces
conditions sont, principalement, l'impossibilité des réformes et le
développement du totalitarisme étatique
L'impossibilité des réformes
Pour
affronter une concurrence internationale qui s'est exacerbée jusqu'à ses
dernières limites ; pour faire face à des dépenses improductives qui
s'accroissent en proportion de l'approfondissement des contradictions du
système :
- maintien
de l'appareil administratif et policier de l'État, devenant monstrueux ;
- dépenses
gigantesques de la production militaire (jusqu'à 50 %. du budget de l'État
dans des pays comme l'U.R.S.S. ou les U.S.A.) ;
- frais
de subventions aux secteurs de plus en plus nombreux à devenir déficitaires de
façon chronique ;
- pour faire face à toutes les
dépenses d'une gestion économique devenue d'autant plus coûteuse qu'elle est
contradictoire et absurde : marketing, publicité, et,plus généralement
l'essentiel du secteur dit "tertiaire" ; enfin, pour affronter
tous ces frais improductifs, caractéristiques du capitalisme en déclin,
le capital est contraint de pousser à ses ultimes extrêmes, en permanence,
l'exploitation du prolétariat.
Dans
ce contexte, la bourgeoisie ne peut plus, même sous la pression des plus fortes
luttes ouvrières, concéder de véritables réformes.
Il
est ainsi devenu courant de constater que depuis plus d'un demi siècle, toutes
les luttes pour des revendications salariales n'aboutissent à rien. Sur le
terrain économique, les augmentations de salaires ne sont que des rattrapages
de la hausse constante du niveau des prix. L'élévation des salaires arrachée en
France en juin 1936 (accords de Matignon : 12 % en moyenne) était
annulée en six mois : rien que de septembre 1936 à janvier 1937, les prix
montèrent en moyenne de 11 %. On sait aussi, par exemple, ce qui resta un
an plus tard des augmentations obtenues en juin 68 avec les accords de
Grenelle.
Sur
le plan des conditions de travail, le phénomène est le même. Alors que dans la
période ascendante du capitalisme, le temps de travail diminuait effectivement
sous la pression des luttes ouvrières ‑de 1850 à 1900 la durée hebdomadaire de
travail dans l'industrie est passée de 72 à 64,5 heures en France et de 63 à
55,3 heures aux U.S.A.‑, dans le capitalisme décadent, celui-ci va connaître
une stagnation, sinon un accroissement (sans parler du temps de transport qui
augmente de jour en jour). En mai ‑ juin 1968, la classe ouvrière devait
reprendre la revendication qui soi-disant avait été satisfaite en 1936 :
les quarante heures de1936 étaient devenues 44,3 h en 1949, 45,7 h en
1962 !
La
période de reconstruction qui s'ouvre en 1945 après les misères de la crise et
de la guerre, a pu faire croire cependant qu'un aménagement des conditions de
travail et de vie était encore possible : la relative prospérité que
connaissait le capital était parvenue à résorber en partie le chômage, offrant
une certaine sécurité de l'emploi. Partout, les défenseurs du système parlaient
de la "spectaculaire augmentation du niveau de vie" dans les pays
industriels. Quelle réalité recouvre donc cette "amélioration" qui a
même amené certains à dire que le prolétariat avait disparu, dilué par une
prétendue société de consommation" ?
-
- Une exploitation accrue :
Ce qui détermine les conditions de
vie des travailleurs, c'est en priorité le temps de travail et le degré
d'intensification de son exploitation. Dans ces domaines aucune concession
significative n'a été accordée dans le capitalisme décadent. La durée du temps
de travail n'a diminué officiellement que pour être compensée par l'obligation
de faire des heures supplémentaires et l'allongement du temps de transport.
"Dans
le domaine strictement économique, la situation de la classe ouvrière ne fut
jamais pire. Dans de nombreux pays, le refus de faire des heures
supplémentaires est cause immédiate de renvoi et partout l'introduction du
soi-disant salaire de base, délibérément mesquin, des primes et bonifications à
la productivité, etc., forcent le travailleur à accepter de "son plein
gré" des journées de 10 à 12 heures... Dans l'aspect le plus profond
de l'exploitation, celui de la "productivité par tête et par heure, le
prolétariat se voit "acculé à une situation terrifiante. La production
qu'on lui "soutire chaque jour s'accroît prodigieusement. D'abord les
"innovations techniques, qui retirent à l'ouvrier toute intervention
créatrice dans son travail, mesurent tous ses mouvements à la seconde et le
transforment en un "mécanisme "de servitude vivant, assujetti à la
même cadence que les "mécanises métalliques. Ensuite, le chronométrage,
traquenard atroce et répugnant, force les hommes à travailler chaque fois d'avantage
avec le même outillage et dans la même unité de temps. En troisième lieu, la
discipline de chaque établissement rogne sur la plus petite suspension de
travail, même pour allumer une cigarette ou pour déféquer. La production qu'on
arrache par ces moyens à chaque homme est énorme, comme dans la même proportion
son épuisement physique et psychique." (MUNIS "Les syndicats contre
la révolution")
-
‑ L'augmentation
du pouvoir d'achat :
Cette augmentation tant vantée par
les adulateurs du capital n'est qu'une supercherie. Elle consiste en gros dans
la capacité d'acquérir la télévision, la voiture et le "confort" des
appareils électroménagers. Mais il ne s'agit là que du minimum nécessaire pour
le maintien de l'exploitation dans les conditions de vie moderne. Le meilleur
exemple en est la télévision, qui en plus d'être le plus triste moyen de faire
oublier au travailleur son épuisement pendant les trois ou quatre heures qui
lui restent après sa journée de travail, constitue un instrument idéologique
dont la réputation n'est plus à faire. Si les ouvriers refusaient de posséder
la télévision du fait de son prix, le capital les rendrait gratuites. La
voiture, les appareils électroménagers, sont des moyens de rentabiliser le
temps "libre" du travailleur pour lui permettre de reproduire sa force
de travail dans les rythmes de vie de plus en plus harassants qui lui sont
imposés par le capital. Ils sont aussi indispensables au prolétaire moderne que
les congés payés pour récupérer une année de labeur inhumain. Tout ce que l'on
veut peindre comme un luxe n'est en fait que le strict minimum de l'époque
moderne.
Les
discours creux des défenseurs du capital ne peuvent cacher cette réalité que
les travailleurs sentent quotidiennement depuis des décennies : le
capitalisme ne fait que détériorer irréversiblement leurs conditions d'existence. Devant cet état
de fait, devant les échecs systématiques des luttes pour de véritables
réformes, quel rôle reste-t-il aux syndicats ? Reconnaître cet état de
choses correspondrait, pour eux, à reconnaître leur inefficacité et donc à se
saborder.
Ils
se trouvent donc amenés, pour subsister, à devenir immanquablement des
"consolateurs" de la classe ouvrière, tout comme l'église le fut
pendant des siècles pour les serfs. Ils ne promettent pas le bonheur dans le
ciel, mais inventent des "victoires" là oh il y a des défaites,
parlent de conquêtes ouvrières là où il y a renforcement de l'exploitation et
transforment en procession lénifiante toute lutte ouvrière. Tout comme l'église
au Moyen-âge, ils constituent le fer de lance des classes dominantes au
sein de la classe exploitée.
Le développement du totalitarisme
étatique.
Développement
des conflits entre capitalistes d'une même nation, des conflits entre
différentes fractions du capital mondial. des conflits entre classes
antagonistes, et de façon générale, exacerbation du conflit global entre le
développement des forces productives et le cadre social devenu trop étroit pour
les contenir ; de par ses propres mécanismes, la société capitaliste en décadence
tend à se désagréger de toutes parts. Et, comme ce fut le cas dans les
décadences de l'esclavagisme et du fédéralisme, la force totalitaire de l'État,
intervenant à tous les niveaux, contrôlant tout, devient le facteur essentiel
du maintien du vieil édifice social.
Si,
dans la prospérité du XIXe siècle, le règne du "libre
échange" et du non interventionnisme économique était possible, dans sa
phase de décadence, le capital développe un État renforcé, coordinateur et
contrôleur direct de tous les aspects de la vie sociale, et en premier lieu des
rapports entre classe.
Depuis
la première guerre mondiale, parallèlement au développement du rôle de l'État
dans l'économie, les lois régissant les rapports entre capital et travail se
sont multipliées, créant un cadre strict de "légalité" au sein duquel
la lutte prolétarienne est circonscrite et réduite à l'impuissance. Ces règles
prennent des formes dictatoriales brutales dans des cas comme ceux des régimes
staliniens ou fascistes, ou des formes plus adroites ‑mais tout aussi efficaces‑
dans les régimes dits "démocratiques". Mais dans tous, elles
constituent un véritable système d'encadrement de la classe ouvrière.
Dans
ces conditions, toute organisation syndicale, contrainte par la nature même de
sa fonction à rechercher la légalité, subit de façon permanente une pression
qui tend à la transformer en courroie de transmission de l'État par le seul jeu
du respect des lois capitalistes qu'elle doit dès lors faire accepter aux
travailleurs. Dans le totalitarisme du capitalisme décadent, les rouages de
l'État possèdent un pouvoir d'intégration dont la puissance ne peut être
combattue que par l'action révolutionnaire directe contre l'État lui-même. Les
syndicats, qui par définition n'assoient pas leur activité sur ce terrain,
n'ont aucune force pour lui résister.
L'intégration
des syndicats à l'État prend fréquemment des formes directes, sans
nuances : ils deviennent officiellement partie intégrante de l'appareil
étatique et dans beaucoup de cas la syndicalisation des travailleurs est rendue
obligatoire par la loi. C'est ce qui se produit dans la plupart des pays nés
des soi-disant "luttes de libération nationale" sous les formes les
plus séniles du capitalisme décadent, tout comme dans des régimes fascistes ou
ceux dits "socialistes".
Dans
les régimes "démocratiques", et en particulier lorsque les syndicats
sont liés à des partis politiques d'opposition (ou dans les régimes où ils sont
soumis à la clandestinité) l'intégration peut prendre des formes moins
voyantes. Mais du fait même qu'ils acceptent le cadre de la légalité étatique
(ou qu'ils cherchent à s'y faire accepter, dans le cas des syndicats clansdestins, comme par exemple en Espagne) ils se trouvent de fait intégrés dans
les rouages de l'appareil d'État. Les oppositions entre fractions de l'appareil
politique de la bourgeoisie ne servent ici qu'à donner aux organisations
syndicales un vernis de combativité, du moins verbal, qui leur permet de mieux
paraître comme "organisations ouvrières".
Que cela se fasse grossièrement, ou
que cela prenne les formes du jeu des comédies politiques de la bourgeoisie,
dans le capitalisme décadent les syndicats sont inévitablement absorbés par
l'État. Au même moment où les syndicats ne peuvent plus subsister comme
organisations ouvrières par l'impossibilité de leur tâche originelle, le
capitalisme décadent crée au sein de l'État la nécessité d'une série de
fonctions pour lesquelles les syndicats sont parfaitement appropriés
(encadrement de la classe ouvrière, gestion du ‑marché de la force de travail,
régularisation et désamorçage des conflits entre capital et travail,
etc.) ; c'est pourquoi, comme on l'a vu dans la première partie de ce
texte, on voit souvent l'appareil d'État les créer, les défendre, les subventionner...
C'est seulement comme rouages de ces appareils associés à la gestion
quotidienne de l'exploitation capitaliste, qu'ils peuvent survivre dans un
monde où leur fonction originale est devenue impossible.
Les
syndicats : police de l'État dans les usines.
C'est
dans les usines et face aux explosions de la lutte ouvrière que les syndicats
sont le plus indispensables à l'État capitaliste. Plongés au sein même de la
classe révolutionnaire ils sont le mieux placés pour désamorcer, démoraliser,
diviser toute tendance révolutionnaire dans la classe. Dans les pays à vieille
tradition syndicaliste, ils sont devenus des experts dans la matière.
La
principale faiblesse de toute classe exploitée est le manque de confiance en
elle-même. Tout est bâti dans les sociétés de classe pour inculquer dans
l'esprit des exploités l'idée de l'inévitabilité de leur situation et de leur
impuissance à bouleverser l'ordre des choses. Le syndicalisme, en n'offrant
d'autre perspective à la classe que celle d'aménagements illusoires de leur
condition d'exploités et présentant en permanence la lutte comme un
"terrible sacrifice pour les travailleurs", faisant de la négociation
le seul but des luttes, chantant en permanence les louanges de l'idéal du
"bon ouvrier", père de famille, responsable et sérieux dans son
travail, est un des plus efficace colporteurs de l'idéologie de la classe
dominante parmi les travailleurs. L'esprit qu'ils diffusent est celui de la
démoralisation, de l'abnégation, il est l'inverse même de l'esprit combatif
d'une classe révolutionnaire.
Les
syndicats excellent dans la tâche de diviser toute lutte de la classe ouvrière,
en l'enfermant dans des formes de lutte parfaitement inefficaces (grèves de
quelques heures, grèves tournantes, grèves de rendement, etc.) et en
cloisonnant tout combat prolétarien par atelier, par usine, par secteur.
Empêcher l'unification des luttes, empêcher leur généralisation, te1 est l'art
principal des syndicats.
Enfin,
lorsque des éléments révolutionnaires se dégagent dans une usine, mettant en
question les syndicats et leurs agissements, la bureaucratie syndicale sait
jouer le rôle de police se livrant à la répression physique lorsqu'ils le
peuvent, recourant à la calomnie ("agents provocateurs du
gouvernement", "agents de la CIA'', etc.) dans les autres occasions.
Dans tous les cas, ils se comportent en fidèles chiens du système.
On
pourrait écrire des livres et des livres racontant les diverses méthodes de
sabotage des luttes employées par les syndicats. Il suffirait pour cela de
raconter les grèves des dernières décennies..., mais ce n'est pas notre objet
ici. Il s'agit désormais de comprendre pourquoi il en est ainsi, comment faire
pour combattre l'empoisonnement syndical, et d'abord comment ne pas faire.
Le syndicalisme révolutionnaire
Étant
donné que c'est leur incapacité à sortir du cadre des luttes pour des réformes
qui amènera les syndicats à être intégrés dans l'État bourgeois, ne peut-on
concevoir un syndicalisme qui se donne des buts révolutionnaires et qui de ce
fait pourrait échapper à la force d'absorption de l'appareil étatique ?
C'est ce qu'ont essayé de faire, dès le début de ce siècle les
anarcho-syndicalistes avec leur syndicalisme révolutionnaire.
Le
syndicalisme révolutionnaire constitua une réaction contre la dégénérescence
parlementaire et réformiste des syndicats. Aussi dans les premiers temps put-il
exprimer, du moins partiellement, un véritable courant au sein du mouvement
ouvrier. Mais, pour s'opposer au parlementarisme, le syndicalisme
révolutionnaire, reprenant la vieille idée anarchiste tant combattue par Marx,
préconisait le rejet de la lutte politique (dans laquelle il croyait voir la
source de toute la dégénérescence réformiste). Il retrouvait ainsi, par
son souci d'apolitisme" ses ennemis réformistes qui, comme on l'a vu,
défendaient aussi, mais par d'autres chemins, l'apolitisme des syndicats.
Syndicalisme
et parlementarisme sont étroitement liés à une forme de lutte correspondant à
une période historique. Rejeter l'un sans l'autre c'est inévitablement tomber
dans une attitude incohérente, qui ne peut déboucher que sur des impasses.
Dans
le capitalisme décadent la lutte révolutionnaire ne peut prendre des formes
syndicales : la lutte révolutionnaire est une lutte directe, de masses,
généralisée, qui ne peut rentrer dans le moule d'une organisation bâtie en
fonction de la lutte permanente et systématique pour des réformes, encore moins
pour des réformes impossibles.
Le
syndicalisme révolutionnaire devait soit adopter une politique s'adaptant à la
forme syndicale ‑et dans le capitalisme décadent cela le condamne à passer dans
le camp du capital, soit se saborder comme organisation syndicale pour
s'intégrer à une lutte révolutionnaire, soit disparaître de la scène sociale.
Aux USA, les IWW disparaissent. En
France et en Espagne, malgré des résistances parfois puissantes, ils tombèrent
dans le premier cas dans la participation à la guerre impérialiste, dans le second
dans la participation au gouvernement de la République bourgeoise pendant la
guerre civile[1].
Dans
tous les cas, l'expérience du syndicalisme révolutionnaire n'a pu démontrer
qu'une seule chose : l'impossibilité de construire des syndicats
révolutionnaires dans la décadence capitaliste. C'est à dire l'impossibilité de
construire des syndicats vraiment ouvriers.
[1]
La CNT d'Espagne, seul exemple d'organisation syndicale à avoir tenté
plusieurs fois la réalisation de son programme maximum, la "révolution
sociale" (en 1933 et 34), ne le fit qu'après que les anarchistes de la
FAI aient mené à l'intérieur de cette
organisation une lutte sévère. Pendant toute la dictature de Primo de Ribera,
la CNT, qui se caractérisait pourtant par son "apolitisme révolutionnaire"
était en contact avec toute sorte de conspirateurs : Macia, l'Alliance Républicaine et les
militants d'opposition dans le pays.
En juillet
1927 fut fondée le FAI. Ses membres, repoussant toute sorte de compromission
d'ordre tactique, se proposaient la conquête de la CNT, afin de réaliser la révolution
sociale. Elle fut le point de ralliement de tous ceux qui désapprouvaient
l'orientation réformiste de l'anarcho-syndicalisme.
Lors de
congrès national de 1930 les deux tendances s'affrontèrent. Les leaders de la
CNT qui mettaient surtout l'accent sur
le syndicalisme de la CNT, et proposaient de s'allier avec d'autres groupes et
fractions pour faciliter l'implantation de la république, et les
"purs" de la FAI insistant sur l'anarchisme de la confédération,
refusant toute compromission. Ceux-ci l'emportèrent, les vieux leaders furent
délogés de leurs postes, puis quittèrent avec leur fraction (les
"trentistes" organisèrent leur propre syndicat) la confédération. La
CNT ne participa donc pas de justesse à cette ébauche de front populaire en
1930.
Sous
l'impulsion de la FAI, elle aussi "apolitique", la CNT alla de grève
générale en tentative d'insurrection jusqu'en 1936. Fortement affaiblie par la
répression, découragée par ses échecs successifs, la confédération avait
suffisamment payé de sa personne l'impossibilité du syndicalisme
révolutionnaire. Le congrès de 1935 vit revenir les "trentistes", qui
entre temps avaient contracté toute sorte d'alliances avec la bourgeoisie. La
tentative d'insurrection des "droites" le 18 juillet 36 et le
soulèvement du prolétariat le 19 sonnèrent le glas de l'organisation ; les
forces "ouvrières" montèrent au pouvoir, CNT et FAI en tête. En
Catalogne, la place forte, la CNT fit partie du Comité des Milices
Antifascistes en marge du "Gobierno de la Generalidad", puis entra
dans ce dernier, lui donnant ainsi l'appui ouvrier tant recherché. L'apolitisme
syndicaliste avait triomphé, les "purs" de la FAI eux mêmes
n'allaient pas tarder à accepter d'être ministres de la république tant
combattue.
Les
"anti-autoritaires", partisans d'une "révolution sociale
apolitique", agissant au nom de sacro-saints principes moraux, n'ont
jamais compris la destruction de l'appareil de l'État comté un moment de la
lutte politique du prolétariat contre son ennemi de classe, la bourgeoisie.
Défendant
des positions révolutionnaires (anti-frontisme, anti-parlementarisme au nom de
la pureté d'une idéologie, les transgresser sous la pression des événements ne
revêtait pas grande importance à leurs yeux, l'idéologie étant toujours
"pure". Ainsi, la CNT et la FAI s'allièrent aux partis bourgeois,
participèrent au gouvernement de la république bourgeoise, laissèrent massacrer
le prolétariat lors des journées de Barcelone en 1937 "pour ne pas briser
l'unité". En d'autres termes, ils révélèrent ce qui peut sembler une
évidence, à savoir que l'apolitisme, le refus des frontières de classe
institutionnalisé en principe, est une arme pour la bourgeoisie.
Dès 1936,
la politique d'unité antifasciste de la CNT lui fait tenir le rôle de tous les
autres syndicats réformistes l'encadrement de la classe ouvrière au service du
capital. Malgré l'honnêteté de ses militants, l'organisation
"apolitique" a rejoint les rangs de la bourgeoisie.
D'avoir
tant lutté et sacrifié tant de militants révolutionnaires pour en arriver à
siéger dans des ministères de la république, voilà le triste destin du
"syndicalisme révolutionnaire apolitique".
S'alliant
avec ceux qui ne cessèrent jamais de tirer sur les ouvriers révolutionnaires
(dont la plupart étaient ses propres militants) la CNT enterrait
l'anarcho-syndicalisme dans les poubelles de l'histoire aux côtés des partis
parlementaires, des syndicats réformistes, des trotskystes et des staliniens.
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