Le PCF contre la reprise de la lutte de classe (1968-1989)

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mailLa période 1968-1972

Avant mai 68, le PCF a dû faire face au développement d'une contestation croissante au sein de l'Union des Etudiants communistes (UEC) qu'il contrôlait.

Plusieurs courants sont ainsi progressivement épurés entre 1965 et 1966 qui se retrouveront au centre de l'agitation étudiante gauchiste de 1968.

C'est d'abord le courant "italien" qui, par noyautage, finit par conquérir au début des années 60 la majorité du bureau national de l'UEC. Ces éléments, bien qu'ayant dû faire leur autocritique, continuent à se situer dans la mouvance informelle prokhrouchtchévienne des exclus de 1962, Casanova et Sirvin. Ils se retrou­vent bientôt derrière un nouveau drapeau : le parti communiste italien de Togliatti, qui prône la diversité des voies nationales" vers le socia­lisme" en louchant fortement sur la social-démocratie et une stratégie d'alliance "réfor­miste" avec celle-ci, sans dédaigner pour autant la vogue des "mouvements de libération natio­nale" de "l'expérience de Castro" à Cuba jus­qu'au soutien plus ou moins actif au FLN algérien. Les "italiens" se font virer par l'appa­reil au 8e congrès de l'UEC pour "travail frac­tionnel", en mars 1965, c'est-à-dire dans les mois qui suivent l'éviction de Monsieur "K" en URSS et l'arrivée au pouvoir de Brejnev (cf. article précédent). En rupture de ban, ces "dis­sidents" vont trouver refuge dans l'UNEF et vont rallier massivement le PSU.

Le courant trotskiste, plus "à gauche", clan­destinement et largement abrité lui aussi par l'UEC, est pour sa part exclu en janvier 1966. Il va renforcer les rangs de la JCR (Jeunesse Communiste Révolutionnaire) et, après la dis­solution de cette dernière en 68, constituer la LCR (Ligue Communiste Révolutionnaire). Bien que lui aussi patauge depuis des années dans le soutien actif au FLN et dans le soutien aux guérillas nationalistes d'Amérique latine, de Castro à Guevara, son exclusion est motivée par des divergences sur des orientations de politi­que "intérieure" plus immédiate. Il critique le projet d'alliance électorale du parti avec le futur PS et, à l'époque, récuse même le soutien du PCF à Mitterrand, qu'il qualifie alors de "candidat bourgeois".

Le courant maoïste, sous l'influence d'univer­sitaires du PCF comme Althusser, défend, lui, un retour aux principes purs et durs de Staline. Un "débat contradictoire", arbitré par les intel­lectuels "orthodoxes" du parti, se développe entre ce courant et les tenants "d'une ouverture du marxisme à d'autres courants de pensée" animés par le futur "révisionniste" Garaudy. Le vernis de cette querelle idéologique cantonnée dans la sphère de débats "entre intellectuels" évite au PCF de faire apparaître au grand jour qu'il s'agit d'un affrontement sur la question des alignements impérialistes entre pro-russes et pro-chinois. Cela n'empêche pas la rupture des défenseurs de l'orientation pro-chinoise qui quittent tous l'UEC au cours de l'année 66.

Avec les anarchistes venus d'un tout autre horizon, tous ces éléments dissidents du PCF vont fournir le gros des troupes étudiantes contestataires de mai 68.

Si l'appareil du parti se retrouve ainsi considé­rablement affaibli en milieu étudiant, le PCF se renforce au contraire chez les enseignants. Déjà très influent dans les écoles primaires "laïques", il élargit son influence et devient majoritaire dans l'éducation nationale. Cette domination dans les secteurs de l'éducation et de la culture illustre non seulement l'intégration parfaite du stalinisme au sein de la classe dominante mais témoigne de son rôle actif et déterminant dans le conditionnement idéologique. (1)

Dès 1967, s'affirme une reprise massive de la combativité ouvrière en France. D'emblée, le parti stalinien et son appendice syndical la CGT sont en première ligne pour s'opposer résolu­ment, contrecarrer et saboter ce développement spontané des luttes ouvrières. Ils font tout pour canaliser les débrayages et les grèves "sauvages" dans le cadre des occupations d'usine pour les isoler et empêcher leur extension, provoquant également des affrontements stériles avec les forces de police venues les déloger. Conjointe­ment, PCF et CGT organisent des journées ville-morte, multiplient des occupations de bâtiments publics pour défouler la combativité ouvrière accumulée depuis des années. Cepen­dant, d'emblée ces grèves rencontrent une soli­darité active de la population et tendent à s'étendre à plusieurs usines d'une même ville. Quant à la répression policière à laquelle elles se heurtent, elle contribue à exacerber la colère des ouvriers.

Mai 68

En mai 1968, le PCF, fer-de-lance de la contre-révolution depuis des décennies, allait se retrou­ver rapidement face à près de dix millions de grévistes (2). Avec son auxiliaire cégétiste, c'est lui qui réagit le plus rapidement, passés la surprise et l'affolement général de toute la bour­geoisie. Nous ne reviendrons pas sur le dérou­lement des faits largement repris dans notre presse . Le parti stalinien intervient sans cesse contre la plus grande grève de l'histoire de la classe ouvrière mondiale pour tenter de l'en­rayer à plusieurs niveaux.

Comme le reste de la bourgeoisie, le PCF et la CGT sont d'abord pris de court par la grève sauvage de l'usine Sud-Aviation près de Nantes le matin du 14 mai, suivie le 15 par les chantiers navals de Bordeaux et par le débrayage spontané de l'usine Renault-Cléon près de Rouen qui envoie une délégation pour étendre la grève dans les autres usines de la Régie. Le 16, c'est l'usine de Renault-Flins près du Mans qui se met à son tour en grève et une délégation ouvrière de Cléon et de Flins pousse à son tour ceux de Billancourt à propager la lutte, atelier par atelier. Cette grève au cœur de la plus importante concentration ouvrière du pays et phare pour l'ensemble de la classe ouvrière, encourage des millions d'ouvriers à se lancer à leur tour dans la lutte. Deux heures plus tard, en accord avec le PCF, pour reprendre le contrôle d'un mouvement ouvrier qui lui échappe totalement, qui s'est déclenché contre sa volonté et qu'elle est incapable d'endiguer, la CGT, prenant le train en marche, lance elle-même un "appel à la lutte", bientôt imitée par les autres syndicats et décide de participer à l'occu­pation de Billancourt. Pour les syndicats et le PCF, il s'agit, au nom "de la protection de l'outil de travail" d'instaurer dans les grèves ouvrières un esprit-forteresse. Ce "cordon sanitaire" cor­poratiste, en apparence contre les "provoca­teurs gauchistes" qui auraient "infiltré" les étu­diants, visait en réalité à permettre aux syndi­cats de reprendre le contrôle de la situation. Ceux-ci mirent en œuvre tout un travail de division, isolant entre eux les différents secteurs de la classe ouvrière, chacun dans son coin, pour empêcher celle-ci de se constituer en une force unie qui représenterait un danger bien plus important pour la bourgeoisie et serait bien plus difficile à vaincre par cette dernière. Les ouvriers qui tentaient de briser l'isolement syndical se voyaient dénoncés comme étant des provoca­teurs extérieurs à l'entreprise.

Dans L'Humanité du 3 mai 68 l'éditorial de Georges Marchais intitulé "De faux révolution­naires à démasquer", accuse le Mouvement du 22 Mars "dirigé par l'anarchiste allemand Cohn-Bendit" d'aller à l'encontre des intérêts de la masse des étudiants et de favoriser les provoca­tions fascistes. Il dénonce "leur malfaisante besogne (des "gauchistes") qui tente de semer le trouble, le doute, le scepticisme parmi les tra­vailleurs et, notamment les jeunes". Le 23 mai, la CGT approuve la décision d'interdiction de séjour du pouvoir gaulliste prise à l'encontre de Cohn-Bendit. Suite au célèbre "non à la chien­lit !", prononcé par De Gaulle, et après les violences des 24 et 25 mai au Quartier latin, alors que le ministre de l'Intérieur incrimine "la pègre qui sort des bas-fonds de Paris dans la rue", L'Humanité renvoie le même écho en dénonçant les agissements de "la lie de la société".

Toute cette diatribe qui focalise l'attention sur l'agitation étudiante et les menées des gauchis­tes, en tentant d'en faire un repoussoir pour la classe ouvrière, vise avant tout à empêcher les prolétaires de gagner massivement la rue à leur tour et à les empêcher de participer ainsi acti­vement à une politisation plus intense de leur combat de classe.

Et Waldeck Rochet retrouve les accents chau­vins de Thorez lors d'un meeting parisien le 1er juin : "Nous avons dit et nous disons : (...) le drapeau des luttes de la classe ouvrière, dans le monde moderne, (...) c'est tout à la fois le drapeau rouge du socialisme et le drapeau tricolore de la grande Révolution française, le drapeau de la nation. (...) Le seul parti révolu­tionnaire (...), c'est le parti communiste français servant efficacement les intérêts des travailleurs, du peuple et du pays. A l'inverse, les pseudo­révolutionnaires (...) visent à diviser la classe ouvrière, à défigurer le mouvement révolution­naire et la démocratie. Ils font le jeu du pouvoir gaulliste. Nous ne permettrons pas que la gesticulation et l'aventurisme compromettent le succès de la lutte pour la démocratie et pour le socialisme."

Après une entrevue secrète entre Krasucki, alors numéro 2 de la CGT et membre du comité central du PCF, et Chirac, secrétaire d'Etat à l'emploi, les syndicats appellent à l'ouverture de négociations avec le patronat que le gouver­nement Pompidou s'empresse d'accepter. Les négociations commencent le 25 mai. Dès le premier jour, le leader de la CGT, Séguy et le gouvernement s'entendent en coulisses sur le montant de l'augmentation du salaire minimum garanti qu'ils vont faire semblant de négocier. Mais d'entrée, le patronat, qui ignore cet accord secret, accepte sans tergiverser le montant maximum lancé par les syndicats. Le 27 au matin, après la signature des accords de Gre­nelle, Séguy confie à un journaliste son soulage­ment : "La reprise ne saurait tarder". Dans la foulée, il se rend à l'usine de Billancourt pour présenter les accords et appeler à la reprise du travail. Il est copieusement sifflé par les ouvriers pour qui les 10% d'augmentation de salaires promis apparaissent comme une vaste masca­rade. Séguy est contraint de désavouer les ac­cords qu'il venait de parapher. Partout, les ouvriers refusent la reprise dans ces conditions et le mouvement de grèves s'élargit encore. La bourgeoisie devra lâcher d'autres concessions pour pouvoir amorcer une reprise du travail, alors que la CGT pousse aux côtés du gouverne­ment à négocier les accords secteur par secteur, branche par branche. Après l'annonce de la dissolution de l'Assemblée nationale le 30 mai, le PCF et la CGT multiplient leurs appels à la reprise pour que les élections, présentées comme "un pas de plus vers la victoire des ouvriers", puissent se tenir. Le PCF et la CGT ont systé­matiquement recours au mensonge et à l'intimi­dation pour casser la dynamique de la lutte ouvrière. Ainsi, à la RATP, ils font courir la fausse information d'une reprise dans certains dépôts. Et L'Humanité titre à l'avance dans sa "une" début juin : "Forts de leur victoire, des millions de travailleurs reprennent le travail". Malgré tous les efforts des staliniens pour faire reprendre le travail rapidement, conjointement avec les violentes évacuations policières des usines, ils ne parviendront à leurs fins qu'après la mi-juin dans la plupart des cas.

Le PCF décide qu'il est urgent de proposer une alternative en accélérant la dynamique "d'union des forces de gauche". Il demande désormais le départ de De Gaulle et appelle dès lors à la constitution de "comités pour un gouvernement populaire d'union démocratique". Cependant il exprime sa réprobation envers la manifestation conjointe de la CFDT et du PSU avec les "gauchistes" au stade parisien de Charléty le 27 mai et tente de la court-circuiter en organisant à la même heure, via la CGT, une douzaine de rassemblements différents dans la capitale. Le 29, la veille de la contre-manifestation des gaullistes, il organise avec les troupes de la CGT son propre défilé, conçu comme un contre­pouvoir et fait savoir parallèlement, par l'intermé­diaire du député gaulliste de Lipkowski, qu'il "est prêt, comme après la Libération, à assumer des responsabilités gouvernementales", sous la direction du général-président...

Le "programme commun"

Cependant, le PCF et son auxiliaire syndicale sont poussés par la situation à s'engager de plus en plus résolument dans une dynamique d'union de la gauche et dans un programme commun de gouvernement, qui se posent comme seule alter­native politique possible pour la bourgeoisie française au pouvoir gaulliste.

Pour développer cette orientation, le parti stalinien se livre alors à une théorisation du capitalisme monopolistique d'Etat qui vient justifier tout son programme capitaliste d'Etat (3). Il s'agirait d'arracher le pouvoir des mains des monopoles du grand capital qui le confis­quent. Cette pseudo-théorie sous couvert "d'or­thodoxie" aux textes classiques du marxisme n'est qu'une dénaturation grossière de l'interpré­tation des monopoles évoquée par Lénine dans "L'impérialisme, stade suprême du capitalisme" (4). Elle est officiellement intégrée dans les orientations du 18e congrès du PCF en 1967 et définitivement adoptée en 1971 par la section économique du comité central. Sous ce vernis "théorique", le rôle de l'Etat dans l'économie capitaliste en crise n'est souligné que pour justifier sa propagande : le pouvoir d'Etat est le levier essentiel dont il faut s'emparer à travers les élections et en s'appuyant sur le développe­ment des nationalisations, présentées comme autant de mesures socialistes de "transforma­tion" de la société capitaliste. C'est aussi pour­quoi ces nationalisations sont posées comme l'enjeu fondamental du futur programme com­mun de la gauche.

Malgré le cuisant recul de la gauche aux élec­tions du 30 juin 1968 et le refus opposé par la FGDS à l'appel du PCF pour une candidature commune de la gauche aux présidentielles de juin 69, le parti stalinien va enfourcher de plus belle son nouveau cheval de bataille : la conquête du pouvoir par l'union de la gauche à travers un programme "de démocratie avancée" qui "ouvre la voie au socialisme à la française". Ce cheval de bataille est exclusivement dirigé contre la reprise des combats de la classe ouvrière à l'échelle mondiale, dont mai 68 a été la première et la plus éclatante manifestation. Il est encou­ragé par les plus de 20% recueillis par Duclos aux présidentielles de 69, alors que l'échec de la candidature Defferre, qui se traduit par le pire score électoral jamais enregistré par la social-démocratie en France, pousse aussi le parti de Mitterrand à adopter une "nouvelle stratégie" pour ravaler sa façade.

En décembre 1969, c'est la reprise des discus­sions entre le PCF et la FGDS. Au 19e congrès du PCF en février 70, est officialisé "l'engage­ment du parti dans la voie du programme commun". Dans lemême temps, Georges Mar­chais est promu "secrétaire général adjoint" et prend les rênes du parti à la faveur de la maladie de Waldeck Rochet. Il sera officiellement intro­nisé au congrès suivant, en 1972. L'accord de désistements réciproques aux municipales de juin 1971 entre sociaux-démocrates et staliniens permet au PCF de gagner plusieurs municipali­tés importantes. Le 9 octobre de la même année, le "programme" du PCF est publié sous le titre "Changer de cap, programme pour un gouver­nement démocratique d'union populaire" avec en vedette une liste de nationalisations, définies comme "l'instrument déterminant du pro­gramme de changement démocratique".

Le parti stalinien va désormais, à partir de 1970, et pendant toute une décennie, avec l'aide de son appendice syndical cégétiste, mobiliser massivement les prolétaires avec la mystifica­tion de l'application du "programme commun" et systématiquement piéger, dévoyer toutes les luttes ouvrières derrière la perspective d'un gouvernement de gauche, sur le terrain électoral. Ce programme commun de gouvernement est signé le 27 juin 1972 par les deux grands partis bourgeois de gauche auquel le Mouvement des radicaux de gauche ne tarde pas à se rallier. Lors du comité central du 29, Marchais s'en félicite et souligne dans son rapport : "L'essentiel, c'est que le programme commun (...) fournit un point d'appui très positif à un développement consi­dérable de l'action unie des travailleurs, (...) permettant de créer les conditions les plus favorables pour mettre les masses en mouve­ment sur nos idées, nos solutions, nos objectifs". Ainsi, grâce au projet en grande partie dû à son initiative, et à sa capacité à mystifier de cette manière la classe ouvrière, le parti stalinien aura puissamment contribué à rassurer la classe dominante et à éloigner à nouveau le spectre de la révolution prolétarienne qui, en ressurgissant brusquement en mai 1968, venait de tant ef­frayer l'ensemble de la bourgeoisie.

En 1968, le PCF se retrouve confronté à une autre épreuve : son attitude par rapport à la politique menée à Moscou, notamment l'inter­vention des chars du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie.

L'intervention russe en Tchécoslovaquie

En Tchécoslovaquie, émerge en janvier 68, sous l'égide d'un vieux routier du stalinisme, Dubcek, une nouvelle tentative de la part de fractions bourgeoises au sommet de l'appareil d'Etat d'assouplir le stalinisme. Dès son arrivée au pouvoir, Dubcek entreprend de promouvoir une série de "réformes démocratiques", sous la bannière d'un "socialisme à visage humain". Mais cette entreprise dans laquelle le prolétariat ne joue aucun rôle est d'autant plus rapidement intolérable pour le Kremlin qu'elle intervient dans le cadre de "démocraties populaires" entiè­rement inféodées à l'URSS et qu'elle menace directement l'équilibre du bloc, en ouvrant dans ce glacis une faille exploitable par le bloc ad­verse.

Dans cette situation, le PCF tente d'abord de jouer un rôle de médiateur, en particulier Wal­deck Rochet qui, tout en manifestant une cer­taine sympathie pour les "réformes démocrati­ques" de l'équipe Dubcek, condamne ferme­ment tous les aspects qui risquent de menacer les bases du régime. Les 15 et 16 juillet 68, W. Rochet se rend à Moscou : il y reçoit les consi­gnes des dirigeants russes puis se rend à Prague le 19 où il reproche à Dubcek son "manque de fermeté vis-à-vis des éléments anticommunis­tes".

Cette tentative de conciliation "échoue" mais, en tant qu'émissaire du Kremlin, le PCF lance bel et bien un avertissement clair aux dirigeants tchèques. Cependant, le 27 juillet, il plaide encore pour un règlement des problèmes "entre partis frères" par la voie de la négociation. Et quand le 21 août 68, les forces du Pacte de Varsovie, à l'exception notable de la Roumanie (5), interviennent en Tchécoslovaquie, le bu­reau politique du PCF exprime le jour même "sa surprise et sa réprobation". Mais, dès le lende­main, ce désaveu s'atténue en simple "désap­probation".

Rapidement, sous la pression intense de l'URSS et à l'instigation du tandem Georges Marchais-Jeannette Thorez-Vermeersch, le PCF fait marche arrière. Dès le début septembre, le PCF "couvre" l'intervention russe et réaffirme ses relations privilégiées avec l'URSS. Il feint même de croire à un accord de plein gré du PC tchèque pour l'invasion des chars "rendue né­cessaire face aux menées dangereuses des élé­ments anticommunistes". Dans les semaines suivantes, les dirigeants français du PC multi­plient les déclarations pour condamner toute forme "d'anti-soviétisme".

En novembre, après la venue d'une délégation à Moscou, le PCF approuve officiellement "la normalisation" et finit par cautionner pleine­ment l'intervention du bloc russe en Tchécoslo­vaquie. Il se fait même l'apôtre le plus zélé de la convocation d'une conférence internationale pour sceller "l'unité du mouvement commu­niste" qui se tiendra finalement à Moscou en juin 1969 et débouchera sur un resserrement des liens des PC face au bloc américain (entraînant d'ailleurs l'excommunication de la Chine maoïste en train de se rapprocher des Etats-Unis).

A regarder de plus près les aléas des prises de position du PCF vis-à-vis des opérations de "maintien de l'ordre" à l'intérieur de son bloc entreprises par le "grand frère" russe, un constat s'impose. Face à des enjeux impérialistes entre les deux blocs rivaux, le PCF peut se permettre d'être plus ou moins "critique" envers l'URSS, selon comment souffle le vent. Par contre, pendant la longue et chaotique période où, entre 1953 et les années 80, le prolétariat des pays de l'Est tente péniblement de se dégager de l'étau de la contre-révolution et du talon de fer stalinien, il ne connaît aucun état d'âme lorsqu'il s'agit d'écraser les luttes de la classe ouvrière. C'est pourquoi les hésitations du PCF vis-à-vis de l'intervention russe en Tchécoslovaquie con­trastent avec son soutien inconditionnel à l'écra­sement du prolétariat en Hongrie douze ans auparavant.

Ce n'est là nullement le signe d'une quelconque "évolution interne" du parti et de son appareil. La meilleure preuve allait être apportée par l'attitude et les prises de position édifiantes du PCF vis-à-vis de la Pologne.

En 1970 et 1976, lors des combats du prolé­tariat polonais, le PCF brille surtout par ses silences et sa discrétion. Il minimise les soulè­vements ouvriers, esquive les prises de posi­tion, limite les commentaires. En 1980, il agit de même au début du mouvement, puis s'enhardit à soutenir "du bout des lèvres" les "syndicats libres", pour ne pas se retrouver totalement à contre-courant du soutien qu'apporte à Solidarnosc l'ensemble de la bourgeoisie occi­dentale.

Par contre, il appuie à fond et sans la moindre réserve le coup d'Etat du général Jaruselski en décembre 1981, et, exactement comme en 1956, salue sans hésitation l'écrasement et la répres­sion du prolétariat polonais, sous prétexte de "prévenir les risques de guerre civile".

La période 1972-1978

Dès le début des années 70, la remontée des luttes ouvrières entraîne les partis de gauche, et en particulier le PCF, dans une dynamique vers le pouvoir pour dévoyer la combativité ouvrière derrière cette perspective. Dans la mesure où le PCF se porte candidat pour participer au pou­voir d'Etat à travers le programme commun, il lui faut prendre ses distances avec le modèle stali­nien de l'URSS et vaincre les très fortes résistan­ces qui subsistent à son égard de la part d'autres fractions bourgeoises.

Le tournant "eurocommuniste" du stalinisme français

C'est ce qui explique le tournant de "l'eurocommunisme" du PCF au milieu des années 70. Quand le penchant du PCF vers la défense inconditionnelle du bloc russe se re­trouve en contradiction avec la défense primor­diale des intérêts du capital national, cela l'oblige à prendre à nouveau (comme en 1945-47) ses distances avec l'URSS, en développant un dis­cours idéologique axé sur les "voies nationales vers le socialisme". Cette situation se retrouve au niveau des autres principaux partis staliniens d'Europe occidentale qui, pour prétendre parti­ciper au gouvernement, sont contraints de pren­dre leurs distance avec le "modèle russe". C'est le cas en Espagne, où, après la chute du fran­quisme en 76, le PCE signe le pacte de la Moncloa, pacte de solidarité gouvernementale avec le PSOE. Et c'est surtout encore plus nettement le cas en Italie, où le poids électoral des staliniens et la faiblesse du PS italien déter­minent un PCI s'étant beaucoup plus nettement distancié de Moscou au cours des années pré­cédentes, à s'orienter vers la conquête du pou­voir à travers une alliance avec la démocratie-chrétienne au terme d'un "compromis histori­que". Cependant, cette orientation se heurte au barrage dressé par la politique de blocs issue de Yalta, à travers l'opposition farouche et intran­sigeante du "parrain américain" qui entend pré­server son contrôle stratégique impérialiste sur l'Europe occidentale à travers l'OTAN. De plus, la méfiance des autres partis bourgeois est d'autant plus vive que, s'ils savent bien que les partis staliniens sont d'ardents défenseurs du capital national, ils savent aussi qu'ils restent les partisans et les défenseurs les plus résolus et acharnés du capitalisme d'Etat, sous sa forme la plus affirmée, la plus extrême et la plus brutale (6).

C'est pour cela que le PCF en vient en janvier 1976, à travers les déclarations de Marchais à la veille du 22e congrès du PCF, à l'abandon de toute référence à "la dictature du prolétariat". Cet abandon n'a dans sa bouche, rien à voir de près ou de loin avec la classe ouvrière. Depuis près d'un demi-siècle qu'il est devenu un parti bourgeois, le parti de Marchais est totalement étranger à l'organisation du prolétariat en pé­riode révolutionnaire pour assurer sa domina­tion et son contrôle politique sur l'ensemble de la société. "L'abandon de la dictature du prolé­tariat" en termes staliniens ne signifie pas autre chose que l'annonce du renoncement à la fidélité à l'Etat russe, et l'ensemble de la bourgeoisie ne s'y trompe pas.

Cette déclaration idéologique n'a qu'un seul but : amadouer et rassurer les autres fractions de la bourgeoisie, ainsi que les couches de la petite-bourgeoisie dont il aspire à gagner les voix au moment des élections, en tentant de les persua­der de son sérieux en matière de prise de distance avec le bloc russe.

Dans cette période, le PCF va d'ailleurs jusqu'à "soutenir" le mathématicien dissident Plioutch en 1976 et multiplie les critiques contre "les atteintes aux droits de l'homme et à la démocra­tie" en URSS. Pour la première fois, il admet même officiellement ce qu'il se refusait à recon­naître vingt ans plus tôt, "certaines erreurs commises en Russie sous l'ère de Staline".

C'est aussi à ce moment-là qu'il reprend avec force les discours chauvins et nationalistes, à la manière de Thorez de 1936 et de 1945 : "Tout ce qui est national est nôtre !" pour réaffirmer son attachement à la défense du capital national. Il se lance dans de grandes campagnes idéologi­ques sur le thème "produisons français" :"pour acheter français, il faut d'abord fabriquer fran­çais." Entre autres exemples, L'Humanité du 10/02/1977 stigmatise le manque de civisme de ces "maîtres de la France qui se permettent de fermer les mines et d'acheter du charbon à l'étranger, de liquider les entreprises françai­ses et de s'installer à Hong-Kong ou en Thaïlande, de placer leurs capitaux un peu partout et notamment en Suisse, et de laisser des pans entier de notre économie passer sous domination étrangère." Tandis que les munici­palités staliniennes, en campagne électorale permanente, multiplient caricaturalement les "rallyes de la lutte", les fêtes, les goûters, les vins d'honneur "communistes", le PC déverse son poison nationaliste. A longueur de mee­tings, de "journées d'action" ou de manifs, il martèle, puissamment relayé par la CGT, que les patrons et le gouvernement bradent, cassent, sabotent l'économie nationale.

La rupture du Programme commun

Grâce à la stratégie du Programme commun, la bourgeoisie française est ainsi parvenue à attein­dre son objectif essentiel : remettre en selle l'ensemble de ses forces de gauche derrière la mystification électorale et, par ce moyen, con­trer efficacement la remontée des luttes ouvriè­res (ainsi, la bourgeoisie se vante d'avoir obtenu en 1976 le plus bas niveau d'heures de grève de la décénie). Mais, parvenue à ce point, les rouages de cette machine se grippent. Le PCF ne tarde pas à remettre en cause le programme commun. Une des raisons en est qu'il s'aperçoit que, malgré ses concessions, ces accords et la dynamique d'union de la gauche profitent essen­tiellement à son "allié" qui, lui, est pleinement soutenu par l'oncle Sam, le PS. Ce dernier se sert en effet du programme commun de la gauche comme d'un tremplin, depuis sa reprise en mains par Mitterrand. Celui-ci avait d'ailleurs promis devant l'Internationale Socialiste en 1972 de "prendre", à travers cette stratégie, "3 mil­lions de voix au PC". Sur le plan électoral, après être descendu à 6% des voix aux présidentielles de 1969, le PS est remonté à plus de 19% et talonne désormais le PCF qui se maintient à 21,4% aux élections législatives de mars 1973. Et aux présidentielles de 1974, c'est en pure perte que le PCF accepte dès le premier tour de faire de Mitterrand le candidat unique de la gauche, puisque celui-ci déclare aussitôt sans ambages ne pas être lié par le programme com­mun, ni par ses accords électoraux avec le PC. Le déclin du PC au profit du PS allait se confirmer à travers différentes élections partiel­les. Le PCF persévère pourtant et multiplie les concessions, d'abord sur le nombre et le rythme des nationalisations qui constituent pourtant son grand cheval de bataille. De même, au printemps 1977, il ne s'oppose plus à l'élection au suffrage universel du Parlement européen qu'il avait vivement combattue au nom de la défense de la "souveraineté nationale". Et sur­tout, en mai de la même année, il renonce à sa traditionnelle opposition "pacifiste" (en fait au bénéfice de l'URSS) à l'armement nucléaire. Mais au fur et à mesure qu'il transige avec le PS et qu'il s'éloigne de la tutelle du bloc russe, il manifeste de plus en plus clairement ses craintes de se faire phagocyter par le PS. Il redoute de subir une usure rapide de crédit en cas de participation au gouvernement, alors qu'il ne dispose plus d'une marge de manœuvre et de moyens suffisants pour mener sa propre poli­tique capitaliste d'Etat. Bref, il craint de devenir le dindon de la farce et, une fois au pouvoir, de perdre son emprise sur la classe ouvrière. C'est pourquoi en prenant l'initiative de la rupture du programme commun en septembre 1977, le PCF réaffirme la spécificité de son programme stalinien et, sous prétexte de ses désaccords avec le PS, il se prépare à mieux disposer de ses forces dans l'opposition, contre le développe­ment de la lutte de classe.

Après avoir entraîné les ouvriers pendant des années et dévoyé leurs luttes derrière la pers­pective mystificatrice de la gauche au gouverne­ment, le PCF prend l'initiative de la rupture du Programme commun en septembre 1977. A court terme, l'objectif fondamental de cette rupture est pour lui ne pas se faire avaler par le PS et de préserver la spécificité de son pro­gramme stalinien. Mais cette mise dans l'oppo­sition délibérée lui permetet aussi de disposer de l'intégralité de sa force d'encadrement idéolo­gique contre le développement de la lutte de classe et de satisfaire ainsi aux intérêts généraux de la bourgeoisie. C'est donc, en dernière instance, la raison essentielle de ce changement de stratégie.

En effet, face au nouveau développement de la lutte de classe qui s'amorce à partir de 1978, se traduisant notamment en France par la lutte des sidérurgistes en 1979, et surtout face au discrédit croissant et aux tentatives de déborde­ments de l'appareil d'encadrement syndical dans ces luttes, la bourgeoisie se dispose à mettre en place une nouvelle orientation dans les princi­paux Etats capitalistes occidentaux : le retour de fractions significatives de gauche dans l'oppo­sition pour mieux contrer et contrôler le déve­loppement de cette vague internationale de luttes ouvrières. Le retour des travaillistes dans l'opposition en Grande-Bretagne en 1979, pre­mière manifestation de cette réorientation, esst suivi par le retour dans l'opposition du parti démocrate aux Etats-Unis en 1980 et par celui de la social-démocratie allemande en 1982. Dans ce cadre, l'arrivée de la gauche au pouvoir en France en 1981 (entraînant dans son sillage la participation du PCF au gouvernement) a bien un caractère "accidentel".

La période 1978-1989

Aux élections législatives de mars 1978, le PS devance désormais le PC (22% pour le PS, 20% pour le PC) comme premier parti de gauche.

Dans l'opposition (1978-1981)

Tout au long de la période qui suit la rupture du Programme Commun, le PC se raidit et redouble ses attaques contre le gouvernement et le "plan Barre" accusé de "brader et de casser l'économie nationale" tout en déchaînant tout autant ses harangues contre le PS, désormais qualifié de "fidèle allié du capitalisme et de l'impérialisme". Le parti stalinien préconise désormais "l'union à la base" et radicalise son discours. La défense inconditionnelle des natio­nalisations rejoint chez lui le nationalisme le plus exacerbé.

En août 1978, il lance une grande campagne contre l'élargissement du marché commun et, sous prétexte de défendre une politique d'indé­pendance nationale, contre une Europe à la fois "pro-atlantiste" et "pan-germanique", il ne tarde guère, face à l'accentuation des plans de licencie­ments, à mettre le paquet pour tenter d'entraîner les ouvriers sur le terrain hyper-nationaliste. Au nom du "travailler français", il organise des actions-commandos contre le minerai "allemand" et exige le refus d'embauche de main-d'oeuvre "étrangère" (notamment lors de la grève des marins, en novembre 78). Faisant de la suren­chère sur les mesures anti-immigrés adoptées par le ministre Stoleru, il réclame carrément au gouvernement Giscard "l'arrêt de la politique d'immigration" et pousse aux expulsions d'im­migrés dans les communes qu'il dirige en récla­mant la fixation d'un "quota d'immigrés". Le chauvinisme du parti stalinien passe par des campagnes racistes et xénophobes qui n'ont rien à envier à ce que mettra bientôt en avant à son tour le Front National. Ainsi, plusieurs maires staliniens de la région parisienne prennent des initiatives contre l'augmentation du nombre d'immigrés dans leur commune.

Le 24 décembre 1980, les élus PC de Vitry saccagent à coups de bulldozer un foyer de travailleurs immigrés maliens et, en février 1981, le si "démocrate" et "débonnaire" secrétaire général actuel, Robert Hue organise une mani­festation dans sa commune de Montigny-lès-Cormeilles pour faire expulser une famille ma­rocaine sur laquelle il a fait courir la fausse rumeur qu'elle se livrait à du trafic de drogue.

Cette virulente propagande xénophobe allait dans les années suivantes, pousser nombre de ses militants et de ses électeurs, "déçus par la gauche", dans les bras du Front National.

Face à la montée des luttes, le PC radicalise son discours idéologique. Pour tenter de mieux du­per la classe ouvrière, le parti stalinien parle même de "Révolution". C'est d'ailleurs le nom qu'il donne à son nouvel hebdomadaire, produit de la fusion entre La Nouvelle Critique et France Nouvelle, tandis que les Jeunesses Communis­tes publient un manifeste lui aussi intitulé "Vive la Révolution !". Ne cherchant plus à paralyser les luttes en rabattant les ouvriers uniquement sur le terrain électoral, il les encourage en s'ap­pliquant à les saboter pour les faire dérailler. Devant un public d'intellectuels début 1980 Marchais explique que "le parti n'a pas changé mais qu'il a dû s'adapter au développement des luttes".

Il pousse les ouvriers dans des grèves dures, longues, et surtout bien isolées, axées sur la défense corporatiste de l’entreprise, comme l’entreprise d’industrie navale Terrin dans la région marseillaise ou la manufacture d’armes Manufrance à Saint-Etienne, dont le maire PC avait poussé les ouvriers à accepter certains licenciements pour "sauver l’entreprise" (avant d’avaliser sa fermeture définitive). Tout cela au nom du "fabriquons français", entraînant les ouvriers à s’identifier avec leur entreprise (le PC et la CGT ne parlent alors que de la lutte "des Terrin", "des Renault" ou "des Manu") et à se mobiliser en permanence "contre la casse de l’économie nationale" derrière le mot d’ordre "vivre et travailler au pays". C'est l'époque du début des vastes plans de restructuration dans les secteurs majeurs de l'économie française regroupant les plus importantes concentra­tions ouvrières : la sidérurgie, la construction navale, les mines, le textile. Les annonces de licenciements pleuvent, la combativité ouvrière se réveille et, avec elle, la méfiance envers les syndicats qui sabotent les tentatives d'exten­sion des luttes. Le PCF pare au plus pressé et vole en priorité au secours du syndicalisme en général et de la CGT en particulier.

Conjointement avec son auxiliaire syndical, le parti stalinien lance tous azimuts sa propa­gande "vivre et travailler au pays". Contre la tendance grandissante vers l'extension des lut­tes, il multiplie les opérations "villes mortes" pour enfermer les ouvriers derrière la défense de l'usine, de l'entreprise, de la corporation, de la région, de la nation. A Longwy, à Denain, à Dunkerque, le PC est en première ligne, avec la CGT, au printemps 1979 pour saboter l'exten­sion de la lutte et les tentatives de prise en charge des ouvriers eux-mêmes dans les AG. Il s'af­fronte alors directement aux ouvriers qui tentent de déborder l'appareil d'encadrement syndical. Le 23 mars 1979, lors de la manifestation organisée à Paris sous la pression des ouvriers, le service d'ordre de la CGT et tous les gros bras staliniens prêtent main-forte aux forces de po­lice officielles de l'Etat qui chargent violemment et pourchassent jusque dans les trains les sidé­rurgistes, dénonçant et faisant arrêter les ouvriers les plus combatifs en les faisant passer pour des "casseurs" et des "autonomes irresponsables". Le PCF aura rendu un fier service à l'Etat bourgeois en lui permettant ainsi de pratiquer les coupes claires les plus importantes dans les secteurs les plus concentrés du prolétariat en France.

Au pouvoir (1981-1984)

En 1981, Mitterrand accède au pouvoir. Cet "accident" intervient à contre-courant de la stratégie générale de la bourgeoisie qui avait besoin de la gauche dans l'opposition pour faire face à la montée des luttes ouvrières. Il a été d'ailleurs provoqué par les archaïsmes, les riva­lités et les divisions au sein de la droite française.

Ne voulant pas porter seul le chapeau de l'impopularité, le PS fait une place au PC au gouvernement, bien que Marchais ne recueille plus que 15,5% des voix au premier tour et qu'au second, le PC n'ait appelé à se rallier au "candidat unique de la gauche" que du bout des lèvres.

Celui-ci qui, pendant des années, a poussé les ouvriers dans cette perspective est coincé : il ne peut refuser. Avec quatre ministres communis­tes, il va participer très activement à toutes les attaques anti-ouvrières menées par le gouverne­ment de gauche.

En septembre 1982, Philippe Herzog annonce la couleur en déclarant avec aplomb lors de la fête de L’Huma : "A la Libération, Maurice Thorez demandait aux travailleurs de retrousser les manches pour gagner la bataille de la produc­tion. Aujourd’hui, le Parti Communiste fait solennellement appel aux travailleurs pour qu’ils s’engagent, avec tout l’esprit d’initiative dont ils sont capables, dans le renouveau de l’économie nationale."

Dès le premier plan Delors de 1982, le ministre PC de la Fonction Publique Le Pors décidait le blocage des salaires des fonctionnaires. Le mi­nistre PC de la Santé Ralite instituait le forfait hospitalier et mettait en place une première réduction d’effectifs dans le personnel de santé. Un an plus tard, lors du second plan Delors, le même Ralite, devenu ministre délégué à l’em­ploi, contribuait à la mise en œuvre des plans de licenciements massifs dans l’automobile. Il sa­luait "la démarche constructive et responsable des syndicats" lors de la grève à Talbot-Poissy qui se soldait en décembre 1983 par l’envoi des flics pour évacuer l’usine et par le licenciement de 1900 ouvriers. Au printemps 1984, PCF et
CGT participent activement à l’enfermement et à l’humiliante évacuation de l’usine de Citroën-Aulnay entre les haies de flics par des chicanes style "piège à rats". Là encore, cela débouche sur 2500 licenciements. Enfin, le PCF prend part à la programmation des plans de licenciements massifs chez Renault.

En même temps, il légitime les coupes claires dans les allocations chômage, diminue le taux d’indemnisation des licenciements économi­ques et prive de leurs droits près de 300 000 chômeurs, rayés des statistiques officielles. Cela n'empêche pas le nombre de chômeurs d'augmenter de 700 000, au cours de la période où le PCF est au gouvernement. Le ministre PC à la Formation Professionnelle Rigout participe à la mise en œuvre des premiers TUC sous-payés. Le parti de Marchais approuve l’aug­mentation de 10% des impôts au titre de la solidarité nationale et le prélèvement de 1% sur la fiche de paye pour la Sécurité Sociale, dont il votera encore la reconduction en 1984.

Le ministre PC des Transports Fiterman lâche les flics de l'Etat contre les grévistes de la gare St. Lazare en juin 1984, en les traitant de "provocateurs manipulés par l'extrême-droite".

De plus, le PC vote sans hésiter l'augmenta­tion des crédits militaires et approuve l'inter­vention française au Liban et au Tchad. Ce qui n'empêche nullement que, depuis sa rupture du Programme Commun, on assiste au réalignement complet du PCF sur la politique impérialiste de l'URSS. Ainsi, le PCF avait apporté dès le début son soutien à l'intervention russe en Afghanistan, d'abord avec prudence fin décembre 1979, puis tout à fait résolument à partir de la rencontre entre Marchais et Brejnev à Moscou le 11 janvier 1980. Comme au début de la "guerre froide" dans les années cinquante, il se lance dans une vaste campagne "pacifiste" contre le projet d'installation des fusées Pershing par l'OTAN en Europe occidentale, d'abord en réactivant le vieux "Mouvement pour la Paix", puis une fois au gouvernement, il est à l'initiative de "l'Appel des Cent" qui lui permet de s'abriter derrière des "personnalités" sans remettre en cause pour autant sa participation active et directe au budget de la "défense nationale" (en hausse de 17,6% en 1982) et de voter en 1983 la loi de programmation militaire pour les cinq ans à venir. Cependant, toutes les manifesta­tions animées ou soutenues par le PCF dési­gnent et condamnent unilatéralement le seul "impérialisme américain" comme "fauteur de guerre" et toutes apportent leur soutien à la pseudo-"politique de paix" de l'URSS, y com­pris le déploiement des SS-20, "facteur d'équi­libre dans la coexistence pacifique."

Le PCF décide pourtant de quitter le gouver­nement en juillet 1984. La cause fondamentale de ce départ est que la bourgeoisie a besoin d'une fraction de gauche dans l'opposition pour enca­drer les réactions de la classe ouvrière, en par­ticulier à la veille de procéder à des licenciements massifs au cœur même du bastion majeur et le plus sensible de la classe ouvrière, les usines Renault et de passer à des "réformes" d'enver­gure passant par une énorme suppression d'ef­fectifs dans le secteur public (postes, télécom­munications, SNCF,...). Cette décision mûre­ment réfléchie va être suivie par des actions "dures" et spectaculaires de la CGT : occupa­tion de l'usine désaffectée SKF à Vitry en 1985, entraînement d'une minorité d'ouvriers dans des actions-commandos à répétition chez Renault pendant tout l'été, notamment en baladant les ouvriers dans les "beaux quartiers" (blocage des Champs-Elysées lors de l'été 1987).



Le déclin (1984-1989)

Revenu dans l'opposition, le PC cherche à retrouver son image de "défenseur des ouvriers" à travers une agitation et une phraséologie "ra­dicales". Il réactive sa vieille propagande : "il faut faire payer les riches" et surtout il anime une série de mobilisations corporatistes autour de la "défense des entreprises nationalisées" et de "la préservation du service public". Sa radicalisa­tion et sa dépense d'énergie servent avant tout à couvrir et protéger les syndicats affaiblis, prin­cipale préoccupation de la bourgeoisie et force "oppositionnelle" d'encadrement n°1 de la bour­geoisie sur le terrain des luttes. Il fait tout pour enrayer la remise en cause croissante des syndi­cats et en particulier pour redorer le blason syndical de la CGT. Ainsi, entre 1986 et 1989, sa campagne sur les "dix de Renault" (impliquant même le gendre de Marchais), délégués syndi­caux en procès "pour violences et entrave à la liberté du travail" sont présentés comme des martyrs de la défense des ouvriers. Cela sert non seulement à dévoyer la mobilisation des ouvriers sur le terrain de la défense des syndicats, mais surtout à masquer les licenciements massifs en cours chez Renault, et notamment la fermeture programmée de l'usine de Billancourt, jusque-là la plus forte concentration ouvrière du pays et qui était devenue, au fil des luttes (1947, 1968, 1973...) un véritable baromètre de la combativité ouvrière (7).

Cependant, la remise en cause des syndicats va culminer avec les grèves à la SNCF de l'hiver 86, obligeant la bourgeoisie à recourir à des coordi­nations animées par des syndicalistes de base et des gauchistes pour récupérer le contrôle de la lutte. Le PC, relégué au second plan, est con­traint de rester prudemment dans l'ombre de la CGT. Celle-ci, pendant les trois premiers jours d'une grève qui, avec une rapidité foudroyante, avait entraîné derrière elle 98% des agents de conduite et en plusieurs endroits d'autres caté­gories et autres secteurs de la SNCF, s'oppose ouvertement au mouvement. Dans certains dé­pôts de la région parisienne, elle appelle à la reprise du travail, dans d'autres (Paris-Austerlirz ou Miramas sur le réseau Sud-Est), elle va jusqu'à organiser des "piquets de travail". Une fois la lutte enfermée sur un terrain corporatiste, elle va faire un retour en force en assurant une fausse extension pour élargir la défaite au sein de la classe ouvrière. Cependant, au cours de toute cette période, le PCF fait l'expérience de l'am­pleur de son discrédit. Il paie au prix fort ses trois ans de politique antiouvrière au gouvernement. Cette désaffection se traduit immédiatement sur le plan électoral.

Les législatives de mars 1986 sont catastro­phiques pour le PC qui passe sous la barre des 10%. On commence à assister au transfert de ses voix vers le FN, notamment dans ses fiefs traditionnels de la "ceinture rouge". Mais la dégringolade n'est pas terminée. Voulant éviter une humiliation personnelle, Marchais fait dé­signer un candidat minable, sans personnalité, Lajoinie comme candidat aux présidentielles de 1988. La défaite est cuisante, avec 6,7% des votants, c'est le pire résultat jamais enregistré par le PC, qui aura perdu en 20 ans les 3/4 de son électorat. Aux législatives suivantes, il remonte à 11,1%, mais étant donné le fort taux d'abstention dans l'électorat de gauche, cela ne représente plus que 7,2% des inscrits. Même s'il se maintient mieux aux élections municipa­les de 1989, il n'en perd pas moins près de 300 communes (ne gérant plus que 2,6% des com­munes en métropole) et ne conserve notam­ment plus qu'une commune de plus de 100 000 habitants (Le Havre). Ayant du mal à apparaî­tre comme force d'opposition crédible, le parti de Marchais est pour la première fois de son histoire de parti bourgeois confronté à une crise ouverte.

Au sein de l'appareil stalinien, des tiraille­ments se font jour et de nouveaux courants apparaissent. Le mouvement de contestation, limité aux "intellectuels eurocommunistes" amorcé en 1979 dans la Fédération de Paris autour de Fiszbin, se transforme en vagues successives de dissidences. Ce sont les "réno­vateurs" entre 1984 et 1988, animés par Juquin puis par Llabres (8), ensuite les "reconstructeurs" en 1988-1989 autour de Claude Poperen et Rigout, enfin les "refondateurs" derrière Fiterman et Le Pors entre 1989 et 1993.

De plus en plus de maires PC de municipa­lités importantes font dissidence pour assurer leur maintien et se présentent sur leur propre liste, en concurrence avec l'investiture officielle du bureau politique (9). Ainsi le parti stalinien français est-il considérablement affaibli avant même l'effondrement du bloc de l'Est.

(Extraits de RI n° 283, 284 et 285 Octobre à Décembre1998)

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1Par la suite, c'est la social-démocratie qui relaiera le parti stalinien pour assurer la continuité de ce conditionnement idéologique essentiel pour la bourgeoisie et dont la gauche est traditionnellement chargée.

2Voir nos articles consacrés à mai 1968, notamment "Le prolétariat ressurgit comme seule classe révolutionnaire de la société" (RI n° 279, mai 1998) et "Il y a 30 ans, la reprise historique des combats du prolétariat mondial" (RI n° 281, juillet-août 1998).

3Accessoirement, cette propagande, désormais ciblée "contre le pouvoir des monopoles", permet aussi au PCF de ne pas attaquer de front De Gaulle et le gaullisme avant mai 68 dont l'URSS même dans l'ère post­khrouchtchévienne continue à encourager le maintien au pouvoir, assurant ainsi la stabilité des "liens franco-soviétiques" face aux Etats-Unis.

4Selon Lénine (qui ne faisait que reprendre la thèse erronée d'Hilferding sur le développement du capital financier), ces monopoles capitalistes d'Etat seraient le produit d'une fusion ou d'une interpénétration des secteurs bancaires et industriels permettant une concentration de la production au sein de l'Etat. Il fonde d'ailleurs sur l'édification de cette oligarchie financière une théorisation de l'impérialisme "stade ultime" du développement du capitalisme. Mais jamais Lénine n'a prétendu comme les staliniens que ce stade de concentration du capitalisme était le moins du monde "progressiste" et qu'il suffisait d'exproprier cette oligarchie pour réaliser du "socialisme", faisant l'économie de la destruction révolutionnaire des rapports de production capitalistes par la classe ouvrière.

5Il est à noter qu'en 1968, la Roumanie était dirigée par le même Ceaucescu, désigné en 1990 comme "le bourreau des Carpates", le tyran sanguinaire le plus représentatif du "totalitarisme" des "régimes communistes", alors que vingt ans auparavant, toutes les puissances occidentales le saluaient unanimement comme le dirigeant le plus progressiste et le plus éclairé des pays de l'Est.

6Nous avons déjà montré précédemment que les partis staliniens ne sont nullement liés à la forme démocratique, étant, dès leur passage dans le camp bourgeois, une expression politique de la vie même de la bourgeoisie en période de décadence, totalitairement dominée par le capitalisme d'Etat.

7Au point que la bourgeoisie elle-même avait appris que "lorsque Billancourt tousse, la France s'enrhume".


8Après 35 ans de bons et loyaux services dans l'appareil stalinien, le "rénovateur" Juquin, cet ancien bras droit de Marchais, entreprend de faire sécession. Il va faire brièvement (pâle) figure de seule contestation "de gauche" en s'alliant momentanément à la LCR et aux débris du PSU en posant sa candidature aux présidentielles de 1988 où il ne recueillera que 2% des voix. Quant à Llabres, chef de file d'une liste dissidente aux élections européennes de 1989, il deviendra par la suite un notable de l'UDF.

9Ainsi, la plupart des dissidences portent une empreinte "réformiste" et "démocratique" (opposée au "sectarisme" de la ligne Marchais), en fait traduisant soit une nostalgie du partage du pouvoir avec le PS, soit que certains préfèrent ne pas perdre leur mairie, plutôt que de suivre les méandres idéologiques du parti.