Introduction

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Pour savoir si la révolution socialiste est possible et né­cessaire aujourd'hui, pour définir les bases historiques du programme et de la stratégie du prolétariat dans l'époque actuelle, nous devons poser la question de la décadence du capitalisme.

Les problèmes du contenu du socialisme, de la nature des syndicats, des politiques de frontisme, de la nature des luttes de libération nationales, sont étroitement liés à l'analyse de la décadence du capitalisme.


LA THÉORIE DE LA DÉCADENCE DANS L'HIS­TOIRE DU MOUVEMENT OUVRIER

Ce n'est pas parce que l'immense majorité des hommes sont exploités et donc aliénés que le socialisme est une néces­sité historique aujourd'hui. L'exploitation et l'aliénation existaient déjà dans l'esclavagisme, le féodalisme et le capi­talisme du XIXème siècle, mais le socialisme ne pouvait être réalisé à aucune de ces époques.

Pour que le socialisme devienne une réalité, il faut non seulement que les moyens de son instauration (la classe ou­vrière et les moyens de production) soient suffisamment développés, mais il faut aussi que le système qu'il est appelé à remplacer - le capitalisme - ait cessé d'être un système indis­pensable au développement des forces productives, qu'il soit devenu une entrave grandissante à ce développement, c'est-à-dire, qu'il soit entré dans sa période de déclin ou de déca­dence.

Les socialistes du début du XIXème siècle voyaient le so­cialisme comme un idéal à atteindre, et sa réalisation devait être le résultat de la simple bonne volonté des hommes pour ce qui est des socialistes utopiques, de la bonne volonté de la classe dominante elle-même. Le grand apport de Marx et Engels fut leur compréhension et leur élaboration scientifi­que de la nécessité matérielle de la disparition du capitalisme et de la réalisation du communisme. Ce n'est pas par hasard que Marx, voulant résumer l'essence de son travail dans un court passage, a donné un condensé de la croissance et de la décadence historiques des divers modes de production sociale à travers lesquels l'humanité s'est développée :

"Dans la production sociale de leur existence, les hommes nouent des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté ; ces rapports de production correspondent à un degré donné du développement de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports forme la structure économique de la société, la fondation réelle sur laquelle s'élève un édifice juridique et politique, et à quoi répondent des formes déterminées de la conscience sociale. Le mode de production de la vie matérielle domine en général le déve­loppement de la vie sociale, politique et intellectuelle. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur exis­tence, c'est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience. A un certain degré de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en collision avec les rapports de production existants, ou avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors, et qui n'en sont que l'expression juridique. Hier encore formes de développement des forces productives, ces conditions se changent en de lourdes entraves. Alors commence une ère de révolution sociale. Le changement dans les fondations économiques s'accompagne d'un boule­versement plus ou moins rapide dans tout cet énorme édifice. Quand on considère ces bouleversements, il faut toujours distinguer deux ordres de choses. Il y a le bouleversement matériel des conditions de production économique. On doit le constater dans l'esprit de rigueur des sciences naturelles. Mais il y a aussi les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques, philosophiques, bref les formes idéologiques, dans lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le poussent jusqu'au bout. On ne juge pas un individu sur l'idée qu'il a de lui-même. On ne juge pas une époque de révolution d'après la conscience qu'elle a d'elle-même. Cette conscience s'expliquera plutôt par les contrariétés de la vie matérielle, par le conflit qui oppose les forces productives sociales et les rapports de production. Jamais une société n'expire, avant que soient développées toutes les forces pro­ductives qu'elle est assez large pour contenir; jamais des rapports supérieurs de production ne se mettent en place, avant que les conditions matérielles de leur existence ne soient écloses dans le sein même de la vieille société. C'est pourquoi l'humanité ne se propose jamais que les tâches qu'elle peut remplir: à mieux considérer les choses, on verra toujours que la tâche surgit là où les conditions matérielles de sa réalisation sont déjà formées, ou sont en voie de se créer. Réduits à leurs grandes lignes, les modes de production asia­tique, antique, féodal et bourgeois moderne apparaissent comme des époques progressives de la formation économique de la société".

(K. Marx : "Avant-propos à la critique de l'économie politique", Coll. La Pléiade, Oeuvres, t. 1, p.272-274)

La méthode d'investigation adoptée dans ce passage reste indispensable pour comprendre comment les différentes sociétés surgissent et dépérissent. La conception selon la­quelle un mode de production ne peut expirer avant que les rapports de production sur lesquels est basé ce système social soient devenus des entraves au développement des forces productives, est la base de l'élaboration du programme politi­que prolétarien. Marx, et Engels exprimaient très clairement que la perspective de la révolution communiste dépendait de l'évolution matérielle, historique, globale du capitalisme lui-même.

La délimitation actuelle de l"'époque de révolution so­ciale" dans le développement du capitalisme était moins claire pour Marx, surtout dans ses premiers écrits ; et ce manque de clarté est lui-même un produit objectif du fait que la méthode du matérialisme historique a surgi bien avant l'éclosion de cette époque.

Marx a lancé son premier appel à la révolution proléta­rienne non pas dans la période de déclin du capitalisme, mais dans sa période d'ascension la plus spectaculaire. L'immi­nence de la révolution prolétarienne que proclamait le Ma­nifeste Communiste était contredite par la croissance conti­nuelle des rapports sociaux capitalistes et leur extension à la planète toute entière. Il est certain que Marx avait tort d'af­firmer à cette époque que les rapports sociaux capitalistes étaient entrés en conflit mortel avec les forces productives. Bien que le conflit entre eux ait toujours été une caractéristi­que du capitalisme, le conflit n'était jamais irrémédiable au XIXème siècle parce qu'il restait au capitalisme de vastes zones du globe pour étendre sa reproduction sans cesse élar­gie, pour compenser la tendance à la saturation des marchés et à la baisse du taux de profit.

Toutefois, malgré ces erreurs, Marx et Engels étaient en­core en mesure de reconnaître, comme base à leur pro­gramme, que le capitalisme était encore un système progres­sif. Leur vision, déjà ébauchée dans Le Manifeste Commu­niste et approfondie partout ailleurs, selon laquelle le proléta­riat venant au pouvoir dans cette période aurait comme prin­cipale tâche de développer le capitalisme de la façon la plus progressive possible, et non simplement de le détruire, était une expression de cette analyse (malheureusement, ce qu'ex­primait alors la justesse de la vision de Marx a été utilisé comme une confusion réactionnaire dans la période de déca­dence par ceux qui invoquent les mesures prônées dans le Manifeste comme si elles étaient adaptées à l'époque ac­tuelle). Et surtout, la pratique des marxistes de la 1ère internationale était avec raison basée sur l'analyse selon laquelle, tant que le capitalisme avait encore un rôle pro­gressif à jouer, il était nécessaire au mouvement ouvrier de soutenir les mouvements bourgeois qui préparaient le terrain historique du socialisme (luttes de libération nationale, etc.).

De même, il était nécessaire que les ouvriers continuent à se battre pour des réformes tant que le développement du capitalisme les rendait possibles. Ces positions matérialistes étaient défendues contre les appels a-historiques des anar­chistes à une abolition immédiate du capitalisme et leur opposition complète à des réformes; (ces dernières positions, apparemment ultra-révolutionnaires, sont en fait l'expression du désir petit-bourgeois d"'abolir" le capitalisme et le travail salarié, non pas en avançant vers leur dépassement histori­que, mais en régressant au monde des petits producteurs indépendants).

La IIème Internationale a rendu encore plus explicite cette adaptation stratégique à la période, en adoptant un "pro­gramme minimum" de réformes immédiates (reconnaissance des syndicats, diminution de la journée de travail, etc.), en même temps qu'un "programme maximum", le socialisme, à mettre en pratique le jour où l'inévitable crise historique du capitalisme surviendrait.

Mais pour la majorité des principaux tacticiens et des leaders officiels de la seconde Internationale, le programme minimum devait devenir de plus en plus le seul programme réel de la Social-Démocratie. Selon les mots de Bernstein : "Le but final, quel qu'il soit, n'est rien. Le mouvement est tout".

Le Socialisme, la révolution prolétarienne se réduisirent à des platitudes rabâchées comme des sermons lors des parades des jours de premier mai, tandis que l'énergie du mouvement officiel était de plus en plus concentrée sur l'obtention pour la Social-Démocratie d'une place à l'intérieur du système capi­taliste, quel qu'en fût le prix. Inévitablement, l'aile "opportu­niste" de la Social-Démocratie commença à rejeter l'idée même de la nécessité de destruction du capitalisme et de révolution sociale, pour défendre l'idée de la possibilité d'une transformation lente, graduelle, du capitalisme au socialisme.

Ces idéologies sont apparues au moment où le système capitaliste vivait la dernière phase de son ascension, où l'ex­pansion impérialiste commençait à révéler son aspect de dernière carte dans le jeu du capitalisme mondial, et où la lutte de classe se faisait de plus en plus dure (grèves de masse en Amérique, en Allemagne, et surtout, en Russie). Contre l'opportunisme de Bernstein et Cie, la Gauche de la Social-Démocratie, les Bolcheviks, le groupe des tribunistes hollan­dais, Rosa Luxemburg et d'autres révolutionnaires défen­daient la position marxiste fondamentale de la nécessité d'une destruction violente et définitive du capitalisme. La plus claire expression de cette défense du marxisme fut "Ré­forme ou Révolution" de Rosa Luxemburg (1899) qui, tout en reconnaissant que le capitalisme était encre en expansion grâce à de "brusques sursauts expansionnistes" (c'est-à-dire à l'impérialisme) insistait sur le fait que le capitalisme allait de façon inévitable à la saturation du marché mondial qui entraînerait sa "crise de sénilité" et amènerait la nécessité immédiate de la prise de pouvoir révolutionnaire du proléta­riat. En 1913, Rosa Luxemburg publia son grand ouvrage théorique "L'accumulation du capital" qui tentait d'analyser les véritables fondements économiques de cette crise histori­que dont la conséquence allait bientôt apparaître clairement à l'humanité sous la forme de la première guerre mondiale.

La conclusion de cette analyse est que le déclin historique du capitalisme commence lorsqu'il y a une relative saturation des marchés pré-capitalistes, puisque le capitalisme est " le premier mode de production qui est incapable d'exister par lui-même, qui a besoin d'autres systèmes économiques pour lui servir de médiation et de sol nourricier. Bien qu'il tende à devenir universel, et donc à cause de cette tendance, il doit être brisé, parce qu'il est par essence incapable de devenir une forme de production universelle." (Rosa Luxemburg, L'Accumulation du capital)

Cette conclusion reste la plus claire analyse des origines fondamentales de la décadence du capitalisme qui ait été faite jusqu'à nos jours, et sur laquelle se sont appuyées les diffé­rentes élaborations théoriques que le mouvement ouvrier a pu faire surgir avec l'expérience de soixante années de déca­dence.

L'explosion de la guerre impérialiste en 1914 marque un tournant décisif aussi bien dans l'histoire du capitalisme que dans celle du mouvement ouvrier. Le problème de la "crise de sénilité" n'était plus un débat théorique entre différentes fractions du mouvement ouvrier. La compréhension du fait que la guerre ouvrait une nouvelle période pour le capita­lisme, en tant que système historique, exigeait un change­ment dans la pratique politique dont les fondements devin­rent une frontière de classe : d'un côté les opportunistes et les centristes, qui montrèrent clairement leur visage d'agents du capitalisme en "ajournant" la révolution par l'appel à la "dé­fense nationale" dans une guerre impérialiste. De l'autre, la gauche révolutionnaire - les bolcheviks autour de Lénine, le groupe "Internationale", les radicaux de gauche de Brême, les tribunistes hollandais, etc. - qui se réunirent à Zimmer­wald et Kienthal et affirmèrent que la guerre marquait l'ou­verture de l'ère de "guerres et de révolutions" annoncée par Marx, et que la seule alternative à la barbarie capitaliste était le soulèvement révolutionnaire du prolétariat contre la guerre impérialiste.

De tous les révolutionnaires qui assistèrent à ces Confé­rences, les plus clairs sur la question de la guerre furent les Bolcheviks qui, avec la gauche radicale allemande, mirent en avant le mot d'ordre "transformer la guerre impérialiste en guerre civile", définissant clairement la position révolution­naire sur la guerre face à celles des différentes sectes pacifis­tes. Lorsque la situation révolutionnaire mûrit en Russie, la compréhension qu'avaient les bolcheviks des tâches qu'impo­sait la nouvelle période leur permit de lutter contre les conceptions mécanistes et nationalistes des Mencheviks. Lorsque ces derniers tentèrent de minimiser l'importance de la vague révolutionnaire sous prétexte du trop grand "sous-développement de la Russie pour le socialisme", les Bolche­viks affirmèrent que le caractère mondial de la guerre impé­rialiste révélait que le capitalisme mondial était arrivé au stade de maturation nécessaire à la révolution socialiste. En conséquence, ils luttaient pour la prise du pouvoir de la classe ouvrière, considérant cette tâche comme un prélude à la révolution prolétarienne mondiale.

Pour défendre les intérêts de la révolution mondiale, les Bolcheviks contribuèrent activement à la fondation de l'In­ternationale communiste en 1919. Les partis révolutionnaires qui se rallièrent autour de la IIIè Internationale étaient tout à fait conscients de l'importance cruciale d'une définition de la période historique pour l'élaboration du Programme Com­muniste :

"Buts et tactiques"

"1- L'époque actuelle est l'époque de la désintégration et de l'effondrement du système capitaliste mondial tout entier, qui entraînera dans sa chute toute la civilisation européenne si le capitalisme n'est pas détruit, et avec lui, toues ses contradic­tions insolubles."

"2.- La tâche qui s'impose au prolétariat aujourd'hui est la prise du pouvoir d'État immédiate. La prise du pouvoir d'État signifie la destruction de l'appareil d'État de la bourgeoisie et l'organisation d'un nouvel appareil de domination proléta­rien." (Extrait de l'Invitation au premier Congrès de l'Inter­nationale Communiste, 24/1/19)

Les résolutions du Premier Congrès de l'Internationale communiste témoignent d'une clarté et d'une confiance ab­solues au sujet des tâches révolutionnaires du prolétariat. Tout l'accent était mis sur la nécessité de la prise du pouvoir immédiat par la classe ouvrière, basé sur la dictature des soviets. Cela impliquait donc une claire compréhension de la nécessité de rompre avec les buts et les organisations de l'ancien mouvement ouvrier :les sociaux-démocrates furent dénoncés comme agents du capitalisme et toute collaboration avec ceux qui avaient trahi le prolétariat fut rejetée. La voie parlementaire fut jugée incapable de servir les intérêts de la classe ouvrière. Il fut établi que le problème de l'oppression coloniale ne pouvait être résolu que dans le contexte d'une société socialiste mondiale. Ces positions et d'autres étaient l'expression de la vague révolutionnaire qui balayait alors le monde entier.

Mais dans les Congrès suivants de l'Internationale, et surtout dans le troisième, apparut une importante détériora­tion de la cohérence et des principes révolutionnaires, dété­rioration qui, à son tour, reflétait le reflux de la révolution mondiale et la dégénérescence du parti bolchevik dans le contexte d'isolement de la révolution russe. L'État bolchevik était contraint de s'avancer sur un chemin qui le menait à assumer le rôle de gérant du capital russe. Parallèlement, la IIIème Internationale devint de plus en plus un instrument de la politique étrangère de la Russie. Les tentatives désespérées des Bolcheviks qui essayaient de sauver quelque chose contre cette vague de contre-révolution les amenèrent à abandonner les positions révolutionnaires du premier Congrès et à reve­nir aux tactiques de l'ancienne période: parlementarisme, syndicalisme, fronts uniques avec des fractions bourgeoises, soutien aux luttes de libération nationale, etc.. Le fait que toutes ces tactiques fussent justifiées par tout un verbiage révolutionnaire n'enlevait rien au fait que le changement de période les avait rendues directement contre-révolutionnai­res, et cela quelles que fussent les intentions de ceux qui les employaient.

Ceux qui agissent aujourd'hui au sein de la classe ou­vrière en tant que fractions de gauche de l'appareil politique du capital - staliniens, trotskystes et autres - sont en fait les vrais héritiers de ces politiques contre-révolutionnaires. La nature de classe de ces organisations les empêche de com­prendre la nature de la période et d'en tirer les conséquences programmatiques. Les staliniens et les trotskystes peuvent employer le concept de décadence du capitalisme mais ce n'est pour eux qu'une phrase creuse et hypocrite, privée de toute base matérielle si l'on considère que dans le même temps ils estiment que la moitié du monde ou presque est socialiste ou "non capitaliste" et donc dans une phase histori­quement ascendante et méritant le soutien des révolutionnai­res. Dans tous les cas, leur application de la théorie de la décadence du capitalisme aux pays dont ils acceptent la na­ture capitaliste est entièrement subordonnée à leurs besoins immédiats, pragmatiques, empiriques et organisationnels, quand ils en font une application...

Lors de la première grande vague révolutionnaire, les conséquences révolutionnaires de l'analyse matérialiste de la période étaient surtout défendues par la gauche communiste qui scissionna du Kominterm en dégénérescence, principa­lement par le KAPD allemand. Les interventions du KAPD au troisième Congrès (cf. "La Gauche Allemande" Paris, 1973) concernent toutes les tâches que la nouvelle période imposait aux révolutionnaires et symbolisaient presque la rupture fondamentale qui naissait à cette époque dans le mouvement ouvrier.

Pour ce qui est de l'interprétation de la crise économique mondiale, Schwab, militant du KAPD, insistait sur les diffé­rences fondamentales qui existaient entre la période ascen­dante du capitalisme et sa période de déclin, et on trouvait une compréhension du fait que ce déclin historique ne signi­fiait pas une complète stagnation des forces productives, mais évolution du capitalisme sur une base de plus en plus des­tructive. "Le capital reconstruit, préserve ses profits, mais aux dépens de la productivité. Le capital restaure son pouvoir en détruisant l'économie". On trouve déjà là, la vision des dépenses improductives, de la sous-utilisation du capital, et surtout du cycle de crise - guerre - reconstruction qui sont les caractéristiques fondamentales de la phase décadente du capitalisme.

C'est un malheur que la contre-révolution ait fait dispa­raître de nombreux textes du KAPD, qui auraient pu appro­fondir cette analyse. La majorité du KAPD tenta de continuer l'analyse de Rosa Luxemburg qu'elle considérait à juste titre comme son "ancêtre" direct. Néanmoins, la compréhension de la décadence que pouvait avoir le mouvement ouvrier de l'époque était inévitablement limitée par la rapidité avec laquelle avait surgi la crise et par la promptitude de la réac­tion contre-révolutionnaire. L'analyse économique que faisait la gauche allemande n'était pas le plus important de son apport:  le plus important était son intransigeance sur la nécessité qui s'imposait au prolétariat de rompre avec les pratiques de l'ancienne période et donc avec les pratiques réformistes et de s'adapter aux nouvelles tâches qu'appelait la mise à l'ordre du jour de la révolution prolétarienne.

C'est sur cette base matérialiste, et non sur la base d'un esprit "anarchiste" ou "infantile" que la Gauche communiste rejeta les tactiques opportunistes adoptées par la IIIème Inter­nationale. Au cours du troisième congrès de l'Internationale communiste, le KAPD, tout en reconnaissant que l'organisa­tion de fractions parlementaires avait été une nécessité pour la classe ouvrière dans la phase ascendante du capitalisme, était en mesure d'affirmer:

"Pousser le prolétariat à prendre part aux élections dans la période de décadence du capitalisme revient à nourrir en son sein l'illusion que la crise peut être surmontée par des moyens parlementaires."

De même pour la question syndicale, le KAPD affirma que des organisations qui avaient été construites dans l'uni­que but de défendre la classe ouvrière à l'intérieur du capita­lisme dans la période réformiste étaient non seulement ina­déquates comme instruments révolutionnaires dans la nou­velle période, mais étaient devenus aujourd'hui des piliers de l'ordre capitaliste et devaient être renversés par la classe. Il en était de même pour tous les partis réformistes de l'an­cienne époque, la Social-Démocratie et autres. La gauche communiste refusa systématiquement de s'associer à tout front unique avec ce qui était devenu une partie de la classe ennemie. Les principes de la gauche communiste et sa coura­geuse défense des principales frontières de classe face à la contre-révolution étaient basés sur une profonde compréhen­sion des implications de la nouvelle période; ils sont un point de départ indispensable pour toute cohérence révolu­tionnaire aujourd'hui.

La gauche communiste était essentiellement une réaction prolétarienne à la contre-révolution qui devait bientôt domi­ner entièrement. L'inévitable désintégration du mouvement ouvrier sous le long règne de la contre-révolution n'a laissé que quelques petites fractions qui défendent le programme de la classe ouvrière. Fait aussi sinistre qu'inévitable, une plus grande compréhension de la décadence n'a pu se dessiner qu'à travers les terribles expériences de la contre-révolution et les formes putréfiées d'organisation capitaliste qu'elle a fait surgir: le Stalinisme, le Nazisme, les Fronts Populaires, l'économie de guerre, etc..

Dans les années 30, la fraction qui analysait la période de la façon la plus cohérente regroupait ceux qui restaient de la gauche italienne en exil, autour d'une revue: "Bilan". Dans un article intitulé "Les crises et les cycles de l'agonie de l'économie capitaliste" (Bilan, n° 11, Sept. 1934), l'auteur, Mitchell, a fait ressortir de nombreuses tendances caractéris­tiques du capital en décadence. Envisageant le problème d'un point de vue qui considérait la saturation des marchés et la baisse tendancielle du taux de profit comme des éléments interdépendants de la crise historique, l'auteur définissait la décadence du mode de production capitaliste comme un processus, dans lequel:

"La société capitaliste, vu le caractère aigu des contradic­tions inhérentes à son mode de production, ne peut plus remplir sa mission historique˚: développer les forces produc­tives et la productivité du travail humain de façon continue et progressive. Le choc entre les forces productives et leur ap­propriation privée, autrefois sporadique, est devenu perma­nent. Le capitalisme est entré dans sa crise générale de dé­composition".

Mitchell a exprimé la différence essentielle entre les cri­ses cycliques du capitalisme ascendant et les périodes de boom et de marasme de la décadence. Alors que, dans la période précédente, les crises étaient des moments nécessai­res dans l'expansion continue du marché capitaliste mondial, la saturation des marchés qui a donné naissance à la nouvelle période signifie qu'à partir de ce moment, les crises du capi­talisme ne peuvent plus être "résolues" que par les guerres impérialistes:

"Dans la phase décadente impérialiste, le capitalisme ne peut orienter les contradictions de son système que dans une seule direction: la guerre. L'humanité ne peut échapper à cette issue que par la révolution prolétarienne."

Avec une acuité de vue presque prophétique, l'auteur en­tame une discussion sur les perspectives probables de la pé­riode à venir

"Quelle que soit la façon dont il évolue, quels que soient les moyens qu'il emploie pour surmonter sa crise, le capita­lisme est irrésistiblement attiré vers son destin: la guerre. Où et comment elle arrivera, c'est impossible à définir aujour­d'hui. Ce qu'il est important de savoir et d'affirmer c'est qu'elle explosera avec entre autres le problème du découpage de l'Asie, et qu'elle aura une ampleur mondiale."

Mitchell continue par une dénonciation de l'alternative capitaliste "fascisme contre démocratie", qui détourne le prolétariat de sa lutte de classe et sert à le mobiliser pour l'intérêt de la guerre capitaliste. Mais la classe ouvrière avait à cette époque essuyé trop de défaites pour entendre les aver­tissements des fractions communistes et leur appel à la révo­lution ; les fractions elles-mêmes n'avaient aucune illusion sur l'ampleur de la défaite qu'avait subie le prolétariat.

Avec la gauche italienne, les communistes de conseil (le groupe communiste internationaliste hollandais et d'autres) restèrent les seuls à défendre des positions de classe face à la boucherie impérialiste en Espagne et à celle de la deuxième guerre mondiale. Mais les conseillistes avaient tendance à être moins clairs sur la nature de la période, et commencè­rent à qualifier l'expérience de la révolution russe de révolu­tion purement bourgeoise, ce qui est une impossibilité dans la période de décadence capitaliste. En Amérique, Paul Mattick commença à élaborer une théorie de crise permanente basée sur les analyses de Grossman de la baisse tendancielle du taux de profit, mais sa façon de procéder le conduisait à un certain nombre d'aberrations, comme de considérer le capitalisme d'État comme un nouveau mode de production qui n'aurait aucune dynamique impérialiste, et donc aurait une certaine nature progressiste: d'où les ambiguïtés de Mattick sur la Chine, le Vietnam, etc. Les groupes qui au­jourd'hui se réclament des seuls communistes de conseil ont une forte tendance à rejeter le problème de la décadence comme étant trop "théorique" et donc ne comportant aucun intérêt réel pour les luttes de la classe ouvrière.

L'élaboration de la théorie communiste après la deuxième guerre mondiale trouva donc sa meilleure expression chez ceux qui tentèrent d'établir une synthèse des contributions de la gauche italienne, allemande et hollandaise. Le groupe Internationalisme qui rompit avec les sections de la gauche italienne qui tentaient de construire de façon volontariste un parti en pleine période de réaction, a été capable d'assimiler beaucoup de la vision qu'avait la gauche allemande des rela­tions entre le parti et les conseils ouvriers, point sur lequel Bilan avait été moins clair. Ce qui est plus important, il formula une analyse profonde de la tendance du capitalisme décadent à l'étatisation et put définir la nature capitaliste de la Russie sans tomber dans l'erreur d'appeler révolution bourgeoise Octobre 17. Le travail de ce groupe en France et celui du groupe vénézuélien Internacionalismo dans les an­nées 60, sont à l'origine directe de notre Courant Commu­niste International, qui tente d'approfondir et de poursuivre l'analyse entamée par ses prédécesseurs. Alors que le système capitaliste mondial entre une fois encore dans une période de crise ouverte, notre compréhension de la nature historique de cette crise nous permet de réaffirmer que l'alternative qui se pose à l'humanité est une fois encore la guerre impérialiste mondiale ou la révolution prolétarienne, le socialisme ou la barbarie.

Comme cela a pu se dégager de ce bref aperçu historique, la compréhension de la période dans laquelle nous vivons est indispensable pour défendre les positions de classe et main­tenir une pratique révolutionnaire. Tenter de défendre des positions de classe sans comprendre la décadence ne peut mener qu'à la confusion et à la démobilisation. Donc, nous pouvons affirmer que sans cette appréciation de la période de décadence, toutes nos positions sur les syndicats, le réfor­misme, les guerres de libération nationale , etc. n'auraient aucune base matérielle et ne seraient que de pures affirma­tions moralisatrices.

Bien que comprendre la décadence du capitalisme soit absolument nécessaire à toute pratique communiste aujour­d'hui, cette compréhension n'est pas suffisante. Fritz Stern­berg, dont l'ouvrage est largement cité dans cette brochure, pouvait présenter l'analyse luxemburgiste de la crise de façon très convaincante, tout en soutenant le Labour Party. Et l'ap­profondissement de la crise commence à faire surgir nombre de groupes qui reprennent l'analyse de la décadence faite par les fractions communistes, à des fins essentiellement non prolétariennes. C'est ainsi que des groupes comme Commu­nist Practice en Angleterre, ou Une Tendance Communiste en France utilisaient la théorie de la décadence pour spéculer sur les possibilités qu'aurait le prolétariat de dépasser la prise de pouvoir politique pour se "nier" immédiatement dans un "mouvement communiste" sans forme qui abolirait les clas­ses avant même d'abolir le pouvoir politique de la bourgeoi­sie. La théorie de la décadence n'est pas en elle-même une garantie d'une pratique communiste authentique: il faut que toutes ses conséquences concrètes soient comprises et mises en pratique ; et cela signifie une intervention militante à l'intérieur de la lutte de classe et une organisation qui facilite cette intervention à l'échelle internationale. La nature de la crise aujourd'hui impose de lourdes tâches au prolétariat mondial et une responsabilité qui pèse non moins lourdement sur les minorités communistes du prolétariat. Nous dédions donc cette brochure à la nouvelle génération de militants prolétariens dont une des tâches spécifiques est de défendre et de clarifier sans trêve les tâches communistes de la classe ouvrière internationale.

WR/Internationalism. Printemps 1975