Pour
savoir si la révolution socialiste est possible et nécessaire
aujourd'hui, pour définir les bases historiques du programme
et de la stratégie du prolétariat dans l'époque
actuelle, nous devons poser la question de la décadence du
capitalisme.
Les problèmes du contenu du socialisme, de la nature des
syndicats, des politiques de frontisme, de la nature des luttes de
libération nationales, sont étroitement liés à
l'analyse de la décadence du capitalisme.
LA THÉORIE DE
LA DÉCADENCE DANS L'HISTOIRE DU MOUVEMENT OUVRIER
Ce n'est pas parce que l'immense majorité des hommes sont
exploités et donc aliénés que le socialisme est
une nécessité historique aujourd'hui.
L'exploitation et l'aliénation existaient déjà
dans l'esclavagisme, le féodalisme et le capitalisme du
XIXème siècle, mais le socialisme ne pouvait
être réalisé à aucune de ces époques.
Pour que le socialisme devienne une réalité, il faut
non seulement que les moyens de son instauration (la classe ouvrière
et les moyens de production) soient suffisamment développés,
mais il faut aussi que le système qu'il est appelé à
remplacer - le capitalisme - ait cessé d'être un système
indispensable au développement des forces productives,
qu'il soit devenu une entrave grandissante à ce développement,
c'est-à-dire, qu'il soit entré dans sa période
de déclin ou de décadence.
Les socialistes du début du XIXème siècle
voyaient le socialisme comme un idéal à atteindre,
et sa réalisation devait être le résultat de la
simple bonne volonté des hommes pour ce qui est des
socialistes utopiques, de la bonne volonté de la classe
dominante elle-même. Le grand apport de Marx et Engels fut leur
compréhension et leur élaboration scientifique de
la nécessité matérielle de la disparition
du capitalisme et de la réalisation du communisme. Ce n'est
pas par hasard que Marx, voulant résumer l'essence de son
travail dans un court passage, a donné un condensé de
la croissance et de la décadence historiques des divers modes
de production sociale à travers lesquels l'humanité
s'est développée :
"Dans la production sociale de leur existence, les hommes nouent
des rapports déterminés, nécessaires,
indépendants de leur volonté ; ces rapports de
production correspondent à un degré donné du
développement de leurs forces productives matérielles.
L'ensemble de ces rapports forme la structure économique de la
société, la fondation réelle sur laquelle
s'élève un édifice juridique et politique, et à
quoi répondent des formes déterminées de la
conscience sociale. Le mode de production de la vie matérielle
domine en général le développement de la
vie sociale, politique et intellectuelle. Ce n'est pas la conscience
des hommes qui détermine leur existence, c'est au
contraire leur existence sociale qui détermine leur
conscience. A un certain degré de leur développement,
les forces productives matérielles de la société
entrent en collision avec les rapports de production existants, ou
avec les rapports de propriété au sein desquels
elles s'étaient mues jusqu'alors, et qui n'en sont que
l'expression juridique. Hier encore formes de développement
des forces productives, ces conditions se changent en de lourdes
entraves. Alors commence une ère de révolution sociale.
Le changement dans les fondations économiques s'accompagne
d'un bouleversement plus ou moins rapide dans tout cet énorme
édifice. Quand on considère ces bouleversements, il
faut toujours distinguer deux ordres de choses. Il y a le
bouleversement matériel des conditions de production
économique. On doit le constater dans l'esprit de rigueur des
sciences naturelles. Mais il y a aussi les formes juridiques,
politiques, religieuses, artistiques, philosophiques, bref les formes
idéologiques, dans lesquelles les hommes prennent conscience
de ce conflit et le poussent jusqu'au bout. On ne juge pas un
individu sur l'idée qu'il a de lui-même. On ne juge pas
une époque de révolution d'après la conscience qu'elle a d'elle-même. Cette conscience s'expliquera
plutôt par les contrariétés de la vie matérielle,
par le conflit qui oppose les forces productives sociales et les
rapports de production. Jamais une société n'expire,
avant que soient développées toutes les forces
productives qu'elle est assez large pour contenir; jamais des
rapports supérieurs de production ne se mettent en place,
avant que les conditions matérielles de leur existence ne
soient écloses dans le sein même de la vieille société.
C'est pourquoi l'humanité ne se propose jamais que les tâches
qu'elle peut remplir: à mieux considérer les choses,
on verra toujours que la tâche surgit là où les
conditions matérielles de sa réalisation sont déjà
formées, ou sont en voie de se créer. Réduits à
leurs grandes lignes, les modes de production asiatique,
antique, féodal et bourgeois moderne apparaissent comme des
époques progressives de la formation économique de la
société".
(K.
Marx : "Avant-propos à la critique de l'économie
politique", Coll. La Pléiade, Oeuvres, t. 1,
p.272-274)
La méthode d'investigation adoptée dans ce passage
reste indispensable pour comprendre comment les différentes
sociétés surgissent et dépérissent. La
conception selon laquelle un mode de production ne peut expirer
avant que les rapports de production sur lesquels est basé ce
système social soient devenus des entraves au développement
des forces productives, est la base de l'élaboration du
programme politique prolétarien. Marx, et Engels
exprimaient très clairement que la perspective de la
révolution communiste dépendait de l'évolution
matérielle, historique, globale du capitalisme lui-même.
La délimitation actuelle de l"'époque de
révolution sociale" dans le développement du
capitalisme était moins claire pour Marx, surtout dans ses
premiers écrits ; et ce manque de clarté est
lui-même un produit objectif du fait que la méthode du
matérialisme historique a surgi bien avant l'éclosion
de cette époque.
Marx a lancé son premier appel à la révolution
prolétarienne non pas dans la période de déclin
du capitalisme, mais dans sa période d'ascension la plus
spectaculaire. L'imminence de la révolution prolétarienne
que proclamait le Manifeste Communiste était
contredite par la croissance continuelle des rapports sociaux
capitalistes et leur extension à la planète toute
entière. Il est certain que Marx avait tort d'affirmer à
cette époque que les rapports sociaux capitalistes étaient
entrés en conflit mortel avec les forces productives. Bien que
le conflit entre eux ait toujours été une
caractéristique du capitalisme, le conflit n'était
jamais irrémédiable au XIXème siècle
parce qu'il restait au capitalisme de vastes zones du globe pour
étendre sa reproduction sans cesse élargie, pour
compenser la tendance à la saturation des marchés et à
la baisse du taux de profit.
Toutefois, malgré ces erreurs, Marx et Engels étaient
encore en mesure de reconnaître, comme base à leur
programme, que le capitalisme était encore un système
progressif. Leur vision, déjà ébauchée
dans Le Manifeste Communiste et approfondie partout
ailleurs, selon laquelle le prolétariat venant au pouvoir
dans cette période aurait comme principale tâche de
développer le capitalisme de la façon la plus
progressive possible, et non simplement de le détruire, était
une expression de cette analyse (malheureusement, ce qu'exprimait
alors la justesse de la vision de Marx a été utilisé
comme une confusion réactionnaire dans la période de
décadence par ceux qui invoquent les mesures prônées
dans le Manifeste comme si elles étaient adaptées
à l'époque actuelle). Et surtout, la pratique des
marxistes de la 1ère internationale était
avec raison basée sur l'analyse selon laquelle, tant que le
capitalisme avait encore un rôle progressif à
jouer, il était nécessaire au mouvement ouvrier de
soutenir les mouvements bourgeois qui préparaient le terrain
historique du socialisme (luttes de libération nationale,
etc.).
De même, il était nécessaire que les
ouvriers continuent à se battre pour des réformes tant
que le développement du capitalisme les rendait possibles.
Ces positions matérialistes étaient défendues
contre les appels a-historiques des anarchistes à une
abolition immédiate du capitalisme et leur opposition complète
à des réformes; (ces dernières positions,
apparemment ultra-révolutionnaires, sont en fait l'expression
du désir petit-bourgeois d"'abolir" le capitalisme
et le travail salarié, non pas en avançant vers leur
dépassement historique, mais en régressant au
monde des petits producteurs indépendants).
La IIème Internationale a rendu encore plus
explicite cette adaptation stratégique à la période,
en adoptant un "programme minimum" de réformes
immédiates (reconnaissance des syndicats, diminution de la
journée de travail, etc.), en même temps qu'un
"programme maximum", le socialisme, à mettre en
pratique le jour où l'inévitable crise historique du
capitalisme surviendrait.
Mais pour la majorité des principaux tacticiens et des leaders
officiels de la seconde Internationale, le programme minimum devait
devenir de plus en plus le seul programme réel de la
Social-Démocratie. Selon les mots de Bernstein : "Le but
final, quel qu'il soit, n'est rien. Le mouvement est tout".
Le Socialisme, la révolution prolétarienne se
réduisirent à des platitudes rabâchées
comme des sermons lors des parades des jours de premier mai, tandis
que l'énergie du mouvement officiel était de plus en
plus concentrée sur l'obtention pour la Social-Démocratie
d'une place à l'intérieur du système
capitaliste, quel qu'en fût le prix. Inévitablement,
l'aile "opportuniste" de la Social-Démocratie
commença à rejeter l'idée même de
la nécessité de destruction du capitalisme et de
révolution sociale, pour défendre l'idée de la
possibilité d'une transformation lente, graduelle, du
capitalisme au socialisme.
Ces idéologies sont apparues au moment où le système
capitaliste vivait la dernière phase de son ascension, où
l'expansion impérialiste commençait à
révéler son aspect de dernière carte dans le jeu
du capitalisme mondial, et où la lutte de classe se faisait de
plus en plus dure (grèves de masse en Amérique, en
Allemagne, et surtout, en Russie). Contre l'opportunisme de Bernstein
et Cie, la Gauche de la Social-Démocratie, les Bolcheviks, le
groupe des tribunistes hollandais, RosaLuxemburg et
d'autres révolutionnaires défendaient la position
marxiste fondamentale de la nécessité d'une destruction
violente et définitive du capitalisme. La plus claire
expression de cette défense du marxisme fut "Réforme
ou Révolution" de Rosa Luxemburg (1899) qui, tout en
reconnaissant que le capitalisme était encre en expansion
grâce à de "brusques sursauts expansionnistes"
(c'est-à-dire à l'impérialisme) insistait sur le
fait que le capitalisme allait de façon inévitable à
la saturation du marché mondial qui entraînerait sa
"crise de sénilité" et amènerait la
nécessité immédiate de la prise de pouvoir
révolutionnaire du prolétariat. En 1913, Rosa
Luxemburg publia son grand ouvrage théorique "L'accumulation
du capital" qui tentait d'analyser les véritables
fondements économiques de cette crise historique dont la
conséquence allait bientôt apparaître clairement à
l'humanité sous la forme de la première guerre
mondiale.
La conclusion de cette analyse est que le déclin historique du
capitalisme commence lorsqu'il y a une relative saturation des
marchés pré-capitalistes, puisque le capitalisme est " le
premier mode de production qui est incapable d'exister par lui-même,
qui a besoin d'autres systèmes économiques pour lui
servir de médiation et de sol nourricier. Bien qu'il
tende à devenir universel, et donc à cause de cette
tendance, il doit être brisé, parce qu'il est par
essence incapable de devenir une forme de production universelle."
(Rosa Luxemburg, L'Accumulation du capital)
Cette conclusion reste la plus claire analyse des origines
fondamentales de la décadence du capitalisme qui ait été
faite jusqu'à nos jours, et sur laquelle se sont appuyées
les différentes élaborations théoriques que
le mouvement ouvrier a pu faire surgir avec l'expérience de
soixante années de décadence.
L'explosion de la guerre impérialiste en 1914 marque un
tournant décisif aussi bien dans l'histoire du capitalisme que
dans celle du mouvement ouvrier. Le problème de la "crise
de sénilité" n'était plus un débat
théorique entre différentes fractions du mouvement
ouvrier. La compréhension du fait que la guerre ouvrait une
nouvelle période pour le capitalisme, en tant que système
historique, exigeait un changement dans la pratique politique
dont les fondements devinrent une frontière de classe :
d'un côté les opportunistes et les centristes, qui
montrèrent clairement leur visage d'agents du capitalisme en
"ajournant" la révolution par l'appel à la
"défense nationale" dans une guerre
impérialiste. De l'autre, la gauche révolutionnaire -
les bolcheviks autour de Lénine, le groupe "Internationale",
les radicaux de gauche de Brême, les tribunistes hollandais,
etc. - qui se réunirent à Zimmerwald et Kienthal
et affirmèrent que la guerre marquait l'ouverture de
l'ère de "guerres et de révolutions" annoncée
par Marx, et que la seule alternative à la barbarie
capitaliste était le soulèvement révolutionnaire
du prolétariat contre la guerre impérialiste.
De tous les révolutionnaires qui assistèrent à
ces Conférences, les plus clairs sur la question de la
guerre furent les Bolcheviks qui, avec la gauche radicale allemande,
mirent en avant le mot d'ordre "transformer la guerre
impérialiste en guerre civile", définissant
clairement la position révolutionnaire sur la guerre face
à celles des différentes sectes pacifistes.
Lorsque la situation révolutionnaire mûrit en Russie, la
compréhension qu'avaient les bolcheviks des tâches
qu'imposait la nouvelle période leur permit de lutter
contre les conceptions mécanistes et nationalistes des
Mencheviks. Lorsque ces derniers tentèrent de minimiser
l'importance de la vague révolutionnaire sous prétexte
du trop grand "sous-développement de la Russie pour le
socialisme", les Bolcheviks affirmèrent que le
caractère mondial de la guerre impérialiste
révélait que le capitalisme mondial était
arrivé au stade de maturation nécessaire à la
révolution socialiste. En conséquence, ils luttaient
pour la prise du pouvoir de la classe ouvrière, considérant
cette tâche comme un prélude à la révolution
prolétarienne mondiale.
Pour défendre les intérêts de la révolution
mondiale, les Bolcheviks contribuèrent activement à la
fondation de l'Internationale communiste en 1919. Les partis
révolutionnaires qui se rallièrent autour de la IIIè
Internationale étaient tout à fait conscients de
l'importance cruciale d'une définition de la période
historique pour l'élaboration du Programme Communiste :
"Buts et tactiques"
"1- L'époque actuelle est l'époque de la
désintégration et de l'effondrement du système
capitaliste mondial tout entier, qui entraînera dans sa chute
toute la civilisation européenne si le capitalisme n'est pas
détruit, et avec lui, toues ses contradictions
insolubles."
"2.- La tâche qui s'impose au prolétariat
aujourd'hui est la prise du pouvoir d'État immédiate.
La prise du pouvoir d'État signifie la destruction de
l'appareil d'État de la bourgeoisie et l'organisation d'un
nouvel appareil de domination prolétarien." (Extrait
de l'Invitation au premier Congrès de l'Internationale
Communiste, 24/1/19)
Les résolutions du Premier Congrès de l'Internationale
communiste témoignent d'une clarté et d'une confiance
absolues au sujet des tâches révolutionnaires du
prolétariat. Tout l'accent était mis sur la nécessité
de la prise du pouvoir immédiat par la classe ouvrière,
basé sur la dictature des soviets. Cela impliquait donc une
claire compréhension de la nécessité de rompre
avec les buts et les organisations de l'ancien mouvement ouvrier :les
sociaux-démocrates furent dénoncés comme agents
du capitalisme et toute collaboration avec ceux qui avaient trahi le
prolétariat fut rejetée. La voie parlementaire fut
jugée incapable de servir les intérêts de la
classe ouvrière. Il fut établi que le problème
de l'oppression coloniale ne pouvait être résolu que
dans le contexte d'une société socialiste mondiale. Ces
positions et d'autres étaient l'expression de la vague
révolutionnaire qui balayait alors le monde entier.
Mais dans les Congrès suivants de l'Internationale, et surtout
dans le troisième, apparut une importante détérioration
de la cohérence et des principes révolutionnaires,
détérioration qui, à son tour, reflétait
le reflux de la révolution mondiale et la dégénérescence
du parti bolchevik dans le contexte d'isolement de la révolution
russe. L'État bolchevik était contraint de s'avancer
sur un chemin qui le menait à assumer le rôle de gérant
du capital russe. Parallèlement, la IIIème Internationale
devint de plus en plus un instrument de la politique étrangère
de la Russie. Les tentatives désespérées des
Bolcheviks qui essayaient de sauver quelque chose contre cette vague
de contre-révolution les amenèrent à abandonner
les positions révolutionnaires du premier Congrès et à
revenir aux tactiques de l'ancienne période:
parlementarisme, syndicalisme, fronts uniques avec des fractions
bourgeoises, soutien aux luttes de libération nationale, etc..
Le fait que toutes ces tactiques fussent justifiées par tout
un verbiage révolutionnaire n'enlevait rien au fait que le
changement de période les avait rendues directement
contre-révolutionnaires, et cela quelles que fussent les
intentions de ceux qui les employaient.
Ceux qui agissent aujourd'hui au sein de la classe ouvrière
en tant que fractions de gauche de l'appareil politique du capital -
staliniens, trotskystes et autres - sont en fait les vrais héritiers
de ces politiques contre-révolutionnaires. La nature de classe
de ces organisations les empêche de comprendre la nature
de la période et d'en tirer les conséquences
programmatiques. Les staliniens et les trotskystes peuvent employer
le concept de décadence du capitalisme mais ce n'est pour eux
qu'une phrase creuse et hypocrite, privée de toute base
matérielle si l'on considère que dans le même
temps ils estiment que la moitié du monde ou presque est
socialiste ou "non capitaliste" et donc dans une phase
historiquement ascendante et méritant le soutien des
révolutionnaires. Dans tous les cas, leur application de
la théorie de la décadence du capitalisme aux pays dont
ils acceptent la nature capitaliste est entièrement
subordonnée à leurs besoins immédiats,
pragmatiques, empiriques et organisationnels, quand ils en font une
application...
Lors de la première grande vague révolutionnaire, les
conséquences révolutionnaires de l'analyse matérialiste
de la période étaient surtout défendues par la
gauche communiste qui scissionna du Kominterm en dégénérescence,
principalement par le KAPD allemand. Les interventions du KAPD
au troisième Congrès (cf. "La Gauche Allemande"
Paris, 1973) concernent toutes les tâches que la nouvelle
période imposait aux révolutionnaires et symbolisaient
presque la rupture fondamentale qui naissait à cette époque
dans le mouvement ouvrier.
Pour ce qui est de l'interprétation de la crise économique
mondiale, Schwab, militant du KAPD, insistait sur les différences
fondamentales qui existaient entre la période ascendante
du capitalisme et sa période de déclin, et on trouvait
une compréhension du fait que ce déclin historique ne
signifiait pas une complète stagnation des forces
productives, mais évolution du capitalisme sur une base de
plus en plus destructive. "Le capital reconstruit, préserve
ses profits, mais aux dépens de la productivité. Le
capital restaure son pouvoir en détruisant l'économie".
On trouve déjà là, la vision des dépenses
improductives, de la sous-utilisation du capital, et surtout du cycle
de crise - guerre - reconstruction qui sont les caractéristiques
fondamentales de la phase décadente du capitalisme.
C'est un malheur que la contre-révolution ait fait
disparaître de nombreux textes du KAPD, qui auraient pu
approfondir cette analyse. La majorité du KAPD tenta de
continuer l'analyse de Rosa Luxemburg qu'elle considérait à
juste titre comme son "ancêtre" direct. Néanmoins,
la compréhension de la décadence que pouvait avoir le
mouvement ouvrier de l'époque était inévitablement
limitée par la rapidité avec laquelle avait surgi la
crise et par la promptitude de la réaction
contre-révolutionnaire. L'analyse économique que
faisait la gauche allemande n'était pas le plus important de
son apport: le plus important était son intransigeance sur
la nécessité qui s'imposait au prolétariat de
rompre avec les pratiques de l'ancienne période et donc avec
les pratiques réformistes et de s'adapter aux nouvelles tâches
qu'appelait la mise à l'ordre du jour de la révolution
prolétarienne.
C'est sur cette base matérialiste, et non sur la base d'un
esprit "anarchiste" ou "infantile" que la Gauche
communiste rejeta les tactiques opportunistes adoptées par la
IIIème Internationale. Au cours du troisième
congrès de l'Internationale communiste, le KAPD, tout en
reconnaissant que l'organisation de fractions parlementaires
avait été une nécessité pour la classe
ouvrière dans la phase ascendante du capitalisme, était
en mesure d'affirmer:
"Pousser le prolétariat à prendre part aux
élections dans la période de décadence du
capitalisme revient à nourrir en son sein l'illusion que la
crise peut être surmontée par des moyens
parlementaires."
De même pour la question syndicale, le KAPD affirma que des
organisations qui avaient été construites dans
l'unique but de défendre la classe ouvrière à
l'intérieur du capitalisme dans la période
réformiste étaient non seulement inadéquates
comme instruments révolutionnaires dans la nouvelle
période, mais étaient devenus aujourd'hui des piliers
de l'ordre capitaliste et devaient être renversés par la
classe. Il en était de même pour tous les partis
réformistes de l'ancienne époque, la
Social-Démocratie et autres. La gauche communiste refusa
systématiquement de s'associer à tout front unique avec
ce qui était devenu une partie de la classe ennemie. Les
principes de la gauche communiste et sa courageuse défense
des principales frontières de classe face à la
contre-révolution étaient basés sur une profonde
compréhension des implications de la nouvelle période;
ils sont un point de départ indispensable pour toute cohérence
révolutionnaire aujourd'hui.
La gauche communiste était essentiellement une réaction
prolétarienne à la contre-révolution qui devait
bientôt dominer entièrement. L'inévitable
désintégration du mouvement ouvrier sous le long règne
de la contre-révolution n'a laissé que quelques petites
fractions qui défendent le programme de la classe ouvrière.
Fait aussi sinistre qu'inévitable, une plus grande
compréhension de la décadence n'a pu se dessiner qu'à
travers les terribles expériences de la contre-révolution
et les formes putréfiées d'organisation capitaliste
qu'elle a fait surgir: le Stalinisme, le Nazisme, les Fronts
Populaires, l'économie de guerre, etc..
Dans les années 30, la fraction qui analysait la période
de la façon la plus cohérente regroupait ceux qui
restaient de la gauche italienne en exil, autour d'une revue:
"Bilan". Dans un article intitulé "Les
crises et les cycles de l'agonie de l'économie capitaliste"
(Bilan, n° 11, Sept. 1934), l'auteur, Mitchell, a fait ressortir
de nombreuses tendances caractéristiques du capital en
décadence. Envisageant le problème d'un point de vue
qui considérait la saturation des marchés et la baisse
tendancielle du taux de profit comme des éléments
interdépendants de la crise historique, l'auteur définissait
la décadence du mode de production capitaliste comme un
processus, dans lequel:
"La société capitaliste, vu le caractère
aigu des contradictions inhérentes à son mode de
production, ne peut plus remplir sa mission historique˚: développer
les forces productives et la productivité du travail
humain de façon continue et progressive. Le choc entre les
forces productives et leur appropriation privée,
autrefois sporadique, est devenu permanent. Le capitalisme est
entré dans sa crise générale de décomposition".
Mitchell a exprimé la différence essentielle entre les
crises cycliques du capitalisme ascendant et les périodes
de boom et de marasme de la décadence. Alors que, dans la
période précédente, les crises étaient
des moments nécessaires dans l'expansion continue du
marché capitaliste mondial, la saturation des marchés
qui a donné naissance à la nouvelle période
signifie qu'à partir de ce moment, les crises du capitalisme
ne peuvent plus être "résolues" que par les
guerres impérialistes:
"Dans la phase décadente impérialiste, le
capitalisme ne peut orienter les contradictions de son système
que dans une seule direction: la guerre. L'humanité ne peut
échapper à cette issue que par la révolution
prolétarienne."
Avec une acuité de vue presque prophétique, l'auteur
entame une discussion sur les perspectives probables de la
période à venir
"Quelle que soit la façon dont il évolue, quels
que soient les moyens qu'il emploie pour surmonter sa crise, le
capitalisme est irrésistiblement attiré vers son
destin: la guerre. Où et comment elle arrivera, c'est
impossible à définir aujourd'hui. Ce qu'il est
important de savoir et d'affirmer c'est qu'elle explosera avec entre
autres le problème du découpage de l'Asie, et qu'elle
aura une ampleur mondiale."
Mitchell continue par une dénonciation de l'alternative
capitaliste "fascisme contre démocratie", qui
détourne le prolétariat de sa lutte de classe et sert à
le mobiliser pour l'intérêt de la guerre capitaliste.
Mais la classe ouvrière avait à cette époque
essuyé trop de défaites pour entendre les
avertissements des fractions communistes et leur appel à
la révolution ; les fractions elles-mêmes n'avaient
aucune illusion sur l'ampleur de la défaite qu'avait subie le
prolétariat.
Avec la gauche italienne, les communistes de conseil (le groupe
communiste internationaliste hollandais et d'autres) restèrent
les seuls à défendre des positions de classe face à
la boucherie impérialiste en Espagne et à celle de la
deuxième guerre mondiale. Mais les conseillistes avaient
tendance à être moins clairs sur la nature de la
période, et commencèrent à qualifier
l'expérience de la révolution russe de révolution
purement bourgeoise, ce qui est une impossibilité dans la
période de décadence capitaliste. En Amérique,
Paul Mattick commença à élaborer une théorie
de crise permanente basée sur les analyses de Grossman de la
baisse tendancielle du taux de profit, mais sa façon de
procéder le conduisait à un certain nombre
d'aberrations, comme de considérer le capitalisme d'État
comme un nouveau mode de production qui n'aurait aucune dynamique
impérialiste, et donc aurait une certaine nature
progressiste: d'où les ambiguïtés de Mattick sur
la Chine, le Vietnam, etc. Les groupes qui aujourd'hui se
réclament des seuls communistes de conseil ont une
forte tendance à rejeter le problème de la décadence
comme étant trop "théorique" et donc ne
comportant aucun intérêt réel pour les luttes de
la classe ouvrière.
L'élaboration de la théorie communiste après la
deuxième guerre mondiale trouva donc sa meilleure expression
chez ceux qui tentèrent d'établir une synthèse
des contributions de la gauche italienne, allemande et hollandaise.
Le groupe Internationalisme qui rompit avec les sections de la
gauche italienne qui tentaient de construire de façon
volontariste un parti en pleine période de réaction, a
été capable d'assimiler beaucoup de la vision qu'avait
la gauche allemande des relations entre le parti et les conseils
ouvriers, point sur lequel Bilan avait été moins
clair. Ce qui est plus important, il formula une analyse profonde de
la tendance du capitalisme décadent à l'étatisation
et put définir la nature capitaliste de la Russie sans tomber
dans l'erreur d'appeler révolution bourgeoise Octobre 17. Le
travail de ce groupe en France et celui du groupe vénézuélien
Internacionalismo dans les années 60, sont à
l'origine directe de notre Courant Communiste International,
qui tente d'approfondir et de poursuivre l'analyse entamée par
ses prédécesseurs. Alors que le système
capitaliste mondial entre une fois encore dans une période de
crise ouverte, notre compréhension de la nature historique
de cette crise nous permet de réaffirmer que l'alternative qui
se pose à l'humanité est une fois encore la guerre
impérialiste mondiale ou la révolution prolétarienne,
le socialisme ou la barbarie.
Comme cela a pu se dégager de ce bref aperçu
historique, la compréhension de la période dans
laquelle nous vivons est indispensable pour défendre les
positions de classe et maintenir une pratique révolutionnaire.
Tenter de défendre des positions de classe sans comprendre la
décadence ne peut mener qu'à la confusion et à
la démobilisation. Donc, nous pouvons affirmer que sans cette
appréciation de la période de décadence, toutes
nos positions sur les syndicats, le réformisme, les
guerres de libération nationale , etc. n'auraient aucune base
matérielle et ne seraient que de pures affirmations
moralisatrices.
Bien que comprendre la décadence du capitalisme soit
absolument nécessaire à toute pratique communiste
aujourd'hui, cette compréhension n'est pas suffisante.
Fritz Sternberg, dont l'ouvrage est largement cité dans
cette brochure, pouvait présenter l'analyse luxemburgiste de
la crise de façon très convaincante, tout en soutenant
le Labour Party. Et l'approfondissement de la crise commence à
faire surgir nombre de groupes qui reprennent l'analyse de la
décadence faite par les fractions communistes, à des
fins essentiellement non prolétariennes. C'est ainsi que des
groupes comme Communist Practice en Angleterre, ou Une
Tendance Communiste en France utilisaient la théorie de la
décadence pour spéculer sur les possibilités
qu'aurait le prolétariat de dépasser la prise de
pouvoir politique pour se "nier" immédiatement dans
un "mouvement communiste" sans forme qui abolirait les
classes avant même d'abolir le pouvoir politique de la
bourgeoisie. La théorie de la décadence n'est pas
en elle-même une garantie d'une pratique communiste
authentique: il faut que toutes ses conséquences
concrètes soient comprises et mises en pratique ; et cela
signifie une intervention militante à l'intérieur de la
lutte de classe et une organisation qui facilite cette intervention à
l'échelle internationale. La nature de la crise aujourd'hui
impose de lourdes tâches au prolétariat mondial et une
responsabilité qui pèse non moins lourdement sur les
minorités communistes du prolétariat. Nous dédions
donc cette brochure à la nouvelle génération de
militants prolétariens dont une des tâches spécifiques
est de défendre et de clarifier sans trêve les tâches
communistes de la classe ouvrière internationale.
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