Un
homme de cent ans est sans aucun doute un homme en déclin. Il
est potentiellement en crise permanente. Cependant il ne connaît
de crise pouvant entraîner sa mort qu'à des moments
précis. Il existe une différence entre cet état
de sénilité irréversible et les convulsions
violentes qui marquent régulièrement le déroulement
de cette décadence.
Décadence et crise ouvertes du capitalisme sont
au XXème siècle des phénomènes
LIES mais DISTINCTS,
NON IDENTIQUES mais
DÉPENDANTS.
Notre objet ici n'est pas l'étude de ces moments de crise
(1929, 1938 par exemple) ; il n'est pas de savoir si actuellement
le capitalisme commence ou non à connaître une
situation de ce genre. Nous nous attacherons à montrer
que le capitalisme connaît un état de sénilité,
de décadence depuis 1914 et que les magnifiques "taux
de croissance" dont il se flatte, surtout depuis la Seconde
Guerre Mondiale, cachent en fait l'agonie d'un système qui
parvient de moins en moins à créer les conditions de sa
reproduction.
LE CONCEPT DE
DÉCADENCE
L'introduction nous a montré comment la réalité
de l'histoire du capitalisme a vérifié l'explication
générale que Marx a donné de l'ascendance et du
déclin des différents modes de production. Une analyse
détaillée nous montrerait comment se sont succédés
les caractères d'expansion et de faillite des modes de
production pré-capitalistes (esclavagiste, féodal).
On peut synthétiser cette loi historique de la façon
suivante :
Contrairement à ce que pouvait laisser croire une conception
évolutionniste de l'histoire, présentant le
progrès de la société humaine comme un processus
continu, ininterrompu, toujours ascendant aucune société
n'a disparu au moment de son apogée. C'est seulement à
la suite d'une plus ou moins longue période de déclin
que les sociétés pré-capitalistes ont cédé
la scène de l'histoire à de nouvelles formes
d'organisation sociale.
L'apogée d'une société constitue bien une limite
pour celle-ci. Il correspond en effet à cette période
au cours de laquelle dans un cadre social donné, les hommes
parviennent à obtenir un maximum de développement de
leurs richesses matérielles avec le niveau de techniques
existant. Il est ce degré de développement qui marque
un certain point d'arrêt parce qu'il ne peut être dépassé
sans l'utilisation de nouvelles techniques de travail, c'est à
dire sans l'abandon des rapports de production prévalant
jusqu'alors, et par conséquent, sans le bouleversement de
l'ordre social fondé sur ces rapports. Il est ce zénith
qui fait de l'avènement de la nouvelle société
une nécessité objective à l'ordre du jour.
Si le cours de l'histoire était un processus harmonieux de
constante évolution, c'est donc à la suite de ces
apogées que les bouleversements sociaux auraient dû
avoir lieu. Mais l'histoire est celle de la lutte de classes.
La nécessité matérielle d'un
bouleversement social se développe avec les forces
productives, comme un processus objectif indépendant de la
volonté des hommes. Mais le bouleversement lui-même est
l'œuvre des hommes et plus exactement d'une classe sociale. Sa
réalisation effective dépend par conséquent
aussi des conditions objectives et subjectives qui déterminent
la volonté et la possibilité
d'action de cette classe.
Or, ces conditions n'existent pas au moment de l'apogée d'une
forme sociale. A la suite de leur apogée, avant de
disparaître, toutes les sociétés passées
ont connu une longue période de crises et de convulsions. Les
vieilles structures se décomposent. Les nouvelles forces
tentent de s'imposer. Cette période de désagrégation
et de gestation, cette ère de barbarie et cette "ère
de révolution sociale" est ce qui constitue la phase
de décadence d'une société.
LES RAISONS DU
PHÉNOMÈNE
Mais quels sont ces facteurs nécessaires à la
révolution sociale dont l'inexistence à l'apogée
du mode de production rend inéluctable la période de sa
décadence ?
- Un ensemble de rapports sociaux ayant lié entre eux les
hommes pendant des siècles n'est pas dépassé du
jour au lendemain. L'homme n'abandonne pas l'outil dont il se sert
avant d'avoir fait la preuve de son inutilité. Une forme
sociale ne peut prouver son "inutilité", son
obsolescence historique que par la misère et la barbarie
que son maintien peut provoquer. Il a fallu des années de
famine, d'épidémies, de guerre et d'anarchie pour que
les hommes aient été forcés de commencer à
abandonner l'esclavagisme et le féodalisme. Seuls de tels
évènements, engendrés par la décadence
de la société, parviennent à bout de siècles
de coutumes, d'idées, de traditions. La conscience collective
retarde toujours sur la réalité objective qu'elle vit.
- Parallèlement à cet élément, deux
facteurs objectifs, nécessaires à la réalisation
du passage à la nouvelle société, font aussi
défaut au moment de l'apogée de l'ancienne :
l'affaiblissement du pouvoir de la classe dominante d'une
part, l'apparition du projet nouveau et des forces sociales
pour le réaliser d'autre part.
- Le pouvoir de la classe dominante et l'attachement de celle-ci
à ses privilèges sont de puissants facteurs de
conservation d'une forme sociale. Mais le pouvoir de cette
classe prend ses racines dans l'efficacité du système
qu'elle domine. L'existence des classes est le résultat d'une
certaine division du travail nécessaire à un
moment donné du développement des techniques de
production. La force de leur pouvoir, les classes dominantes la
puisent donc en premier lieu dans le caractère unique et
indispensable des rapports de production existants sous leur
domination. L'apogée d'un système économique
est aussi celui de la stabilité du pouvoir de la classe
dominante. Réciproquement, l'effondrement de ce pouvoir ne
peut se réaliser définitivement qu'avec celui des
rapports de production, c'est à dire au cours de la phase
de décadence du système. Toutes les tentatives pour
maintenir ce pouvoir artificiellement par l'étatisme et le
totalitarisme politique (tentatives qui, comme nous le verrons, n'ont
jamais manqué de se réaliser et constituent de ce fait
un symptôme significatif) ne traduisent en fait que la
décomposition de ce pouvoir.
- Enfin troisièmement, un homme n'abandonne pas
définitivement un outil qui lui est indispensable avant
d'en avoir trouvé un autre pour le lui substituer. Pour qu'un
type de rapports de production soit abandonné (alors qu'il est
celui qui a permis jusqu'alors la subsistance de la société)
il faut qu'il se dégage au sein de l'ancienne société
le projet et les forces indispensables à l'établissement
de nouveaux rapports. Or dans les sociétés passées,
la classe porteuse du nouvel ordre n'existe pas (ou seulement de
façon embryonnaire) tant que la société n'est
pas encore entrée dans sa phase de décadence.
(Les grandes propriétés féodales ne se
développent vraiment dans la Rome Antique que sous le Bas
Empire ; de même sous le féodalisme, la bourgeoisie ne
prend un réel essor qu'à partir du 14ème
siècle).
Ces trois éléments principaux apportés par le
déclin d'un système, ne sont certainement pas les seuls
à rendre compte des raisons qui ont provoqué une
période de décadence pour les sociétés
féodale et esclavagiste : Ils permettent cependant de
comprendre le pourquoi de l'inévitabilité d'une
période de décadence pour les sociétés
passées. Il nous restera à voir si ces mêmes
raisons subsistent sous le capitalisme.
Mais il faut d'abord rappeler ce qu'ont été les
manifestations des périodes de décadence.
LES MANIFESTATIONS DE
LA DÉCADENCE
Toutes ces manifestations peuvent se résumer en un état
de crise généralisée atteignant tous les
domaines et toutes les structures de la vie sociale.
1.- au
niveau économique (infrastructure de la société)
la production se heurte de façon croissante à des
entraves qui ne sont autres que les rapports sociaux de production
eux-mêmes. Le rythme de développement des
forces productives se trouve ralenti, voire arrêté. La
société connaît des crises économiques
dont la gravité et l'étendue s'amplifient à
chaque occasion.
2.- au
niveau des superstructures : la subsistance matérielle
ayant été dans toutes les sociétés
jusqu'à présent le premier problème social, il
en découle que,"en dernière instance", ce
sont toujours les rapports de production qui ont déterminé
la forme et le contenu des différentes structures sociales.
Lorsque ces rapports se sont effondrés, ils ont entraîné
dans leur mouvement tout l'édifice qui reposait sur eux.
Lorsqu'un tel état de crise se développe au niveau
économique, tous les autres domaines de la vie sociale sont
obligatoirement atteints.
C'est ici qu'il faut chercher la véritable racine des
fameuses "crises de civilisation". Les visions
idéalistes se perdent en études sur les "relâchements
moraux", sur les "méfaits de l'abondance", sur
l'influence néfaste ou bénéfique de telle
philosophie ou religion, bref, elles cherchent dans le domaine des
idées, de la pensée existante, les raisons de ces
crises. Sans nier l'influence certaine des idées sur le cours
des événements, il est cependant certain que,
comme le dit Marx
"On ne juge pas un individu sur l'idée qu'il a de
lui-même. On ne juge pas une époque de révolution
d'après la conscience qu'elle a d'elle-même. Cette
conscience s'expliquera plutôt par les contrariétés
de la vie matérielle, par le conflit qui oppose les forces
productives sociales et les rapports de production".
Dans le domaine idéologique : la conservation du
système devient une absurdité trop criante et
permet de moins en moins la survie de l'idéologie qui le
justifie. L'idéologie se décompose, les anciennes
valeurs morales s'écroulent, la création artistique
stagne ou prend des formes contestataires, l'obscurantisme et le
pessimisme philosophique se développent.
Dans le domaine des rapports sociaux, la décadence se
manifeste par :
1) Le
développement des luttes entre différentes fractions de
la classe dominante. Les conditions d'extraction et la quantité
même du profit deviennent de plus en plus difficiles à
maintenir ; les nantis qui veulent assurer leur subsistance
doivent (abandonnant toute possibilité de coopération)
le faire aux dépens des autres membres ou fractions de leur
classe.
2) Le
développement des luttes entre classes antagonistes˚:
- Lutte de la classe exploitée, qui ressent
d'autant plus sa misère que l'exploitation est portée à
son comble par la classe exploiteuse aux abois.
- Lutte de la classe porteuse de la nouvelle société
(dans les sociétés passées, il s'est toujours
agi d'une classe distincte de la classe exploitée) qui se
heurte aux forces de l'ancien ordre social. Dans le domaine politique : face à cet état de crise,
la classe dominante ne parvient plus à assurer son pouvoir
politique comme auparavant, l'appareil de l'ordre, l'État,
cristallisation ultime des intérêts de l'ancienne
société, tend à se renforcer et à étendre
son emprise à tous les domaines de la vie sociale.
o - O - o
Cet
ensemble de phénomènes a existé à la fin
de l'esclavagisme romain et de l'époque féodale.
Ces manifestations étaient les caractéristiques
inéquivoques de la décadence de ces sociétés.
Mais est-ce que la stagnation du capitalisme depuis 1914 s'accompagne
de ce mûrissement des conditions de la révolutionsociale typique d'une période de décadence
LA DÉCADENCE DU
CAPITALISME
Mais peut-on pour autant définir une décadence du
capitalisme ?
Des symptômes analogues ne permettent de diagnostiquer une même
maladie chez des individus différents, qu'à condition
que ces derniers soient de même espèce ou de mime
nature. Vis-à-vis des caractéristiques qui
apparaissent au cours des décadences passées, peut-on
mettre le capitalisme sur le même plan que ces sociétés?
Les anciens symptômes et causes restent-ils valables?
Sur le plan de la production matérielle,
l'asservissement du système social au développement des
forces productives est une loi qui reste valable pour le capitalisme.
Tant que l'humanité vivra dans "le règne de la
nécessité", tant qu'elle ne sera pas parvenue au
stade de l'abondance permettant l'élimination des problèmes
de subsistance matérielle, ou du moins leur relégation
à un second plan, ce dont l'humanité est encore loin,
la première fonction d'un système économique
demeure le développement des forces productives. Qui plus
est, en généralisant l'économie concurrentielle
de marché, le capitalisme, ce système où tout
capital qui ne se développe pas est condamné à
disparaître ou à passer en d'autres mains, a rendu plus
contraignante encore cette obligation de développement.
Il est donc certain que pour le capitalisme, tout comme pour le
féodalisme ou l'esclavagisme, le développement
insuffisant des forces productives représente
historiquement un arrêt de mort.
Mais peut-il ou doit-il pour autant -si cette condition se réalisait-
connaître comme eux une phase de décadence ?
La société capitaliste demeure, premièrement,
une société divisée en classes, deuxièmement
une société où les hommes continuent de vivre
dominés par leurs besoins économiques, et subissent par
conséquent inconsciemment leurs structures sociales. Aussi
retrouve-t-on sous le capitalisme certains des traits essentiels des
sociétés passées, et en particulier ceux qui
rendent inévitable l'apparition d'une période de
décadence :
Retard de la conscience collective sur
la réalité qu'elle vit, dépendance du pouvoir
politique de la classe dominante par rapport à l'efficacité
des rapports de production, poids et inertie des coutumes et
habitudes correspondant à l'ancienne société,
impossibilité de passer à une nouvelle forme sociale
tant que l'ancienne n'a pas fait les preuves de son obsolescence, et
qu'un nouveau projet n'a pu commencer à germer au sein de la
société. On est donc en droit d'affirmer que tout comme
les sociétés qui l'ont précédé, le
capitalisme peut et doit connaître une phase de décadence.
Cependant, à côté de ces traits, communs à
toutes les sociétés d'exploitation, le capitalisme
possède des caractéristiques qui le distinguent
aussi radicalement de l'esclavagisme que du féodalisme.
D'autre part, le système qui constitue la négation et
le dépassement du capitalisme, n'est plus lui-même
un système d'exploitation.
Aussi, la décadence du capitalisme connaît-elle des
spécificités nouvelles par rapport à celles
des autres systèmes.
Le socialisme est le premier système dans l'histoire qui ne
surgit pas au sein de la société qu'il est appelé
à dépasser. Les rapports économiques féodaux
sont nés au sein du Bas-Empire dans de grandes propriétés
qui parvenaient plus ou moins à se rendre indépendants
du pouvoir central; le capitalisme naît dans les bourgs
puis les villes dans la société féodale. Dans
les deux cas, la future classe dominante se substitue à
l'ancienne progressivement.
Le prolétariat par contre n'a aucune possibilité de
construire une nouvelle société au sein du
capitalisme. Classe exploitée, source directe du profit de la
classe dominante, il ne peut avancer dans son projet sans se
débarrasser totalement du pouvoir de cette dernière.
Contrairement au passé, la coexistence des deux systèmes
est ici exclue. Le capitalisme étant le premier système
à avoir intégré toute la production mondiale
dans un même circuit, ceci est vrai à l'échelle
de la planète : le socialisme dans un seul pays est
impossible.
Il en découle que la décadence du capitalisme doit être
une décadence plus "nette", plus violente.
Le féodalisme a pu vivre en France, même si ce n'est que
soussa forme monarchique, jusqu'au I8ème siècle,
grâce à la prospérité de la bourgeoisie
qui permettait de satisfaire partiellement aux besoins
économiques que le féodalisme ne parvenait plus à
assumer. Rien de tel pour le capitalisme, celui-ci s'achemine seul
vers sa mort. Son fossoyeur n'est pas un concurrent éventuellement
utile et dont on peut s'accommoder ne fut-ce que provisoirement,
mais un ennemi mortel engendré par des siècles
d'oppression et avec qui tout partage est impossible. Toutes les
conséquences de la décadence capitaliste s'abattent sur
la société, sans qu'elles puissent être
amorties. Aussi peut-on conclure dans un premier temps d'une part
au caractère plus intense de cette décadence,
d'autre part à la plus grande brièveté
de celle-ci, la violence des effets étant plus grande, le
temps de réaction se trouve abrégé.
Le prolétariat : à l'inverse des autres classes
révolutionnaires de l'histoire, le prolétariat
n'apparaît pas au cours de la phase de décadence mais
dès le début du système. Lorsque la société
capitaliste a atteint son apogée, le prolétariat est
déjà pleinement développé comme classe
économique ; lorsque le système commence à
entrer en décadence, son fossoyeur est déjà dans
toute sa force numérique. La fin du capitalisme ne devra pas
attendre comme par le passé que son artisan naisse et se
développe dans le fumier du vieux monde en déclin.
Deux autres facteurs contribuent à l'écourtement de la
décadence :
I°:
La faible importance des rapports idéologiques. Il n'existe
sous le système du salariat et du capital aucun rapport
religieux, politique ou personnel pour médiatiser le
rapport d'exploitation (contrairement à ce qui se produit dans
l'esclavage et le servage). Il en découle un lien plus
direct entre la vie sociale et la vie proprement économique de
la société, et donc une réaction plus rapide
sur le plan social, aux difficultés économiques
qui caractérisent la période de décadence.
2°:
Enfin et surtout, ne vivant que dans et pour la
concurrence (à l'échelle nationale et
internationale) le capitalisme ne peut vivre sans développement.
Aucune société dans le passé, il est vrai n'a pu
exister sans assurer d'une façon ou d'une autre un certain
développement des forces productives. Mais dans le passé,
ce développement n'a jamais été
véritablement intrinsèque aux rapports de
production existants. Les profits et privilèges des membres de
la classe dominante ne dépendaient pas directement de
leur capacité à assurer leur propre expansion
économique. Le profit qu'ils extirpaient du travail des
serfs ou des esclaves était consacré à leur
consommation personnelle et au luxe. Ce n'est qu'accessoirement qu'il
servait à développer la production. Aussi lorsque
ces systèmes commençaient à se heurter à
leurs contradictions économiques, on pouvait assister à
un ralentissement de la croissance, voire à la stagnation
sans que, dans l'immédiat, les classes dominantes en fussent
précipitées dans la faillite et la misère, sans
que la vie économique de la société ne fût
paralysée.
Sous le capitalisme, si l'accumulation croissante du capital ne
peut être assurée, c'est le profit en entier puis le
processus de production en lui-même qui s'en trouvent
bloqués. C'est là un des traits essentiels de la nature
du système capitaliste.
Or, la principale caractéristique de la décadence d'un
système est l'impossibilité croissante dans laquelle se
trouve la société d'assurer un développement
économique sans abandonner les rapports de production
existants. Encore une fois donc on peut difficilement croire à
un capitalisme connaissant une longue période de décadence.
o-O-o
On
peut donc affirmer sans grande crainte d'erreur que :
- "La décadence" d'une société
est un phénomène historique réel
dont les causes et les manifestations principales peuvent être
suffisamment précisées.
- Que tout comme les sociétés qui l'ont précédé,
le capitalisme peut connaître un phase de décadence.
- Que les manifestations de celle-ci demeurent pour le
capitalisme d'une nature analogue à celle des
sociétés précédentes.
- Que de divers point de vue, cette décadence semble
devoir être plus brève et plus intense
qu'elle ne le fut pour les autres systèmes.
o-O-o
Ceci
dit, il faut maintenant confronter l'analyse à la
réalité du capitalisme.
LA THÉORIE DE
LA DÉCADENCE ET LA RÉALITÉ DU CAPITALISME
MONDIAL
On pourra peut-être dire qu'il aurait fallu commencer dès
le débat par là. Rien de moins certain. Le concept de
décadence d'une société n'a véritablement
pu intéresser les révolutionnaires qu'à
partir de la période de la première guerre mondiale,
c'est à dire tout naturellement à partir de l'entrée
du capitalisme dans sa phase de déclin. La rupture entre la
deuxième et la troisièmeinternationale au cours
de la première guerre mondiale s'est faite sous le signe
de la discussion sur la fin de la période ascendante du
capitalisme et son entrée dans la période de "guerre
ou révolution". Cependant depuis lors, pendant les 50
années environ de contre révolution triomphante,
et à cause d'elle, la théorie révolutionnaire
n'a connu ni l'essor ni l'approfondissement qui auraient été
nécessaires pour rendre compte des transformations que
subissait la réalité mondiale. Aujourd'hui à la
sortie de ce tunnel idéologique, c'est malheureusement trop
souvent que les différents courants se revendiquant du
mouvement révolutionnaire prolétarien, se
partagent encore d'un côté entre un goût excessif
pour les "nouvelles applications" de la "réalité
nouvelle" ("le marxisme est dépassé" ...
) et de l'autre côté l'attachement religieux aux vieux
textes et aux vieilles idées par dépit contre la
première tendance (cf. les "bordiguistes"
P.C.I., et leur "rien de nouveau sous le soleil" ou leur
"invariabilité du programme révolutionnaire"
depuis 1848 ). Entre les deux pôles et tombant simultanément
dans les deux travers, on trouve les trotskystes attachés à
la moindre lettre du "programme de transition" de Trotsky
mais prêts à suivre toute théorie à la
mode : (autogestion, néocapitalisme, tiers-mondisme) du
moment que cela peut permettre de "gagner quelques recrues".
Il en résulte que le concept de "décadence",
à peine ébauché par Marx, reste encore une idée
trop floue, et prêtant à trop de confusions dans le
contexte révolutionnaire pour que nous ayons pu éviter
de reprendre au début de cette étude sa définition.
LES SUPERSTRUCTURES
Il peut sembler peu logique de commencer cette "confrontation
avec la réalité" par l'analyse des
superstructures (idéologie, politique, luttes
sociales...) et non par celle de l'économie, les premières
n'étant, "en dernière instance" qu'un produit
de cette dernière. C'est cependant cet ordre que nous
utiliserons pour la facilité de l'exposé. En effet,
alors qu'il est en général facile de reconnaître
dans le capitalisme actuel les manifestations superstructurelles
d'une phase de décadence (tout moraliste moderne se sent
obligé de parler sporadiquement de "crise de
civilisation", etc.), il est cependant beaucoup moins
fréquent de rencontrer une lucidité vis à vis du
processus économique.
Par là même la plupart des explications de ces "crises de
civilisation" ne dépassent pas le niveau de l'empirisme
idéaliste.
En nous attaquant en premier lieu aux "superstructures",
non seulement nous facilitons l'exposé en "commençant
par le plus simple", mais en outre nous développons le
premier argument important pour la solution du problème
économique, à savoir l'impératif
scientifique d'une cohérence.
1 - Dans le domaine idéologique
On ne peut développer ici l'étude que méritent
les liens existants entre l'idéologie dominante et la vie du
capitalisme des dernières décades. Nous constaterons
simplement la décomposition de l'idéologie dominante.
L'idéologie proprement capitaliste est assez difficile à
cerner dans toute sa spécificité : D'une part parce
qu'elle reprend à son compte le long héritage
idéologique commun à toutes les sociétés
d'exploitation depuis des millénaires, D'autre part parce que
sous le système du machinisme aveugle, la dépendance
des rapports sociaux vis à vis des moyens de production est
telle que l'idéologie en tant que moyen de conservation de ces
rapports a pu jouer un rôle moindre que par le passé,
même s'il demeure encore important.
On peut toutefois affirmer que "le culte du travail", "la
glorification de l'ascension sociale", "la confiance et le
respect des institutions", ou "la foi dans l'avenir
capitaliste" constituent des éléments clés
de l'idéologie dominante. Or tous ces éléments
ont été violemment érodés depuis 50 ans
par la simple action des atrocités de la vie du capitalisme.
Il est de plus en plus difficile de continuer à chanter les
louanges, les gloires et les valeurs d'un société,
lorsqu'elle connaît en 50 ans près de cent millions de
morts, pour cause de guerres dont l'inutilité apparaît
de plus en plus clairement; lorsqu'elle s'avère incapable de
permettre à deux hommes sur trois de se procurer leur
subsistance élémentaire, alors que les deux plus
grandes puissances économiques dépensent uniquement en
armes l'équivalent du revenu d' un tiers de l'humanité;
lorsque dans la partie privilégiée de la planète
il faut payer le droit à ne pas mourir de faim de la plus
cruelle déshumanisation de la vie quotidienne.
Le recours aux gigantesques opérations idéologiques,
style Hitler, Mussolini, Staline, Mao, (phénomènes
qu'il faut rapprocher du développement du culte et de la
divination aussi bien de l'empereur sous le Bas-Empire romain que de
la monarchie absolue à la fin du féodalisme) les crises
de l'église, les difficultés du capitalisme à
abandonner son ancienne méthode d'enseignement devenue
depuis longtemps inadaptée à ses besoins techniques,
ainsi que les crises de l'université (1),
principal centre de l'idéologie dominante, expriment dans
toute son acuité ce premier symptôme de décadence
qu'est la décomposition de l'idéologie.
Cette décomposition est apparue de façon spectaculaire
depuis une dizaine d'années en particulier au sein de la
jeunesse. Le dégoût des dernières
générations pour le monde actuel, ses différentes
tentatives de fuite par un certain "marginalisme", son
aspect "contestataire" ont fait mille fois la une des
journaux. Ce "sursaut" est d'abord l'expression d'un
certain retard (plus de 50 ans après 1914 et la
révolution de 17-23). Et ce retard peut trouver une
explication, entre autres, dans le décalage constant avec
lequel les formes idéologiques suivent l'évolution de
la réalité socio-économique. Il aura fallu
attendre une génération qui n'ait ni fait la seconde
guerre mondiale, ni subit les contrecoups violents de la contre
révolution qui a suivi la vague révolutionnaire de
17-23. D'autre part, ce retard s'explique par la stabilité
économique de près de 25 années qu'a connu
le système grâce à la période de
reconstruction après la deuxième guerre. Les premiers
signes de faiblesse de cette expansion ne toucheront la société
et en particulier la jeunesse qu'à la fin des années
60.
Philosophiquement, il y a de moins en moins de place pour les idées
d'épanouissement dans "l'harmonie existante". Les
penseurs du temps se veulent ou bien révolutionnaires, ou bien
désabusés, pessimistes et indifférents à
l'extrême. L'obscurantisme et le mysticisme connaissent de
nouvelles vogues.
Sur le plan artistique, la décadence se manifeste
particulièrement violemment, et il y aurait long à
écrire sur l'évolution de l'art s'il ne stagne pas
dans une éternelle répétition des anciennes
formes, se veut contestataire, souvent l'expression d'un cri
d'horreur.
Lorsque le monde des idées connaît de tels
bouleversements c'est que quelque chose s'effondre dans celui de
la production matérielle
2 - Dans le domaine social
- Développement des luttes entre fractions de la classe
dominante.
Si l'exacerbation de la
concurrence entre capitaux d'une même nation s'est parfois
résolue par des concentrations allant jusqu'à la prise
en main de toute la production par l'État, cette concurrence a
atteint un degré de démence entre les différentes
fractions du capital mondial.
1914-18 : 20 millions de
morts.
1939-45 : 50 millions de
morts.
Depuis lors, par mouvements de libération nationale
interposés, la guerre entre différents blocs
capitalistes n'a jamais cessé et a apporté des
millions de morts sur l'autel du partage du monde. Un monde dont les
capitalistes ne parviennent plus à tirer suffisamment de
profit pour pouvoir se le partager en parfaite collaboration. La
décadence des sociétés passées a
provoqué la désolation de pays entiers ; aujourd'hui,
c'est la planète dans sa totalité qui se trouve
menacée.
- Développement des luttes de la classe exploitée
Au XIXème siècle les luttes de la classe
ouvrière se cantonnent la plupart du temps au terrain des
réformes, c'est-à-dire à la recherche d'un
aménagement du système. (La Commune de Paris, en ce
qu'elle eut d'authentiquement révolutionnaire, fut plus
un "accident de l'histoire" qu'un véritable
signe des temps).
Avec la première guerre mondiale ces combats connaissent
une transformation radicale aussi bien dans leur ampleur que dans
leur contenu. Le mouvement qui se développe n'est plus celui
de quelques usines, ni même d'une ville. C'est l'Europe
entière qui est ébranlée par le plus puissant
mouvement prolétarien de tous les temps. Son contenu n'est
plus la réforme du système mais son bouleversement
radical. "La fraction russe du prolétariat mondial"
parvient à détruire l'appareil d'État
bourgeois et à se hisser momentanément au pouvoir.
Dès lors tout devait et allait changer sur le terrain
"social" du capitalisme.
La vague révolutionnaire de 17-23 fut écrasée,
et la révolution russe, isolée, mourut
étouffée.
Mais, malgré le poids de la défaite et la confusion que
sema pendant des décades l'expérience soviétique,
la "menace prolétarienne" loin d'avoir disparue
est devenue une constance de la vie sociale capitaliste. Rappelée
sporadiquement par des soulèvements prolétariens
isolés et par des luttes quotidiennes de la classe, elle
marque de tout son poids les 50 dernières années
d'histoire : tous les États du monde se sont dotés
d'organismes spécifiques pour la "défense des
travailleurs" c'est à dire pour assurer l'encadrement
strict de la classe révolutionnaire. Les vieilles formes
d'organisation ouvrière, les syndicats, sont devenues des
rouages essentiels de cette intégration.
Et si la "prospérité" qui suivit la Seconde
Guerre Mondiale a fait croire momentanément, à
certains, que "la lutte des classes est terminée",
le nouvel élan que connaissent les luttes ouvrières
depuis 1968 aux cinq coins de la planète, est venu rappeler
violemment son existence et annoncer ce qui sera probablement la plus
importante vague révolutionnaire de l'histoire.
3 - Dans le domaine politique : le renforcement de l'Etat
Il est une des manifestations les plus frappantes de la décadence
des sociétés passées. Il est aussi une des
principales caractéristiques du capitalisme depuis 1914.
Le capitalisme d'État, la forme la plus sénile du
système mais que les capitalistes et bureaucrates du monde
entier se plaisent à définir comme "Socialisme",
n'est que l'aboutissement ultime de cette tendance.
L'État a joué un rôle important dans les premiers
temps du capitalisme industriel, lors de l'accumulation primitive du
capital. Ceci a fait dire à certains que l'étatisme
actuel, en particulier dans les pays sous-développés,
était le signe d'un nouveau développement du
capitalisme mondial. La moindre lucidité historique permet
cependant de constater que l'étatisme de notre temps n'a
rien à voir avec les interventions ponctuelles de l'État
bourgeois du XVIIIème ou XIXème
siècle.
L'étatisme de ce siècle n'est plus un à-côté
provisoire, mais un processus continu et irréversibles Ses
fondements n'ont plus leurs racines dans la lutte contre les restes
de systèmes pré-capitalistes féodaux, mais
dans la lutte contre les propres contradictions internes du
système.
Les causes directes du renforcement de l'État capitaliste à
notre époque traduisent toutes les difficultés dues à
l'inadaptation définitive du cadre des rapports
capitalistes au développement atteint par les forces
productives. En effet, l'État a accru l'étendue et
l'emprise de son pouvoir parce qu'il s'est avéré la
seule entité capitaliste capable de :
- réaliser la centralisation et la "rationalisation"
économique qu'impose à chaque nation l'exacerbation de
la concurrence internationale dont le champ est devenu trop étroit
;
- assurer toutes les tâches de guerre et de"préparation
de guerre" devenues une nécessité de premier
ordre pour la subsistance de chaque nation ;
- assurer la cohésion des mécanismes sociaux
dont les structures tendent constamment à se désagréger.
Quant au capitalisme d'État dans les pays
sous-développés il n'y traduit pas moins la sénilité
du système mondial que dans les pays industrialisés.
Ces pays ne sont pas de "jeunes capitalismes" mais les
secteurs faibles du capitalisme mondial. Aussi ressentent-ils plus
violemment que les autres les contradictions internes du capitalisme
mondial ; aussi doivent-ils recourir plus rapidement et plus
énergiquement aux formes étatiques du système.
Le cas de l'Union Soviétique ne dément pas non
plus le caractère décadent du capitalisme étatisé.
Ici comme ailleurs c'est l'étroitesse du cadre capitaliste et
les conditions draconiennes qu'il impose à chaque nation pour
survivre dans le concert international, qui ont été à
la base du renforcement de l'État. Ici comme ailleurs c'est la
faiblesse de l'économie nationale, et donc l'incapacité
du capital privé à soutenir la concurrence qui ont été
les principaux accélérateurs du processus. Le fait que
ces deux facteurs principaux aient résulté, dans le cas
précis de la Russie, de la situation exceptionnelle engendrée
par l'échec d'une révolution prolétarienne ne
modifie en rien les fondements réels du problème. Ces
particularités n'expliquent qu'une chose : les raisons qui ont
fait de l'URSS le PREMIER PAYS à concrétiser ce qui
était devenu une tendance générale à
l'échelle de la planète.
-
o-O-o -
Décomposition de l'idéologie, des valeurs dominantes;
déshumanisation des rapports sociaux à tous les niveaux
: les antagonismes atteignant leur paroxysme périodiquement
aussi bien au sein de la classe dominante que dans les rapports de
celle-ci avec la classe exploitée; renforcement de l'appareil
de coercition, l'État, et intégration de toute vie
sociale à son contrôle direct... On retrouve dans le
capitalisme actuel tous les traits de la décomposition d'une
civilisation, toutes les caractéristiques de la période
de décadence d'un système au niveau de ses
superstructures sociales.
Mais qu'en est-il au niveau de l'infrastructure ? Au niveau de la
production matérielle ?
Comme nous l'avons montré, jamais de tels phénomènes
de crise ne se sont produits auparavant sans avoir été
accompagnés d'une décadence économique. Du
point de vue marxiste ils ne traduisent "en dernière
instance" qu'une crise au niveau de la production matérielle.
De 1914 à 1939, les statistiques, nous le verrons, sont
claires et peu nombreux sont ceux qui prétendent nier qu'il
s'agit là d'une période de stagnation. Cependant,
depuis la fin de la Seconde guerre le cours de l'histoire semblerait
avoir changé profondément : les symptômes d'une
décadence "superstructurelle" continuent à se
développer mais - toujours selon les statistiques existantes -
le capitalisme connaîtrait une phase de croissance, jamais
égalée auparavant.
Le Marxisme a-t-il péri dans la barbarie de la Seconde Guerre
? Sommes-nous en présence d'un "NEO-CAPITALISME" ?
Ou bien ces manifestations de crise ne sont-elles que les signes
prémonitoires d'une décadence encore lointaine ?
De 1953 à 1969, le produit national brut des Etats-Unis
(calculé en volume et par habitant) est multiplié par
1,4, celui de l'Italie et de l'Allemagne le sont par 2,1, celui de la
France a doublé, celui du Japon est multiplié par 3,8
... Où est donc la "décadence" ?
Même si une grande partie de cette production est utilisée
uniquement à des fins militaires, même si l'écart
entre pays développés et pays sous-développés
ne fait que se creuser, force est de constater que "les forces
productives n'ont pas cessé de croître". Même
si l'évolution des structures politiques, la décomposition
des valeurs dominantes témoignent tous d'une "crise de
civilisation", d'un déclin du capitalisme au niveau des
superstructures, il apparaît difficile et hasardeux à
certains marxistes de parler, en de telles conditions "d'expansion
économique", de "décadence du système
capitaliste".
(RI N°2. Février 197).
1 cf
: "Le mouvement étudiant" et "critique"
dans RI n°3 (ancienne série)
Poster un nouveau commentaire