Il aura suffi d’une nuit aux forces spéciales américaines pour enlever Nicolas Maduro en plein cœur de Caracas, et l’incarcérer dans une prison new-yorkaise. Cette impressionnante démonstration de force destinée à décapiter le pouvoir vénézuélien a été l’occasion de nouvelles fanfaronnades de Donald Trump et d’un avertissement au monde : « Aucune nation au monde ne peut accomplir ce que nous avons accompli » !
Les soutiens de Trump y sont allés de l’habituel numéro de défenseurs de la démocratie : en renversant un dictateur, l’Amérique aurait exporté « la paix, la liberté et la justice pour le grand peuple du Venezuela ».
La bouffonnerie passe mal, cette fois-ci. Car Trump ne s’embarrasse même plus du droit international, cache-sexe mensonger dont les grandes puissances, États-Unis en tête, se sont prévalues jusqu’à présent pour justifier leurs menées impérialistes et imposer leur « ordre » depuis 1945. L’armée américaine est ainsi intervenue en dehors de tout cadre légal sous le prétexte fumeux de lutter contre le narco-terrorisme. Et Trump n’a pas même hésité à lourdement justifier son intervention par les juteux profits que pourrait générer, selon lui, la main-mise américaine sur le pétrole vénézuélien. Trump et sa clique n’ont donc que faire de la démocratie ; ils n’avaient qu’un objectif en tête : renverser un régime peu accommodant, placer le Venezuela sous tutelle et administrer une énorme gifle à ses rivaux, notamment la Russie et surtout la Chine qui est à l’offensive depuis des années et s’implante en Amérique Latine : « La domination américaine dans l’hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en question » (Trump).
Bien sûr, les soutiens de Maduro, en particulier les forces d’encadrement du capital que sont les partis de la gauche « radicale », ont aussitôt dénoncé une atteinte au droit international et une « agression impérialiste ». Le régime bolivarien ; à la tête d’un pays « non aligné » représenterait, selon eux, un foyer de résistance à « l’impérialisme américain ».
Ce discours est une véritable tartufferie ! Le Venezuela est loin de la petite victime innocente de l’ogre américain. Dans leur confrontation avec les États-Unis, Maduro, et Chavez avant lui, se sont adjoints sans ciller le soutien de la Russie de Poutine et de la République islamique d’Iran, démontrant par là-même que Caracas est, comme tous les pays du monde, aussi faibles soient-ils, un authentique rouage de l’impérialisme, de ses guerres et de ses pillages. Si le Venezuela ne fait clairement pas le poids militairement face au mastodonte américain, ses dirigeants n’ont pas hésité à utiliser tant le pétrole que les cartels comme armes de guerre. En véritable corridor de la cocaïne produite en Colombie, le Venezuela a ainsi largement contribué à la déferlante de drogues chez ses ennemis.
Les partis de gauche peuvent bien vanter le « socialisme du XXIe siècle », les « dirigeants bolivariens » ne sont qu’une clique bourgeoise détestée et corrompue jusqu’à l’os. Chavez et Maduro ont tous deux menés une politique systématique de précarisation du travail et de renforcement de l’exploitation, appauvrissant la population comme jamais et réprimant dans le sang les nombreuses manifestations de colère qui ont émaillé leur règne. Le pays compte des milliers de prisonniers politiques. Les enlèvements, la torture et les exécutions extrajudiciaires sont monnaies courantes. Ce « paradis sur terre » de 28 millions d’habitants compte 8 millions de réfugiés, soit le taux le plus élevé du monde ! Le « terrorisme » de Maduro, c’est d’abord contre la classe ouvrière qu’il l’a exercé !
Comme lors de chaque conflit, la bourgeoisie cherche à nous faire choisir un camp bourgeois contre un autre, à nous enfermer dans une fausse alternative entre nations en guerre. Mais, nulle part, ni aux États-Unis, ni au Venezuela, ni en Ukraine, ni en Russie, ni en Israël, ni en Palestine, aucune faction bourgeoise ne porte le moindre espoir d’un monde plus juste et en paix. Car ce monde, c’est celui d’un capitalisme irrémédiablement en crise, où tous les États, qu’ils soient démocratiques ou autoritaires, populistes ou libéraux, sont en concurrence, tous sont impérialistes et sont des agents actifs de la destruction et du chaos.
L’Amérique Latine est un concentré de la barbarie dans laquelle s’enfonce le capitalisme. Misère rampante, trafics en tout genre, corruption à grande échelle, délitement des structures sociales et étatiques… le continent apparaît de plus en plus comme un gigantesque Far West. À travers son opération militaire, Trump y importe la guerre et la promesse d’accélérer considérablement ce chaos.
Aujourd’hui, Trump plastronne, sûr de la toute puissance de son armée : « Nous allons diriger le pays jusqu’à ce que nous puissions effectuer une transition sûre, appropriée et judicieuse ». Mais les ennuis ne font que commencer. Loin du scénario « idéal » du coup d’État de 1973 au Chili, Washington n’est plus en mesure de remplacer à sa guise un dirigeant par un autre. Nous ne sommes plus au temps de la guerre froide, lorsque les bourgeoisies se montraient encore disciplinées et soucieuses de préserver les intérêts généraux du capital national dans le cadre de leur bloc militaire.
Désormais, sans l’existence de ces blocs, le chacun-pour-soi et le chaos règnent en maîtres. Les États-Unis ont passé vingt ans à tenter, en vain, d’instaurer un gouvernement stable en Afghanistan, en Irak, en Libye ou en Syrie. Même si Trump n’a « pas peur d’envoyer des troupes sur le terrain », il en sera de même au Venezuela. Quoi qu’il arrive, l’Administration américaine devra composer avec une bourgeoisie vénézuélienne extrêmement divisée1 et que Maduro avait difficilement réussi à mettre au pas. Ce que risque de récolter Trump, c’est un État impuissant, un pays fracturé, misérable et anarchique, une plaque tournante gangrenée par tous les trafics et le point de départ de nouvelles vagues d’émigration.
Tout cela risque d’ailleurs de déstabiliser le continent entier et d’imposer aux États-Unis une fuite en avant dans les interventions et aventures militaires. La Colombie voisine a déjà déployé ses troupes à la frontière, craignant les conséquences d’une crise humanitaire et des conflits entre cartels. Même le gouvernement américain est conscient de l’instabilité à venir : « Nous sommes prêts à lancer une deuxième attaque plus importante si nécessaire », a lancé Trump. Et son Secrétaire d’État, Marco Rubio, a déjà menacé Cuba avec des propos dignes d’un mafieux de cinéma : « Si je vivais à La Havane et que je faisais partie du gouvernement, je serais au moins un peu inquiet… »
Les conséquences de cette intervention vont même au-delà du seul continent américain. Trump vient de piétiner toutes les instances internationales de régulation destinées à encadrer les rivalités entre nations et de s’essuyer les pieds sur le cadre légal qui avait permis aux États-Unis de s’imposer, par le passé, en gendarme du monde. Trump prend acte du fait que les États-Unis n’ont plus le pouvoir d’imposer un ordre mondial face à l’avènement du chacun-pour-soi. Aussi, il exploite encore plus brutalement l’immense supériorité militaire américaine pour imposer les intérêts américains. Au milieu du chaos, seule la force à valeur de Loi.
De fait, l’opération Absolute Resolve n’est pas qu’un coup porté au grand rival chinois, c’est aussi un avertissement aux Européens : alors que Trump a fait part de son intention de faire main basse sur les vastes réserves d’hydrocarbure du Venezuela, les États-Unis n’hésiteront pas à poignarder leurs « alliés » dans le dos si la défense des intérêts stratégiques américains le nécessite. Katie Miller, l’épouse du directeur de cabinet adjoint de la Maison-Blanche, a ainsi publié, le jour de l’enlèvement de Maduro, une photo du Groenland aux couleurs du drapeau américain, assortie d’une légende pour le moins explicite : « bientôt »…
Le capitalisme n’a plus rien à offrir à l’humanité que toujours plus de guerres et de barbarie. La seule force qui peut mettre fin à la guerre capitaliste, c’est la classe ouvrière, parce qu’elle porte en elle une perspective révolutionnaire, celle du renversement du capitalisme. Ce sont les luttes révolutionnaires du prolétariat en Russie et en Allemagne qui ont mis fin à la Première Guerre mondiale ! La paix réelle et définitive, partout, la classe ouvrière devra la conquérir en renversant le capitalisme à l’échelle mondiale. Il lui faudra des années de luttes pour reconquérir son identité de classe et ses armes de combat. Mais il n’y a pas d’autre chemin pour renverser ce système moribond et destructeur !
EG, 4 janvier 2026
1 D’ailleurs, les États-Unis n’ont pas caché que l’opération Absolute Resolve avait été permise grâce à des complicités au plus haut niveau de l’État.
Le 14 décembre dernier, sur le sable de Bondi Beach, en Australie, deux hommes armés, un père et son fils, ont utilisé deux fusils d’assaut, détenus légalement, pour ouvrir le feu sur un grand rassemblement marquant le début de la fête juive d’Hanoukka. Quinze personnes ont été tuées par les deux hommes, dont une fillette de 10 ans et un vieillard qui avait survécu à l'Holocauste. L'aîné des deux tireurs avait fait l'objet d'une enquête de la police australienne pour ses liens avec l'État islamique en 2019. Des dizaines d'autres personnes ont été blessées. Comme c'est désormais habituel dans ces manifestations de l'horreur capitaliste, des individus ont fait preuve d'un grand courage et d'un grand honneur en essayant de protéger leurs semblables et, comme c'est également habituel dans ces cas-là, les forces de l’ordre étaient impuissantes. La première réaction du gouvernement australien, par la voix du Premier ministre Anthony Albanese et de ses collaborateurs, a été de défendre leur État et sa «démocratie», tout en promettant de renforcer encore les mesures de sécurité et de répression qui pèseront avant tout sur la classe ouvrière. Ce dernier massacre d'innocents survient dix ans après la fusillade de Charlie Hebdo à Paris, la fusillade de masse au Bataclan à Paris, l'attentat à la bombe de l'aéroport de Bruxelles il y a neuf ans et, il y a huit ans, l'attentat à la bombe de la Manchester Arena pendant un concert, perpétré par un individu dont la famille djihadiste libyenne basée à Manchester travaillait pour le MI6. Au cours de ces quatre événements, tous étroitement liés aux intérêts impérialistes, plus de 200 personnes de tous âges ont été tuées et des milliers d'autres blessées par des engins explosifs sur lesquels était inscrit «à qui de droit». Le massacre de civils, qui a toujours été une caractéristique des systèmes oppressifs, atteint sans cesse de nouveaux sommets révoltants sous le capitalisme, qui se débat dans sa propre décomposition. Et au milieu de tout cela, les dirigeants ne peuvent qu'offrir leurs «condoléances» hypocrites et vides de sens aux victimes de leur propre système, tout en promettant de fliquer davantage les populations.
La décomposition du capitalisme, système pourrissant sur pied, s'accompagne d'une augmentation de tous les niveaux de violence aveugle, d'atrocités en tous genre, au premier rang desquels celle des États dans le renforcement de la terreur destinée au maintien de leur domination et de la défense de leurs intérêts impérialistes, que ce soit par la violence sociale exacerbée jusqu’au cœur des grandes puissances capitaliste, la guerre ou du terrorisme. Grandissant dans et entourés par cette putréfaction mondiale, la santé mentale des plus fragiles ne peut qu'être affectée et souvent déformée par les forces du désespoir, par l'absence d'avenir et de perspectives que le capitalisme maintient et généralise à travers le monde. Ainsi, les attaques aveugles explosent un peu partout : contre les écoliers et les étudiants, contre de simples passants… Elles sont en augmentation partout, devenues courantes et banales, tout comme les attaques des élèves contre les enseignants : «La société se fragmente et se désintègre. Le chômage, la misère, les problèmes de logement, de travail et de santé sont omniprésents. Partout, les guerres se multiplient. Partout, la planète part à vau-l'eau. Partout, l'angoisse de ne voir aucun avenir.»[1] Les jeunes sont particulièrement touchés par cette barbarie croissante. Ils se retrouvent désorientés, confus et psychologiquement affectés par la morbidité et la destruction qui les entourent.
Les États ne se soucient nullement des victimes et exploitent cyniquement les actes violents qui se produisent chez eux ou dans d'autres États. Ainsi, le boucher Netanyahu instrumentalise l’attaque en Australie en fustigeant le Premier ministre Albanese, affirmant que ce dernier «a laissé la maladie de l'antisémitisme se propager« en raison de son soutien à un État palestinien. Pour sa part, Albanese propose «un moment d'unité nationale», tout en préconisant de nouvelles mesures qui renforcent encore la machine répressive de l'État. La classe dirigeante lance généralement des campagnes idéologiques massives au moment de ces atrocités, attisant les divisions raciales et mettant en œuvre des mesures qui n’ont jamais permis de protéger la population, mais à accroître son contrôle totalitaire sur la société et se donner davantage de moyens pour réprimer la classe ouvrière. Et en Occident en particulier, la bourgeoisie la plus expérimentée utilise ces atrocités, non pas pour s'attaquer à leurs causes profondes, car elles échappent à son contrôle, mais pour défendre le mensonge de l'État démocratique.
Les effets de la décomposition, la violence, les destructions, l'irrationalité et l'absurdité du capitalisme resteront une menace mortelle pour l'humanité et un danger constant pour la classe ouvrière et sa lutte. Tant que le capitalisme existera, ces menaces ne feront que devenir plus manifestes et plus graves. Il y a eu des moments importants dans l'histoire qui montrent que seule la lutte de la classe ouvrière (et de la classe ouvrière seule) peut repousser la barbarie et les attaques de la classe dirigeante et ouvrir une perspective pour l'avenir de l'humanité : la révolution communiste. En 1905, en Russie, les travailleurs ont défendu les Juifs contre les pogroms déclenchés par le régime tsariste pour contrer la vague révolutionnaire ; en 1941, aux Pays-Bas, au plus fort de la guerre mondiale et de la contre-révolution, les travailleurs d'Amsterdam ont mené des grèves entravant autant que possible les mesures antijuives des nazis qui travaillaient en collaboration avec les autorités néerlandaises; en Hongrie, en 1956, lorsque les travailleurs sont descendus dans la rue pour s'opposer à la répression sanglante de la bourgeoisie à Poznan en Pologne, en France en 1968, lorsque les jeunes travailleurs ont manifesté leur solidarité avec les étudiants en se joignant à eux lorsqu'ils étaient attaqués par la police. Qu'il s'agisse d'une attaque terroriste ou d'un individu psychologiquement perturbé, la classe ouvrière ne peut pas faire grand-chose pour empêcher de tels événements, qui ne peuvent que se multiplier avec la décomposition du capitalisme. En s'impliquant dans les campagnes de la classe dirigeante autour de tels événements, elle ne peut que renier les principes de son combat. Ce que la classe ouvrière peut et doit faire, comme elle a commencé à l’exprimer avec force et vigueur en 2022, c'est développer sa propre lutte contre ce système pourri, car c'est dans cette lutte que réside sa force politique et la possibilité d’affirmer la perspective d'un avenir qui peut dépasser les horreurs du capitalisme.
Baboon, 24 décembre 2025
[1] Lire notre article « Assassinat dans les établissements scolaires : Derrière les actes monstrueux, une société monstrueuse ! [8] ».
J’ai beaucoup de mal à accepter votre point de vue sur l’instauration d’une dictature du prolétariat.
De toutes les formes de société, la démocratie est, selon moi, la meilleure. Parce que dans une démocratie, la liberté d’expression est respectée. C’est grâce à notre forme de société démocratique que le CCI peut exprimer ses critiques à l’égard du système capitaliste. Dans une dictature fasciste, par exemple, le CCI n’aurait pas pu critiquer le système capitaliste. Si le CCI avait tout de même exprimé son opinion contre le capitalisme, vous auriez probablement disparu dans des camps de concentration. Mais dans une dictature du prolétariat, les libéraux, par exemple, ne peuvent pas critiquer le communisme. Si les libéraux avaient tout de même exprimé leur critique du communisme, ils auraient probablement disparu dans des camps de rééducation. C’est pourquoi je suis en faveur d’une société démocratique et contre toute forme de dictature. Car dans une société démocratique, toutes les opinions sont respectées.
Le camarade pose dans son courrier une question importante qui est au cœur de la mystification sur la démocratie que la classe dominante veut enfoncer dans le crâne des exploités : dans une véritable démocratie, tous les individus seraient égaux («un homme, une voix») et, même si sa mise en œuvre n’est pas parfaite, les «citoyens» auraient pour tâche de défendre l’État démocratique qui est, selon les mots de Churchill, «le moins mauvais de tous les systèmes».
Nous saluons le sens des responsabilités du camarade en ce qu’il exprime très explicitement un désaccord de fond, ou du moins un questionnement, sur une position fondamentale du CCI et de l’héritage du marxisme en général. Cependant, sans vouloir offenser le camarade, la vision qu’il exprime dans son courrier ignore totalement les conditions dans laquelle la démocratie bourgeoise a émergé et s’est développée, au premier rang desquelles figurent les massacres des États démocratiques à l’égard du prolétariat en lutte et leur férocité contre les organisations révolutionnaires dès que celles-ci commencent à représenter le moindre danger pour l’ordre établi. Car c’est bien la démocratique République française qui a exterminé la Commune de Paris, c’est la démocratique République de Weimar qui a écrasé la révolution allemande de 1918-1919 dans le sang, ce sont les «grandes démocraties occidentales» qui ont pourchassé, bien souvent main dans la main avec les régimes autocratiques, fascistes ou staliniens, des révolutionnaires comme Rosa Luxemburg ou Léon Trotsky.
Alors, d’où vient ce décalage entre l’histoire sanglante de la démocratie bourgeoise et l’idée du camarade selon laquelle «dans une société démocratique, toutes les opinions sont respectées» ? Bien souvent, la difficulté ne se trouve pas dans la réponse, mais dans la façon de poser la question. Dans son courrier, le camarade parle de la démocratie comme un concept abstrait, celui de «démocratie en général» compris en dehors de l’histoire et des rapports entre les classes. Mais, dans l’histoire, il n’a jamais existé de «démocratie en général». Dès l’antiquité, la démocratie athénienne était l’organisation politique des propriétaires d’esclaves qui exerçaient impitoyablement leur domination sur la masse des exploités. De même, aujourd’hui, il n’existe aucune «démocratie en général» : il n’existe que des démocraties bourgeoises, qui se révèlent, comme nous allons tenter d’en convaincre le camarade et nos lecteurs, n’être qu’une machine à opprimer la classe ouvrière et l’arme la plus sophistiquée de la bourgeoisie pour exercer sa dictature sur le reste de la société.
En effet, pour les marxistes, la société actuelle n’est pas un ensemble d’individus égaux, une sorte d’agora où toutes les opinions viendraient se confronter librement sur le marché des idées. Au contraire, la société actuelle est divisée en classes aux intérêts contradictoires, une société dans laquelle la bourgeoisie domine et exploite le prolétariat. C’est ainsi qu’au XIXe siècle, les différentes fractions de la classe dominante ont pu se partager le pouvoir au Parlement en cherchant à en exclure le prolétariat (par le suffrage censitaire, par exemple). Le mouvement ouvrier se battait pourtant alors pour l’établissement d’États démocratiques. Pourquoi ? Parce que la «démocratie en général» est «le moins mauvais de tous les systèmes» ? Parce que le marxisme se faisait des illusions sur la possibilité de renverser le capitalisme grâce au Parlement ? Non ! Le courant marxiste voyait plus loin encore. La démocratie était alors l’arme de la bourgeoisie révolutionnaire contre les vieilles structures féodales qui s’accrochaient encore au pouvoir, et la classe ouvrière pouvait encore arracher des réformes véritables (temps de travail, salaires, fin du travail des enfants, etc.) au capitalisme à son apogée. Dans les deux cas, il s’agissait de favoriser le développement du prolétariat pour… mieux renverser le capitalisme et son État démocratique. Systématiquement, la bourgeoisie réprimait dans le sang les revendications démocratiques de la classe ouvrière.
Cependant, avec l’entrée du capitalisme dans sa phase de décadence à partir de la Première Guerre mondiale, les conditions d’exercice du pouvoir changeaient. La concurrence impérialiste s’exacerbait entre nations, contraignant la bourgeoisie à davantage de discipline derrière l’État. Le Parlement devenait une simple chambre d’enregistrement des directives du pouvoir Exécutif et le capitalisme n’était plus en mesure d’accorder de véritables réformes à la classe ouvrière. Partout, la forme démocratique de l’État devenait une coquille vide, une pure mystification idéologique destinée à entraver la perspective révolutionnaire désormais à l’ordre du jour.
La structure démocratique de l’État est, comme toutes les autres formes d’État au sein du capitalisme (dictature militaire, fascisme, stalinisme, etc.), un instrument visant à assurer et à perpétuer la domination de la bourgeoisie sur la société. C’en est même la forme la plus sophistiquée :
— le «suffrage universel» s’est avéré l’un des moyens les plus efficaces pour dissimuler la dictature du capital derrière l’illusion d’un «peuple souverain». C’est encore l’un des instruments privilégiés pour canaliser à la fois le mécontentement de la classe ouvrière et pour entretenir l’illusion qu’il est possible de rendre le monde capitaliste plus juste et plus humain grâce à la démocratie. Pour les marxistes, au contraire, depuis que le capitalisme est entré dans sa période de décadence (au moment de la Première Guerre mondiale), le prolétariat n’a plus aucune réforme réellement positive à arracher à la bourgeoisie, le capitalisme est devenu un système irrémédiablement réactionnaire et destructeur. Ce n’est pas un hasard si la bourgeoisie a commencé à pousser massivement le prolétariat vers les urnes avec l’entrée du capitalisme dans sa période de décadence, en particulier dans les pays où la classe ouvrière est fortement concentrée et expérimentée.
— La «liberté de la presse» est parfaitement compatible avec le monopole de l’information par la bourgeoisie et ses grands médias. Ces derniers ont pour rôle de diffuser les communiqués officiels de l’État et de noyer (avec les réseaux sociaux) la vérité sous un déluge quotidien de mensonges, de fausses informations et d’absurdités. Le message diffusé ad nauseam par le rouleau compresseur de la presse bourgeoise, c’est qu’il n’y a pas d’autre alternative au capitalisme. Et lorsque l’État démocratique le juge nécessaire, la liberté de la presse peut également être «restreinte» à tout moment, comme le font tous les gouvernements pendant les guerres ou lorsque le prolétariat défend sa perspective révolutionnaire.
— La «liberté d’expression et d’association», tout comme la «liberté d’opinion» sont elles aussi des mystifications, «tolérés»… tant qu’elles ne menacent pas le pouvoir de la bourgeoisie et ses intérêts impérialistes. Les exemples de restrictions ostentatoires de ces «libertés» ne manquent pas, y compris à l’égard de fractions bourgeoises concurrentes. Aux États-Unis, «champion mondial de la démocratie» et «patrie des droits de l’homme», des citoyens américains ont été persécutés pour leurs sympathies de gauche pendant la période du maccarthysme dans les années 1950. Lors de la grande grève de Mai 1968 en France, des groupes d’extrême gauche ont été interdits et leurs dirigeants arrêtés. Au cours de l’année dernière, le groupe Palestine Action en Grande-Bretagne a été qualifié d’organisation terroriste et mis sur liste noire. Depuis sa création en 1975 et malgré sa taille relativement modeste, le CCI n’a pas non plus été épargnée : ses militants ont également été suivis, intimidés et soumis à des perquisitions.
Comme l’écrivait Lénine dans L’État et la révolution (1917), «la république démocratique est la meilleure forme politique possible du capitalisme ; aussi bien le Capital, après s’en être emparé […] assoit son pouvoir si solidement, si sûrement, que celui-ci ne peut être ébranlé par aucun changement de personnes, d’institutions ou de partis dans la république démocratique bourgeoise». En bref, la démocratie bourgeoise est un exact synonyme de dictature de la bourgeoisie.
Au cours de l’histoire, aucune classe opprimée n’a pu renverser l’ancienne société sans passer par une révolution et une phase de dictature destinée à briser par la force la résistance de la classe dominante du passé, prête à toutes les extrémités pour conserver sa domination. C’est ainsi que la bourgeoisie a dû, à l’image des révolutions américaine et française, arracher l’appareil d’État des mains de l’aristocratie, menant, au nom de la démocratie et des Droits de l’Homme, une politique de répression et de terreur à l’égard de la contre-révolution.
Toutefois, comme l’a enseigné la Commune de Paris et l’expérience révolutionnaire de 1917-1923, la classe ouvrière ne peut pas, elle, utiliser l’État bourgeois pour établir sa propre domination sur la société. En effet, l’État n’est pas un instrument neutre qui pourrait tout aussi bien servir à la défense des privilèges des exploiteurs qu’au bénéfice de la classe exploitée. Au contraire, sous toutes ses formes, l’État est par essence un instrument de la domination d’une classe sur la société. Engels, dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, démontre très bien que l’État est un produit spécifique de la société de classe, destiné à maintenir, par la coercition (armée, police, justice, surveillance, contrôle social…), la cohésion de la société au profit de la classe dominante, un instrument de violence dirigé contre les classes exploitées. La tâche de la révolution prolétarienne, qui contient la disparition des classes et de l’exploitation, est donc de détruire de fond en comble l’État bourgeois[1]. Et l’arme politique de cette destruction, ce sont les conseils ouvriers. Ces conseils ne sont pas un vœu pieu, ni une utopie, mais la «forme enfin trouvée», comme l’écrivait Lénine, de la dictature du prolétariat. C’est la classe ouvrière qui a elle-même fait surgir cette forme d’organisation politique pour la première fois pendant la révolution russe de 1905. Pour la première fois dans l’histoire, à la place de la police et de l’armée, les conseils ouvriers revendiquaient le monopole des armes ; à la place d’une poignée de politiciens professionnels «choisis» tous les quatre ou cinq ans pour assurer la défense de la propriété bourgeoise et de l’exploitation, le pouvoir était exercé par toute la classe ouvrière, avec des représentants mandatés et révocables à tous moments ; à la place de la dictature de la minorité sur l’immense majorité, c’était la dictature de l’immense majorité sur la minorité. Bref, la dictature du prolétariat, c’est la liberté de critique prolétarienne qui exerce son pouvoir contre l’exploitation capitaliste et la résistance armée de la bourgeoisie.
Vouloir priver le prolétariat de ses armes que sont les conseils parce qu’ils seraient des instruments de dictature, vouloir dissoudre la classe ouvrière dans «le peuple» au nom de la démocratie, c’est lui imposer de renoncer à défendre sa perspective révolutionnaire, la seule alternative à l’inéluctable enfoncement du capitalisme dans la barbarie, la guerre et la misère généralisée.
Le CCI, 31 décembre 2025
[1]Le marxisme rejette néanmoins l’idée anarchiste de l’abolition du jour au lendemain de toute forme d’État. Comme le prolétariat est contraint de prendre le pouvoir avant de développer de nouveaux rapports de production communiste, il y aura tout une période de transition entre la prise du pouvoir par le prolétariat et la disparition de toutes les classes sociales avec la socialisation complète de la production. Or, comme on l’a vu précédemment, qui dit «classes sociales», dit «État». L‘expérience révolutionnaire de 1917 a montré que dans cette «période de transitions», surgira ce que Lénine appelait un «semi-État» destiné à assurer la cohésion de la société en train de naître. Mais ce semi-État est à des années-lumière de l’État stalinien hypertrophié. Comme tout État, il demeurera un corps conservateur sur lequel le prolétariat devra exercer sa dictature et le dissoudre à terme.
Réunion publique du CCI, samedi 7 février 2026.
En 1991, en réponse à l'effondrement du bloc de l'Est et à la guerre du Golfe, le CCI écrivait : «Face à la tendance au chaos généralisé propre a la phase de décomposition, et à laquelle l'effondrement du bloc de l'Est a donné un coup d'accélérateur considérable, il n'y a pas d'autre issue pour le capitalisme, dans sa tentative de maintenir en place les différentes parties d'un corps qui tend à se disloquer, que l'imposition du corset de fer que constitue la force des armes. En ce sens, les moyens mêmes qu'il utilise pour tenter de contenir un chaos de plus en plus sanglant sont un facteur d'aggravation considérable de la barbarie guerrière dans laquelle est plongé le capitalisme». (« Texte d'orientation : Militarisme et décomposition », Revue internationale 64).
L'attaque américaine contre le Venezuela, la menace croissante d'annexion du Groenland et de nouvelles frappes aériennes contre le régime de Téhéran confirment que la première puissance mondiale est devenue le principal facteur d'accélération du chaos et de désintégration, un processus qui porte en lui la menace de la destruction de l'humanité.
Le CCI organise des réunions publiques pour discuter des implications de ces développements. Nous souhaitons approfondir l'évolution des conflits impérialistes, mais aussi poser la question de l'impact de ces événements sur la lutte des classes et sur la réponse que devrait apporter la minorité internationaliste face à l'aggravation de la barbarie militaire dans laquelle le capitalisme est en train de sombrer.
À cette occasion, trois réunions auront lieu le même jour, en anglais, en français et en espagnol.
Les réunions se dérouleront à :
- Paris de 15h à 18h : CICP, 21 Ter rue Voltaire 75011 Paris (Métro 9, Rue des Boulets).
- Marseille de 15h à 18h : 61 Rue Consolât 13001 (Métro Réformé).
- Nantes de 15h à 18h : Salle de la Mairie de Nantes, salle C, 42 rue des Hauts-Pavés (Ligne 3 du tramway, direction Marcel Paul, arrêt Viarme-Talensac).
- Lille de 15h à 18h : Au MRESS, 5 rue Jules Vicq (Métro Fives).
- Lyon de 15h à 18h : Bâtiment de La Rayonne, 22 rue Alfred de Musset, salle 19 (Métro A. Arrêt à Vaulx -en-Velin, La Soie).
- Bruxelles de 14h à 18h : Pianofabriek, rue du Fort 35, 1060 St Gilles.
Dans le cas où des camarades voulant participer aux réunions publiques du CCI et ne pouvant pas se déplacer dans les villes où elles ont lieu, que ce soit en France, en Italie, en Belgique, en Espagne ou en Hollande, envoient un message à [email protected] [14] ou dans la rubrique « contact » de notre site web. Un lien de connexion leur sera envoyé ultérieurement.
Le 8 janvier 2026, une montagne de déchets s'est effondrée à Barangay Binaliw, dans la ville de Cebu aux Philippines, écrasant des vies sous des tonnes de déchets capitalistes. Au moins quatre personnes ont été tuées. Des dizaines d'autres sont toujours portées disparues. Mais le véritable coupable n'est ni la force de gravité, ni la nature, mais un système social qui accumule les déchets sur le dos des pauvres et appelle cela «développement».
Ce n'était pas une tragédie. C'était un crime. Et les empreintes digitales du capitalisme sont partout.
La décharge de Binaliw n'a jamais été sûre. C'était un monument purulent, laissant le capitalisme dans l'indifférence totale, exploité par «Prime Integrated Waste Solutions» sous le couvert d'un «partenariat public-privé». En réalité, c'était une bombe à retardement : une décharge à ciel ouvert déguisée en site d'enfouissement, creusée dans une montagne et remplie de déchets, au mépris des règles élémentaires de l'ingénierie et de la décence humaine.
Des avertissements avaient pourtant été émis, les habitants avaient protesté. Le conseiller municipal Joël Garganera, lui-même, a condamné le site, le qualifiant de catastrophe annoncée. Mais la municipalité et ses partenaires privés ont persisté. Pourquoi ? Parce que, dans le capitalisme, les déchets ne sont pas un problème à résoudre, mais une activité à exploiter. Et la vie des travailleurs et des pauvres des villes peut être sacrifiée sur l’Autel des bilans financiers.
Aujourd'hui, alors que les morts sont retirés des décombres, l'État accomplit son rituel habituel : larmes de crocodile, promesses d'«enquête» et vagues discours sur des «améliorations». Mais comme le Courant Communiste International (CCI) le met clairement en évidence dans son Manifeste sur la crise écologique [15], ces gesticulations ne sont que du théâtre. La réforme est un mensonge. La réglementation n'est qu'un écran de fumée. Le système ne peut être «réparé», car il fonctionne exactement en conformité avec ses fondements.
Le «greenwashing» du capitalisme –ses sommets sur le climat, ses promesses de «zéro émission nette», ses bricolages technocratiques– ne font qu'aggraver la crise. Il ne s'agit pas d'un dysfonctionnement. Il s'agit de la décomposition d’un système. Et dans sa décomposition, il empoisonne l'air, l'eau, le sol –et la possibilité même d'un avenir.
Qui est mort à Binaliw ? Pas les cadres. Pas les politiciens. Ce sont les travailleurs. Les chiffonniers. Les familles vivant dans l'ombre d'une montagne d'ordures. Ils ont été sacrifiés sur l'autel de l'«efficacité» capitaliste, ensevelis non seulement sous les déchets, mais aussi sous le mépris d'un système qui les considère comme des déchets.
Ce phénomène n'est pas propre à Cebu. De Payatas à Delhi, de Lagos à Jakarta, les pauvres sont contraints de vivre et de mourir en marge des déchets. Le capitalisme crée des zones - géographiques et humaines sacrifiées – et il appelle cela le progrès.
Le CCI ne mâche pas ses mots : le capitalisme est écocide. Il ne peut être réformé. Il doit être renversé. La classe ouvrière est la seule force qui ait le pouvoir et l'intérêt de réorganiser la société sur une base rationnelle, écologique et humaine.
Cela signifie rejeter toutes les illusions : la politique électorale, les «solutions» nationalistes, les pansements des ONG et l'activisme climatique bourgeois. Cela signifie construire un mouvement international et révolutionnaire enraciné dans la lutte des classes et basé sur la mémoire historique du prolétariat, en particulier les leçons des conseils ouvriers de 1917-1919.
L'effondrement de Binaliw n'est pas un événement isolé. C'est le symptôme d'un système moribond qui nous entraînera tous dans sa chute si nous n'agissons pas. Le choix n'est pas entre une meilleure gestion des déchets et une moins bonne, mais entre un monde organisé pour répondre aux besoins humains et un monde enseveli sous ses propres déchets.
Nous devons plus aux morts que de les pleurer. Nous leur devons justice. Et la justice ne viendra pas de l'État, du marché ou des urnes. Elle viendra de la rue, des usines, des assemblées de travailleurs qui refusent d'être enterrés vivants.
Que la puanteur de Binaliw soit l'odeur du cadavre en décomposition du capitalisme. Enterrons le système avant qu'il ne nous enterre.
Internacionalismo (Philippines)
Le raid militaire américain sur le Venezuela, samedi 3 janvier, a soulevé plusieurs questions quant à l'ampleur de l'attaque, aux motivations du gouvernement américain et à la position à défendre en tant que révolutionnaires.
Nous avons reçu une contribution de deux contacts différents, que nous saluons en raison de leur défense claire de la position internationaliste en réaction à l’intervention militaire américaine au Venezuela. Tous deux reconnaissent le motif de cette attaque de la part des États-Unis, à savoir contraindre toute nation récalcitrante du continent américain à se plier aux exigences des États-Unis. Tous deux sont convaincus que cette démonstration de force vise également la Chine et a pour but de chasser ce pays de l'hémisphère occidental.
Une des contributions mentionne également un autre motif : « la bourgeoisie américaine a besoin d'une expansion des marchés ». C'est Trump qui se vantait sans cesse des dizaines de millions de barils de pétrole que le Venezuela allait fournir aux États-Unis. Mais la bourgeoisie américaine, et en particulier les compagnies pétrolières, savaient très bien que le Venezuela n'offrirait pas la possibilité d'investissements rentables à long terme. D'autre part, la population vénézuélienne est trop pauvre pour acheter en masse les produits américains coûteux.
En général, les guerres de la période actuelle ne conduisent pas à un essor économique du capitalisme, ni même à un avantage économique pour la nation victorieuse. C'est l'une des raisons pour lesquelles nous parlons de l'irrationalité de la guerre. La seule « victoire » pour les États-Unis, conformément à la récente stratégie de sécurité nationale américaine, est d'avoir plus ou moins chassé la Chine et la Russie (les alliés les plus proches du Venezuela) du continent. Mais ils doivent en payer le prix par une instabilité accrue dans cette partie du continent, « forçant les États-Unis à se lancer tête baissée dans des interventions et des aventures militaires ». C'est là une autre caractéristique de la période actuelle de décomposition : les États-Unis qui violent le droit international et incitent d'autres pays à faire de même, deviennent le principal acteur de l'aggravation du chaos dans le monde.
CCI.
Depuis un certain temps, Trump et la clique de nationalistes qui le soutiennent à la tête du mouvement MAGA (qu'il s'agisse de politiciens, de propagandistes ou de militants) ont ouvertement exprimé leur intention d'exercer un contrôle plus strict sur la région où se trouvent les États-Unis, par la force si nécessaire, en réclamant notamment : faire du Canada le 51e État, envahir le Mexique et même annexer le Groenland. Un nouvel événement est survenu à cet égard. Après des mois de bombardements au Venezuela et de menaces de changement de régime contre son président « socialiste », Nicolas Maduro, ce dernier a été capturé par les forces militaires américaines. L'administration Trump a alors affirmé son rôle prépondérant dans la formation du futur gouvernement vénézuélien, menaçant la nouvelle présidente et l'ancienne vice-présidente, Delcy Rodriguez, de céder aux intérêts impérialistes américains si le Venezuela ne subissait pas une nouvelle attaque, cette fois-ci plus virulente. Suite à cela, Trump a proféré des menaces contre Gustavo Petro, le président de gauche colombien qui a condamné le coup d'État contre Maduro, et a également réitéré son désir d'annexer le Groenland.
Deux raisons principales expliquent cette attitude belliciste dans la région. Premièrement, la bourgeoisie américaine a besoin d'étendre ses marchés, ce qui serait d'autant plus avantageux en cas d'occupation politique par les États-Unis, leur conférant un avantage considérable sur le marché mondial. Des politiques protectionnistes seraient probablement mises en œuvre afin de garantir que les industries issues de ces projets expansionnistes soient suffisamment monopolisées par la bourgeoisie américaine. Deuxièmement, l'État américain, sous la présidence de Trump, se prépare à la guerre, notamment contre la Chine, et juge nécessaire d'intégrer les pays de sa région à son giron politique, ou du moins de les subordonner de fait, même si leur souveraineté officielle est maintenue. Concernant la Chine, la capture de Maduro et l'insistance de Rodriguez à s'aligner sur les États-Unis ne relèvent pas seulement du Venezuela ou de l'Amérique latine, mais témoignent également de la rivalité entre les deux plus grandes puissances sur la scène impérialiste mondiale : les États-Unis et la Chine. Étant donné que le Venezuela de Maduro était aligné sur l'impérialisme chinois, la perspective d'un réalignement vers les États-Unis signifie pour la Chine la menace de perdre un allié important dans la région de son rival impérialiste.
Les propagandistes MAGA présentent souvent la situation vénézuélienne comme la libération du peuple vénézuélien d'un dictateur brutal. Même une grande partie de l'opposition démocratique ne conteste pas le coup d'État de Mauro ; elle critique simplement la méthode employée. Elle aussi a toujours appelé à libérer le peuple vénézuélien du régime de Mauro, d'une manière ou d'une autre. Tout cela n'est pourtant qu'un langage voilé masquant les véritables intentions. Pour les partisans de MAGA comme pour la bourgeoisie démocratique, la liberté signifie la possibilité pour les capitaux américains de pénétrer les marchés vénézuéliens. Que cela se produise dans un contexte de démocratie libérale ou de « dictature » leur importe peu, malgré ce que leur propagande pourrait laisser entendre. En fin de compte, que l'on vive en démocratie libérale ou sous une « dictature », on est inévitablement soumis à la dictature de la bourgeoisie, du capital.
En revanche, les propagandistes de gauche présentent souvent la situation vénézuélienne comme une nouvelle attaque des États-Unis contre un pays socialiste. Loin d'être socialiste, le Venezuela de Maduro, et celui de Chavez avant lui, était simplement un régime capitaliste d'État, c'est-à-dire qu'il nationalisait des pans importants de son économie, lesquels étaient contrôlés par la bureaucratie d'État. Mais la nationalisation n'est pas synonyme de socialisme, car elle perpétue les rapports sociaux capitalistes. Le fait que l'État, plutôt que les entreprises privées, devienne un employeur plus important de main-d'œuvre salariée ne change rien à cela. Le gouvernement de Maduro n'était pas non plus un gouvernement de la classe ouvrière, ni une dictature du prolétariat, comme ce fut le cas, par exemple, lors de la Commune de Paris à la fin du XIXe siècle ou dans les républiques de conseils du début du XXe siècle. La classe ouvrière n'a jamais accédé au pouvoir au Venezuela par la voie d'une révolution. Maduro était plutôt le successeur de Chavez, qui avait lui-même accédé au pouvoir par les urnes dans le cadre d'un État bourgeois, en s'adressant largement aux « masses » avec un discours petit-bourgeois et en promettant des réformes sociales.
Que le Venezuela soit aligné sur la Chine ou sur les États-Unis, « dictatorial » ou libéral-démocrate, capitaliste d'État ou capitaliste privé, le prolétariat vénézuélien restera exploité et opprimé. Ce n'est que par la création de ses propres organes politiques indépendants, en opposition à l'État bourgeois existant, et par l'écrasement subséquent de ce dernier, que le prolétariat vénézuélien pourra commencer à transformer sa condition. Et ce n'est que par la fraternisation, et la fusion éventuelle, du prolétariat vénézuélien avec le prolétariat des autres pays du monde, à condition que ceux-ci aient également réussi à conquérir le pouvoir politique, que la révolution sociale pourra être menée à un point tel que le capitalisme sera transcendé et qu'un nouveau mode de production émergera : le communisme, dans lequel les États et les classes auront disparu.
Synthezis
Le deuxième quart du XXIe siècle a commencé comme le précédent s'était terminé : par des guerres, des occupations et des aventures militaires. Trois jours seulement après le Nouvel An, l'enlèvement spectaculaire du président vénézuélien Maduro et de son épouse par les États-Unis – appuyés par des forces aériennes et navales, dont le plus grand porte-avions du monde, un sous-marin nucléaire, des avions espions et 15 000 soldats – en est l'exemple le plus flagrant. Mais la poursuite de la guerre en Ukraine, l'étranglement génocidaire en cours à Gaza et l'expansion de l'occupation israélienne de la Cisjordanie, sans oublier le carnage au Soudan, témoignent d'un système social en proie à une spirale d'autodestruction qui s'aggrave à l'échelle mondiale.
Ce n'était certainement pas, comme l'a affirmé Trump, à cause de Maduro ou de l'implication de son État dans le trafic de drogue, un domaine que les États-Unis connaissent bien. En effet, le président Trump a gracié plus de 100 personnes condamnées pour trafic de stupéfiants depuis son second mandat – la plus récente étant la libération de l'ancien président hondurien Hernández, condamné à 45 ans de prison par un tribunal américain en mars 2025.
Ce n'était pas non plus principalement pour accéder aux réserves pétrolières du Venezuela, considérées comme les plus importantes au monde. Alors que l'État américain, aux allures de mafia, a confirmé qu'il « dirigerait » le pays et « s'enrichirait » grâce aux profits pétroliers qu'il espère en tirer, la demande mondiale de pétrole (et les prix) sont en baisse et même la Chine, qui avait investi des milliards pour sécuriser son approvisionnement, a largement considéré cette situation comme une mauvaise affaire. Non : la principale motivation de cette « mission impossible » – orchestrée au mépris de toutes les règles établies du droit international – était de démontrer une fois de plus la supériorité militaire des États-Unis devant leurs « alliés » et leurs rivaux. Dans un monde où règne la loi du plus fort, l’Amérique a une fois de plus joué les héros de Top Gun.
C’était un avertissement aux alliés des États-Unis : contrairement aux affirmations de Trump, cette situation était incontestée dans l’hémisphère occidental. C’était un signal clair adressé à la clique religieuse au pouvoir en Iran : un changement de régime était la norme. Cela signifiait que Poutine, qui avait rencontré Maduro à Moscou quelques mois auparavant et lui avait réaffirmé son soutien indéfectible, était en réalité impuissant à défendre les pays de son entourage, comme l’avait démontré la chute d’Assad (en Syrie) l’année précédente. Et tandis que certains commentateurs bourgeois estimaient que l’anarchie cautionnée par l’entourage de Trump ne ferait qu’inciter la Chine à imiter de telles manœuvres à l’égard de Taïwan, la puissante machine de guerre américaine déployée dans les Caraïbes a une portée à la fois mondiale et régionale
Après l’effondrement du bloc de l’Est, les États-Unis ont utilisé la première guerre du Golfe non seulement pour menacer leurs ennemis, mais surtout pour maintenir leurs alliés sous leur emprise. Car la disparition de l’Union soviétique et de sa sphère d’influence impliquait un effondrement concomitant de l’alliance occidentale – un processus reconnu et achevé dès le début du second mandat de Trump avec le « divorce atlantique ».
Mais de même que les guerres du Golfe n'ont pas empêché le chaos croissant des relations internationales, la tendance au « chacun pour soi » a été en réalité stimulée par l'intervention américaine, qui a engendré une véritable frénésie belliqueuse suite à ses actions en Irak, en Afghanistan, en Libye et aujourd'hui en Syrie.
La décomposition, phase finale de la décadence du capitalisme, a elle-même une histoire. Aujourd'hui, l'explosion des budgets militaires dans presque tous les pays, à mesure que la guerre ou les préparatifs de guerre se généralisent, et en particulier la montée en puissance de la Chine comme rival économique sérieux, même si sa puissance militaire n'est pas encore égale à celle des États-Unis, menace l'hégémonie américaine. Washington a renfloué le régime de Milei, proche de Trump, en Argentine, avec un plan de sauvetage de 20 milliards de dollars afin de contrebalancer l'influence chinoise dans ce pays. Le Venezuela était un autre pays d'Amérique du Sud dépendant de la générosité de Pékin. Ainsi, la bravade ostentatoire des États-Unis découle en réalité d'un affaiblissement global et historique de leur domination, même dans leur propre « arrière-cour ». Leurs actions créent une instabilité régionale et mondiale accrue, démontrant l'irrationalité totale des guerres impérialistes à notre époque.
L’intervention américaine au Venezuela est bien plus qu’un simple spectacle. Elle marque une escalade des tensions, un nouvel écart par rapport aux normes internationales et un pas de plus vers le chaos. Elle réaffirmera un temps la volonté des États-Unis. Mais elle ne pourra empêcher la décomposition croissante des relations capitalistes, aux conséquences meurtrières pour les populations de la planète. Elle ne fera en réalité qu’accélérer ce processus.
KT 4.1.2026
Liens
[1] https://fr.internationalism.org/tag/5/54/venezuela
[2] https://fr.internationalism.org/tag/5/50/etats-unis
[3] https://fr.internationalism.org/tag/30/475/donald-trump
[4] https://fr.internationalism.org/tag/personnages/nicolas-maduro
[5] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/socialisme-du-xxie-siecle
[6] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/absolute-resolve
[7] https://fr.internationalism.org/tag/recent-et-cours/enlevement-nicolas-maduro
[8] https://fr.internationalism.org/content/11625/assassinat-etablissements-scolaires-derriere-actes-monstrueux-societe-monstrueuse
[9] https://fr.internationalism.org/tag/5/64/australasie
[10] https://fr.internationalism.org/tag/conscience-et-organisation/courant-communiste-international
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