1918 - 1919 : la révolution prolétarienne met fin à la guerre impérialiste

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Il y a peu, la bourgeoisie a célébré la fin de la première guerre mondiale. Évidemment, il y a eu beaucoup de déclarations émues sur la terrible tragédie que cette guerre avait représenté. Mais dans l’ensemble de ces commémorations, dans les déclarations des hommes politiques de même que dans les articles de journaux et les émissions de télévision, il n’a jamais été évoqué les événements qui ont conduit les gouvernements à mettre un terme à la guerre. On a fait référence à la défaite militaire des empires centraux, l’Allemagne et son alliée autrichienne, mais on a soigneusement omis de signaler l’élément déterminant qui a provoqué la demande d’armistice par ces derniers : le mouvement révolutionnaire qui s’est développé en Allemagne à la fin de 1918. Il n’a pas été question non plus (et on peut comprendre la bourgeoisie) des véritables responsabilités de cette boucherie. Certes, des «spécialistes» se sont penchés sur les archives des différents gouvernements pour conclure que ce sont l’Allemagne et l’Autriche qui avaient poussé le plus à la guerre. De même, des historiens ont mis en évidence que du côté de l’Entente, il existait aussi des buts de guerre bien spécifiques. Cependant, dans aucune de leurs «analyses» on ne trouve mis en cause le véritable responsable : le système capitaliste lui-même. Et justement, seul le marxisme permet d’expliquer pourquoi ce n’est pas la «volonté», ou la «rapacité» en soi de tel ou tel gouvernement qui est à l’origine de la guerre, mais les lois même du capitalisme. Pour notre part, l’anniversaire de la fin de la première guerre mondiale est une occasion pour revenir sur l’analyse qu’en ont fait les révolutionnaires de l’époque et la lutte qu’ils ont menée contre elle. Nous nous appuierons en particulier sur les écrits, les positions et l’attitude de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht qui ont été assassinés il y aura bientôt 80 ans par la bourgeoisie. C’est le meilleur hommage que nous puissions rendre à ces deux magnifiques combattants du prolétariat mondial [1] à l’heure où la bourgeoisie essaie par tous les moyens de tuer sa mémoire. La guerre qui éclate en Europe en août 1914 a été précédée sur ce continent par de nombreuses autres guerres. On peut rappeler, par exemple, (en se limitant au seul 19e siècle) les guerres napoléoniennes et la guerre entre la Prusse et la France de 1870. Cependant, il existe entre le conflit de 1914 et tous les précédents des différences fondamentales. La plus évidente, celle qui a frappé le plus les esprits, c’est évidemment le carnage et la barbarie qu’elle a fait déferler sur le continent dit de la «civilisation». Aujourd’hui, après la barbarie encore bien plus grande de la seconde guerre mondiale, celle de la première apparaît évidemment modeste. Mais dans l’Europe du début du siècle, alors que le dernier conflit militaire d’importance remontait à 1870, alors que brillaient les ultimes feux de la «belle époque», celle de l’apogée du mode de production capitaliste qui avait permis à la classe ouvrière d’améliorer de façon significative ses conditions d’existence, la brutale plongée dans les massacres de masse, dans l’horreur quotidienne des tranchées et dans une misère inconnue depuis plus d’un demi siècle furent vécus, particulièrement par les exploités, comme un sommet indépassable de la barbarie. Des deux côtés, chez les principaux belligérants, l’Allemagne et la France, les soldats et les populations avaient eu écho par leurs aînés de la guerre de 1870 et de sa cruauté. Mais ce qu’ils vivaient n’avait plus rien à voir avec cet épisode. Le conflit de 1870 n’avait duré que quelques mois, il avait provoqué un nombre incomparablement moindre de victimes (de l’ordre de la centaine de milliers) et il n’avait nullement ruiné ni le vainqueur ni le vaincu. Avec la première guerre mondiale, c’est par millions qu’il faut désormais dans chaque pays dénombrer les tués, les blessés, les mutilés, les invalides [2]. C’est en années (plus de quatre) qu’il faut mesurer la durée de l’enfer quotidien que vivent au front et à l’arrière les populations. Au front, cet enfer prend la forme d’une survie sous terre, dans la boue et la crasse, dans la puanteur des cadavres, dans la peur permanente des obus et de la mitraille, dans le spectacle de ce qui attend demain les survivants : les corps mutilés, déchiquetés, les blessés qui agonisent durant des heures ou des jours dans des trous d’obus. A l’arrière, c’est un travail accablant pour suppléer les mobilisés et produire toujours plus d’armes ; ce sont des hausses de prix qui divisent par deux ou par cinq les salaires, les queues interminables devant les boutiques vides, la faim ; c’est en permanence l’angoisse d’apprendre la mort d’un mari, d’un frère, d’un père ou d’un fils ; c’est la douleur et le désespoir, une vie brisée lorsque le drame arrive et il arrive des millions de fois.

L’autre caractéristique marquante et inédite de cette guerre, et qui explique cette barbarie massive, c’est qu’elle est totale. Toute la puissance de l’industrie, toute la main d’œuvre sont mises au service d’un but unique : la production d’armements. Tous les hommes, depuis la fin de l’adolescence jusqu’au début de la vieillesse sont mobilisés. Elle est totale aussi du point de vue des dégâts qu’elle provoque dans l’économie. Les pays du champ de bataille sont détruits ; l’économie des pays européens sort ruinée de la guerre : c’est la fin de leur puissance séculaire et le début de leur déclin au bénéfice des États-Unis. Elle est totale, enfin, du fait qu’elle n’a pas été circonscrite aux premiers belligérants : c’est pratiquement tous les pays d’Europe qui y ont été entraînés et elle a embrassé les autres continents avec les fronts de guerre au Proche-Orient, avec la mobilisation des troupes coloniales et avec l’entrée en guerre du Japon, des États-Unis et de plusieurs pays d’Amérique latine aux côtés des Alliés.

En fait, déjà sous l’aspect de l’ampleur de la barbarie et des destructions qu’elle engendre, la guerre de 1914-18 constitue l’illustration tragique de ce que les marxistes avaient prévu : l’entrée du mode de production capitaliste dans sa période de déclin, de décadence. Elle confirme avec éclat la prévision avancée par Marx et Engels au siècle précédent : «Ou le socialisme, ou la chute dans la barbarie».

Mais il appartient aussi au marxisme et aux marxistes de donner l’explication théorique de cette nouvelle phase dans la vie de la société capitaliste.

Les causes fondamentales de la guerre mondiale

C’est l’identification de ces causes fondamentales que se donne pour but Lénine en 1916 avec son livre L’impérialisme, stade suprême du capitalisme. Mais il est revenu à Rosa Luxemburg, dès 1912, deux ans avant l’éclatement du conflit mondial, de donner, avec «L’accumulation du capital», l’explication la plus profonde des contradictions qui allaient frapper le capitalisme dans cette nouvelle période de son existence.

«Le capitalisme a besoin pour son existence et son développement de formes de production non capitalistes autour de lui (...) Il lui faut des couches sociales non capitalistes comme débouchés pour sa plus-value, comme sources de moyens de production et comme réservoirs de main-d’œuvre pour son système de salariat... Le capital ne peut se passer des moyens de production ni des forces de travail de ces sociétés primitives, qui lui sont en outre indispensables comme débouchés pour son surproduit. Mais pour les dépouiller de leurs moyens de production, leur prendre les forces de travail et les transformer en clients de ses marchandises, il travaille avec acharnement à les détruire en tant que structures sociales autonomes. Cette méthode est du point de vue du capital la plus rationnelle parce qu’elle est à la fois la plus rapide et la plus profitable. Par ailleurs elle a pour conséquence le développement du militarisme.» (L’accumulation du Capital, La lutte contre l’économie naturelle, Éditions Maspero, 1967 pages 43 et 46 du Tome II))

«L’impérialisme est l’expression politique du processus de l’accumulation capitaliste se manifestant par la concurrence entre les capitalismes nationaux autour des derniers territoires non capitalistes encore libres du monde (...) Avec le degré d’évolution élevé atteint par les pays capitalistes et l’exaspération de la concurrence des pays capitalistes pour la conquête des territoires non capitalistes, la poussée impérialiste, aussi bien dans son agression contre le monde non capitaliste que dans les conflits plus aigus entre les pays capitalistes concurrents, augmente d’énergie et de violence. Mais plus s’accroissent la violence et l’énergie avec lesquelles le capital procède à la destruction des civilisations non capitalistes, plus il rétrécit sa base d’accumulation. L’impérialisme est à la fois une méthode historique pour prolonger les jours du capital et le moyen le plus sûr et le plus rapide d’y mettre objectivement un terme. Cela ne signifie pas que le point final ait besoin à la lettre d’être atteint. Le seule tendance vers ce but de l’évolution capitaliste se manifeste déjà par des phénomènes qui font de la phase finale du capitalisme une période de catastrophes.» (Ibid., Le protectionnisme et l’accumulation, pages 115-116)

«Plus s’accroît la violence avec laquelle à l’intérieur et à l’extérieur le capital anéantit les couches non capitalistes et avilit les conditions d’existence de toutes les couches laborieuses, plus l’histoire quotidienne de l’accumulation dans le monde se transforme en une série de catastrophes et de convulsions, qui, se joignant aux crises économiques périodiques, finiront par rendre impossible la continuation de l’accumulation et par dresser la classe ouvrière internationale contre la domination du capital avant même que celui-ci ait atteint économiquement les dernières limites objectives de son développement.

Le capitalisme est la première forme économique douée d’une force de propagande ; il tend à se répandre sur le globe et à détruire toutes les autres formes économiques, n’en supportant aucune autre à côté de lui. Et pourtant il est en même temps la première forme économique incapable de subsister seule, à l’aide de son seul milieu et de son sol nourricier. Ayant tendance à devenir une forme mondiale, il se brise à sa propre incapacité d’être cette forme mondiale de la production. Il offre l’exemple d’une contradiction historique vivante ; son mouvement d’accumulation est à la fois l’expression, la solution progressive et l’intensification de cette contradiction. A un certain degré de développement, cette contradiction ne peut être résolue que par l’application des principes du socialisme, c’est-à-dire par une forme économique qui est par définition une forme mondiale, un système harmonieux en lui-même, fondé non sur l’accumulation mais sur la satisfaction des besoins de l’humanité travailleuse et donc sur l’épanouissement de toutes les forces productives de la terre.» (Ibid., Le militarisme, champ d’action du capital, pages 134-135)

Après l’éclatement de la guerre, en 1915, dans une réponse aux critiques qu’avait rencontrées L’Accumulation du Capital, Rosa Luxemburg actualisait son analyse : «Le trait caractéristique de l’impérialisme en tant que lutte concurrentielle suprême pour l’hégémonie mondiale capitaliste n’est pas seulement l’énergie et l’universalité de l’expansion - signe spécifique que la boucle de l’évolution commence à se refermer - mais le fait que la lutte décisive pour l’expansion rebondit des régions qui étaient l’objet de sa convoitise vers les métropoles. Ainsi l’impérialisme ramène la catastrophe, comme mode d’existence, de la périphérie de son champ d’action à son point de départ. Après avoir livré pendant quatre siècles l’existence et la civilisation de tous les peuples non capitalistes d’Asie, d’Afrique, d’Amérique et d’Australie à des convulsions incessantes et au dépérissement en masse, l’expansion capitaliste précipite aujourd’hui les peuples civilisés de l’Europe elle-même dans une suite de catastrophes dont le résultat final ne peut être que la ruine de la civilisation ou l’avènement de la production socialiste.» (Critique des critiques, Ibid., page 229)

Pour sa part, le livre de Lénine insiste, pour qualifier l’impérialisme, sur un de ses aspects particulier, l’exportation des capitaux des pays développés vers les pays arriérés afin de contrecarrer la baisse tendancielle du taux de profit résultant de l’élévation de la proportion du capital constant (machines, matières premières) par rapport au capital variable (les salaires) seul créateur de profit. Pour Lénine, ce sont les rivalités entre pays industriels pour s’accaparer les zones moins développées et y exporter leurs capitaux qui conduisaient nécessairement à leur affrontement.

Cependant, même s’il existe des différences dans les analyses élaborées par Lénine et Rosa Luxemburg et d’autres révolutionnaires de cette époque, elles convergent toutes sur un point essentiel : cette guerre n’est pas le résultat des mauvaises politiques ou de la «méchanceté» particulière de telle ou telle clique gouvernante ; elle est la conséquence inéluctable du développement du mode de production capitaliste. En ce sens, ces deux révolutionnaires dénonçaient avec la même énergie toute «analyse» tendant à faire croire aux ouvriers qu’il y aurait au sein du capitalisme une «alternative» à l’impérialisme, au militarisme et à la guerre. C’est ainsi que Lénine démolit la thèse de Kautsky sur la possibilité d’un «super-impérialisme» capable d’établir un équilibre entre les grandes puissances et d’éliminer leurs affrontements guerriers. De même, il détruit toutes les illusions sur «l’arbitrage international» censé, sous l’égide des gens de bonne volonté et des secteurs «pacifistes» de la bourgeoisie, réconcilier les antagonistes et mettre fin à la guerre. Ce n’est pas autrement que s’exprime Rosa Luxemburg dans son livre :

«A la lumière de cette conception, l’attitude du prolétariat à l’égard de l’impérialisme est celle d’une lutte générale contre la domination du capital. La ligne tactique de sa conduite lui est dictée par cette alternative historique [la ruine de la civilisation ou l’avènement de la production socialiste].

La ligne tactique prônée par le marxisme officiel des «experts» est tout autre. La croyance à la possibilité de l’accumulation dans une «société capitaliste isolée», l’opinion selon laquelle «le capitalisme est concevable même sans expansion» sont les expressions théoriques d’une conception tactique bien définie. Cette position tend à considérer la phase de l’impérialisme non pas comme une nécessité historique, comme la phase de la lutte décisive pour le socialisme, mais comme l’invention malveillante d’une poignée d’intéressés. Cette position tend à persuader la bourgeoisie que l’impérialisme et le militarisme lui sont nuisibles même du point de vue de ses propres intérêts capitalistes ; elle prétend la convaincre d’isoler la clique des prétendus profiteurs de cet impérialisme pour constituer ainsi un bloc du prolétariat et de larges couches de la bourgeoisie en vue de «modérer» l’impérialisme, de la paralyser par un «désarmement partiel», de la «rendre inoffensif» !… La lutte mondiale entre le prolétariat et le capital fait place à l’utopie d’un compromis historique entre le prolétariat et la bourgeoisie qui «atténuerait» les antagonismes impérialistes entre les États capitalistes.» (Critique des critiques, Ibid., pages 229-230)

Enfin c’est dans les mêmes termes que Lénine et Rosa Luxemburg expliquent que l’Allemagne a joué le rôle de boutefeu dans le déclenchement de la guerre mondiale (la grande idée de ceux qui cherchent LE pays responsable de celle-ci) tout en renvoyant dos à dos les deux camps :

«Contre le groupe franco-anglais s’est dressé un autre groupe capitaliste, le groupe allemand, encore plus rapace, encore plus doué pour le brigandage, qui est venu s’asseoir au banquet du festin capitaliste alors que toutes les places étaient déjà prises, apportant avec lui de nouveaux procédés de développement de la production capitaliste, une meilleure technique et une organisation incomparable dans les affaires... La voilà, l’histoire économique ; la voilà l’histoire diplomatique de ces dernières dizaines d’années, que nul ne peut méconnaître. Elle seule vous indique la solution du problème de la guerre et vous amène à conclure que la présente guerre est, elle aussi, le produit... de la politique de deux colosses qui, bien avant les hostilités, avaient étendu sur le monde entier les tentacules de leur exploitation financière et s’étaient partagé économiquement le monde. Ils devaient se heurter, car du point de vue capitaliste, un nouveau partage de cette domination était devenu inévitable.» (Lénine, «La guerre et la Révolution», Oeuvres, T. 24, page 413)

«(…) quand on veut porter un jugement général sur la guerre mondiale et apprécier son importance pour la politique de classe du prolétariat, la question de savoir qui est l’agresseur et l’agressé, la question de la «culpabilité» est totalement sans objet. Si l’Allemagne mène moins que quiconque une guerre défensive, ce n’est pas non plus le cas de la France et de l’Angleterre ; car ce que ces nations «défendent», ce n’est pas leur position nationale, mais celle qu’elles occupent dans la politique mondiale, ce sont leurs vieilles possessions impérialistes menacées par les assauts du nouveau venu allemand. Si les incursions de l’impérialisme allemand et de l’impérialisme autrichien en Orient ont sans aucun doute apporté l’étincelle, de leur côté l’impérialisme français en exploitant le Maroc, l’impérialisme anglais par ses préparatifs en vue de piller la Mésopotamie et l’Arabie et par toutes les mesures prises pour assurer son despotisme en Inde, l’impérialisme russe par sa politique des Balkans dirigée vers Constantinople, ont petit à petit rempli la poudrière. Les préparatifs militaires ont bien joué un rôle essentiel : celui du détonateur qui a déclenché la catastrophe, mais il s’agissait d’une compétition à laquelle participaient tous les États.» (Rosa Luxemburg, La Crise de la Social-démocratie, avril 1915, chapitre VII, Éditions la Taupe, 1970, pages 175-176)

Cette unité sur l’analyse des causes de la guerre qu’on retrouve chez les révolutionnaires provenant de pays situés dans des camps opposés, on la constate aussi pour ce qui est de la politique qu’ils mettent en avant pour le prolétariat et la dénonciation des partis social-démocrates qui ont trahi ce dernier.

Le rôle des révolutionnaires durant la guerre

Lorsque la guerre éclate, le rôle des révolutionnaires, de ceux qui sont restés fidèles au camp prolétarien est évidemment de la dénoncer. Ils doivent en premier lieu démasquer tous les mensonges que la bourgeoisie et ceux qui sont devenus ses larbins, les partis social-démocrates, mettent en avant pour la justifier, pour embrigader les prolétaires et les envoyer à la boucherie. En Allemagne, c’est chez Rosa Luxemburg que se réunissent les quelques dirigeants, dont Karl Liebknecht, qui sont restés fidèles à l’internationalisme prolétarien et que la résistance s’organise contre la guerre. Alors que toute la presse social-démocrate est passée au service de la propagande gouvernementale, ce petit groupe va publier une revue, l’Internationale, ainsi qu’une série de tracts qu’il va signer «Spartacus». Au Parlement, dans la réunion de la fraction social-démocrate du 4 août, Liebknecht s’oppose fermement au vote des crédits de guerre mais il se soumet à la majorité par discipline de parti. C’est une erreur qu’il ne commettra plus par la suite lorsque le gouvernement demandera des crédits supplémentaires. Dans le vote du 2 décembre 1914 il sera seul à voter contre et ce n’est qu’en août et décembre 1915 qu’il sera rejoint dans cette attitude par d’autres députés social-démocrates (qui cependant, à cette dernière occasion, font une déclaration basée sur le fait que l’Allemagne ne fait pas une guerre défensive puisqu’elle occupe la Belgique et une partie de la France, explication que Liebknecht dénonce pour son centrisme et sa couardise).

Aussi difficile que soit la propagande des révolutionnaires à un moment où la bourgeoisie a instauré un véritable état de siège, empêchant toute expression d’une parole prolétarienne, cette action de Rosa et de ses camarades est essentielle pour préparer l’avenir. Alors qu’elle est emprisonnée, en avril 1915, elle écrit La crise de la social-démocratie qui «est de la dynamite de l’esprit qui fait sauter l’ordre bourgeois» comme l’écrira Clara Zetkin, camarade de combat de Rosa, dans sa préface de mai 1919.

Ce livre est un réquisitoire impitoyable contre la guerre elle-même et contre tous les aspects de la propagande bourgeoise et c’est le meilleur hommage qu’on puisse rendre à Rosa Luxemburg que d’en publier quelques (trop) courts extraits.

Alors que dans tous les pays belligérants, les porte parole de toutes nuances de la bourgeoisie font de la surenchère nationaliste, elle commence, dans ce document, par stigmatiser l’hystérie chauvine qui s’est emparée de la population :

«(…) la population de toute une ville changée en populace, prête à dénoncer n’importe qui, à molester les femmes, à crier : hourra ! et à atteindre au paroxysme du délire en lançant elle-même des rumeurs folles ; un climat de crime rituel, une atmosphère de pogrome, où le seul représentant de la dignité humaine était l’agent de police au coin de la rue». (p. 53-54).

Ensuite, elle dévoile la réalité de cette guerre :

«Souillée, déshonorée, pataugeant dans le sang, couverte de crasse ; voilà comment se présente la société bourgeoise, voilà ce qu’elle est. Ce n’est pas lorsque, bien léchée et bien honnête, elle se donne des dehors de la culture et de la philosophies, de la morale et de l’ordre, de la paix et du droit, c’est quand elle ressemble à une bête fauve, quand elle danse le sabbat de l’anarchie, quand elle souffle la peste sur la civilisation et l’humanité qu’elle se montre toute nue, telle qu’elle est vraiment.» (p. 55)

Ainsi, d’emblée, Rosa va au cœur de la question : contre les illusions du pacifisme qui voudraient un société bourgeoise «sans ses excès», elle désigne le coupable de la guerre : le capitalisme comme un tout. Et immédiatement, elle prend le soin de dénoncer le rôle et le contenu de la propagande capitaliste, qu’elle vienne des partis bourgeois traditionnels ou de la social-démocratie :

«La guerre est un meurtre méthodique, organisé, gigantesque. En vue d’un meurtre systématique, chez les hommes normalement constitués, il faut cependant d’abord produire une ivresse appropriée. C’est depuis toujours la méthode habituelle des belligérants. La bestialité des pensées et des sentiments doit correspondre à la bestialité de la pratique, elle doit la préparer et l’accompagner.» (p. 72)

Une bonne partie du livre est consacrée à démonter systématiquement tous ces mensonges, à démasquer la propagande gouvernementale destinée à enrôler les masses pour la tuerie. [3] C’est ainsi que Rosa analyse les buts de guerre de tous les pays belligérants, et au premier chef de l’Allemagne, pour mettre en évidence le caractère impérialiste de cette guerre. Elle analyse l’engrenage qui, depuis l’assassinat le 28 juin à Sarajevo de l’Archiduc d’Autriche François-Ferdinand a conduit à l’entrée en guerre des principaux pays d’Europe, l’Allemagne, la Russie, la France, l’Angleterre et l’Autriche-Hongrie. Elle met en évidence que cet engrenage n’était nullement dû à la fatalité ou aux responsabilités spécifiques d’un quelconque «méchant» comme le veut la propagande officielle et social-démocrate des pays en guerre, mais qu’elle couvait déjà depuis longtemps au sein du capitalisme :

«La guerre mondiale déclarée officiellement le 4 août était celle-là même pour laquelle la politique impérialiste allemande et internationale travaillait inlassablement depuis des dizaines d’années, celle-là même dont, depuis dix ans, la social-démocratie allemande, d’une manière tout aussi inlassable, prophétisait l’approche presque chaque année, celle-là même que les parlementaires, les journaux et les brochures social-démocrates stigmatisaient à de multiples reprises comme étant un crime frivole de l’impérialisme, qui n’avait rien à voir avec la civilisation ni avec les intérêts nationaux mais qui, bien au contraire, agissait contre ces deux principes.» (p.132)

Évidemment, elle fustige particulièrement la social-démocratie allemande, le parti phare de l’Internationale socialiste, dont la trahison a rendu infiniment plus facile la manœuvre du gouvernement en vue d’enrôler le prolétariat, en Allemagne mais aussi dans les autres pays. Elle réserve un sort particulier à l’argument social-démocrate suivant lequel la guerre du côté allemand a pour objectif de défendre la «civilisation» et la «liberté des peuples» contre la barbarie tsariste.

Elle dénonce particulièrement les justifications de la Neue Zeit, l’organe théorique du parti, qui en appelle à l’analyse de Marx de la Russie comme «prison des peuples» et principale force de la réaction en Europe :

«Le groupe [parlementaire] social-démocrate avait prêté à la guerre le caractère d’une défense de la nation et de la civilisation allemandes ; la presse social-démocrate, elle, la proclama libératrice des peuples étrangers. Hindenburg devenait l’exécuteur testamentaire de Marx et Engels.» (p. 139)

En dénonçant les mensonges de la social-démocratie, Rosa met en évidence le rôle véritable qu’elle joue :

«En acceptant le principe de l’Union Sacrée, la social-démocratie a renié la lutte de classe pour toute la durée de la guerre. Mais par là, elle reniait le fondement de sa propre existence, de sa propre politique (…) Elle a abandonné la «défense nationale» aux classes dominantes, se bornant à placer la classe ouvrière sous leur commandement et à assurer le calme pendant la durée de l’état de siège, c’est-à-dire qu’elle joue le rôle de gendarme de la classe ouvrière.» (p. 159)

Enfin, un des aspects importants du livre de Rosa est la mise en avant d’une perspective pour le prolétariat : celle de mettre fin à la guerre par son action révolutionnaire. De même qu’elle affirme (et elle cite des politiciens bourgeois qui étaient très clairs là-dessus) que la seule force qui aurait pu empêcher le déclenchement de la guerre était la lutte du prolétariat, elle revient sur la résolution du congrès de 1907 de l’Internationale confirmée par le congrès de 1912 (le congrès extraordinaire de Bâle) :

«Au cas où le guerre éclaterait néanmoins, c’est le devoir de la social-démocratie d’agir pour la faire cesser promptement et de s’employer, de toutes ses forces, à exploiter la crise économique et politique provoquée par la guerre pour mettre en mouvement le peuple et hâter de la sorte l’abolition de la domination capitaliste.» (p. 164)

Rosa s’appuie sur cette résolution pour dénoncer la trahison de la social-démocratie qui fait exactement le contraire de ce qu’elle s’était engagée à faire. Elle en appelle à l’action unie du prolétariat mondial pour mettre fin à la guerre tout en soulignant tout le danger que celle-ci représente pour l’avenir du socialisme :

«Ici encore la guerre actuelle s’avère, non seulement un gigantesque assassinat, mais aussi un suicide de la classe ouvrière européenne. Car ce sont les soldats du socialisme, les prolétaires d’Angleterre, de France, d’Allemagne, de Russie, de Belgique qui depuis des mois se massacrent les uns les autres sur l’ordre du capital, ce sont eux qui enfoncent dans leur cœur le fer meurtrier, s’enlaçant d’une étreinte mortelle, chancelant ensemble, chacun entraînant l’autre dans la tombe (…)

Cette folie cessera le jour où les ouvriers d’Allemagne et de France, d’Angleterre et de Russie se réveilleront enfin de leur ivresse et se tendront une main fraternelle, couvrant à la fois le chœur bestial des fauteurs de guerre impérialistes et le rauque hurlement des hyènes capitalistes, en poussant le vieux et puissant cri de guerre du Travail : prolétaires de tous les pays, unissez-vous !» (p. 215)

Il faut noter que dans son livre, Rosa Luxemburg, comme d’ailleurs l’ensemble de la gauche du parti qui s’oppose fermement à la guerre (contrairement au «centre marxiste» animé par Kautsky qui avec des contorsions justifie la politique de la direction) ne tire pas toutes les conséquences de la résolution de Bâle en mettant en avant le mot d’ordre que Lénine exprime très clairement : «Transformation de la guerre impérialiste en guerre civile». C’est d’ailleurs pour cela qu’à la conférence de Zimmerwald, en septembre 1915, les représentants du courant qui s’est regroupé autour de Rosa Luxembourg et de Karl Liebknecht se retrouvent sur la position «centriste» représentée par Trotsky et non sur celle de la gauche représentée par Lénine. Ce n’est qu’à la conférence de Kienthal, en avril 1916, que ce courant rejoindra la gauche de Zimmerwald.

Cependant, même avec leurs insuffisances, il faut souligner le travail considérable effectué par Rosa Luxemburg et ses camarades au cours de cette période, un travail qui allait donner ses fruits en 1918.

Mais avant que d’évoquer cette dernière période, il importe de signaler le rôle extrêmement important joué par le camarade de Rosa, qui a été assassiné le même jour par la bourgeoisie, Karl Liebknecht. Ce dernier, tout en partageant les mêmes positions politiques, n’avait pas la même profondeur théorique que Rosa ni le même talent dans les articles qu’il écrivait (c’est pour cela que, par faute de place, nous n’avons pas cité ici ses écrits). Mais son attitude faite de courage et de détermination, ses dénonciations extrêmement claires de la guerre impérialiste, de tous ceux qui, ouvertement ou avec des contorsions, la justifiaient de même que ses dénonciations des illusions pacifistes a fait de Liebknecht au cours de cette période le symbole de la lutte prolétarienne contre la guerre impérialiste. Sans entrer dans les détails de son action (voir à ce sujet notre article «Les révolutionnaires en Allemagne pendant la première guerre mondiale», Revue Internationale n° 81), il nous faut ici rappeler un épisode significatif de son action : sa participation, le 1er mai 1916, à Berlin, à une manifestation de 10 000 ouvriers contre la guerre au cours de laquelle il prend la parole et crie : «A bas la guerre ! A bas le gouvernement !» ce qui provoque immédiatement son arrestation. Celle-ci va être à l’origine de la première grève politique de masse en Allemagne qui est déclenchée fin mai. Il faut également noter que face au tribunal militaire qui le juge le 28 juin, il revendique pleinement son action, sachant que cette attitude ne pourra qu’aggraver sa condamnation ; et il en profite pour dénoncer une nouvelle fois la guerre impérialiste, le capitalisme qui en est responsable et pour appeler les ouvriers au combat. Désormais, dans l’ensemble des pays d’Europe, le nom et l’exemple de Liebknecht deviennent un des drapeaux de ralliement de ceux, en premier lieu Lénine, qui se battent contre la guerre impérialiste et pour la révolution prolétarienne.

La révolution prolétarienne et la fin de la guerre

La perspective inscrite dans la résolution du congrès de Bâle trouve sa première concrétisation en février 1917 en Russie avec la révolution qui renverse le régime tsariste. Après trois ans de tueries et de misère indicibles, le prolétariat commence à relever puissamment la tête au point de renverser le tsarisme et de s’engager vers la révolution socialiste. Nous ne reviendrons pas ici sur les événements de Russie que nous avons traités récemment dans notre revue [4]. En revanche, il importe de signaler que ce n’est pas seulement dans ce pays qu’en cette année 1917 les prolétaires en uniforme se révoltent contre la barbarie guerrière. C’est peu après la révolution de février que se développent dans plusieurs armées du front des mouvements massifs de mutineries. C’est ainsi que les trois autres principaux pays de l’Entente, la France, la Grande-Bretagne et l’Italie, connaissent d’importantes mutineries qui conduisent les gouvernements à exercer une répression sanglante. En France, environ 40 000 soldats désobéissent collectivement aux ordres, une partie d’entre eux tentant même de marcher sur Paris où se déroulent au même moment des grèves ouvrières dans les usines d’armements. Cette convergence entre les luttes de classe à l’arrière et la révolte des soldats est probablement une des raisons qui explique la modération avec laquelle la bourgeoisie française exerce sa répression : sur les 554 condamnés à mort par les cours martiales, il n’y aura qu’une cinquantaine de fusillés. Cette «modération» ne sera pas de mise du côté anglais et italien où il y aura respectivement 306 et 750 exécutions.

En novembre dernier, au moment des célébrations de la fin de la première guerre mondiale, la bourgeoisie, et particulièrement les partis social-démocrates qui aujourd’hui majoritairement gouvernent les pays européens, nous ont donné à propos des mutineries de 1917 un nouvel aperçu de leur hypocrisie et de leur volonté de détruire totalement la mémoire du prolétariat. En Italie, le ministre de la défense a fait savoir qu’il fallait «rendre leur honneur» aux mutins fusillés et en Grande-Bretagne on leur a rendu un «hommage public». Quant au chef du gouvernement «socialiste» français, il a décidé de «réintégrer pleinement dans la mémoire collective nationale» les «fusillés pour l’exemple». Dans l’hypocrisie, le «camarade» Jospin fait vraiment très fort car qui était ministre des armements et ministre de la guerre à la même époque ? Les «socialistes» Albert Thomas et Paul Painlevé.

En fait, ce qu’oublient de dire les «socialistes» qui aujourd’hui font tous ces discours pacifistes et «émus» sur les atrocités de la première guerre mondiale, c’est qu’en 1914, dans les principaux pays européens, ils furent en première ligne pour embrigader les prolétaires et les envoyer au carnage. En voulant «réintégrer dans la mémoire nationale» les mutins de la première guerre mondiale, la bourgeoisie de gauche essaie de faire oublier qu’ils appartiennent à la mémoire du prolétariat mondial [5].

Quant à la thèse officielle des hommes politiques, comme des historiens aux ordres, affirmant que les révoltes de 1917 étaient dirigées contre un commandement incompétent, elle a du mal à résister au fait que c’est dans les deux camps et sur la plupart des fronts qu’elles se sont produites : faut-il croire que la première guerre mondiale n’a été conduite que par des incapables ? Qui plus est, ces révoltes se sont produites alors que dans les autres pays on commençait à avoir des nouvelles de la révolution de février en Russie [6]. En fait, ce que la bourgeoisie essaie de masquer, c’est le contenu prolétarien indiscutable des mutineries et le fait que la seule véritable opposition à la guerre ne peut provenir que de la classe ouvrière.

Au cours de la même période, le mouvement de mutineries frappe le pays où se trouve le prolétariat le plus puissant et dont les soldats sont en contact direct avec les soldats russes sur le front de l’Est : l’Allemagne. Les événements de Russie soulèvent beaucoup d’enthousiasme parmi les troupes allemandes et sur le front les cas de fraternisation sont fréquents [7]. C’est dans la flotte que débutent les mutineries durant l’été 1917. Le fait que ce soient des marins qui mènent ces mouvements est significatif : la presque totalité d’entre eux sont des prolétaires en uniforme (alors que parmi les fantassins, la part des paysans est beaucoup plus élevée). Parmi les marins, l’influence des groupes révolutionnaires, et notamment des Spartakistes est significative et va en s’accroissant. De façon claire, ces derniers mettent en avant la perspective pour l’ensemble de la classe ouvrière :

«La révolution russe victorieuse unie à la révolution allemande victorieuse sont invincibles. A partir du jour où s’effondrera le gouvernement allemand - y compris le militarisme allemand - sous les coups révolutionnaires du prolétariat s’ouvrira une ère nouvelle : une ère dans laquelle les guerres, l’exploitation et l’oppression capitalistes devront disparaître à tout jamais.» (Tract spartakiste, avril 1917)

«(…) ce n’est que par la révolution et la conquête de la république populaire en Allemagne qu’il sera mis un terme au génocide et que la paix générale sera instaurée. Et ce n’est qu’ainsi que la révolution russe pourra être sauvée.

Seule la révolution prolétarienne mondiale peut liquider la guerre impérialiste mondiale» (Lettre de Spartacus n° 6, août 1917).

Et c’est ce programme qui va de plus en plus animer les combats croissants que mène la classe ouvrière en Allemagne. Dans le cadre de cet article nous ne pouvons détailler l’ensemble de ces combats (voir à ce sujet notre série d’articles de la Revue Internationale à partir du n° 81) mais il est nécessaire de rappeler qu’une des raisons qui a poussé Lénine et les bolcheviks en octobre 1917 à considérer que les conditions étaient mûres en Russie pour la prise du pouvoir par le prolétariat est justement le développement de la combativité des ouvriers et des soldats en Allemagne.

Ce qu’il faut surtout mettre en évidence c’est comment l’intensification des luttes ouvrières et le soulèvement des soldats sur un terrain prolétarien a constitué l’élément déterminant dans la demande d’armistice par l’Allemagne et donc dans la fin de la guerre mondiale.

«Aiguillonnée par le développement révolutionnaire en Russie et faisant suite à plusieurs mouvements avant-coureurs, une grève de masse éclate en avril 1917. En janvier 1918 environ un million d’ouvriers se jettent dans un nouveau mouvement de grève et fondent un conseil ouvrier à Berlin. Sous l’influence des événements en Russie la combativité sur les fronts militaires s’effrite de plus en plus au cours de l’été 1918. Les usines bouillonnent ; de plus en plus d’ouvriers s’assemblent dans les rues afin d’intensifier la riposte à la guerre. («La Révolution allemande» II, Revue Internationale n° 82, page 15)

Le 3 octobre 1918, la bourgeoisie change de chancelier. Le prince Max von Baden remplace le comte Georg Hertling et il fait entrer le Parti Social-Démocrate (SPD) au gouvernement. Les révolutionnaires comprennent immédiatement le rôle échu à la social-démocratie. Rosa Luxemburg écrit :

«Le socialisme de gouvernement, par son entrée au ministère, se pose en défenseur du capitalisme et barre le chemin à la révolution prolétarienne montante».

A cette même période, les spartakistes tiennent une conférence avec d’autres groupes révolutionnaires qui lance un appel aux ouvriers :

«Il s’agit pour nous de soutenir par tous les moyens les mutineries de soldats, de passer à l’insurrection armée, d’élargir l’insurrection armée à la lutte pour tout le pouvoir au profit et des soldats et d’assurer la victoire grâce aux grèves de masse des ouvriers. Voilà la tâche des tout prochains jours et semaines à venir.»

«Le 23 octobre Liebknecht est libéré de prison. Plus de 20 000 ouvriers viennent le saluer à son arrivée à Berlin. (…)

Le 28 octobre débute en Autriche, dans les provinces tchèques et slovaques comme à Budapest, une vague de grèves qui conduit au renversement de la monarchie. Partout apparaissent des conseils ouvriers et de soldats, à l’image des soviets russes. (…)

Alors que le 3 novembre la flotte de Kiel doit prendre la mer pour continuer la guerre, les marins se révoltent et se mutinent. Des conseils de soldats sont aussitôt créés, suivis dans le même élan par la formation de conseils ouvriers. (…) Les conseils forment des délégations massives d’ouvriers et de soldats qui se rendent dans d’autres villes. D’énormes délégations sont envoyées à Hambourg, Brême, Flensburg, dans la Ruhr et même jusqu’à Cologne. Celles-ci s’adressent aux ouvriers réunis en assemblées et appellent à la formation de conseils ouvriers et de soldats. Des milliers d’ouvriers se déplacent ainsi des villes du Nord de l’Allemagne jusqu’à Berlin et dans d’autres villes en province. (…) En une semaine, des conseils ouvriers et de soldats surgissent dans les principales villes d’Allemagne et les ouvriers prennent eux-mêmes l’extension de leur mouvement en main.» (Ibid. pages 15 et 16)

A l’adresse des ouvriers de Berlin, les spartakistes publient le 8 novembre un appel où l’on peut lire :

«Ouvriers et soldats ! Ce que vos camarades ont réussi à accomplir à Kiel, Hambourg, Brême, Lübeck, Rostock, Flensburg, Hanovre, Magdebourg, Brunswick, Munich et Stuttgart, vous devez aussi réussir à l’accomplir. Car de ce que vous remporterez de haute lutte, de la ténacité et du succès de votre lutte, dépend la victoire de vos frères là-bas et dépend la victoire du prolétariat du monde entier. (…) Les objectifs prochains de votre lutte doivent être : (…)

- L’élection de conseils ouvriers et de soldats, l’élection de délégués dans toutes les usines et les unités de la troupe.

- L’établissement immédiat de relations avec les autres conseils ouvriers et de soldats allemands.

- La prise en charge du gouvernement par les commissaires des conseils ouvriers et de soldats.

- La liaison immédiate avec le prolétariat international et tout spécialement avec la République Ouvrière russe.

Vive la République socialiste !

Vive l’Internationale !»

Le même jour, un tract spartakiste appelle les ouvriers à descendre dans la rue : «Sortez des usines ! Sortez des casernes ! Tendez vous les mains ! Vive la république socialiste.»

«Aux premières heures du matin du 9 novembre le soulèvement révolutionnaire commence à Berlin. (…) Des centaines de milliers d’ouvriers répondent à l’appel du groupe Spartacus et du Comité exécutif [des conseils ouvriers], cessent le travail et affluent en de gigantesques cortèges de manifestations vers le centre de la ville. A leur tête marchent des groupes d’ouvriers armés. La grande majorité des troupes s’unit aux ouvriers manifestants et fraternise avec eux. A midi Berlin se trouve aux mains des ouvriers et des soldats révolutionnaires.» (Ibid. page 16)

Devant le palais des Hohenzollern Liebknecht prend la parole :

«Il nous faut tendre toutes nos forces pour construire le gouvernement des ouvriers et des soldats (...) Nous tendons la main aux ouvriers du monde entier et les invitons à achever la révolution mondiale. (...) je proclame la libre république socialiste d’Allemagne.»

Le soir même, les ouvriers et soldats révolutionnaires occupent l’imprimerie d’un journal bourgeois et permettent la publication du premier numéro de «Die rote Fahne» (Le Drapeau rouge), quotidien des Spartakistes, qui immédiatement met en garde contre le SPD : «Il n’y a aucune communauté d’intérêts avec ceux qui vous ont trahi quatre années durant. A bas le capitalisme et ses agents ! Vive la révolution ! Vive l’Internationale !»

Le même jour, face à la révolution montante, la bourgeoisie prend ses dispositions. Elle obtient l’abdication du Kaiser Guillaume II, proclame la République et elle nomme chancelier un dirigeant du SPD, Ebert. Celui-ci reçoit également l’investiture du comité exécutif des conseils dans lequel se sont fait désigner de nombreux fonctionnaires social-démocrates. Un «Conseil des commissaires du Peuple» est nommé composé de membres du SPD et de l’USPD (c’est-à-dire les «centristes» exclus du SPD en février 1917 en même temps que les spartakistes). En fait, derrière ce titre «révolutionnaire» (le même que celui du gouvernement des soviets en Russie) se cache un gouvernement parfaitement bourgeois qui va tout mettre en œuvre pour empêcher la révolution prolétarienne et préparer le massacre des ouvriers.

La première mesure que prend ce gouvernement est de signer l’armistice le jour après sa nomination (et alors que les troupes allemandes occupent encore les pays ennemis). Après l’expérience de la révolution en Russie où la poursuite de la guerre avait constitué le facteur décisif de mobilisation et de prise de conscience du prolétariat jusqu’au renversement du pouvoir bourgeois en octobre 1917, la bourgeoisie allemande sait pertinemment qu’elle doit arrêter immédiatement la guerre si elle ne veut pas connaître le même sort que la bourgeoisie russe.

Même si aujourd’hui les porte parole de la bourgeoisie cachent soigneusement le rôle de la révolution prolétarienne dans la fin de la guerre, c’est une réalité qui n’échappe pas aux historiens sérieux et scrupuleux (dont les écrits sont réservés à une petite minorité de lecteurs) :

«Décidé à poursuivre la négociation malgré Ludendorff, le gouvernement allemand va bientôt y être forcé. D’abord la capitulation autrichienne crée une nouvelle et terrible menace sur le sud du pays. Ensuite, et surtout, la révolution éclate en Allemagne. (…) Elle [la délégation allemande] signe l’armistice le 11 novembre, à 5h20, dans le fameux wagon de Foch. Elle le signe au nom du nouveau gouvernement qui la presse de se hâter. (…) La délégation allemande a obtenu de minces avantages qui, dit Pierre Renouvin, «ont le même but : laisser au gouvernement allemand des moyens de lutter contre le bolchevisme». En particulier, l’armée ne livrera que vingt-cinq mille mitrailleuses au lieu de trente mille. Elle pourra continuer à occuper la Ruhr, foyer de la révolution, au lieu que celle-ci soit ‘neutralisée’.» (Jean-Baptiste Duroselle, in Le Monde du 12 novembre 1968) [8]

Effectivement, une fois l’armistice signé, le gouvernement social-démocrate va développer toute une stratégie pour enrayer le mouvement prolétarien et l’écraser. Il va en particulier cultiver la division entre les soldats et les ouvriers d’avant-garde, les premiers estimant dans leur grande majorité qu’il n’y a pas lieu de poursuivre le combat puisque la guerre est terminée. De même, la social-démocratie va s’appuyer sur les illusions qu’elle maintient sur une bonne partie de la classe ouvrière pour isoler les Spartakistes des grandes masses ouvrières.

Nous ne pouvons ici passer en revue les détails de la période qui va de l’armistice aux événements qui ont conduit à l’assassinat de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht (cette période fait l’objet de deux articles dans la Revue Internationale n° 82 et 83 dans notre série sur la révolution allemande). Cependant les écrits publiés quelques années plus tard par le général Groener, commandant en chef de l’armée fin 1918-début 1919, sont édifiants sur la politique menée par Ebert qui était en liaison quotidienne avec lui :

«Nous nous sommes alliés pour combattre le bolchevisme. (...) J’avais conseillé au Feldmarschall de ne pas combattre la révolution par les armes, parce qu’il était à craindre que compte tenu de l’état des troupes un tel moyen irait à l’échec. Je lui ai proposé que le haut commandement militaire s’allie avec le SPD vu qu’il n’y avait aucun parti disposant de suffisamment d’influence dans le peuple, et parmi les masses pour reconstruire une force gouvernementale avec le commandement militaire. (…) Il s’agissait en premier lieu d’arracher le pouvoir des mains des conseils ouvriers et de soldats de Berlin. Dans ce but une entreprise fut prévue. Dix divisions devaient entrer dans Berlin. Ebert était d’accord. (...) Nous avons élaboré un programme qui prévoyait, après l’entrée des troupes, le nettoyage de Berlin et le désarmement des Spartakistes. Cela fut aussi convenu avec Ebert, auquel je suis reconnaissant pour son amour absolu de la patrie. (...) Cette alliance fut scellée contre le danger bolchevik et le système des conseils.» (octobre-novembre 1925, Zeugenaussage)

C’est en janvier 1919 que la bourgeoisie a porté le coup décisif contre la révolution. Après avoir massé plus de 80 000 soldats autour de Berlin elle lance le 4 janvier une provocation en démettant de ses fonctions le préfet de police de Berlin Eichhorn, membre de l’USPD. D’immenses manifestations répondent à cette provocation. Alors que le congrès constitutif du Parti communiste d’Allemagne, avec à sa tête Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, avait estimé 4 jours auparavant que la situation n’était pas encore mûre pour l’insurrection, ce dernier se laisse piéger et participe à un Comité d’Action qui appelle justement à l’insurrection. C’est un véritable désastre pour la classe ouvrière. Des milliers d’ouvriers, et particulièrement les Spartakistes, sont massacrés. Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht qui n’avaient pas voulu quitter Berlin sont arrêtés le 15 janvier et exécutés froidement, sans procès, par la soldatesque, sous le faux prétexte de «tentative de fuite». Deux mois plus tard, Leo Jogisches, ancien compagnon de Rosa et également dirigeant du parti communiste est assassiné dans sa prison.

Aujourd’hui, on comprend pourquoi la bourgeoisie, et particulièrement ses partis «socialistes», essaient de jeter le voile sur les événements qui ont mis fin à la guerre mondiale.

En premier lieu, les partis «démocratiques», et particulièrement les partis «socialistes», n’ont aucune envie qu’on dévoile leur rôle de massacreurs de la classe ouvrière, rôle qui est réservé dans les fables actuelles aux «dictatures fascistes» ou «communistes».

En second lieu, il importe de cacher au prolétariat que sa lutte constitue le seul véritable obstacle à la guerre impérialiste. Alors que partout dans le monde se poursuivent et s’intensifient les massacres, il faut absolument maintenir un sentiment d’impuissance des ouvriers face à cette situation. Il faut à tout prix les empêcher de prendre conscience que leurs luttes contre les attaques croissantes provoquées par une crise sans issue constituent le seul moyen d’empêcher que ces conflits ne se généralisent et ne viennent à terme les soumettre à une nouvelle barbarie guerrière comme celles qu’ils ont subies déjà deux fois au cours de ce siècle. Il faut continuer à les détourner de l’idée de révolution qu’on présente comme la mère des maux de ce siècle, alors que c’est son écrasement qui a permis que celui-ci soit le plus sanglant et barbare de l’histoire, alors qu’elle représente le seul espoir pour l’humanité.

Fabienne



[1] Rappelons que quelques semaines après leur assassinat, la première séance du premier congrès de l’Internationale communiste débutait par un hommage à ces deux militants et que, depuis, les organisations du mouvement ouvrier ont régulièrement salué leur mémoire.

[2] Pour un pays comme la France, ce sont 16,8% de ses mobilisés qui sont tués. La proportion est à peine plus faible pour l’Allemagne, 15,4%, mais elle s’élève à 22% pour la Bulgarie, 25% pour la Roumanie, 27% pour la Turquie, 37% pour la Serbie. Certaines catégories de combattants connaissent des hécatombes encore plus terribles : ainsi pour la France, elles représentent 25% dans l’infanterie et un tiers des jeunes hommes qui avaient 20 ans en 1914 a disparu. Dans ce pays, il a fallu attendre 1950 pour que la population retrouve son niveau du 1er août 1914. Par ailleurs, il faut avoir en tête la tragédie humaine de tous les invalides et mutilés. Parmi les mutilations, certaines sont réellement atroces : ainsi, uniquement du côté français on compte une vingtaine de milliers de «gueules cassées», des soldats complètement défigurés et qui n’ont pu connaître de réinsertion sociale au point qu’on a créé pour eux des institutions spéciales où ils ont vécu dans un ghetto le restant de leurs jours. Faut-il parler également des centaines de milliers de jeunes hommes qui sont revenus fous de la guerre et que les autorités ont préféré en général considérer comme des «simulateurs».

[3] De tous les côtés, les mensonges bourgeois rivalisent en grossièreté et infamie. «Dès août 1914, les Alliés dénonçaient les «atrocités» commises par les envahisseurs contre les populations de la Belgique et de la France du Nord : les «mains coupées» des enfants, les viols, les otages fusillés et les villages brûlés «pour l’exemple»… De leur côté, les journaux allemands publièrent quotidiennement le récit d’»atrocités» que les civils belges auraient commises contre des soldats allemands : yeux crevés, doigts coupés, captifs brûlés vifs.» («Réalité et propagande : la barbarie allemande», in L’Histoire de novembre 1998

[4] Voir les n° 88 à 91 de la Revue Internationale.

[5] Le première ministre français a cité dans son discours un vers de la «Chanson de Craonne» composée à la suite des mutineries. Il s’est cependant bien gardé de citer le passage qui dit :

«Ceux qu’ont le pognon, ceux là reviendront,

Car c’est pour eux qu’on crève.

Mais c’est fini, car les trouffions

Vont tous se mettre en grève.»

[6] Suite aux mutineries de l’armée française, une dizaine de milliers de soldats russes qui combattaient sur le front occidental aux côtés des soldats français ont été retirés du front et isolés jusqu’à la fin de la guerre dans le camp de La Courtine. Il ne fallait pas que l’enthousiasme qu’ils manifestaient pour la révolution qui se développait dans leur pays vienne contaminer les soldats français.

[7] Il faut noter que les fraternisations avaient commencé sur le front occidental quelques mois à peine après le début de la guerre et des départs la fleur au fusil avec les slogans : «A Berlin !» ou «Nach Paris !». «25 décembre 1914 : aucune activité de la part de l’ennemi. Pendant la nuit et au cours de la journée du 25, des communications s’établissent entre Français et Bavarois, de tranchée à tranchée (conversations, envoi par l’ennemi de billets flatteurs, de cigarettes…, visites même de quelques soldats aux tranchées allemandes)» (Journal de marche et des opérations de la 139e brigade) Dans une lettre du 1er janvier 1915 d’un général à un autre général on peut lire : «Il est à remarquer que les hommes restant trop longtemps au même endroit, finissent par trop connaître leurs voisins d’en face, et qu’il en résulte des conversations et parfois des visites qui ont la plupart du temps des conséquences fâcheuses.» Ces faits se poursuivent au cours de la guerre, notamment en 1917. Dans une lettre de novembre 1917 interceptée par le contrôle postal, un soldat français écrit à son beau-frère : «Nous sommes à vingt mètres des Boches, mais ils sont assez gentils car ils nous passent des cigares et des cigarettes, et nous on leur fait passer du pain.» (citations tirées de L’Histoire de janvier 1988) .

[8] Jean-Baptiste Duroselle et Pierre Renouvin sont deux historiens très réputés, spécialistes de cette période.