Après l'Asie, la Russie et l'Amérique latine - le catastrophe économique atteint le coeur du capitalisme

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail

Après l'Asie, la Russie et l'Amérique Latine 

LA CATASTROPHE ECONOMIQUE ATTEINT LE COEUR DU CAPITALISME 

La crise financière qui s'était décla­rée il y a un peu plus d'un an en Asie du sud-est est aujourd'hui en train de prendre sa véritable ampleur. Elle a connu un nouveau rebond au cours de l'été avec l'effondrement de l'économie russe et des convulsions sans précédent dans les « pays émergents » d'Amérique la­tine. Mais ce sont maintenant les princi­pales métropoles du capitalisme, les pays les plus développés d'Europe et d'Amérique du nord qui se retrou­vent en première ligne avec une chute continue de leurs indices boursiers et des prévi­sions de crois­sance sans cesse revues à la baisse. Nous sommes loin de l'eu­phorie qui animait les bourgeoisies il y a quelques mois encore, une eu­phorie qui se reflétait par une mon­tée vertigineuse des Bourses occi­dentales tout au long de la première partie de 1998. Aujour­d'hui, les mê­mes « spécialistes » qui se félici­taient de la « bonne santé » des pays anglo-saxons et qui pré­voyaient une reprise dans tous les pays d'Europe ne sont pas les der­niers à parler de ré­cession, voire de « dépression ». Et ils ont raison d'être pessimistes. Les nua­ges qui maintenant s'amoncèlent sur les économies les plus puissantes ne pré­sagent pas une petite bourras­que. Ce qu'ils annoncent, c'est une véritable tempête manifestant l'im­passe dans la­quelle se trouve plon­gée l'économie ca­pitaliste.

Théâtre d'un nouveau et brutal coup d'accé­lérateur, l'été 1998 aura été meur­trier pour la crédibilité du système capi­taliste : appro­fondissement de la crise en Asie où la ré­cession s'installe dura­blement et atteint maintenant de plein fouet les deux « grands » que sont le Ja­pon et la Chine, menaces autour de la situation en Amérique latine, effondre­ment spectaculaire de l'éco­nomie russe et baisses frisant les records historiques sur les principales places bour­sières. En trois semaines, le rouble a perdu 70 % de sa valeur (depuis juin 1991, le PIB russe a chuté de 50 % si ce n'est de 80 %). Le 31 août, le fameux « lundi bleu », selon l'expression d'un journa­liste qui n'ose l'appe­ler « noir », a vu Wall Street chuter de 6,4 % et le Nas­daq, l'indice des valeurs technolo­giques, de 8,5 %. Le lendemain, 1er sep­tembre, les Bourses européennes étaient égale­ment touchées. Francfort débutait la ma­tinée avec une perte de 2 % et Paris de 3,5 %. Dans la journée, Madrid perdait 4,23 %, Amsterdam 3,56 % et Zürich 2,15 %. Pour l'Asie, le 31 août, la Bourse de Hong kong chutait de plus de 7 %, quant à celle de Tokyo, elle dé­gringolait, atteignant son niveau le plus bas depuis 12 ans. De­puis, le mouve­ment de baisse des marchés boursiers n'a fait que se poursuivre au point que le lundi 21 septembre (et il est probable que la situation se sera encore aggravée lorsque sortira ce numéro de notre Re­vue in­ternationale) la plupart des indi­ces étaient revenus à leur niveau du dé­but de 1998 : + 0,32 % à New York, + 5,09 % à Francfort mais solde négatif à Londres, Zürich, Ams­terdam, Stock­holm...

L'accumulation de tous ces événements ne doit rien au hasard. Elle n'est pas non plus, comme on a voulu nous le faire croire, la manifestation d'une « crise de confiance passagère » envers les pays dits « émergents » ou une « correction mécanique salutaire d'un marché surévalué », il s'agit bel et bien d'un nouvel épisode de la des­cente aux enfers du capitalisme comme un tout, une descente aux enfers dont l'effon­drement de l'économie russe nous offre une sorte de caricature.

La crise en Russie

Pendant des mois, la bourgeoisie mon­diale et ses « experts », qui avaient connu de sé­rieuses frayeurs avec la crise financière des pays d'Asie du sud-est il y a un an, s'étaient consolés en constatant qu'elle n'avait pas en­traîné dans sa fou­lée les autres pays « émergents ». Les médias en avaient alors rajouté sur le caractère « spécifique » des difficultés qui as­saillaient la Thaïlande, la Corée, l'Indo­nésie, etc. Et puis la sonnette d'alarme s'est faite entendre à nouveau avec le véritable chaos qui s'est emparé de l'éco­nomie russe au début de l'été ([1]). Après s'être fait tirer l'oreille, la « communauté internationale », qui avait été déjà for­tement mise à contribu­tion avec l'Asie du Sud-Est, a fini par lâcher une aide de 22,6 milliards de dol­lars sur 18 mois, assortie, comme à l'ac­coutumée, de conditions draconiennes : réduction drastique des dépenses de l'Etat, aug­mentation des impôts (plus particulière­ment ceux qui pèsent sur les salariés, his­toire de compenser l'impuis­sance avérée de l'Etat russe à recouvrer ceux dus par les entreprises), hausses des prix, augmentation des cotisations de retraites. Tout cela alors que les con­di­tions d'existence des prolétaires russes étaient déjà misérables et que la plu­part des employés d'Etat et une bonne partie de ceux des entreprises privées n'avaient pas touché leurs salaires depuis plu­sieurs mois. Une misère qui se traduit de façon dramati­que : depuis juin 1991, il est reconnu que l'espérance de vie masculine a été ramenée de 69 à 58 ans ; le taux de natalité de 14,7 °/°° à 9,5 °/°°.

Un mois plus tard, le constat était là : les fonds débloqués l'avaient été en pure perte. Après une semaine noire qui a vu la Bourse de Moscou chuter vertigineu­sement et mis des centaines de banques au bord de la faillite, Eltsine et son gou­vernement ont été contraints, le 17 août, de lâcher sur ce qui restait le dernier rempart de leur crédibilité : le rouble et sa parité par rapport au dollar. Sur la première tranche de 4,8 milliards de dollars versée en juillet au titre de l'aide du FMI, 3,8 avaient été engloutis, en vain, dans la défense du rouble. Quant au milliard res­tant, il n'avait nullement servi à la mise en oeuvre des mesures d'assainissement des fi­nances de l'Etat et encore moins à payer les arriérés de salaire des ouvriers, pour la bonne rai­son qu'il avait déjà fondu, lui aussi, dans le seul service de la dette (qui dé­vore plus de 35 % des revenus du pays), autre­ment dit dans le simple paiement des inté­rêts tombés à échéance dans la même pé­riode. Sans parler des fonds dé­tournés qui vont directement dans la po­che de telle ou telle faction d'une bour­geoisie gangstérisée. L'échec de cette politique signifie pour la Russie, qu'en plus des faillites de banques en chaîne (près de 1500 banques sont con­cernées), de la plongée dans la récession et de l'explosion de sa dette externe libellée en dollars, c'est le retour de l'inflation galopante qui l'attend. D'ores et déjà, on estime qu'elle pourrait atteindre 200 à 300 % dès cette année. Et ce n'est pas fini.

Ce marasme a immédiatement provoqué la débandade au sommet de l'Etat russe, pro­voquant une crise politique qui, à la fin sep­tembre, n'est pas encore résolue. Cette dé­confiture de la sphère dirigeante russe, qui la fait ressembler de plus en plus à celle d'une vulgaire république bananière, n'a pas manqué d'alarmer les bourgeoisies occiden­tales. Mais la bour­geoisie peut bien se pré­occuper du sort d'Eltsine et consorts, c'est d'abord la po­pulation russe et la classe ou­vrière qui payent et vont payer au prix fort les conséquences de cette situation. Ainsi, la chute du rouble a déjà renchéri de plus de 50 % les prix des denrées ali­mentaires im­portées qui représentent plus de la moitié de celles consommées en Russie. La production est d'à peine 40 % de ce qu'elle était avant la chute du mur de Berlin...

Aujourd'hui, la réalité vérifie pleine­ment ce que nous disions il y neuf ans dans les « Thèses sur la crise économi­que et politi­que en URSS et dans les pays de l'Est », ré­digées en septembre 1989 : « Face à la faillite totale de l'économie de ces pays, la seule issue permettant à celle-ci non pas d'accéder à une réelle compétitivité, mais de gar­der au moins la tête hors de l'eau, con­siste en l'introduction de mécanismes per­mettant une véritable responsa­bili­sa­tion de ses dirigeants. Ces mécanis­mes supposent une "libéralisation" de l'économie, la créa­tion d'un marché in­térieur qui en soit un, une plus grande "autonomie" des entreprises et le déve­loppement d'un fort secteur "privé" (...) Cependant, bien qu'un tel programme devienne de plus en plus indispensable, sa mise en application comporte des obstacles pra­tiquement insurmonta­bles. » (Revue In­ternationale n° 60)

Quelques mois après, nous ajoutions : « (...) certains secteurs de la bourgeoi­sie répon­dent qu'il faudrait un nouveau "Plan Mar­shall" qui permettrait de re­constituer le potentiel économique de ces pays (...) au­jourd'hui, une injection massive de capitaux vers les pays de l'Est visant à développer leur potentiel économique, et particulière­ment indus­triel, ne peut être à l'ordre du jour. Même en supposant qu'on remette sur pieds un tel potentiel productif, les mar­chandises produites ne feraient qu'en­com­brer encore plus un marché mon­dial déjà sursaturé. Il en est des pays qui aujourd'hui sortent du stalinisme comme des pays sous-développés : toute la politique de crédits massifs injectés dans ces derniers au cours des années 70 et 80 n'a pu aboutir qu'à la situation catastrophique que l'on connaît bien (une dette de 1 400 milliards de dollars et des économies encore plus ravagées qu'auparavant). Les pays de l'Est (dont l'économie s'apparente d'ailleurs à celle des pays sous-développés par bien des côtés) ne peuvent connaître de sort dif­férent. (...) La seule chose à laquelle on puisse s'attendre, c'est l'envoi de crédits ou d'aides d'urgence permettant à ces pays de s'éviter une ban­queroute finan­cière ouverte et des famines qui ne fe­raient qu'aggraver les convulsions qui les secouent. » (« Après l'effondrement du bloc de l'Est, déstabilisation et chaos », Revue Internationale n° 61)

Deux ans après, nous écrivions : « C'est également pour relâcher un peu l'étran­gle­ment financier de l'ex-URSS que le G7 a accordé un délai d'un an pour le rembour­sement des intérêts de la dette soviétique, laquelle se monte aujour­d'hui à 80 milliards de dollars. Mais ce ne sera qu'un emplâtre sur une jambe de bois tant les crédits al­loués semblent disparaître dans un puits sans fond. Il y a deux ans avaient été col­portées toutes sortes d'illusions sur le "marché nou­veau" ouvert par l'effondrement des ré­gimes staliniens. Aujourd'hui, alors même que la crise économique mon­diale se traduit, entre autres, par une crise aiguë des liquidités, les banques sont de plus en plus réticentes à placer leurs capitaux dans cette partie du monde. » (Revue Internationale n° 68)

Ainsi, la réalité des faits est venue con­fir­mer, contre toutes les illusions inté­ressées de la bourgeoisie et de ses thuri­féraires, ce que la théorie marxiste per­mettait aux révo­lutionnaires de prévoir. Aujourd'hui, c'est une désagrégation to­tale, développant une misère effroyable, qui se développe aux portes même de ce qui apparaît encore comme la « forteresse Europe ».

La tentative des médias de faire passer le message que, tombé l'actuel vent de panique boursière, les conséquences pour l'économie réelle au niveau inter­national seraient mi­nimes, n'a pas eu beaucoup de succès. Et c'est normal car la volonté des capitalistes de se rassurer eux-mêmes et surtout de cacher à la classe ouvrière la gravité de la crise mondiale se heurte à la dure réalité des faits. D'abord, ce sont tous les créanciers de la Russie qui sont à nouveau sévère­ment mis à mal. Près de 75 milliards de dollars ont été prêtés à ce pays par des banques occidenta­les, les bons du Trésor qu'elles détiennent ont déjà perdu 80 % de leur valeur et la Russie a interrompu tout remboursement pour ceux libellés en dollars. En outre, la bourgeoisie oc­cidentale redoute qu'à leur tour les au­tres pays d'Europe de l'Est ne connais­sent le même cauchemar. Il y a de quoi : la Pologne, la Hongrie et la Républi­que tchèque représentent ensemble 18 fois plus d'investissements occidentaux que la Russie. Or, dès la fin août, les pre­miers cra­quements se sont fait entendre dans les Bourses de Varsovie (‑9,5 %) et de Buda­pest (‑5,5 %) attestant que les capitaux commençaient à déserter ces nouvelles places financières. De plus, et de façon en­core plus pressante, la Rus­sie entraîne dans son effondrement les pays de la CEI dont les économies sont très liées à la sienne. Ainsi, même si la Russie n'est finalement qu'un « petit dé­biteur » du monde au regard d'au­tres ré­gions, sa situation géopolitique, le fait qu'elle constitue, en pleine Europe, un champ miné d'armes nucléaires et la menace de plongée dans le chaos provo­quée par la crise économique et politi­que, tout cela donne une gravité particu­lière à la situation dans ce pays.

Par ailleurs, le fait que la dette de la Russie soit relativement limitée à côté des crédits accordés en Asie ou dans d'autres régions du monde est une bien piètre consolation. En réalité, ce constat doit au contraire attirer l'attention sur d'autres menaces qui se préci­sent, comme celle de voir s'étendre la crise financière à l'Amérique Latine qui a consti­tué, ces dernières années, la prin­cipale des­tination des investissements directs étran­gers dans les pays « en dé­veloppement » (45 % du total en 1997, contre 20 % en 1980 et 38 % en 1990). Les risques de déva­luation au Vene­zuela, la violente baisse des prix des matières premières depuis la crise asia­tique qui touche les pays sud-américains avec encore plus d'ampleur qu'en Rus­sie, une dette extérieure phénoménale, un endet­tement public astronomique (le déficit pu­blic du Brésil, le 7e PIB mon­dial, est bien supérieur à celui de la Russie) font de l'Amérique latine une bombe à retardement qui menace d'ajou­ter ses effets destructeurs à ceux des ma­rasmes asiatique et russe. Une bombe à retardement qui se trouve aux portes de la première puissance économique mondiale, les Etats-Unis.

Cependant, la menace principale ne provient pas de ces pays sous-dévelop­pés ou faible­ment développés. Elle se trouve dans un pays hyperdéveloppé, deuxième puissance économique de la planète, le Japon.

La crise au Japon

Avant même la cataclysme de l'écono­mie russe qui est venu doucher l'opti­misme de la bourgeoisie dans tous les pays, en juin 1998, un séisme qui avait Tokyo comme épicentre avait lancé ses menaces de déstabilisation du système économique mondial. Depuis 1992, malgré sept plans de « relance » qui ont injecté l'équivalent de 2 % à 3 % de PNB par an et une dévaluation du yen de moitié sur trois ans qui aurait dû sou­tenir la compétitivité des produits japo­nais sur le marché mondial, l'économie nippone conti­nue de s'enfoncer dans le marasme. De peur d'être confronté aux conséquences économi­ques et sociales dans un contexte déjà très fragile, l'Etat japonais n'en finissait pas de reporter les mesures d' « assainissement » de son secteur bancaire. Le montant des créan­ces non recouvrables représente une somme équivalant à 15 % du PIB... De quoi plonger l'économie japonaise, et in­ternationale par contre-coup, dans une récession d'une am­pleur sans précédent depuis la grande crise de 1929. Face à cet enlisement croissant du Japon dans la récession et aux atermoie­ments du pouvoir à prendre les mesures qui s'im­posaient, le yen a fait l'objet d'une im­portante spéculation menaçant toutes les monnaies d'Extrême-Orient d'une déva­luation en chaîne qui aurait donné le si­gnal au pire scénario déflationniste. Le 17 juin 1998 ce fut le branle bas de combat sur les marchés financiers : la Réserve fédérale américaine finit par se porter massivement au secours d'un yen qui commençait à dégringoler. Cepen­dant, la partie n'était que remise ; aidé par la communauté internationale, le Japon a pu reporter l'échéance... mais au prix d'un endettement qui augmente à une allure vertigineuse. La seule dette publique s'élève déjà à l'équivalent d'une année de production (100 % du PNB).

Il est intéressant de noter, à ce propos, que ce sont les mêmes économistes « libéraux », ceux qui vouent aux gé­monies l'intervention de l'Etat dans l'économie et qui aujourd'hui tiennent le haut du pavé dans les grandes institu­tions financières internationales comme auprès des gouvernements occiden­taux, qui réclamaient à cors et à cris une nou­velle injection massive des fonds publics dans le secteur bancaire afin de le sau­ver de la faillite. C'est bien la preuve qu'au delà de tous les bavardages idéo­logiques sur le « moins d'Etat », les « experts » bourgeois savent pertinem­ment que l'Etat constitue le dernier rempart face à la débandade éco­nomi­que. Lorsqu'ils parlent de « moins d'Etat », c'est fondamentalement « l'Etat providence », c'est-à-dire les dispositifs de protection sociale des travailleurs (allocations chômage et maladie, mini­mums sociaux) qu'ils visent et leurs dis­cours signi­fient qu'il faut attaquer les conditions de vie de la classe ouvrière encore et toujours plus.

Finalement, le 18 septembre, gouver­nement et opposition signaient un com­promis pour sauver le système financier nippon mais, au lieu de relancer les marchés boursiers, ces mesures étaient accueillies par une nouvelle chute de ces derniers, preuve de la défiance profonde que les financiers ont désormais pour l'économie de la deuxième puissance économique de la planète qui nous avait été présentée pendant des décennies comme un « modèle ». L'économiste en chef de la Deutsche Bank à Tokyo, Kenneth Courtis, personnage sérieux s'il en est, n'y va pas par quatre chemins :

« Il faut renverser la dynamique à la baisse, plus grave qu'après les crises pétrolières du début des années 70 (consommation et investissements en chute libre), car on est désormais entré dans une phase où l'on est en train de créer de nouvelles créances douteuses. On parle de celles des banques, mais guère de celles des ménages. Avec la perte de valeur des logements et le chômage qui s'accroît, on risque de voir des dé­faillances dans les rembourse­ments des prêts garantis sur des bien immobiliers hy­pothéqués par des parti­culiers. Ces hypo­thèques se chiffrent au montant faramineux de 7 500 milliards de dollars, dont la valeur est tombée de 60 %. Le problème politique et social est latent. (...) On ne doit pas s'y trom­per : une purge de grande ampleur de l'économie est en cours... et les entre­prises qui y survivront seront d'une force incroya­ble. C'est au Japon que peut se concrétiser le plus grand risque pour l'économie mond­iale depuis les années 30... » (Le Monde, 23 septem­bre)

Les choses sont claires, pour l'économie du Japon, et pour la classe ouvrière de ce pays, le plus dur est à venir, les tra­vailleurs japo­nais déjà durement touchés par ces dix der­nières années de stagna­tion, et maintenant de récession, vont encore devoir subir de multiples plans d'austérité, des licencie­ments massifs et une forte aggravation de leur exploita­tion dans un contexte où la crise finan­cière s'accompagne dès à présent de la fermeture d'usines parmi les plus impor­tan­tes. Mais, ce n'est pas cela qui, dans l'im­médiat, alors que la classe ouvrière mond­iale n'a pas encore fini de digérer la défaite idéologique qu'elle a subi lors de l'effondre­ment du bloc de l'Est, pré­occupe le plus les capitalistes. Ce qui commence de plus en plus à les tarau­der, c'est la destruction de leurs illusions et la découverte croissante des perspec­tives catastrophiques de leur économie.

Vers une nouvelle récession mond­iale

Si à chaque alerte passée les « spécialistes » nous avaient habitués à des déclarations consolatrices : « les échanges commerciaux avec l'Asie du Sud-Est sont peu impor­tants », « la Russie ne pèse pas lourd dans l'écono­mie mondiale », « l'économie euro­péenne est dopée par la perspective de l'Euro », « les fondamentaux US sont bons », etc., aujourd'hui le ton change ! Le mini krach de la fin août dans toutes les grandes places financières du globe est venu rappeler que si ce sont les branches les plus fragiles de l'arbre qui se brisent dans la tempête c'est d'abord et avant tout parce que le tronc ne trouve plus suffisamment d'énergie dans les racines pour alimenter ses parties les plus éloignées.

Le coeur du problème est bien dans les pays centraux, les profes­sionnels de la Bourse ne s'y sont pas trompés. A l'al­lure où les propos rassu­rants sont à cha­que fois infirmés par les faits, il n'est plus possible de cacher la réalité. Plus fondamentalement, il s'agit maintenant pour la bourgeoisie de pré­parer peu à peu les esprits aux consé­quences socia­les et économiques dou­loureu­ses d'une récession internationale de plus en plus certaine : « une réces­sion à l'échelle mondiale n'est pas con­jurée. Les autori­tés américaines ont ju­gé bon de faire savoir qu'elles suivaient les événements de près (...) la probabi­lité d'un ralentis­sement économi­que à l'échelle mondiale n'est pas négligea­ble. Une grande par­tie de l'Asie est en ré­cession. Aux Etats-Unis, la baisse des cours pourrait inci­ter les ménages à augmenter l'épargne au détriment des dépenses de consom­mation, provoquant un ralentisse­ment économique. » (Le Soir, 2 septembre)

La crise en Asie orientale a déjà engen­dré une dévalorisation massive de capi­tal par la fermeture de centaines de sites de produc­tion, par la dévaluation des avoirs, les failli­tes de milliers d'entre­prises et la plongée dans une profonde misère de dizaines de millions de per­sonnes : « l'effondrement le plus drama­tique d'un pays depuis les cin­quante dernières années », c'est ainsi que la Banque mondiale qualifie la situation en Indonésie. D'ailleurs, le déclencheur du re­cul des Bourses asiatiques était l'an­nonce officielle de l'entrée en récession au second trimestre 1998 de la Corée du sud et de la Malaisie. Après le Japon, Hongkong, l'In­donésie et la Thaïlande, c'est quasi tout le sud-est asiatique tant vanté qui plonge car il est prévu que même Singapour rentrera en récession à la fin de l'année. Il ne reste plus que la Chine continentale et Taïwan qui font exception, mais pour combien de temps ? Ce n'est d'ailleurs plus de réces­sion dont on parle à propos de l'Asie mais de dépression : « Il y a dépression lorsque la chute de la production et celle des échanges se cumu­lent à un point tel que les fondements so­ciaux de l'activité économique sont entamés. A ce stade, il devient impossible de pré­voir un renversement de tendance et dif­ficile, si­non inutile, d'engager des ac­tions classiques de relance. Telle est la situation que con­naissent actuelle­ment beaucoup de pays d'Asie, de sorte que la région toute entière est mena­cée » (Le Monde Diplomatique, sep­tembre 1998).

Si l'on conjugue les diffi­cultés économi­ques dans les pays cen­traux avec la ré­cession de la seconde économie du monde – le Japon – et celle de toute la ré­gion du Sud-est asiatique, que l'on addi­tionne les effets récessifs induits par le krach de la Russie sur les autres pays de l'Est et l'Amérique latine (notam­ment avec la diminution du prix des matières premières, dont le pétrole), nous aboutissons à une con­traction in­é­vitable du marché mondial qui sera à la base de la nouvelle récession inter­na­tio­nale. Le FMI ne s'y trompe d'ailleurs pas, il a déjà intégré l'effet récessif dans ses prévisions et la diminution s'avère de taille : la crise financière coûtera 2 % de croissance mondiale en moins en 1998 par rapport à 1997 (4,3 %), alors que 1999 devrait porter l'essentiel du choc, une paille pour ce qui ne devait qu'être un épiphénomène sans impor­tance !

Le deuxième millénaire, censé être le témoin de la victoire définitive du capi­ta­lisme et du nouvel ordre mon­dial commen­cera vraisemblablement par une croissance zéro !

Continuité et limites des palliatifs

Depuis plus d'une trentaine d'année, la fuite en avant dans un endettement de plus en plus grand ainsi qu'un report des effets les plus dévastateurs de la crise sur la périphé­rie ont permis à la bour­geoisie internationale de reporter les échéances. Cette politique qui est encore largement de mise à l'heure actuelle marque des signes de plus en plus évi­dents d'essoufflement. Le nouvel ordre financier qui a progressivement rempla­cé les accords de Bretton Woods d'après-guerre « se révèle aujourd'hui fort coûteux. Les pays riches (Etats-Unis, Union européenne, Japon) en ont bénéficié, alors que les petits sont faci­lement submergés par une arrivée même modeste de capitaux » (John Llewel­lyn, Global chief economist chez Lehman Brothers London). Tel un re­tour de mani­velle, les effets les plus dé­vastateurs de la crise ont de plus en plus de mal à être con­tenus à la marge du système économique in­ternational. La dégradation et les secousses économi­ques y sont d'une telle ampleur que les répercussions se font inévitablement et directement sentir au cœur même des plus puissantes métropoles.

Après la faillite du tiers-monde, du bloc de l'Est et de l'Asie du Sud-est, c'est maintenant la seconde puis­sance éco­nomique mon­diale – le Japon – qui est en train de vaciller. Il n'est plus ici question de par­ler de périphérie du sys­tème, c'est l'un des trois pôles qui constituent le cœur même du système qui est atteint. Autre signe inéquivoque de cet épuisement des palliatifs, c'est l'incapacité de plus en plus grande des institutions internatio­nales, tels le FMI ou la Banque mon­diale – qui ont été mi­ses en place pour éviter que ne se repro­duisent des scéna­rios comme en 1929 – à éteindre les in­cendies qui se multi­plient à intervalle de plus en plus rap­prochés aux quatre coins du monde. Ceci se traduit con­crè­tement dans les milieux financiers par « l'incertitude du FMI prêteur en dernier ressort ».

Les marchés murmurent que le FMI n'a plus de ressources suffisantes pour jouer au pompier : « En outre, les derniers rebondissements de la crise russe ont mon­tré que le Fond Monétaire Interna­tional (FMI) n'était plus disposé – capable disent certains – à jouer sys­tématiquement le pompier. La décision du FMI et du groupe des sept pays les plus industrialisés de ne pas apporter à la Russie de soutien finan­cier supplé­mentaire la semaine dernière peut-être considérée comme fondamentale pour l'avenir de la politique d'investissement dans les pays émergents (...) Traduc­tion : rien ne dit que le FMI intervien­drait finan­cièrement pour éteindre une crise possible en Amérique latine ou ailleurs. Voilà qui n'est pas pour rassu­rer des investisseurs » (d'après AFP, Le Soir, 25 août). De plus en plus, à l'image du continent africain à la dé­rive, la bourgeoisie n'aura pas d'autre choix que d'abandonner des pans entiers de son économie mondiale pour s'isoler des foyers les plus gangrenés et préserver un minimum de stabilité sur une base plus restreinte.

Telle est l'une des raisons majeures de l'ac­célération dans la mise en place d'ensembles économiques ré­gionaux (Union euro­péenne, ALENA, etc.). Ainsi, de même que de­puis 1995 la bourgeoisie des pays déve­loppés tra­vaille à recrédibiliser ses syn­dicats dans le but de tenter d'encadrer les luttes ou­vrières à venir, de même, avec l'Euro, elle se préparait et elle se prépare encore à tenter de résister aux ébranlements fi­nanciers et monétaires en travaillant à stabiliser ce qui, dans l'économie mon­diale, fonctionne en­core. C'est dans ce sens que la bourgeoisie eu­ropéenne parle de l'Euro comme bou­clier. Un cal­cul cynique commence à être élaboré : le bilan pour le capita­lisme international est estimé entre le coût des moyens qui de­vraient être mis en oeuvre pour sauver un pays ou une région et les conséquen­ces de sa banque­route elle-même si rien n'était tenté. C'est dire que dans l'avenir, la certitude que le FMI sera toujours là comme « prêteur en dernier ressort » n'est plus de mise. Cette incertitude as­sèche les dits pays « émergents » des capitaux sur lesquels ils avaient bâti leur « prospérité », hypothé­quant par-là une possible reprise économi­que.

La faillite du capitalisme

Il n'y a encore pas si longtemps, le terme de « pays émergents » faisait fré­mir d'excitation les capitalistes du monde entier qui, dans un marché mon­dial saturé, recherchaient déses­pérément de nouveaux terrains d'accumula­tion pour leurs capitaux. Il était la tarte à la crème de tous les idéologues aux ordres qui nous les présentaient comme la preuve même de l'éternelle jeunesse du capitalisme qui était en train de trouver dans ces territoi­res son « second souf­fle ». Aujourd'hui le terme évoque im­médiatement la panique boursière, et la crainte qu'une nouvelle « crise » ne vienne s'abattre dans les pays centraux en provenance de quelque région « lointaine ».

Mais la crise ne provient pas de cette partie du monde en particulier. Elle n'est pas une crise des « pays jeunes », mais une crise de sénilité, celle d'un sys­tème entré en déca­dence il y a plus de 80 ans et qui se heurte depuis lors sans cesse aux mêmes insolubles contradic­tions : l'impossibilité de trouver toujours plus de débouchés solvables pour les marchandises produites, afin d'assurer la poursuite de l'accumulation du capi­tal. Deux guerres mondiales, des phases de crise ou­vertes destructrices, dont celle que nous vivons depuis trente ans, en ont été le prix. Pour « tenir », le sys­tème n'a cessé de tricher avec ses pro­pres lois. Et la principale de ces triche­ries, c'est la fuite en avant dans un en­dettement de plus en plus faramineux.

L'absurdité de la situation en Russie où les banques et l'Etat ne « tenaient bon » qu'au prix de plus en plus insupportable d'une dette exponentielle qui les con­traignait à s'endetter toujours plus, rien que pour payer les intérêts de ces dettes accumulées, cette folie là n'est nulle­ment « russe ». C'est l'en­semble de l'économie  mondiale qui se maintient en vie depuis des décennies au prix de la même fuite en avant délirante, parce que c'est la seule réponse qu'elle ait à ses contradictions, parce que c'est le seul moyen de créer artificiellement de nouveaux marchés pour les capitaux et les marchandi­ses. C'est le système tout entier qui est mondialement bâti sur un énorme château de cartes de plus en plus fragilisé. Les prêts et investisse­ments massifs vers les pays « émergents », eux-mêmes financés par d'autres prêts, n'ont été qu'un moyen de reporter la crise du système et ses con­tra­dictions explosives du centre vers la péri­phérie. Les krachs boursiers succes­sifs – 1987, 1989, 1997, 1998 – qui en sont un produit, expriment l'ampleur toujours plus grande de l'effondrement du capitalisme.

Face à cet enfoncement brutal que nous avons sous les yeux, la question n'est pas de savoir pourquoi il y a une telle récession maintenant, mais plutôt pour­quoi elle n'est pas arrivée beaucoup plus tôt. La seule ré­ponse est : parce que la bourgeoisie, au ni­veau mondial, a tout fait pour repousser de telles échéances dans le temps en utili­sant des tricheries avec les lois de son système. La crise de surproduction, ins­crite dans les prévi­sions du marxisme dès le siècle der­nier, ne peut trouver de solution réelle dans les tricheries. Et au­jourd'hui, c'est en­core le marxisme qui renvoie dos à dos ces mes­sieurs les ex­perts tenants du « libéralisme » comme ceux partisans d'un « contrôle plus strict » des aspects financiers. Ni les uns ni les autres ne peuvent sauver un sys­tème économique dont les contradic­tions explo­sent malgré les tricheries. Cette faillite du capita­lisme, seul le marxisme l'a vraiment analysée comme inévitable, faisant de cette compréhen­sion une arme pour la lutte des exploi­tés.

Et lorsqu'il faut payer la note, lorsque le fragile système financier craque, les contra­dictions de fond reprennent leurs droits : c'est la plongée dans la réces­sion, l'explosion du chômage, les failli­tes en série d'entrepri­ses et de secteurs industriels. En quelques mois, en Indo­nésie et en Thaïlande par exemple, la crise a plongé des dizaines de millions de personnes dans une profonde misère. La bourgeoisie elle-même le recon­naît et, lorsqu'elle est obligée de reconnaître de tels faits, c'est que la situation est vrai­ment grave. Et cela n'est nullement l'apanage des pays « émergents ».

L'heure de la réces­sion a sonné dans les pays centraux du capi­talisme. Les pays les plus endettés du monde ne sont d'ailleurs ni la Russie, ni le Brésil, mais appartiennent au cœur le plus déve­loppé du capitalisme, à commencer par le premier d'entre eux, les Etats-Unis. Le Japon est maintenant entré officiel­lement en récession après deux trimes­tres de crois­sance négative et il prévu que son PIB baisse de plus de 1,5 % pour 1998. La Grande-Bretagne, qui était présentée comme un modèle il n'y a pas si longtemps, aux cô­tés des Etats-Unis, de « dynamisme » éco­nomique, est contrainte devant la poussée des me­naces inflationnistes, de prévoir un « refroidissement de l'économie » et une « hausse rapide du chômage » (Libération, 13 août). Les annonces de licenciements se multiplient déjà dans l'industrie (100 000 suppressions d'em­plois sur 1,8 millions sont prévues dans les industries mécaniques dans les 18 prochains mois).

La perspective de l'économie capitaliste mondiale, c'est l'Asie qui nous la pré­sente. Alors que les plans de sauvetage et d'assai­nissement étaient censés don­ner une nou­velle vigueur à ces pays, on voit au contraire s'y installer la réces­sion, et s'y former d'énormes poches de misère et de famine.

Le capitalisme n'a pas de solution à sa crise et celle-ci n'a pas de limite au sein du sys­tème. C'est pourquoi la seule solu­tion à la barbarie et à la misère qu'il im­pose à l'hu­manité, c'est son renverse­ment par la classe ouvrière. Pour cette perspective, le proléta­riat du cœur même du capitalisme, celui d'Europe notamment, à cause de sa concen­tration et de son expérience historique, porte une responsabilité décisive vis-à-vis de ses frères de classe du reste du monde.

MFP, 20 septembre 1998



[1] Il faut signaler que lors de son assemblée générale annuelle d'octobre 1997, le FMI avait considéré que le prochain « pays à risque » important pourrait bien être la Turquie. Et vive la lucidité des instances les plus "qualifiées" de la bourgeoisie !