Le communisme n'est pas un bel idéal mais une nécessite matérielle [6°partie]

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail

Les révolutions de 1848 : la perspective communiste se clarifie.
 

Comme on l'a vu dans l'article précédent ([1]), le Manifeste communiste prévoyait une explosion révolutionnaire imminente. Il n'était pas seul à l'attendre :

« ... il était assez significatif que la conscience d'une révolution sociale imminente... ne se limitât pas aux révolutionnaires qui l'exprimaient de la façon la plus élaborée, ni aux classes dominantes dont la peur des masses appauvries n'est jamais bien loin sous la surface aux époques de changement social. Les pauvres eux-mêmes la sentaient. Les couches instruites l'exprimaient. "Tous les gens bien informés", écrivait d'Amsterdam le consul américain durant la famine de 1847, rappor­tant les sentiments des émigrants allemands qui traversaient la Hol­lande, "pensent que la crise est si inextricablement mêlée aux évène­ments de l'époque actuelle qu"elle' n'est que le commencement de cette grande Révolution qu'ils considèrent être appelée, tôt ou tard, à dissoudre l'état de choses existant". »([2])

Confiant dans le fait que d'énormes soulèvements sociaux étaient sur le point d'éclater, mais conscient du fait que les nations d'Europe n'étaient pas toutes à la même étape de         développement historique, le Manifeste communiste, dans sa dernière partie, met en avant certaines considérations tactiques pour l'intervention de la minorité communiste.

La démarche générale reste la même dans tous les cas : « Les communistes combattent pour les intérêts et les buts immédiats de la classe ouvrière ; mais dans ce mouvement du présent, ils représentent en même temps l'avenir. (...) les communistes appuient partout les mouvements révolutionnaires contre les institutions sociales et politiques existantes. Dans tous ces mouvements, ils mettent en avant la ques­tion de la propriété, quel que soit le degré de développement qu'elle ait pu atteindre : c'est la question fondamentale. »([3])

Plus concrètement, reconnaissant que la majorité des pays d'Europe n'avait même pas encore atteint l'étape de la démocratie bour­geoise, que l'indépendance natio­nale et l'unification constituaient encore la question centrale dans des pays comme l'Italie, la Suisse et la Pologne, les communistes s'engageaient dans la lutte aux cô­tés des partis démocrates bourgeois et des partis de la petite-bourgeoise radicale, contre les vestiges de la stagnation féodale et de l'absolutisme.

La tactique est expliquée particu­lièrement en détail en ce qui concerne l'Allemagne : «  C'est sur l'Allemagne que les communistes concentrent surtout leur attention. Ce pays se trouve à la veille d'une révolution bourgeoise. Cette révolu­tion, l'Allemagne l'accomplit donc dans des conditions plus avancées de civilisation européenne, et avec un prolétariat plus développé que l'Angleterre et la France n'en possé­daient au XVII° et au XVIII° siècles. Par conséquent, en Allemagne, la révolution bourgeoise sera forcément le prélude immédiat d'une révolution prolétarienne. »([4])

Donc, la tactique consistait à soutenir la bourgeoisie dans la mesure où elle menait la révolution anti­féodale, mais de toujours défendre l'autonomie du prolétariat, par dessus tout dans l'attente d'une ré­volution prolétarienne qui suivrait immédiatement. Dans quelle mesure les événements de 1848 ont-ils donné raison à ces pronostics ? Et quelles leçons Marx et son « parti » ont-ils tiré, au lendemain de ces évènements ?

 
La révolution bourgeoise et le spectre du prolétariat

Comme on l'a dit, les pays d'Europe se trouvait, en 1848, à des niveaux sociaux et politiques diffé­rents. C'est seulement en Grande-Bretagne que le capitalisme était pleinement développé et que la classe ouvrière constituait la majo­rité de la population. En France, la classe ouvrière avait acquis une ex­périence de base considérable, à travers la participation à une série de soulèvements révolutionnaires depuis 1789. Mais sa maturité politique relative se restreignait quasiment totalement au prolétariat de Paris, et, même à Paris, la produc­tion industrielle à grande échelle n'en était encore qu'à ses débuts, ce qui signifiait que les fractions politiques de la classe ouvrière (Blanquistes, Proudhoniens, etc.) tendaient à refléter le poids des préjugés et des conceptions obso­lètes de l'artisanat. Quant au reste de l'Europe - l'Espagne, l'Italie, l'Allemagne, les régions centrales et orientales - les conditions politiques et sociales y étaient extrê­mement arriérées. Ces régions étaient, pour leur plus grande par­tie, divisées en une mosaïque de pe­tits royaumes et n'existaient pas comme Etats nationaux centralisés. Des vestiges féodaux de toutes sortes pesaient lourdement sur la société et la structure de l'Etat.

Aussi, dans la majorité de ces pays, l'achèvement de la révolution bourgeoise était-il la première chose à l'ordre du jour : se débar­rasser des vieux restes de féodalité, établir des Etats nationaux unifiés, instaurer le régime politique de la démocratie bourgeoise. Et cepen­dant, bien des choses avaient changé depuis l'époque de la révo­lution bourgeoise « classique » de 1789, introduisant toute une série de complications et de contradic­tions dans la situation. Au départ, les soulèvements révolutionnaires de 1848 ne furent pas tant provo­qués par une crise de la « féodalité »que par l'une des grandes crises cycliques du capita­lisme juvénile : la grande dépres­sion de 1847 qui, arrivant dans le sillage d'une série de moissons dé­sastreuses, avait réduit le niveau de vie des masses à un niveau intolé­rable. Deuxièmement, ce sont, avant tout, les masses urbaines de prolétaires ou de semi-prolétaires de Paris, Berlin, Vienne et d'autres villes qui ont mené les soulèvements contre le vieil ordre. Et comme le Manifeste l'avait montré, le prolétariat était déjà devenu une force distincte, bien plus qu'il ne l'avait été en 1789 ; non seulement au niveau social mais également sur le plan politique. La montée du mou­vement Chartiste en Grande-Bre­tagne l'avait confirmé. Mais c'est, d'abord et avant tout, le grand soulèvement de juin 1848 à Paris qui a vérifié la réalité du prolétariat tel qu'il est défini dans le Mani­feste : une force politique indépen­dante irrévocablement opposée à la domination du capital.

En février 1848, la classe ouvrière parisienne avait constitué la force principale derrière les barricades, dans le soulèvement qui avait ren­versé la monarchie de Louis-Phi­lippe et instauré la République. Mais au cours des mois suivants, l'antagonisme entre le prolétariat et la bourgeoisie « démocratique » était devenu ouvert et aigu, au fur et à mesure que cette dernière montrait clairement qu'elle était incapable, pratiquement, de faire quoi que ce soit pour soulager la détresse économique du premier. La résistance du prolétariat fut formulée dans la revendication confuse du « droit au travail », lorsque le gouvernement ferma les Ateliers nationaux qui avaient apporté aux ouvriers un minimum de secours face au chômage. Néanmoins, comme le défend Marx dans Les luttes de classe en France, écrit en 1850, derrière ce slogan dérisoire s'expriment les débuts d'un mouvement pour la sup­pression de la propriété privée. Il est certain que la bourgeoisie elle-même était consciente de ce dan­ger ; lorsque les ouvriers parisiens firent des barricades pour défendre les Ateliers nationaux, le soulèvement fut réprimé avec la plus grande férocité : « On sait que les ouvriers, avec un courage et un génie sans exemple, sans chefs, sans plan commun, sans ressources, pour la plupart manquant d'armes, tinrent en échec cinq jours durant l'armée, la garde nationale de Paris ainsi que la garde nationale qui afflua de la province. On sait que la bourgeoisie se dédommagea de ses transes mor­telles par une brutalité inouïe et massacra plus de 3 000 prison­niers.»([5])

En fait, ce soulèvement confirma les pires craintes de la bourgeoisie dans toute l'Europe, et son issue devait avoir de profondes consé­quences sur le développement ulté­rieur du mouvement révolution­naire. Traumatisée par le spectre du prolétariat, l'assurance de la bourgeoisie s'affaiblit et elle se trouva incapable de poursuivre sa propre révolution contre l'ordre établi. Ceci fut bien sûr amplifié par des facteurs matériels : dans les pays dominés par l'absolutisme, l'appréhension de la bourgeoisie était aussi le produit de son déve­loppement économique et politique tardif. De toutes façons le résultat fut que, plutôt que de faire appel à l'énergie des masses pour mener sa bataille contre le pouvoir féodal, comme elle l'avait fait en 1789, la bourgeoisie se compromit de plus en plus avec la réaction afin de contenir le danger qui venait « d'en bas » . Ce compromis prit des formes diverses. En France, il pro­duisit l'étrange anomalie d'un se­cond Bonaparte qui s'infiltra dans la brèche du pouvoir parce que les mécanismes « démocratiques » de la bourgeoisie semblaient uniquement ouvrir la porte aux vents froids de l'agitation sociale et de l'instabilité politique. En Allemagne, il fut incarné par la timidité et la mollesse particulières de la bourgeoisie dont le manque de résistance face à la réaction absolutiste fut si souvent stigmatisé par Marx, en particulier dans l'article « La bourgeoisie et la contre-révolution » publié dans la Neue Reinische Zeitung du 15 dé­cembre 1848: « La bourgeoisie al­lemande avait évolué avec tant d'indolence, de lâcheté, de lenteur qu'au moment où elle se dressa me­naçante en face du féodalisme et de l'absolutisme, elle aperçut en face d'elle le prolétariat menaçant ainsi que toutes les fractions de la bour­geoisie dont les idées et les intérêts sont apparentés à ceux du proléta­riat. » Cela la rendait « indécise face à chacun de ses adversaires pris sé­parément parce qu'elle les voyait toujours tous les deux devant ou der­rière elle ; encline dès l'abord à tra­hir le peuple et à tenter des compromis avec le représentant couronné de l'ancienne société... sans foi en elle-même, sans foi dans le peuple, montrant les dents à ceux d'en haut, tremblant devant ceux d'en bas... telle un vieillard maudit, affaibli par l'âge, elle se voyait condamnée à diriger et à détourner, dans son propre intérêt, les premières mani­festations de jeunesse d'un peuple robuste - sans yeux ! Sans oreilles ! Sans dents ! Sans rien - c'est ainsi que la bourgeoisie prussienne se trouva après la révolution de mars à la barre de l'Etat prussien. »([6])

Mais bien que la bourgeoisie fût « mortellement terrorisée » par le prolétariat, ce dernier n'était pas assez mûr, historiquement parlant, pour assumer la direction politique des révolutions. Déjà la puissante classe ouvrière britannique se trou­vait quelque peu isolée des événe­ments qui se déroulaient sur le continent européen ; et le Char­tisme, en dépit de l'existence d'une tendance consistante sur son aile gauche, cherchait avant tout à faire une place à la classe ouvrière à l'intérieur de la société « démocratique », c'est-à-dire bour­geoise. Il est certain que la bour­geoisie britannique fut assez intelli­gente pour trouver un moyen d'intégrer graduellement la reven­dication du suffrage universel de telle sorte que, loin de menacer le règne politique du capital, comme Marx lui-même l'avait pensé, elle en devint l'un des piliers. A côté de cela, au moment même où l'Europe continentale était traversée par tous ces soulèvements, le capitalisme britannique se trouvait à la veille d'une nouvelle phase d'expansion. En France, bien que la classe ouvrière y ait fait les plus grands progrès politiques, elle n'avait pas été capable d'échapper aux pièges de la bourgeoisie, et encore moins de se poser comme porteuse d'un nouveau projet social. Le soulèvement de juin 1848 avait, en fait, été pratiquement provoqué par la bourgeoisie, et les aspirations communistes qu'il contenait, étaient restées plus implicites qu'explicites. Comme le dit Marx dans Les luttes de classe en France : « Ce fut la bourgeoisie qui contraignit le prolétariat de Paris à l'insurrection de Juin. De là son arrêt de condamnation. Ni ses besoins immédiats avoués ne le poussaient à vouloir obtenir par la violence le renversement de la bourgeoisie, il n'était pas encore de taille à accomplir cette tâche. Force fut au Moniteur de lui apprendre officiellement que le temps n'était plus où la République jugeait à propos de rendre les honneurs à ses illusions, et seule la défaite le convainquit de cette vérité que la plus infime amélioration de sa situation reste une utopie au sein de la République bourgeoise, utopie qui se change en crime dès qu'elle veut se réaliser. »([7])

Aussi, loin d'arriver rapidement à une révolution prolétarienne comme le Manifeste l'avait espéré, les mouvements de 1848 aboutirent-ils à peine à l'achèvement par la bourgeoisie de sa propre révolu­tion.

 
L'intervention de la Ligue des Communistes

Les révolutions de 1848 soumirent ainsi très tôt la Ligue des Commu­nistes à l'épreuve du feu. Rarement a été accordée à une organisation communiste, si rapidement après sa naissance, la récompense parfois incertaine d'être plongée dans le grand bain d'un gigantesque mou­vement révolutionnaire. Marx et Engels, ayant opté pour l'exil politique loin du régime débilitant des Junkers, retournèrent en Allemagne pour prendre part aux événements vers lesquels les guidaient nécessai­rement leurs convictions. Etant donnée l'absence totale d'expérience directe de la Ligue des Communistes dans des événements d'une telle échelle, il aurait été surprenant que le travail mené par cette organisation durant cette pé­riode - y compris celui des ses élé­ments les plus avancés théoriquement - fût exempt d'erreurs ; il y en eut parfois de très sérieuses. Mais la question de fond, ce n'est pas de savoir si la Ligue des Communistes a commis des erreurs, mais si l'ensemble de son intervention était cohérent avec les tâches fondamentales qu'elle s'était donnée dans sa prise de position sur les principes politiques et la tactique, dans le Manifeste Communiste.

L'une des caractéristiques les plus frappantes de l'intervention de la Ligue des Communistes dans la ré­volution allemande de 1848, c'est son opposition à l'extrémisme ré­volutionnaire facile. Aux yeux de la bourgeoisie - ou tout au moins dans ses organes de propagande - les communistes constituaient le nec plus ultra du fanatisme et du terro­risme, de féroces facteurs de des­truction et de nivellement social forcé. Durant cette période, on parlait de Marx lui-même comme du « Docteur Terreur Rouge » et il fut constamment accusé de prépa­rer de sournois complots pour as­sassiner les têtes couronnées de l'Europe. En réalité, l'activité du « parti de Marx » dans cette période fut remarquable pour sa sobriété.

D'abord, durant les premiers jours grisants de la révolution, Marx s'opposa publiquement au roman­tisme révolutionnaire des « lé­gions » créées en France par des ré­volutionnaires expatriés et , qui avaient pour but de ramener la ré­volution en Allemagne à la pointe de la baïonnette. A l'encontre de cela, Marx souligna que la révolu­tion n'était pas en premier lieu une question militaire, mais surtout une question sociale et politique ; il mit sèchement en évidence que la bour­geoisie française K démocrati­que» ne serait que trop heureuse de voir ces troublions révolutionnaires allemands partir combattre les ty­rans féodaux d'Allemagne - et qu'elle n'avait pas négligé d'avertir comme il convient les autorités al­lemandes de leur arrivée. Dans le même ordre d'idées, Marx prit po­sition contre un soulèvement isolé et intempestif à Cologne dans la phase déclinante de la révolution, puisqu'il aurait encore une fois mené les masses dans les bras ten­dus de la réaction qui avait pris des mesures explicites pour provoquer ce soulèvement.

Au niveau politique plus global, Marx a dû également combattre les communistes qui croyaient que la révolution des ouvriers et l'avènement du communisme étaient à l'ordre du jour à court terme ; ceux qui dédaignaient la lutte pour la démocratie politique bourgeoise et considéraient que les communistes ne devaient parler que des conditions de la classe ou­vrière et de la nécessité du commu­nisme. A Cologne où Marx passa la plus grande partie de la période ré­volutionnaire comme éditeur du journal démocrate radical, la Neue Reinische Zeitung, le principal dé­fenseur de ce point de vue était le bon Dr Gotteschalk qui se considé­rait comme un véritable homme du peuple et critiquait sévèrement Marx de n'être rien d'autre qu'un terroriste de salon, puisque celui-ci défendait de façon si opiniâtre que l'Allemagne n'était pas mûre pour le communisme, que la bourgeoisie devait d'abord venir au pouvoir et faire sortir l'Allemagne de son ar­riération féodale, et que, par conséquent, la tâche des commu­nistes était de soutenir la bourgeoi­sie « sur la gauche », de participer au mouvement populaire pour faire en sorte qu'il pousse sans cesse la bourgeoisie à aller jusqu'aux limites extrêmes de son opposition à l'ordre féodal.

En termes d'organisation pratique, cela signifiait la participation aux Unions démocratiques qui surgi­rent, comme leur nom l'indique, en vue de rassembler tous ceux qui lut­taient de façon décidée et sincère contre l'absolutisme féodal et pour l'instauration de structures politiques démocratiques bourgeoises. Mais l'on peut dire qu'en réagissant contre les excès volontaristes de ceux qui voulaient sauter d'un seul coup par dessus la phase démocra­tique bourgeoise, Marx est allé trop loin dans l'autre direction et a ou­blié certains des principes établis dans le Manifeste. A Cologne, la tendance de Gotteschalk consti­tuait la majorité de la Ligue, et pour contrer son influence, à un moment donné, Marx a dissous complètement la Ligue Politiquement la Neue Reinische Zeitung continua pendant toute une période sans rien dire sur les conditions de la classe ouvrière, et en particulier sur la nécessité que les ouvriers gardent leur autonomie politique face à toutes les fractions de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie. C'était à peine compatible avec les notions d'indépendance du prolétariat mises en avant dans le Manifeste et, comme nous le ver­rons, Marx fit son autocritique sur cette question, en particulier dans ses premières tentatives de dresser un bilan de l'activité de la Ligue des communistes dans le mouvement. Mais la question fondamentale reste : ce qui a guidé Marx durant cette période, comme pendant toute sa vie, c'était la reconnais­sance que le communisme était plus qu'une nécessité en termes de be­soin humain fondamental : il devait aussi être une possibilité réelle étant données les conditions objec­tives atteintes par le développement social et historique. Ce débat de­vait aussi ressurgir dans la Ligue au lendemain de la révolution.

 
Leçons de la défaite : la nécessité de l'autonomie du prolétariat

Par bien des aspects, les contribu­tions politiques les plus impor­tantes de la Ligue des Commu­nistes, à part évidemment le Mani­feste lui-même, sont les documents élaborés au lendemain des mouve­ments de 1848 ; le « bilan » que l'organisation tira concernant sa propre participation aux révoltes. Cela est vrai, même si les débats que ces documents expriment ou provoquent ont amené à une scis­sion fondamentale et à la dissolu­tion, dans les faits, de l'organisation.

Dans la circulaire du Comité cen­tral de la Ligue des Communistes, publiée en mars 1850, il y a une critique - en fait une autocritique puisque c'est Marx lui-même qui l'a rédigée - des activités de la Ligue durant les événements révolution­naires. Le document, tout en re­connaissant sans hésitation que les pronostics politiques généraux de la Ligue avaient été amplement confirmés par les événements ré­volutionnaires, et que ses membres avaient été les combattants les plus déterminés de la cause révolution­naire, montre que l'affaiblissement organisationnel de la Ligue - en fait sa dissolution dans les premières étapes de la révolution en Alle­magne - avait gravement exposé la classe ouvrière à la domination po­litique des démocrates petit-bour­geois : « ...l'ancienne et solide or­ganisation de la Ligue s'est considé­rablement relâchée. Beaucoup de membres, directement engagés dans le mouvement révolutionnaire, se sont imaginé que le temps des socié­tés secrètes était passé et que l'action publique pouvait suffire seule. Un certain nombre de cercles et de communes (les unités de base de l'organisation de la Ligue) ont laissé leurs relations avec le conseil central se relâcher et s'assoupir peu à peu. Tandis que le parti démocra­tique, le parti de la petite-bourgeoi­sie, s'organisait donc de plus en plus en Allemagne, le parti ouvrier per­dait son seul lien solide ; c'est tout au plus s'il conservait dans quelques localités, son organisation en vue de buts locaux ; et c'est pour cela que, dans le mouvement général, il est tombé complètement sous la domi­nation et la direction des démocrates petits-bourgeois. Il faut mettre fin à cet état de choses et rétablir   l'autonomie des ouvriers. » ([8]). Il n'y a aucun doute sur le fait que, dans ce texte, l'élément le plus important est la claire défense de la nécessité de lutter pour l'indépendance organisationnelle et politique la plus totale de la classe ouvrière, même durant les révolutions menées par d'autres classes.

C'était une nécessité pour deux raisons.

D'abord, si comme en Allemagne, la bourgeoisie se montrait inca­pable d'accomplir ses propres tâches révolutionnaires, le proléta­riat devait agir et s'organiser de fa­çon indépendante pour accélérer la révolution malgré les réticences et le conservatisme de la bourgeoisie : ici, le modèle est constitué, dans une certaine mesure, par la pre­mière Commune de Paris, celle de 1793 où les masses « populaires» s'étaient organisées en assemblées et en sections lo­cales, centralisées au niveau de la ville dans la Commune, afin de pousser la bourgeoisie jacobine à poursuivre l'élan de la révolution.

En même temps, même si les élé­ments démocrates les plus radicaux venaient au pouvoir, ils seraient contraints, par la logique de leur position, de se retourner contre les ouvriers et de les soumettre à l'ordre et à la discipline bour­geoise, dès qu'ils seraient devenus les nouveaux timoniers de l'Etat. Cela s'était avéré en 1793 et après, quand la bourgeoisie s'était mise à découvrir de plus en plus d' « ennemis à gauche » ; ça avait été démontré dans le sang par les journées de juin 1848 à Paris ; et selon Marx, cela aurait encore lieu lors de la prochaine reprise révolution­naire en Allemagne. Marx prévoyait qu'à la suite de l'échec de la bourgeoisie libérale, de son inca­pacité à s'affronter au pouvoir ab­solutiste, les démocrates petit-bourgeois seraient portés à la direc­tion du prochain gouvernement ré­volutionnaire mais qu'ils tenteraient aussi sur le champ de désar­mer et d'attaquer la classe ouvrière. Et pour cette raison même, le pro­létariat ne pouvait se défendre de telles attaques qu'en maintenant son indépendance de classe. Cette indépendance comportait trois di­mensions :

- L'existence et l'action d'une orga­nisation communiste en tant que fraction politique la plus avancée de la classe :

« En ce moment, où les petits-bour­geois démocratiques sont partout opprimés, ils prêchent en général au prolétariat l'union et la réconci­liation ; ils lui tendent la main et s'efforcent de constituer un grand parti d'opposition, qui embrasse toutes les nuances du parti démo­cratique ; en d'autres termes, ils s'efforcent d'enrôler les ouvriers dans une organisation de parti où prédominent les lieux communs généraux de la social-démocratie servant de paravent à leurs intérêts particuliers, et où défense est faite, pour ne pas troubler la bonne entente, de mettre en avant les reven­dications précises du prolétariat. Une telle union tournerait uniquement à l'avantage des petits-bour­geois démocratiques et tout à fait au désavantage du prolétariat. Le prolétariat perdrait en totalité sa situation indépendante, achetée par tant de peines, et retomberait au rang de simple annexe de la démocratie bourgeoise officielle. Cette union doit donc être repous­sée de la façon la plus catégorique. Au lieu de se ravaler une fois en­core à servir de claque aux démo­crates bourgeois, les ouvriers, et surtout la Ligue, doivent travailler à constituer, à côté des démocrates officiels, une organisation autonome, secrète et publique, du parti ouvrier, et à faire de chaque com­mune le centre et le noyau de grou­pements ouvriers où la position et les intérêts du prolétariat seront discutés indépendamment d'in­fluences bourgeoises. »([9]).

- Le maintien des revendications autonomes de classe, soutenues par des organisations unitaires de la classe, c'est-à-dire des organes regroupant tous les ouvriers en tant qu'ouvriers :

« Pendant la lutte et après la lutte, les ouvriers doivent en toute occa­sion formuler leurs propres reven­dications à côté des revendications des démocrates bourgeois. Il faut qu'ils exigent des garanties pour les ouvriers, dès que les bourgeois dé­mocratiques se disposent à prendre le gouvernement en mains. Il faut, au besoin, qu'ils obtiennent ces ga­ranties de haute lutte et s'arrangent en somme pour obliger les nouveaux gouvernants à toutes les concessions et à toutes les promesses possibles ; c'est le plus sûr moyen de les compromettre. L'ivresse du triomphe et l'engouement pour le nouvel état de choses, conséquence de toute vic­toire remportée dans la rue, il faut qu'ils s'ingénient à les amortir le plus possible, en jugeant avec calme et sang-froid la situation et en affectant à l'égard du nouveau gouvernement une méfiance non déguisée. Il faut qu'à côté des nou­veaux gouvernements officiels, ils établissent en même temps leurs propres gouvernements ouvriers ré­volutionnaires, soit sous forme de municipalités ou de conseils muni­cipaux, soit par des clubs ou des comités ouvriers, de telle façon que les gouvernements démocratiques bourgeois non seulement perdent aussitôt l'appui des ouvriers, mais se sentent, de prime abord, surveillés et menacés par des autorités ayant derrière elles toute la masse des ouvriers. En un mot : aussitôt la victoire acquise, la méfiance du prolétariat ne doit plus se tourner contre le parti réactionnaire vaincu, mais contre ses anciens alliés, contre le parti qui veut exploi­ter seul la victoire commune. »([10]).

- Ces organes doivent être armés ; à aucun moment le prolétariat ne doit se faire piéger en rendant ses armes au gouvernement officiel :

« Mais pour pouvoir prendre une attitude énergique et menaçante à l'égard de ce parti, dont la trahison envers les ouvriers commencera dès la première heure de la victoire, il faut que les ouvriers soient armés et organisés. Il faut faire immédia­tement le nécessaire pour que tout le prolétariat soit armé de fusils, de carabines, de canons et qu'il ait des munitions ; et il faut, par contre, s'opposer au rétablissement de l'ancienne garde nationale diri­gée contre les ouvriers. Là où ce rétablissement ne peut être empê­ché, les ouvriers doivent essayer de s'organiser en garde prolétarienne autonome, avec des chefs élus par eux-mêmes et son propre état-ma­jor également élu par eux, et sous les ordres, non pas du pouvoir pu­blic, mais des conseils municipaux révolutionnaires formés par les ou­vriers. Là où les ouvriers sont oc­cupés au compte de l'Etat, il faut qu'ils fassent en sorte d'être armés et organisés en un corps spécial avec des chefs de leur choix ou un détachement de la garde proléta­rienne. Il ne faut, sous aucun prétexte, se dessaisir des armes et des munitions, et il faut empêcher, au besoin par la force, toute tentative de désarmement. »([11]).

Ces conclusions, ces définitions de ce qu'entraîne pratiquement l'indépendance de classe dans une situation révolutionnaire, ne revê­tent pas tant une importance comme prescription pour un type de révolution qui n'était plus véri­tablement à l'ordre du jour, mais en tant qu'anticipation historique d'un futur facilement reconnaissable - celui des grands conflits ré­volutionnaires de 1871, 1905 et 1917, où la classe ouvrière a dû créer ses propres organes de combat politique et se présenter comme candidat possible au pouvoir. Dans la circulaire de la Ligue, on trouve toute la notion de la dualité de pouvoir, dans une situation sociale dans laquelle la classe ouvrière commence à atteindre un degré d'autonomie politique et organisa­tionnelle tel qu'elle constitue une menace directe envers la direction bourgeoise de la société ; et au-delà de l'instabilité inhérente à toute si­tuation de dualité de pouvoir, la notion de dictature du prolétariat, de prise et d'exercice du pouvoir politique par la classe ouvrière or­ganisée. Dans le texte de la Ligue, apparaît l'idée que les formes em­bryonnaires de ce pouvoir proléta­rien surgissent en dehors et contre les organes officiels de l'Etat bour­geois. Elles sont (Marx se réfère ici spécifiquement aux clubs ouvriers) une « coalition de toute la classe ou­vrière contre toute la classe bour­geoise - la formation d'un Etat ou­vrier contre l'Etat bourgeois. »([12]) Ces lignes contiennent par consé­quent les germes de la position se­lon laquelle la prise du pouvoir par la classe ouvrière n'implique pas la prise de l'appareil d'Etat existant, mais sa destruction violente par les propres organes ouvriers de pouvoir. Les germes seulement car cette position n'avait été aucunement clarifiée par une expérience historique décisive : bien que Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte fasse, en passant, explicitement référence à la nécessité de détruire l'Etat plutôt que de le contrôler - « Toutes les révolutions politiques n'ont fait que perfectionner cette machine, au lieu de la briser, »([13]) -, à la même époque Marx était encore convaincu que les ouvriers pourraient parvenir au pouvoir dans cer­tains pays (comme en Grande-Bre­tagne) à travers le suffrage univer­sel. La question était traitée en fonction des conditions nationales particulières et non comme un pro­blème de principe général.

Cette question ne fut pas pleinement clarifiée tant que le mouve­ment historique réel n'est pas intervenu de façon décisive dans la dis­cussion : c'est la Commune de Paris qui la tranchera. Mais nous pouvons déjà voir la continuité entre les conclusions tirées à partir de la Commune, selon lesquelles le pouvoir politique du prolétariat re­quiert l'apparition d'un nouveau réseau d'organes de classe, un «État» révolutionnaire centralisé qui ne peut vivre à côté de l'appareil d'Etat existant. On voit ici        la profondeur de vue « prophétique » de Marx ; mais ces prévisions ne sont pas de simples spéculations. Elles sont solidement enracinées dans l'expérience pas­sée ; l'expérience de la première Commune de Paris, des clubs et des sections révolutionnaires de 1789-95 et surtout des journées de juin 1848 en France où le prolétariat a surgi et s'est armé comme force so­ciale distincte, mais fut écrasé, dans une grande mesure, parce qu'il était insuffisamment armé po­litiquement. Si l'on ne tient pas compte des limites historiques au sein desquelles ces textes de la Ligue furent rédigés, les leçons qu'ils contiennent sur la nécessité d'une action et d'une organisation indépendantes de la classe ouvrière restent toujours aussi essentielles ; sans cela, la classe ouvrière ne prendra jamais le pouvoir et le communisme ne sera vraiment rien de plus qu'un rêve.

 
La révolution permanente : de façon permanente non réalisée.

Néanmoins, nous ne pouvons igno­rer le fait que ces appels à l'autonomie prolétarienne furent lancés dans une perspective histo­rique particulière : celle de la « révolution permanente ».

Le Manifeste avait envisagé une transition rapide de la révolution bourgeoise en révolution proléta­rienne en Allemagne. Comme nous l'avons dit, l'expérience réelle de 1848 avait convaincu Marx et sa tendance du fait que la bourgeoisie allemande était congénitalement incapable de mener sa propre ré­volution ; que lors de la prochaine explosion révolutionnaire, que la Circulaire de mars 1850 voyait en­core comme une perspective à court terme, les démocrates petit-bourgeois, les «social-démo­crates » comme on les appelait parfois à l'époque, viendraient au pouvoir. Mais cette couche sociale se montrerait également incapable de mener la destruction complète des rapports féodaux et allait être, de toutes façons, forcée d'attaquer et de désarmer le prolétariat dès qu'elle assumerait une fonction gouvernementale. La tâche d'achever véritablement la révolu­tion bourgeoise reviendrait donc au prolétariat, mais ce faisant, ce dernier serait contraint d'aller de l'avant, vers sa propre révolution communiste.

Le fait que ce schéma était inappli­cable aux conditions très arriérées de l'Allemagne, fut ensuite, comme nous le verrons, rapidement re­connu par Marx, lorsqu'il prit conscience que le capitalisme eu­ropéen se trouvait encore dans sa phase pleinement ascendante. Ceci est également reconnu par les commentateurs et les historiens gauchistes. Mais selon ces derniers, « la tactique de la révolution permanente, bien qu'inapplicable dans l'Allemagne de 1850, a constitué un legs politique valable pour le mouvement ouvrier. Elle fut proposée par Trotski dans la Russie de 1905, bien que Lénine ait encore considéré comme prématurée la tentative de transformer la révolution bourgeoise en révolution prolétarienne. En 1917 cependant, dans le contexte de la crise européenne apportée par la guerre mondiale,  Lénine  et  le parti  bolchevik furent capables d'appliquer victorieusement la tactique de la révolution permanente, menant la révolution russe cette année là, du renversement du tsarisme au renversement du capitalisme lui-même. »([14]).

En réalité, c'est l'idée même de la révolution permanente qui était ba­sée sur une insoluble énigme : l'idée qu'en même temps que la révolu­tion prolétarienne serait possible dans certains pays, d'autres parties du monde auraient (ou ont) encore des tâches bourgeoises à achever ou des étapes à franchir. C'était un problème authentique pour Marx, mais il fut dépassé par l'évolution historique elle-même qui démontra que le capitalisme ne pouvait poser les conditions de la révolution pro­létarienne qu'à l'échelle mondiale. C'est en tant que système interna­tional unique que le capitalisme, avec l'éclatement de la première guerre mondiale, est entré dans sa phase de décadence, dans l' « époque de guerres et de révolu­tions ». La tâche qui se présentait au prolétariat en Russie n'était pas l'achèvement de quelque étape bourgeoise, mais la prise du pouvoir politique comme premier pas vers la révolution prolétarienne mondiale. Contrairement aux ap­parences, Février 17 ne fut pas une « révolution bourgeoise», et ne re­présenta pas l'accession au pouvoir d'une couche sociale intermédiaire. Février 1917 fut une révolte proléta­rienne face à laquelle toutes les forces de la bourgeoise firent tout ce qui était en leur pouvoir pour la dévoyer et la défaire ; ce qui fut très rapidement prouvé c'est que toutes les fractions de la bourgeoisie, loin d'être « révolutionnaires », se consacrèrent corps et âme à la guerre impérialiste et à la contre-révolution, et que la petite-bourgeoisie et d'autres couches inter­médiaires ne disposaient d'aucun programme politique ou social propre, mais étaient condamnées à tomber d'un côté ou de l'autre des deux classes historiques de la so­ciété.

Quand Lénine écrivit les Thèses d'Avril en 1917, il liquida toutes les notions dépassées d'une étape à mi-chemin entre la révolution proléta­rienne et la révolution bourgeoise, tous les vestiges de conceptions pu­rement nationales du changement révolutionnaire. En effet, les Thèses rendaient superflu le concept ambigu de la révolution permanente et affirmaient que la révolution de la classe ouvrière est communiste et internationale, ou qu'elle n'est rien.

 
Clarification de la perspective communiste : le concept de décadence

Les clarifications les plus impor­tantes sur la perspective du com­munisme provinrent du débat qui surgit dans la Ligue peu de temps après la publication de sa première Circulaire post-révolutionnaire. Il devint rapidement clair pour Marx et ceux qui lui étaient politiquement proches, que la contre-révolu­tion avait triomphé dans toute l'Europe, et qu'en fait, il n'existait pas de perspective de lutte révolu­tionnaire imminente. Plus que toute autre chose, ce qui l'en a convaincu, ce n'était pas simplement les victoires politiques et mili­taires de la réaction, mais la recon­naissance, basée sur un travail as­sidu de recherche économique dans sa nouvelle condition d'exilé en Grande-Bretagne, du fait que le capitalisme était entré dans une nouvelle phase de croissance. Comme il l'a écrit dans Les luttes de classe en France :

«Etant donné cette prospérité géné­rale dans laquelle les forces produc­tives de la société bourgeoise se dé­veloppent aussi abondamment que le permettent les conditions bour­geoises, on ne saurait parler de vé­ritable révolution. Une telle révolu­tion n'est possible que dans les pé­riodes où ces deux facteurs, les forces productives modernes et les formes de production bourgeoises entrent en conflit les unes avec les autres. Les différentes querelles auxquelles s'adonnent aujourd'hui les représentants des diverses frac­tions du parti de l'ordre continental et où elles se compromettent récipro­quement, bien loin de fournir l'occasion de nouvelles révolutions, ne sont, au contraire, possibles que parce que la base des rapports est momentanément si sûre, et, ce que la réaction ne sait pas, si bour­geoise. Toutes les tentatives de réac­tion pour arrêter le développement bourgeois s'y briseront aussi fortement que toute l'indignation morale et toutes les proclamations enthousiastes des démocrates. Une nou­velle révolution ne sera possible qu'à la suite d'une nouvelle crise, mais  l'une est aussi certaine que l'autre. » ([15]).

Par conséquent, la tâche à laquelle les communistes devaient faire face, n'était plus constituée par la préparation immédiate de la révo­lution, mais, avant tout, par la compréhension théorique de la si­tuation historique objective, la des­tinée réelle du capital et donc les véritables bases d'une révolution communiste.

Cette perspective rencontra une opposition virulente chez les élé­ments les plus immédiatistes dans le parti, la tendance Willich-Schapper qui, lors de la réunion fa­tidique du Comité central de la Ligue des communistes en sep­tembre 1850, déclara que la polé­mique avait lieu entre ceux « qui or­ganisent le prolétariat » (c'est-à-dire eux-mêmes, les véritables ouvriers communistes) et « ceux qui agissent avec la plume »([16]) (c'est-à-dire Marx et ses théoriciens de salon). Marx pose la véritable question dans sa réponse ; il signale que : « Pendant notre dernier débat en particulier, sur la question de "La position du prolétariat allemand dans la prochaine révolution", des membres de la minorité du Comité central ont exprimé des points de vue en contradiction directe avec notre avant-dernière Circulaire, et même avec le Manifeste. »([17]) « A la place de la conception critique, la minorité met une conception dogmatique, et à la place de la conception matérialiste, une conception idéaliste. Au lieu des conditions réelles, c'est la simple volonté qui devient la force motrice de la révolution. Nous, nous disons aux ouvriers : "Vous avez à traverser quinze, vingt, cinquante ans de guerres civiles et de luttes entre les peuples, non seulement pour changer les conditions exis­tantes, mais pour vous changer vous-mêmes et vous rendre aptes à la direction politique". Vous, au contraire, vous dites : "Il nous faut immédiatement arriver au pouvoir, ou bien nous n'avons plus qu'à aller nous coucher". Nous, nous attirons tout spécialement l'attention des ou­vriers allemands sur le faible déve­loppement du prolétariat allemand. Vous, vous flattez de la façon la plus grossière le sentiment national et les préjugés corporatifs des artisans al­lemands, ce qui est évidemment plus populaire. »([18]).

L'issue de ce débat fut la dissolu­tion effective de la Ligue. Marx proposa que son quartier général (HG) se déplace à Cologne et que les deux tendances travaillent dans des sections locales séparées. L'organisation continua d'exister jusqu'au célèbre Procès des com­munistes de Cologne en 1852, mais son existence était de plus en plus formelle. Les adeptes de Willich-Schapper se trouvèrent de plus en plus impliqués dans des complots loufoques et des conspirations ayant pour but de déchaîner 1; tempête prolétarienne. Marx, Engels et quelques autres se retirèrent de plus en plus des activités de l'organisation (sauf quand Marx alla défendre les camarades empri­sonnés à Cologne) et se dédièrent à la principale tâche de l'heure - l'élaboration d'une compréhension plus approfondie des mécanismes et des faiblesses du mode de pro­duction capitaliste.

Ce fut la première démonstration claire du fait que le parti du prolé­tariat ne pouvait exister comme tel dans une période de réaction et de défaite ; que, dans de telles pé­riodes, les révolutionnaires ne peuvent travailler que comme une fraction. Mais le fait qu'il n'ait pas existé de fraction organisée autour de Marx et d'Engels dans la période qui suivit, n'exprime pas une force ; cela exprimait l'immaturité du mouvement politique du proléta­riat, du concept même de parti.([19])

Néanmoins, le débat avec la ten­dance Willich-Schapper nous a légué une leçon durable : la claire af­firmation par la « tendance de Marx » selon laquelle la révolution ne pourrait avoir lieu que lorsque les « forces de production mo­dernes » entreraient en conflit avec « les formes de production bour­geoises » ; quand le capitalisme serait devenu une entrave au déve­loppement des forces productives, un système social décadent. C'était une réponse essentielle à tous ceux qui, se séparant des conditions his­toriques objectives, réduisaient la révolution communiste à une simple question de volonté. Et c'est une réponse qui dut être répétée maintes fois dans le mouvement ouvrier : contre les bakouninistes dans la Première internationale qui montrèrent la même absence d'intérêt pour la question des conditions matérielles, et faisaient dépendre la révolution de la perspi­cacité et de l'enthousiasme des masses (et de leur avant-garde se­crète autoproclamée) ; ou contre les descendants ultérieurs de Ba­kounine dans le milieu politique prolétarien d'aujourd'hui - comme le Groupe communiste internatio­naliste et Wildcat, qui, en com­mençant par rejeter la conception marxiste de la décadence du capi­talisme, ont fini par rejeter toute notion de progrès historique et proclament que le communisme était possible depuis l'avènement du capitalisme, et même depuis l'aube de la société de classe.

            Il est vrai que le débat de 1850 n'a pas clarifié cette question de la décadence ; on peut trouver dans les formulations de Marx sur « la pro­chaine révolution émergeant de la prochaine crise » de quoi conclure que celui-ci envisageait la possibi­lité d'une révolution surgissant dans une période où les rapports bourgeois ne sont pas devenus une entrave permanente aux forces pro­ductives, mais d'une des crises cy­cliques et temporaires qui ont ponctué la vie du capitalisme du­rant le XIX° siècle. Certains cou­rants du mouvement prolétarien - les bordiguistes en particulier - ont cherché à rester en cohérence avec la critique par Marx du volonta­risme tout en rejetant la notion de crise permanente du mode de pro­duction capitaliste, la notion de décadence. Mais bien que le concept de décadence n'ait pu être pleinement clarifié tant que le capi­talisme n'était pas vraiment entré dans sa phase de décadence, nous soutenons que les véritables héri­tiers de la méthode de Marx sont ceux qui défendent un tel concept. C'est l'un des éléments que nous examinerons dans le prochain ar­ticle, lorsque nous étudierons, du point de vue le plus approprié à cette série d'articles, les travaux théoriques de Marx durant la dé­cennie qui a suivi la dissolution de la Ligue : comme clé de la compré­hension de la nécessité et de la pos­sibilité du communisme.

CDW.

 



[1] « 1848: Le communisme comme programme politique », Revue internationale, n°72

[2] E.J. Hobsbawn, L'âge de la Révolution, 1789-1848

[3] Le manifeste communiste, Ed La Pleiade, Œuvres 1, pages 193-194.

[4] Ibid.

 

[5] Les luttes de classe en France. J.J. Pauvert, page 88.

[6] La Nouvelle Gazette Rhénane. Tome II, Editions sociales, pages 230, 231

[7] Les luttes de classe en France. J.J. Pauvert, page 90.

[8] . « Adresse du Conseil Central à la Ligue », Londres, mars 1850, in Textes sur l'organisation, Ed. Spartacus, page 35

[9] Ibid, page 40.

[10] Ibid, page 42.

[11] Ibid, page 42.

[12] Les luttes de classe en France, Ibid., page 123

[13] Editions sociales, page 125

[14] David Fernbach, introduction à The re­volutions of 1848, Penguin Marx library, 1973.

[15] J.J. Pauvert, page 193.

[16] « Réunion du Comité Central », 17 sep­tembre 1850, cité dans Le parti de classe, T.II, Petite Collection Maspero, p. 14 et 15.

[17] Traduit de l'anglais.

[18] « Réunion du Comité Central », 15 septembre 1850, idem, p. 8.

[19] Lire la série d'articles « Le rapport Frac­tion-Parti dans la tradition marxiste », dans la Revue Internationale n° 59, 61, 64, 65, en particulier « De Marx à la Seconde Interna­tionale », dans le n° 64.