Crise économique : l'économie mondiale au bord du gouffre

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L'effondrement économique des pays d'Europe de l'Est, qui a déterminé, il y a un an, la disparition de fait du bloc impérialiste dominé par l'URSS, a été l'occasion pour les "démocraties" industrialisées d'impulser une campagne idéologique intense, sur le thème de la supériorité du capitalisme. Cette campagne qui est venue faire l'apologie du capita­lisme face au "communisme" de l'Est reposait sur un double mensonge :

-   celui de la nature "communiste" du système de production des pays de l'ex-bloc russe, qui n'était en fait que du bon vieux capitalisme, marqué par le poids du sous-développement, d'une bureaucratie absurde et omniprésente, et par les spécificités historiques du stalinisme, issu de l'écrasement de la révolution russe, notamment la mainmise de l'Etat sur l'ensemble des moyens de production ;

-   celui de la santé économique de l'Occident qui, malgré les rodomontades d'un Reagan sur la pros­périté retrouvée de l'économie capitaliste, n'a cessé tout au long des années 1980 de s'enfoncer dans une récession larvée.

Les fameux remèdes miracles du "libéralisme", n'ont finalement consisté qu'en une remise à jour et une utilisation plus massive que jamais des vieilles recettes du capitalisme d'Etat : fuite en avant dans le crédit, développement de l'économie de guerre, manipulation des marchés et tricheries grandis­santes avec la loi de la valeur. Tout cela n'a pas empêché l'économie des pays industrialisés de sombrer, peu à peu, dans le marasme, même si la chute a été freinée. Le bilan soi-disant positif n'a pu être tiré que par contraste avec la catastrophe qui se développait à la périphérie, et grâce à une mani­pulation éhontée des indices économiques.

Fin 1989, la bourgeoisie occidentale sombrait dans une douce euphorie : aveuglée par ses propres sta­tistiques trompeuses, la classe dominante rêvait à l'inflation contenue, à la croissance du chômage arrêtée, à la croissance économique solide avec la perspective de l'ouverture de nouveaux débouchés en Europe de l'Est. Rien ne semblait entamer ce bel enthousiasme, ni la misère insondable dans laquelle sombrait irrémédiablement et toujours plus profon­dément la majorité de la population mondiale habi­tant la partie sous-développée de la planète, ni l'avertissement renouvelé que constituait, après l'effondrement économique du tiers-monde au début des années 1980, celui des pays de l'Est à la fin de la décennie. Les cris d'alarme des économistes encore lucides étaient ignorés.

Un an plus tard, le climat a bien changé, l'euphorie s'est transformée en une panique grandissante qu'est venu illustrer l'affolement des spéculateurs face à la chute dramatique du cours des actions et l'effondrement des places boursières du monde entier durant l'été 1990.

Les mirifiques marchés de l'Est se sont envolés devant l'évidence de leur manque de solvabilité, et surtout, la principale économie du monde, celle des USA, est en train de plonger de manière accélérée dans les gouffres de la récession entraînant l'ensemble de l'économie mondiale, et notamment ses pôles les plus développés d'Asie et d'Europe, à sa suite.

La prospérité des années 80 : le mensonge d'une campagne idéologique de la bourgeoisie

La nécessité pour la classe bourgeoise, afin d'assurer sa domination sur les autres classes de la société, et avant tout sur la classe ouvrière, d'affirmer la force, la santé de son système économique, de rendre crédible ses perspectives de développement futur, est un impé­ratif idéologique fondamental. Cette vérité s est exprimée avec de plus en plus de force tout au long des années 1980. Ce n'est évidemment pas par hasard si l'économie est devenue un thème de plus en plus central et constant des campagnes d intoxication idéologiques au fur et à mesure que la situation de l'économie mondiale se détériorait. Masquer la réa­lité de la dégradation économique a été un des thèmes dominants de la présidence Reagan.

Le recours massif au crédit a permis de créer des débouchés artificiels pour maintenir la production. La discipline imposée par les USA, au groupe des sept plus grands pays industrialisés, a permis de faire accepter une baisse du dollar pour soutenir la compé­titivité de l'économie américaine. Mais toutes ces mesures n'ont pas été suffisantes pour sortir l'économie du marasme et, tout au plus, celles-ci ont surnagé dans la catastrophe générale.

Pour faire croire que cette récession larvée était en fait la preuve de la prospérité retrouvée, pour jouer cette comédie, il fallait bien un acteur hollywoodien ! Mais la bourgeoisie mondiale ne s'est pas contentée des rodomontades gratuites du matamore Reagan proclamant avoir vaincu la crise, terrassé l'inflation, bridé le chômage et créé les conditions d'une crois­sance que rien ne pourrait entraver. Pour donner du sérieux à ses affirmations, elle a avancé une montagne de chiffres, d'indices, de statistiques, tous plus "sérieux" et "officiels" les uns que les autres, et pour les besoins de la cause, dans un zèle à la mesure de ses propres illusions, elle a affiné ses méthodes statis­tiques, modifié ses modes de calcul, réformé sa comp­tabilité. Bref elle s'est livrée à une gigantesque mani­pulation pour gommer cette réalité qu'il lui faut à tout prix cacher, celle de l'enfoncement de plus en plus profond du capitalisme dans la crise. Les données économiques de la bourgeoisie, même si elles reflè­tent dans une certaine mesure la réalité, car cela est nécessaire à la gestion de son système, n'en consti­tuent pas moins une gigantesque tricherie. La crois­sance est gonflée par les chiffres, tandis que, par exemple, les indices d'inflation ou le nombre de chô­meurs sont profondément minimisés. C'est ainsi que le mythe de la prospérité des années 1980 a été entretenu.

Ces campagnes de mystification ont eu un effet sur le prolétariat et ont entravé sa capacité de lutter. Même si, fondamentalement, les années 1980 ont été mar­quées par une reprise de la lutte du prolétariat face à la dégradation évidente de ses conditions de vie, cette lutte de classe a été freinée, notamment dans les centres principaux du capitalisme développé. Le réel développement de la pauvreté pouvait, relativement à la misère indescriptible qui grandissait dans les pays du "tiers-monde", y paraître comme un moindre mal, et, dans une certaine mesure, rendre plus crédible l'idée qu'en acceptant de se serrer la ceinture, peut-être que demain, cela pourrait aller mieux, ou que le pire pourrait pour le moins être évité. La faillite éco­nomique du bloc de l'Est, l'identification de celle-ci avec la faillite du communisme, l'apparente victoire du capitalisme à la sauce démocratico-libérale, dans la continuité des campagnes médiatiques intenses sur la santé prétendument retrouvée de l'économie bour­geoise, a été un facteur de déboussolement profond du prolétariat mondial, qui s'est traduit par un recul provisoire de sa capacité de confronter la classe adverse.

Comme une caricature de cette situation, le proléta­riat des pays d'Europe de l'Est qui, pendant des décennies, a été confronté au mensonge stalinien, à l'incurie bureaucratique la plus crasse, au pouvoir féroce des petits chefs du Parti, à la pénurie et au rationnement, tout cela au nom du "communisme", a cru qu'enfin son rêve d'abondance et de prospérité, identifié avec le capitalisme à l'occidentale, allait se réaliser, avec la fin de la tutelle russe, et la mise en place de mesures d'économie libérale, qui étaient soi-disant la condition du succès. Que d’illusions qui, seulement un an après l'ouverture du mur de Berlin, sont en train de s effondrer comme le niveau de vie dans les pays de l'Est.

La fin des illusions: la plongée dans la récession

Quelques mois après que les médias du monde entier aient claironné sur tous les tons, dans un vacarme assourdissant, la victoire du capitalisme, la promesse d'une nouvelle ère de prospérité et de paix, patatrac, le rêve trompeur est brutalement brisé durant l'été 1990. L'invasion du Koweït par les troupes irakiennes, la flambée des cours de l'or noir qui en a résulté, ont été le facteur déclenchant le plus grand effondrement boursier depuis 1929. Cette situation va être mise à profit par la classe dominante pour tenter de faire croire que Saddam Hussein est le principal responsable de la crise économique mondiale ! Mais avec les semaines, le tableau va se préciser : en fait, depuis des mois, l'économie américaine a accéléré sa plongée dans la récession, et ce titan, qui représente 20 % de la production mondiale, entraîne l'économie planétaire dans son saut dans le vide, bien avant les événements du golfe.

 

Avec le ralentissement de l'économie américaine, ce sont les exportations de tous les pays de la planète vers le principal marché du monde qui chutent, et par réaction en chaîne, chacun essayant de rééquilibrer sa balance commerciale, ce sont toutes les exportations qui chutent, et partout la production diminue. Le Japon et l'Allemagne ont vu leurs exportations baisser de 22,8 % et de 8 % au premier semestre 1990. En sep­tembre, la France a vu son déficit commercial battre un record avec -10 milliards de francs, et significativement les 4/5 sont dus à la baisse des exportations, alors qu'1/5 "seulement" est dû au surenchérissement de la facture pétrolière. Partout, les signes de la récession se précisent. La RFA, premier exportateur mondial, vient de revoir à la baisse ses prévisions de croissance, l'estimant pour l'année qui vient à un petit 1,5% (à comparer au 4,2% de 1989). Au Canada, proche voisin des USA dont il est dépendant économiquement, depuis un an les chiffres officiels indiquent la récession, -1 % pour 1990. A l'autre bout du continent, le Brésil annonce une baisse de 5 % de sa production, chiffre probablement profondément sous-estimé. Qui se souvient encore qu'à la fin des années 1970 ce pays était considéré comme le modèle d'une économie en voie de développement ? Les petits dragons d'Asie, le nouveau mythe, sont en train de prendre le même chemin. Taiwan et la Corée du Sud divisent par deux leurs espoirs de croissance.

En Europe de l'Est, l'Eldorado annoncé se révèle être un champ de ruines. Dotés d'un appareil productif complètement obsolète, les pays de 1’ex-bloc de l'Est sont incapables, après avoir perdu leurs marchés pri­vilégiés du COMECON en voie de disparition, de faire face à l'ouverture vers le marché mondial. La production s'effondre.   Dans l'ex-RDA, qui était pourtant le pays le plus compétitif d'Europe de l'Est, a réunification met en évidence que 4/5 des usines devront être soit fermées, soit reconstruites, car elle sont absolument inadéquates aux critères de compétitivité occidentaux, c'est-à-dire, ceux du marché mon­dial. Résultat, la production s'effondre brutalement : -10 % au premier semestre. Et dans les autres pays: Bulgarie, -10%; Hongrie, -10%; Pologne, -28 % ; Roumanie, -18 % ; Tchécoslovaquie, -3 %.

L’édifice capitaliste se lézarde : faillites et chômage

C'est à un véritable effondrement de la production mondiale auquel nous assistons. En conséquence, tout l'édifice capitaliste, qui repose sur les fondations de son appareil productif, se lézarde : les bénéfices des entreprises tondent comme neige au soleil et cèdent la place à des pertes de plus en plus colos­sales ; les faillites se multiplient ; la spéculation s'effondre et les marchés boursiers, immobiliers, financiers, etc., sont gagnés par la panique. Après la crise boursière s'annoncent les crises financières et monétaires. Les bourses ont perdu la moitié de leur valeur, et sont aujourd'hui dans le coma, maintenues artificiellement en survie par les artifices étatiques. Aux USA, l'immobilier a plongé de 30%, en GB, l'immobilier de bureau en fait autant, tandis qu'en France et au Japon, la spéculation immobilière est en train de s'arrêter, annonçant la future baisse des prix.

L'évidence de la plongée des pôles les plus développés de l'économie mondiale dans la crise ne peut plus être masquée par les manipulations statistiques. Ainsi, alors que, face à l'inquiétude grandissante, Washing­ton annonce le chiffre prévisionnel de croissance de 1,8 % pour le quatrième trimestre 1990, personne n'y croit, et, selon un sondage, 77 % des américains sont persuadés aujourd'hui de la réalité de la récession, lus que tous les indices obscurs balancés par les médias, plus que les chiffres colossaux qui perdent tout sens commun, plus que les gesticulations surréa­listes dans les bourses du monde entier, c'est dans la réalité de la dégradation de ses conditions de vie que le prolétariat constate durement la faillite du capita­lisme. Avec la baisse d'activité, les programmes dits d'"assainissement", de "restructuration", de "rigueur", appliqués par les gestionnaires capita­listes, signifient : licenciements, chômage, salaires réels en baisse, pouvoir d'achat rongé par l'inflation, augmentation des impôts, bref une misère grandis­sante. Ces derniers mois, les attaques de la classe dominante contre les conditions de vie de la classe ouvrière se sont intensifiées, et le pire est encore à venir, tout le monde le sait.

Pas un jour ne passe sans que l'annonce d'une mau­vaise nouvelle ne vienne assombrir toujours plus le tableau calamiteux de l'économie mondiale. Ces der­nières semaines, la liste des ténors de la production mondiale en difficulté s'est démesurément allongée, dans tous les secteurs et dans tous les pays. Ainsi dans l'automobile, secteur clé de l'économie mondiale, General Motors est confronté à une perte record de 2 milliards de dollars au troisième trimestre, et 20 000 employés seront affectés par les fermetures d'usines prévues ; Ford annonce pour cette même période une chute de 78 % de ses bénéfices ; Chrysler, pour ce troi­sième trimestre catastrophique perd 214 millions de dollars. Les firmes européennes ne sont pas mieux loties. Avec un marché européen qui s'est contracté de 3 % en 1990, Renault est confronté à une baisse de 60 % de ses bénéfices, Peugeot a réduit ses effectifs de 5 %, et pour faire face à la baisse des commandes, Fiat met 70 000 ouvriers au chômage technique. Dans l'industrie connexe du pneumatique, le numéro un mondial, Michelin, doit faire face à une perte de 2,3 milliards de francs et annonce plusieurs milliers de licenciements ; son  second, Goodyear, évalue ses pertes à 61,4 millions de dollars, et prévoit 3 000 licenciements. Dans les transports aériens, pourtant en plein boom ces dernières années, pour l'ensemble de la profession les pertes à assumer cette année sont évaluées à 3 milliards de dollars. Air France affiche, pour le premier trimestre 1990, une perte de 263 millions de francs ; Lufthansa, 500 millions de francs ; et, au même moment, KLM voit ses bénéfices fondre de 78 % et annonce dans la foulée 500 suppressions d'emplois. Air Canada licencie 2 900 employés, tandis qu'US Air et Pan Am réduisent leurs effectifs respec­tivement de 7 et 9 %. Les secteurs de pointe ne sont pas épargnés : dans l'électronique, Philips annonce 45 000 licenciements, et Thomson annonce des résul­tats nets en baisse de 80 % sur les six premiers mois de l'année 1990. Dans l'industrie informatique, Unisys souffre de 356 millions de dollars de pertes au troi­sième trimestre 1990, et, après avoir déjà réduit ses effectifs de 20 000 employés, décide 5 000 nouveaux licenciements. En Europe, Bull doit supporter 2 mil­liards de francs de pertes pour le premier trimestre. En aval, dans l'industrie des composants, Texas Instruments doit faire face à 7 millions de dollars de perte, et National Semi Conductor a réduit de 6 % ses effectifs.

Cette liste, pourtant déjà longue, est tout sauf exhaus­tive. Elle pourrait se poursuivre sur des pages et des pages.

Les faillites se multiplient. En conséquence, le chô­mage connaît une nouvelle flambée. Les taux du début des années 1980 ne sont pas encore officielle­ment atteints, mais cela ne saurait tarder au rythme actuel des suppressions d'emplois. Depuis le début de l'année 1990, 600 000 emplois ont été perdus par l'industrie américaine, 100 000 pour le seul mois d'octobre. Depuis 3 mois consécutifs, le chômage progresse, ce qui ne s'était pas vu depuis 1982. De juillet à septembre, il est passé de 5,4 a 5,7 % selon l'indice officiel, tel qu'il est comptabilisé par les sta­tistiques truquées. Pour l'ensemble de la CEE, le chômage, qui est resté à un niveau élevé depuis le début de la décennie 1980, recommence, après un an de baisse, à augmenter, +0,1 %, pour atteindre 8,4 % de la population active. Tout indique que le chômage va battre de nouveaux records au coeur du monde industrialisé.

En Europe de l'Est, les prolétaires qui n'avaient jamais réellement été confrontés au chômage, décou­vrent brutalement les "délices" du capitalisme de marché. Ainsi, pour la fin de l'année, sont attendus : 100 000 licenciements en Hongrie et Tchécoslova­quie ; 1 500 000 chômeurs en Pologne, 2 000 000 en RDA et 3 000 000 en URSS.

Parallèlement au développement du chômage, avec la même logique d'austérité les entreprises s’attaquent aux salaires. Le pouvoir d'achat diminue et le marché se rétrécit d'autant, accélérant la spirale descendante de la récession, les ventes de biens de consommation baissent, la production diminue, et en conséquence, les entreprises réduisent leurs achats en biens de pro­duction, accélérant encore plus la récession.

Avec la baisse de l'activité, les rentrées en impôts de l'Etat se réduisent, les déficits budgétaires se creu­sent, et les gouvernements, avec la logique des ges­tionnaires capitalistes qu'ils sont, dégraissent à leur tour leurs effectifs, pour équilibrer leur comptes, attaquent les salaires des fonctionnaires, lèvent de nouveaux impôts, taillent dans les programmes sociaux : santé, éducation, allocations chômage, etc. L'activité économique se contracte encore plus et les conditions de vie de la classe ouvrière plongent dans la misère.

Des dettes qui ne seront jamais remboursées : vers la crise financière

Cette dynamique de la récession, à laquelle se confronte le capital, incapable de trouver de nou­veaux débouchés solvables à la mesure de ses capaci­tés productives, est à l'oeuvre depuis la fin des années 1960. Mais cette tendance, inhérente aux contradic­tions de l'économie capitaliste, a pu être en partie contrecarrée par la création de marchés artificiels résultant d'un recours massif à la planche à billet et au crédit. Durant vingt ans, les capitalistes ont vendu leur trop-plein de marchandises a crédit, mais cette politique rencontre maintenant ses limites, et les échéances arrivent à terme.

La fuite en avant dans le crédit, durant les années 1980, traduit, de manière caricaturale, l'absurdité du fonctionnement du capitalisme en crise. Afin d'écouler leurs marchandises, les grands pays indus­trialisés ont prêté massivement de l'argent. Aujourd'hui, il apparaît clairement que toutes ces dettes ne seront jamais remboursées. C’est-à-dire que pour entretenir l'illusion d'une activité économique prospère, les pays centraux payent de fait, ce qu’ils vendent, avec des crédits qui ne seront jamais rem­boursés, donc de la monnaie de singe !

 

Le développement du crédit ne traduit donc pas la prospérité, mais au contraire les contradictions insolubles et explosives dans lesquelles s’enfonce l'économie mondiale.

Cette politique d'endettement n'a pas permis d'empêcher 1’affaissement croissant de l'économie mondiale. Seuls ses pôles les plus développés, les pays les plus industrialisés, ont été préservés de l'effondrement économique dramatique qui a sub­mergé la majeure partie de la planète. Pour autant, eux aussi ont subi les effets de la crise, et le marasme, dans lequel ils s'enfoncent, n'a pu passer pour un semblant de prospérité que par rapport à la catas­trophe qui s'étendait à la périphérie sous-développée.

Avec les années 1980, les Etats-Unis sont devenus le pays le plus endetté du monde : la dette interne se monte à 10 000 milliards de dollars, et la dette externe à plus de 700 milliards, pulvérisant tous les records. En 1989, la dette extérieure a crû de 25 %, et pourtant cette manne n'a pas suffi à alimenter les carnets de commande de l'industrie et empêcher l'appareil pro­ductif de s'enfoncer dans la récession. La fuite en avant dans le crédit est non seulement de plus en plus difficile par rapport aux disponibilités du marché mondial, mais aussi, étant donné le niveau actuel d'endettement, elle ne peut se faire sans provoquer, à terme, une crise financière et monétaire majeure.

La recette appliquée sous la présidence Reagan a perdu son "efficacité", et la récession entamée en 1981, dont le plus gros des effets négatifs a été réper­cuté, dans un premier temps, sur les pays de la péri­phérie, revient en force ébranler l'édifice économique et social des grandes puissances développées.

La montagne de dette est une montagne d'impayés. Avec la baisse de l'activité, les entreprises à la tréso­rerie déficiente ne peuvent plus faire face aux traites ; les particuliers, le niveau de vie rongé par l'austérité, ont de plus en plus de mal à rembourser les crédits, et les banques voient grimper le solde des créances dou­teuses dans les grandes métropoles capitalistes. Après les déboires dans le "tiers-monde", c'est à des défauts de paiement au coeur de leur système que les banques sont confrontées. De plus, à ce bilan inquiétant, viennent s'ajouter les pertes dues à l'effondrement de la spéculation. Résultat : les banques elles aussi voient leurs comptes entrer dans le rouge et les fail­lites se multiplier.

Aux USA, les plus grandes banques sont dans la tourmente : Citycorp annonce, pour le troisième tri­mestre 1990, des pertes de 38,3 millions de dollars, et prévoit 2 000 licenciements ; Chase Manhattan, pour a même période, se paie le luxe d'un déficit de 623 millions de dollars, et, du coup, dégraisse ses effectifs de 5 000 personnes. Dans le secteur boursier, où les faillites se sont multipliées, Drexel Burnham par exemple, les survivants sont mal en point, et la firme de courtage Merryll Lynch envisage une réduction de 10 % de ses effectifs, soit environ 4 000 personnes. Les faillites en cascade des caisses d'épargne ("Saving and loans") laisse une ardoise officiellement estimée à 500 milliards de dollars à l'Etat fédéral qui garantit les dépôts à concurrence de 100 000 dollars. Le General Accounting Office, un organisme officiel, prévoit que 35 des 400 premières banques américaines devront être assistées ou mises en faillite.

En Europe ou au Japon, la situation n'est guère meil­leure : en France par exemple, les bénéfices semes­triels des banques ont baisse de 15 à 20 %, au Japon, Nomura, la plus grande maison de titres mondiale, a annoncé une baisse de 48,5 % de ses bénéfices. La crise boursière de l'été est en train de laisser la place à une crise financière majeure.

La chute de la production n'en finit pas d'ébranler tout l'édifice capitaliste. Les rentrées en impôts dans les caisses de l'Etat se réduisent avec l'activité éco­nomique, les déficits se creusent. Malgré toutes les promesses de la loi Graham-Rudman, qui prévoyait de ramener le déficit budgétaire à 60 milliards de dollars en 1990, ce déficit rejoint cette année le record historique de 1986, culminant à 220 milliards de dol­lars. Comment financer de tels déficits ? Le problème se pose de plus en plus. Les deux principaux bailleurs de fond des USA durant les années 1980, ont d'autres chats à fouetter :

-  le géant allemand se retrouve avec un véritable bou­let aux pieds pour financer la reconstruction de l'ex-RDA, la réunification. Le déficit de l'Etat germa­nique a brusquement gonflé de 50 %, 150 milliards de deutschemarks prévu pour 1991. De second prêteur sur le marché mondial, l'Allemagne est en train de deve­nir un du principal emprunteur ;

-  haut lieu de la spéculation mondiale dans les années 1980, principal bailleur de fonds du monde, le Japon est, comme un lutteur de sumo fatigué, menacé d'apoplexie. Pour faire face aux conséquences de l'effondrement de la spéculation qui fait plonger son économie dans la crise financière, il doit rapatrier en masse ses capitaux et assèche d'autant le marché international.

Dans ces conditions, les dirigeants US n'ont d'autre choix que de lever de nouveaux impôts, et pratiquer des coupes sombres dans les dépenses de 1’Etat. La comédie médiatique aux USA autour des palabres entre le gouvernement et le Congrès n'avait pas d'autre but que de faire passer la pilule amère. Cependant, une telle politique de rigueur budgétaire ne peut qu'accélérer la plongée dans la récession et ses conséquences néfastes.

On comprend que dans ces conditions un certain sen­timent de panique se développe au sein de la classe dominante : les remèdes traditionnels ont perdu de leur efficacité, et la plongée accélérée de l'économie mondiale dans la récession ouvre une porte vers l'inconnu. Ces dernières années, les économistes optimistes envisageaient pour l'économie américaine un atterrissage en douceur ("soft landing"), le terme à la mode aujourd'hui est celui de "crash landing", pas besoin de traduction.

La fuite en avant dans l'inflation : vers la crise monétaire

Cependant, l'économie américaine est la première du monde, et les Etats-Unis sont de loin la première puissance impérialiste. Nul doute que les dirigeants américains ne vont pas rester les bras croisés, ils vont tenter d'utiliser toutes les cartes dont ils disposent pour essayer de maintenir leur économie la tête hors de l'eau. La mobilisation dans le Golfe arabo-persique montre bien comment les USA peuvent jouer de leur puissance militaire, pour imposer aux pays plus faibles un soutien économique à leur économie défaillante. De même, les négociations du GATT il­lustrent parfaitement comment les USA jouent de leur puissance, pour affirmer leur autorité et imposer un partage en leur faveur des marchés.

Une arme essentielle de la puissance économique américaine reste le dollar, monnaie mondiale par régulière du dollar ces dernières années a été organi­sée, afin de permettre à la production américaine de retrouver, par cette mesure artificielle, sa compétiti­vité. Cependant, son efficacité a été toute relative. Même si les déficits commerciaux se sont réduits, ils n'en atteignent pas moins une somme toujours gigantesque

 

La récente baisse des taux de la Banque Fédérale sur le dollar indique que, loin des belles phrases sur la rigueur, les dirigeants de Washington préfèrent la fuite en avant dans la dévaluation de fait, pour freiner la débandade de leur économie. Devenu premier emprunteur en dollars, les USA ont tout intérêt à lais­ser se dévaluer leur monnaie, afin de baisser la valeur de leur dette. En conséquence, le dollar atteint main­tenant son seuil historique le plus bas, par rapport aux principales autres monnaies concurrentes. La compétitivité des produits américains se retrouve artificiellement dopée par rapport à celle des autres pays.

Cependant, une telle politique, si elle peut freiner la récession aux USA, ce que rien ne garantit, comme le montre le fait que Wall Street ait salué par un recul la dernière baisse du taux d'escompte, ne peut que ren­forcer encore plus la concurrence internationale, sur des marchés sursaturés, et elle aura surtout pour conséquence de reporter plus fortement les effets de la récession sur les concurrents européens et japonais. La concurrence internationale se trouye aiguisée comme jamais, et, à un moment où l'effondrement du bloc de l'Est signifie aussi le relâchement corollaire de la discipline interne dans ce qui fut le "bloc occi­dental", le "chacun pour soi" est en train de se conju­guer avec le "sauve-qui-peut".

Mais surtout, la principale conséquence négative d'une telle politique est d'abord une relance de l'inflation. Partout, celle-ci est à la hausse, dynamisée par la flambée des cours du pétrole. Sur les douze derniers mois, elle a crû de 6 % aux USA, 10,4 % en Grande-Bretagne, 6,1 % pour l'ensemble de la CEE. Les niveaux des années 1970 ne sont pas loin. A la périphérie, elle continue ses ravages : 1 800 % au Bré­sil en 1989, par exemple. Les pays de l'Est, après avoir dissimulé les chiffres de leur inflation durant des années, annoncent pour 1990 des prévisions catastrophiques : Bulgarie 70%, Hongrie 40%, Pologne 50%, Tchécoslovaquie 20%. En URSS, elle a été de 34% sur le marché « libre », durant le seul mois de septembre 1990.

La politique de dévaluation actuelle du dollar ne peut que conduire à une nouvelle explosion de l'inflation, et, à terme, soumettre le marche monétaire à de telles tensions, que, là aussi, une crise majeure menace, centrée autour du roi-dollar, qui se retrouve de plus en plus nu, dont la valeur réelle est de plus en plus hypothétique, alors que des milliers de milliards de dollars de crédits ne pourront jamais être remboursés.

L'euphorie de la fin de l'année 1989 est bien terminée. L'inquiétude de l'année 1990 est confirmée. La faillite mondiale de l'économie est de plus en plus évidente. Les faillites se multiplient, les files de chômeurs s'allongent démesurément, le niveau de vie est rongé par les attaques contre les salaires, l'inflation crois­sante et l'augmentation des impôts. La vérité de l'impasse totale où le capitalisme mène l'ensemble de l'humanité s'impose de plus en plus clairement à l'ensemble du prolétariat mondial. La base de la domination idéologique de la bourgeoisie se trouve sapée. La crise est le principal allié du prolétariat sur le chemin difficile de sa prise de conscience.

JJ, 17 novembre 1990

«Dans chaque crise, la société étouffe sous le faix de ses propres forces pro­ductives et de ses propres produits inutilisables pour elle, et elle se heurte impuissante à cette contradiction absurde : les producteurs n'ont rien à consommer, parce qu'on manque de consommateurs. La force d'expansion des moyens de production fait sauter les chaînes dont le mode de production capitaliste l'avait chargée. Sa libération de ces Chaînes est la seule condition requise pour un développement des forces productives ininterrompu, pro­gressant à un rythme toujours plus rapide, et par suite, pour un accroisse­ment pratiquement sans bornes de la production elle-même. L'appropriation sociale des moyens de production éli­mine non seulement l'inhibition artificielle de la production qui existe maintenant, mais aussi le gaspillage et la destruction effectifs des forces productives et des produits, qui sont actuellement les corollaires inéluctables de la production et atteignent leur paroxysme dans les crises.»

Engels, Anti-Dûhring, III, II.