Les statuts des organisations internationales du prolétariat.

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PRESENTATION

Au premier Congrès du Courant Communiste International, outre la plate-forme, ont été adoptés des statuts qui viennent sceller et cimenter l'existence de l'organisation unie. Nous publions ici un article basé sur le rapport introductif à la discussion sur les statuts et qui tente de dégager les grandes lignes qui ont présidé à la rédaction des actuels statuts de l'organisation.

Si, en filigrane des statuts que se sont données les différentes organisations politiques de la classe, on peut lire les principes généraux, programmatiques, qui président à leur constitution, on y décèle bien plus encore, les conditions particulières dans lesquelles elles sont affirmées. Alors que le programme du prolétariat, même s'il n'est pas 'Invariant", comme le prétendent certains, et s'il bénéficie des apports successifs de l'expérience de la classe, n'est pas quelque chose de circonstanciel, qu'on peut remettre en cause à chaque détour de la lutte, la façon dont les révolutionnaires s'organisent pour défendre ce programme est éminemment liée, tant aux conditions pratiques que ceux-ci affrontent, qu'au moment historique où se situe leur activité. Loin de constituer de simples règles neutres et intemporelles, les statuts sont donc un reflet signifiant de la vie même de l'organisation politique, et qui change de forme quand les conditions de cette vie se transforment. A travers les statuts des quatre principales organisations principales que s'est données le prolétariat (Ligue des communistes, première, deuxième et troisième Internationales), c'est l'évolution et la maturation mêmes du mouvement de la classe qu'on peut suivre.

LA LIGUE DES COMMUNISTES (1847)

Des statuts de la Ligue des Communistes on peut dégager trois caractéristiques essentielles :

    l'affirmation du principe d'unité internationale du prolétariat ;

    une forte insistance sur les problèmes de clandestinité ;

    les vestiges du communisme utopique.

1° L'AFFIRMATION DU PRINCIPE D'UNITE INTERNATIONALE DU PROLETARIAT

En tête des statuts de la Ligue se trouve sa célèbre devise : "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !". Dès les premiers balbutiements de la classe, l'internationalisme apparaît d'emblée comme une des pierres de touche de son programme. De même l'organisation que se donnent ses éléments les plus conscients, les communistes, est unitaire au niveau international et ses statuts s'adressent non pas à des sections territoriales particulières (régionales ou nationales), mais à l'ensemble des membres de l'organisation.

Cependant, dans l'existence des statuts uniques, régissant l'activité de chaque membre à l'échelle internationale, on ne doit pas seulement voir, dans le cas de la Ligue, une manifestation puissante de son internationalisme. En fait, la Ligue est avant tout une société secrète comme il en existe tant d'autres à l'époque. Elle regroupe essentiellement des ouvriers et des artisans allemands, pour la plupart émigrés à Bruxelles, Londres et Paris et ne comporte pas, par conséquent, des sections nationales effectives, liées à. la vie politique du prolétariat des différents pays. Il ne faut pas perdre de vue, en effet, que la Ligue ne regroupe qu'une petite partie des forces vives du prolétariat de l'époque : les courants proudhoniens et blanquistes, pour ne parler que de ceux-ci, très influents en France, n1en  font pas partie. La Ligue reste une petite organisation dont les membres sont souvent liés par les vestiges des vieilles relations de compagnonnage. Il faut d' ailleurs noter que les "tours" d'apprentissage de la profession, que les ouvriers de l'époque ont l'habitude de faire, jouent un rôle important dans la diffusion des idées de la Ligue et dans le développement de son organisation.

Concernant le champ d'application territorial des statuts de la Ligue, il faut enfin, remarquer que c'est sur cette base territoriale qu’elle est clairement organisée : les commîmes de la Ligue existent, par localités et sont regroupées en secteurs géographiques et non pas sur une base professionnelle ou d'activité industrielle. C'est là une caractéristique d'une organisation de type parti en opposition à celles de type syndical. D'emblée, la Ligue a donc compris la nécessité pour la classe d'organisations de ce premier type mais cela ne correspond pas encore au degré de maturation de celle-ci à l'époque.

2° L'INSISTANCE SUR LES PROBLEMES DE CLANDESTINITE

Dans l'Europe de 1847 marquée de sceau du "Congrès de Vienne" symbole de la réaction féodale, les libertés bourgeoises sont encore fort peu développées et le programme de la Ligue la contraint à l'illégalité. Cela explique en bonne parie les dispositions prévues dans les statuts pour assurer sa clandestinité :

"garder le silence sur l'existence de toute affaire de la Ligue". (Art. 2, point f)

"être admis à l'unanimité dans une commune". (Art. 2, point g)

"les membres portent des noms d'emprunt". (Art, 4)

"Les diverses communes ne se connaissent "pas entre elles, et n'échangent pas de "correspondance entre elles". (Art, 8)

Cependant, si les conditions policières de cette période expliquent la nécessité d'un certain nombre de mesures, il faut également voir dans celles-ci la manifestation du caractère de société secrète de la Ligue hérité des différentes sectes conspiratives qui l'ont précédée et dont elle est issue (Société des Saisons, Ligue des Justes, etc.). Ici encore, l'immaturité du prolétariat de l'époque est transcrite dans les dispositions organisationnelles de la Ligue. Mais elle l'est encore plus dans :

3° LES VESTIGES DU COMMUNISME UTOPIQUE

Les statuts de la Ligue portent la marque des origines de celle-ci dans les sociétés secrètes, tant du point de vue d'une certaine verbosité que du rituel qui marque l'admission d'un nouveau membre : "Tous les membres sont égaux et frères, et se doivent donc aider en toute circonstance" (art. 3).

Où retrouve là l'ancienne devise de la Ligue des Justes d'où est issue la Ligue des Communistes : "Tous les hommes sont frères" mais, par ailleurs, l'idée de la nécessaire solidarité entre les membres de 1'organisation n'est pas un vestige d'une époque révolue. Au contraire, contre les déformations subies dans les partis de la IIème et IIIème Internationales où l’arrivisme, le carriérisme et le jeu des rivalités professionnelles ont été une des manifestations de la dégénérescence, nous avons jugé nécessaire d'écrire dans la plateforme du CCI : " (les rapports entre militants de l'organisation).. ne peuvent être en contradiction flagrante avec le but poursuivi par les révolutionnaires et ils s'appuient nécessairement sur une solidarité et une confiance mutuelle qui sont une des marques de l'appartenance de l'organisation à la classe porteuse du communisme".

Dans les statuts de la Ligue on trouve aussi :

"(les adhérents doivent) faire profession de communisme" (art. 2, point c) et, dans l'article 50, la description du rituel qui doit accompagner toute admission : " Le président de la commune donne lecture au candidat des articles 1 à 49, les explique, met particulièrement en évidence dans une brève allocution les obligations dont se charge celui qui entre dans la Ligue, et lui pose ensuite la question : "Veux-tu, dans ces conditions, entrer dans cette Ligue ?" ..."

Là encore, on trouve donc des restes des origines sectaires de la Ligue. Cependant, ces dispositions contiennent une autre idée fondamentale et qui, elle, ne porte pas la marque de l'époque : celle du nécessaire engagement des membres de l'organisation, laquelle ne peut être composée de dilettantes. Rappelons que c'est sur ce problème que s'est faite la scission entre bolcheviks et menchéviks en 1903.

La Ligue constituait une étape importante dans le développement du prolétariat. Elle lui a légué des acquis fondamentaux, en particulier son "Manifeste" qui est probablement le texte le plus important du mouvement ouvrier. Mais elle n'a pu réellement constituer le regroupement des forces vives du prolétariat mondial, tâche que l'AIT allait assumer dans la période suivante.

2° - L'ASSOCIATION INTERNATIONALE Ces TRAVAILLEURS (1864)

Les statuts de l’AIT ont joué un rôle politique fondamental dans le développement et l'activité dé l'organisation. A travers leur évolution, les discussions à leur sujet, la façon dont ils ont été appliqués, c’est toute une étape fondamentale de la vie de la classe qu'on retrouve de façon condensée.

La forme de ces Statuts appelle un certain nombre de remarques préliminaires.

En premier lieu, les "considérants" constituent le véritable programme de l'AIT, Les statuts et la plateforme de l’organisation sont confondus. Ceci était également valable pour les statuts de la Ligue des Communistes dont le premier article indiquait:

"Le but de la Ligue est le renversement de la bourgeoisie, la domination du prolétariat, l'abolition de la vieille société bourgeoise fondée sur les antagonismes de classe, et l'instauration d'une société nouvelle, sans classes et sans propriété privée".

La possibilité d'insérer le programme de l'organisation dans |les statuts existe au début du mouvement ouvrier quand ce programme se résume à quelques principes généraux sur le but à atteindre. Pais au fur et à mesure que se développe l'expérience de la classe, et que se précise ce programme, non pas tant sur le but ultime, qui a été défini dès les débuts du mouvement ouvrier, mais sur les moyens de l'atteindre, il devient de plus en plus difficile de l'intégrer dans les statuts. Les considérants des statuts de l'AIT sont déjà plus développés que l'article premier de ceux de la Ligue mais en quelques points ils établissent l'essentiel du programme prolétarien de cette époque: auto-émancipation du prolétariat, abolition des classes, base économique de l'exploitation et de l'oppression des travailleurs, nécessité de moyens politiques pour abolir celles-ci, nécessité de la solidarité, de l'action et de l'organisation à l'échelle internationale. Ces considérants constituent donc les bases de l'unification des éléments les plus avancés de la classe de cette époque,

Deuxième remarque qu’on peut faire sur ces statuts, c'est de signaler le reste de verbalisme qu'ils contiennent encore:

"La base de leur conduite envers tous les hommes (doit être) la vérité, la justice, la morale..." "Pas de droits sans devoirs, pas de devoirs sans droits". Dans une lettre du 29 novembre 1864? Marx, le rédacteur de ces statuts, s'en explique:

"Par politesse pour les français et les italiens qui emploient toujours de grandes phrases, j'ai dû accueillir dans le préambule des statuts quelques figures de style inutiles".

En fait l'Internationale regroupait toute une série de courants de la classe : proudhoniens, Pierre-Leroux, marxistes, Owenistes et même Mazziniens et, d'une façon atténuée, cela se reflétait dans ses propres statuts qui devaient pouvoir satisfaire ces courants hétéroclites.

La troisième remarque porte sur le caractère hybride de l'AIT, à la fois parti politique et organisation générale de la classe (ou tendant à l'Être) regroupant aussi bien des organisations professionnelles (sociétés ouvrières, de secours mutuel,..) que des groupes politiques (comme la trop célèbre "Alliance de la Démocratie Socialiste" de Bakounine). C'est là une manifestation du caractère immature de la classe de cette période. Ce n'est que progressivement que la question s'est clarifiée sans jamais, toutefois, être résolue. On peut suivre cette clarification à travers l'évolution des statuts et des règlements spéciaux adoptés par les Congrès successifs. Par exemple l'article 3 des statuts se transforme entre 1864 (constitution) et 1866 (1er Congrès). La phrases "(le Congrès) sera composé de représentants de toutes les sociétés ouvrières qui auront adhéré" est devenue "Tous les ans aura lieu un Congrès ouvrier général composé de délégués de£ branches de l'Association". On voit donc l'AIT, de rassemblement de sociétés ouvrières, se structurer en branches sections, etc.

En fait, les statuts ainsi que les amendements et compléments qui leur ont été apportés, ont été eux-mêmes un instrument de clarification et de lutte contre les tendances confusionnistes et fédéralistes. On peut citer le cas des règlements spéciaux adoptés au Congrès de Genève en 1866 et dont l'article 5 stipules "Partout où les circonstances le permettront, des conseils centraux groupant un certain nombre de sections seront établis".

Ainsi, les règles de fonctionnement se font un outil actif et dynamique du processus de centralisation de 1’Internationale. La nécessité de cet effort de centralisation est mise en relief, à contrario, par la façon dont les statuts ont été traduits par les sections françaises :

-"Le conseil central fonctionne comme agence internationale" devient "établira des relations" (art.6)

-"Sous une direction commune" devient "dans un môme esprit" (art.6)

-"Conseil Central International" devient "Conseil central" (art.7)

-"Organes nationaux centraux" devient "organe spécial" (art.7)

-"Les sociétés ouvrières qui adhèrent à l'Association Internationale continueront à garder intacte leur organisation existante" devient "n'en continueront pas moins d'exister sur les bases qui leur sont particulières" (art.10)

Cette lutte contre les courants petit-bourgeois trouvera sa conclusion au Congrès de La Haye en 1872 qui adoptera l'article 7a des statuts : "Dans sa lutte contre le pouvoir collectif des classes possédantes, le prolétariat ne peut agir comme classe qu’en se constituant lui-même en parti politique distinct, opposé à tous les anciens partis formés par les classes possédantes. Cette constitution du prolétariat en parti politique est indispensable pour assurer le triomphe de la révolution sociale et de son but suprême l’abolition des classes. La coalition des forces ouvrières, déjà obtenue par la lutte économique, doit aussi servir de levier aux mains de cette classe dans sa lutte contre le pouvoir politique de ses exploiteurs".

Ainsi, le dernier Congrès de l'AIT jetait des bases claires pour la poursuite de la lutte du prolétariat :

-     nécessité de l'activité politique de la classe et non seulement économique.

-     nécessité de la constitution d'un parti politique distinct des multiples "sociétés ouvrières" et autres organes exclusivement économiques.

Cet effort de clarification de l’AIT devait trouver son terme a ce Congrès par le départ des anarchistes regroupés autour de "l'Alliance" de Bakounine et devenus inassimilables. Ce terme était marqué par le fait que l'Internationale en revenait, du point de vue programmatique, aux positions de la Ligue. Mais, alors que celle-ci était encore en bonne partie une secte, ne regroupant qu'une toute petite minorité d'éléments de la classe et sans influence majeur sur celle-ci, l'Internationale avait dépassé les sectes et regroupé les forces vives du prolétariat mondial autour d'un certain nombre de points fondamentaux dont le moindre n'était pas 1'Internationalisme.

A la différence de la Ligue, l’AIT était donc une véritable organisation internationale ayant une activité et un impact effectifs au sein de la classe, C'est pour cela, qu’à l’opposé de la Ligue dont les statuts s’adressaient directement aux membres de Inorganisation, que 1’Internationale s’est structurée en sections nationales puisque c'est d’abord dans ce cadre national que le prolétariat est confronté à la bourgeoisie et à son Etat.

Cependant, cela n'affaiblissait pas le caractère puissamment centralisé de l'organisation dans laquelle le Conseil Général de Londres a joué un rôle fondamental tant dans la lutte contre les tendances confusionnistes et sectaires ([1]) que dans les prises de position face aux événements fondamentaux de la vie politique. On se souvient par exemple que les deux textes sur la guerre -franco-prussienne de 1870 et celui sur la Commune de 1871, œuvres de Marx, ont été publiés comme adresses du Conseil Général et donc prises de positions officielles de l'Internationale,

L'AIT est morte en 1876, comme résultat du reflux du mouvement ouvrier après l’écrasement de la Commune, mais aussi comme manifestation du fait, qu'après une série de convulsions économiques et politiques de 1847 à 1871, le capitalisme. A connu après cette date, la période de plus grande prospérité et stabilité de toute son histoire.

3° - L'INTERNATIONALE SOCIALISTE (1889)

Au moment de la fondation de la IIème Internationale, le capitalisme est donc à son apogée; ce qui se répercute immédiatement tant dans le programme de la IIème Internationale que dans son mode d'organisation.     Ainsi, on lit à l'ordre du jour du 1er Congrès :

1- Législation internationale du travail, Réglementation légale de la journée de travail. Travail de jour, de nuit, des jours fériés, des adultes et des enfants,

2-  Surveillance des ateliers de la grande et petite industrie, ainsi que de l'industrie domestique,

3-        Voies et moyens pour obtenir ces revendications,

4-        Abolition des armées permanentes et armement du peuple.

On peut donc constater que les préoccupations des partis qui composent l'Internationale sont tournées vers l'obtention de réformes dans le cadre du système.

Sur le plan organisationnel, le moins que l'on puisse dire c'est que cette Internationale ne ressemblait pas du tout à la précédente. En effet pendant plus de dix ans, elle n’a existé que par ses Congrès. Jusqu’en 1900 il n'a existé aucun organe permanent chargé de faire exécuter les décisions de ceux-ci. La préparation et l’organisation des Congrès étaient laissées aux partis des pays dans lesquels ils devaient se tenir. Ce n’est qu'au Congrès de Paris, en 1900 que le principe de la création d'un "Comité permanent international" est retenu et que celui-ci se constitue fin 1900 sous le nom de Bureau Socialiste International (BSI). Celui-ci est composé de deux délégués par pays et nomme un secrétariat permanent.

Jusqu’en 1905 le BSI reste relativement effacé. Et ce n’est qu'en 1907 au Congrès de Stuttgart que sont adoptés statuts et règlements pour les Congrès et le BSI. Mais, môme au moment critique du début de la 1ère guerre mondiale, le BSI réuni le 29 juillet ne prend aucune décision et se rallie à la solution proposée par Jaurès :

"Le BSI formulera la protestation contre la guerre, le Congrès souverain décidera".

Ce Congrès de l'Internationale ne devait jamais se réunir car celle-ci mourut dans la tourmente de la guerre ses principaux partis étant passés à la "défense nationale" et à "l'union sacrée" avec la "bourgeoisie de leurs pays respectifs.

Jusqu'au bout, l'Internationale Socialiste était donc restée une fédération de partis nationaux? C’est ce que traduit la forme du BSI qui n'est pas l'expression collective d'un corps unitaire mais la somme des délégués mandatés par les partis nationaux. Comment expliquer ce relâchement considérable par rapport à la centralisation de l'AIT? Essentiellement par les conditions historiques de la lutte prolétarienne de cette époque. L’éloignement de la perspective de la révolution, qui au milieu du 19ème siècle, au milieu de différents soubresauts du capitalisme, avait paru imminente, la nécessité par suite, de consacrer l'essentiel des luttes à l'obtention de réformes, avait conduit le prolétariat à développer son organisation sur le plan national qui-était celui dans lequel il pouvait obtenir ces réformes.

La IIème Internationale constitue l'étape du mouvement ouvrier où celui-ci se développe en grands partis de masse devenant des forces effectives sur le terrain politique des différents pays. Mais les conditions de prospérité capitaliste, dans laquelle elle a vécu, ont favorisé chez elle le développement de l'opportunisme et un relâchement de 1’Internationalisme qui devaient lui coûter la vie en 1914.

Par ailleurs, l'Internationale Socialiste a parachevé l'œuvre entreprise par l'AIT, de clarification de la distinction entre l'organisation générale de la classe et l'organisation des révolutionnaires.

Bien qu'elle ait été bien souvent à l'origine des syndicats (surtout en Allemagne), la IIème Internationale prend progressivement ses distances avec le mouvement syndical du point de vue organisationnels après une série de débats, la séparation organique est consommée en 1902 par la création d'un "Secrétariat International des Organisations Syndicales". Même si on ne peut assimiler complètement les syndicats à l'organisation générale de la classe et les partis de la IIème Internationale à la minorité révolutionnaire, telles qu'elles sont apparues dans la période suivante, la distinction entre syndicats et partis politiques.

4° - L'INTERNATIONALE COMMUNISTE (1919)

Dans les 30 années qui séparent la fondation de la IIème Internationale et celle de la IIIème, des événements d'une importance considérable pour le mouvement ouvrier sont intervenus. De système à l'apogée, le capitalisme est devenu un système en décadence ouvrant ainsi "l'ère des guerres et des révolutions". La première grande manifestation de cette décadence, la guerre impérialiste de I914-18 a, en même temps, signé la mort de l'Internationale Socialiste et permis l'éclosion de l'Internationale Communiste dont la fonction n'est plus d'organiser la lutte pour des réformes, mais de préparer le prolétariat à la révolution. Tant du point de vue programmatique qu'organisationnel, la IIIème Internationale s'oppose à la seconde. Plus de distinction entre "programme minimum et programme maximum": "L'Internationale se donne pour but la lutte armée pour le renversement de la bourgeoisie internationale, et la création de la république Internationale des Soviets, première "étape" dans la voie de la suppression complète de tout régime gouvernemental". (Préambule des statuts de l'IC, 1920). Et pour cela, l'organisation de l'avant-garde de la classe ne peut être que mondiale et centralisée.

Cependant, si l'IC a rompu fondamentalement avec la seconde, elle ne s'est pas entièrement dégagée d'elle, Ainsi elle conserve, en leur donnant un sens qui se veut "révolutionnaire", les vieilles tactiques syndicales et parlementaires et, plus tard, frontistes. De même, sur le plan organisationnel, elle conserve un certain nombre de vestiges de 1'époque antérieure. Ainsi l'article 4 des statuts, indiques "L'instance suprême de l'IC n'est autre que le Congrès Mondial de tous les partis et organisations affiliées", ce qui laisse encore une possibilité d'ambiguïté sur l'aspect de l'Internationale comme somme de partis. Par ailleurs, autre vestige de la IIème Internationale, les articles 14, 15 et 16 des statuts de l'IC prévoient des relations spéciales avec les syndicats, le mouvement de la jeunesse et le mouvement des femmes.

Cependant, le caractère "fortement centralisé" de l'organisation est bien souligné :

Article 5: "Le Congrès international élit  un comité exécutif de l'Internationale Communiste, qui devient l'instance suprême de l'I.C. durant les intervalles qui  séparent les sessions du Congrès mondial.

Article 9 : "Le Comité Exécutif de l'IC a le droit d'exiger  des partis affiliés que soient exclus tels groupes ou  tels individus qui auraient enfreint la discipline prolétarienne. Il peut exiger l’exclusion des partis qui auraient violé les décisions du Congrès mondial".

Article 11 : " Les organes de la presse de tous les partis et organisations affilié à l'I.C. doivent publier tous les  documents officiels de l'I.C. et de son Comité Exécutif".

Cette centralisation est l'expression directe des tâches du prolétariat à cette époque. La révolution mondiale implique qu’autant le prolétariat que son avant-garde doivent s'unifier à l'échelle mondiale. Comme dans la première Internationale, les éléments qui se .revendiquent d'une  plus grande "autonomie" des sections (comme en France), sont en fait ceux qui véhiculent le plus d'idéologie bourgeoise. Et c'est la gauche italienne qui, par la bouche de Bordiga, propose la création d'un parti mondial. Donc, si c'est en partie à travers cette centralisation qu'ont été véhiculés un certain nombre de germes de la dégénérescence ultérieure, il ne faut pas perdre de vue que la centralisation est, dans la période actuelle, une condition indispensable  pour l'organisation des révolutionnaires .

5° LES STATUTS DU CCI.

a) Leur forme:

Comme on l'a vu an début de ce texte, les statuts des différentes organisations politiques de la classe ont été, en même temps qu'instruments de la lutte politique, des miroirs fidèles des conditions dans lesquelles celle-ci devait lutter. Et en particulier, ils portaient en eux les faiblesses et l'immaturité du prolétariat des différentes époques. Les statuts du CCI n'échappent pas à la règle. Ils sont un produit de leur époque, et c'est parce que le mouvement général de la classe a progressivement surmonté son immaturité qu'ils peuvent aujourd’hui, à leur tour, dépasser les faiblesses des statuts que nous avons passé en revue.

Par exemple, dans les statuts du C.C.I., il n'est plus fait référence à l'idée que "tous les hommes sont frères" ou qu'il n'y a "pas de devoir sans droit". Ils établissent, contrairement à l'A.I.T. ou aux débuts de la seconde Internationale, une distinction nette entre la classe et les révolutionnaires. N'ayant plus pour tache d’unifier les différentes sectes  et de clarifier progressivement le programme prolétarien, ils ne sont pas des statuts-programme comme l'étaient ceux de l'A.I.T. Ils ont également abandonné toute conception fédéraliste comme celle de la seconde Internationale. Enfin, ils ne prévoient pas 1'existence d'organisation syndicale annexe, d'organisât ion de jeunes ou de femmes comme ceux de la troisième Internationale.

Compte tenu de toute l'expérience du mouvement ouvrier et des tâches que le CCI doit assumer dans la période actuelle, les caractéristiques essentielles de ces statuts sont une forte insistance sur le caractère unifié et centralisé mondialement de l'organisation mais qui n'exclut pas le maintien de l'existence de sections par pays comme manifestation du fait que c'est à ce niveau que, dans les luttes qui viennent, le prolétariat sera d'abord confronté à la bourgeoisie et que les révolutionnaires seront appelés à agir. C'est pour cela que ces statuts s'adressent à des sections de  pays et non à des individus.

Par ailleurs, compte-tenu de l'expérience delà dégénérescence de la troisième Internationale, où les mesures administratives ont été l'instrument utilisé contre les fractions révolutionnaires, il était utile d'insérer dans les présents statuts des points précisant les conditions dans lesquelles peuvent et doivent s'exprimer les divergences au  sein de l’organisation.

Par conséquent, les statuts, se. .-subdivisant   en un certain  nombre de parties qu'on peut identifier de la façon suivante :

-Préambule indiquant la signification du Courant et faisant référence à la base programmatique de celui-ci : la plateforme à laquelle il  n’a   pas pour fonction de se substituer ;

-L'unité du courant ;

-Le Congrès comme expression de cette unité ;

-Le rôle centralisateur de l'organe exécutif ;

-La façon centralisée de concevoir les rapports avec l'extérieur, les finances, et les publications ;

-La vie de 1'organisation ;

b) Leur signification:

L'adoption par le C.C.I. revêt une  importance considérable à l'heure où s'approfondit inexorablement la crise du capitalisme et le mouvement de la classe. Elle est la manifestation du fait que les révolutionnaires se sont dotés d'un instrument fondamental de leur activité : leur organisation mondiale. II faut à ce propos signaler le fait que pour  la première fois de l'histoire du mouvement ouvrier, l'organisation internationale né vient pas chapeauter des sections nationales existant au préalable, mais au contraire que ces sections sont le résultat de l'activité du Courant International lequel s'est constitué pratiquement d'emblée à cette échelle,,

Contrairement au passé, la constitution effective de l'organisation mondiale intervient avant que le prolétariat ne se soit lancé dans ses combats décisifs : en 1919 l'Internationale est fondée alors que le plus fort du mouvement est déjà passé. Certains groupes révolutionnaires sont d'accord avec nous sur le caractère nécessairement  mondial de l'organisation des révolutionnaires, mais prétendent en même temps que le   moment n'est pas encore venu et qu'il faut attendre ces combats décisifs, la création d'une organisation mondiale aujourd'hui étant "volontariste". Cette temporisation n'est en fait qu'une manifestation de leur localisme, de leur jalousie de petite chapelle et cet "après" qu'ils proposent risque de vouloir dire "trop tard", Les révolutionnaires ne doivent pas faire vertu des faiblesses du passé.

L'organisation des révolutionnaires qui se reconstitue difficilement aujour­d’hui après.la rupture organique du lien avec les fractions communistes, conséquence d'un demi-siècle de contre-révolution, porte encore de graves faiblesses qui ne pourront être surmontées qu'à travers toute une expérience longue et difficile. Par contre, le fait que, dès maintenant, la classe puisse se doter d'une organisation mondiale de ses éléments révolutionnaires est un élément extrêmement positif qui vient en partie compenser ces autres faiblesses et pèsera certainement d'un poids très lourd sur l'issue des combats gigantesques qui se préparent.

C G


[1] "L’histoire de l’Internationale a été une lutte continuelle du Conseil Général contre les sectes et les tentatives d'amateurs qui tentaient sans cesse de se maintenir contre le mouvement réel de la classe ouvrière au sein de l’Internationale elle-même" (Marx, lettre à Bolte, 23 novembre 1871)