Où en est la crise économique ?

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BAISSE DU PRIX DU PETROLE, BAISSE DU DOLLAR, LA RECESSION A L'HORIZON

Le texte qui suit est composé d'extraits de la par­tie sur la crise économique du rapport sur la situa­tion internationale du 6ème congrès du CCI. Ce rap­port a été rédigé à la mi-85; les éléments chiffrés les plus récents qu'il contient datent 'donc de cette période; cependant les analyses et orientations qu'il défend ont été amplement confirmées depuis.

Ces derniers mois, le marché mondial a été soumis à d'importantes secousses :

-    la chute du dollar s'est accélérée et un an après avoir battu des records historiques (10,61 Frs le 28.2. 85), le roi dollar se retrouve à son niveau d'octobre 1977 (6,79 Frs et 2,20 DM  le 28.2.86).

-    depuis le début de l'année 86 les cours du pétrole ont fait le grand plongeon, le prix du baril passant de 28 $ à 14 $, soit une diminution de moitié du prix de l'or noir ;

-    tous les cours des matières premières ont dans l'en­semble chuté et depuis l'automne la bourse des mé­taux de Londres est secouée par l'effondrement des cours de l'étain dont la cotation est interrompue de­puis le 24.10.85, sans avoir repris depuis;

-    la spéculation boursière est acharnée et partout les cours boursiers ont fortement progresse : à New York, à Londres, Paris, Tokyo etc., mais cette situa­tion est fragile et en janvier la bourse de New York a connu une sérieuse alerte avec la plus forte chute de l'indice Dow Jones depuis la chute historique du jeudi noir de  1929.

Cette liste qui pourrait être encore allongée illus­tre les ravages de plus en plus importants de la crise de surproduction généralisée sur l'économie mondiale, l'accélération de la crise et l'instabilité croissante du marche mondial.

Pourtant, la classe dominante ne cesse de procla­mer que "tout va bien !" : les politiciens de tous bords promettent toujours l'amélioration pour demain et les technocrates prétendent en se voulant rassurants; maîtriser la situation. Les travailleurs peuvent dormir tranquilles : malgré les records de chômage battus en Europe, malgré la misère qui recouvre le monde, il ne faut pas s'inquiéter car nos gouvernants contrôlent la situation !

Pourtant en fait l'inquiétude monte avec la déstabi­lisation grandissante de l'économie mondiale et les discours lénifiants de la bourgeoisie sont une litanie dont elle-même voudrait bien parvenir à se convain­cre. La baisse du dollar est posée comme une mesure d"'assainissement" du marché mondial tandis que la chute des cours du pétrole est présentée comme une "aubaine" : la réalité est cependant bien inquiétante Car ce qui se profile au-delà c'est l'horizon de la ré­cession. C'est cette perspective dont nul aujourd'hui n'est capable au sein de la classe dominante d'en me­surer les conséquences qui fait monter une angoisse Sourde au sein de la bourgeoisie.

La baisse du dollar à la suite de la première réu­nion du groupe des cinq (USA, Japon, RFA, Grande-Bretagne, et France) pourrait faire croire à une par­faite  maîtrise des échanges  monétaires de  la part des grandes puissances. Pourtant, cette baisse traduit une nécessite impérieuse pour l'économie américaine, cel­le de retrouver sa compétitivité sur le marché mondial. Elle traduit l'échec et la fin de la politique de reprise menée par le gouvernement Reagan. La maîtrise dont fait preuve la bourgeoisie ne parvient qu'à limiter provisoirement les dégâts, si elle freine la dégradation de l'économie mondiale, elle ne par­vient cependant pas à l'empêcher et celle-ci inéluctablement se poursuit.

Les conséquences de la baisse du dollar sont catastrophiques pour l'Europe et le Japon qui voient leur compétitivité grevée d'autant et se profiler ainsi le spectre de la récession. Face à une telle situation la 2ème réunion du groupe des cinq avait pour but de poser l'éventualité d'une baisse concertée des taux d'intérêts afin de relancer les marchés intérieurs et la production. Cette réunion a été présentée comme un échec devant les risques que constitueraient pour le dollar une baisse trop forte et trop rapide des taux américains :

- crise  de  confiance des  spéculateurs du  monde entier;

- relance accélérée de  l'inflation.

Cependant ce n'est certainement pas un hasard si c'est au lendemain de cette réunion que s'est brutalement accélérée la chute des cours du pétrole. Cette chute n'est pas déterminée en soi par la bourgeoisie, elle est d'abord l'expression de la crise de surproduction; cependant elle tombe à point pour donner un ballon d'oxygène provisoire aux économies les plus dé­veloppées. Non seulement, elle permet de faire baisser l'inflation, mais surtout elle permet de faire diminuer de moitié le coût de la première importation des principaux pays développés, et de faire de substantiel­les économies notamment en Europe et au Japon. Voi­là les fonds pour financer une mini relance!

Conjoncturellement, la bourgeoisie du bloc occidental avait intérêt à faire accélérer la chute des cours du pétrole ; cependant, cette "politique" traduit la marge die manoeuvre de plus en plus restreinte de la bour­geoisie qui, sur le plan économique, en est réduite à des expédients pour gagner quelques mois de répit. En effet, à terme, la chute des cours du pétrole signifie un nouveau rétrécissement significatif du marché mondial, qui va se traduire par une nouvelle baisse des échanges, et donc une baisse des exportations des pays^ industrialisés, et donc de leur production : c'est la récession.

Quelles que soient les arguties de la propagande capi­taliste et la capacité de la bourgeoisie de manoeuvrer au mieux de ses intérêts, la crise est là, de plus en plus aiguë, et les prétendus succès économiques ne font en fait que traduire l'incapacité de plus en plus, grande de la classe dominante à y faire face. Irrésis­tiblement, la récession se profile à l'horizon, et les soubresauts présents du marché mondial annoncent les tempêtes futures qui vont le secouer.

23 février 86.

 

Situation internationale : extraits du rapport au 6eme congres du CCI (août   1985)

UNE CRISE DE SURPRODUCTION GENERALISEE

L'ACCELERATION  DE  LA  TENDANCE  A  LA PAUPERISATION ABSOLUE

Aujourd'hui en 1985, 40 000 êtres humains meu­rent de faim chaque jour et la FAO nous prédit qu'avant l'an 2000 ce seront 200 millions d'hommes, de femmes, d'enfants qui périront faute de nour­riture. Selon la FAO toujours, 1/3 de la popula­tion du tiers-monde ne dispose pas du minimum re­connu nécessaire pour subsister physiquement, 835 millions d'habitants de la planète disposent de moins de 75 $ par an.

Le ministre de la santé du Brésil, pays naguère présenté comme un exemple de développement, avoue que près de la moitié (55 millions de personnes) de la population est malade : tuberculose, lèpre, malaria, schisostomiose et autres maladies parasi­taires ; 18 millions souffrent de troubles mentaux. Dans les sept Etats du Nordeste brésilien, plus de la moitié des enfants meurt avant d'avoir atteint l'âge de 5 ans. Des millions d'autres sont aveu­gles (carence en protéines), sous-alimentés, in­firmes. Le gouvernement brésilien évalue à 15 mil­lions le nombre d'enfants mineurs abandonnés. Le miracle brésilien est bien oublié.

Les 450 millions d'habitants d'Afrique ont l'es­pérance de vie la plus courte du monde : 42 ans en moyenne. L'Afrique a le plus fort taux de mortali­té infantile : 137 décès au cours de la première année de vie pour 1000 naissances. Du Maroc à l'Ethiopie, la famine fait rage tout au long du Sahel : en 1984, 300 000 morts de faim en Ethiopie, 100 000 au Mozambique. Au BenglaDesh, depuis 1982, 800 000 personnes ont perdu la vue par suite de manque de protéines. Pour plus des 2/3 des hommes de notre planète, chaque jour et chaque nuit sont un interminable calvaire.

Les années 80, qui ont vu s'aggraver sans cesse la misère dans le monde jusqu'à un point jus­qu'alors inconnu de l'humanité dans toute son his­toire, qui n'avait jusqu'à présent jamais vécu une telle extension de la famine sur la planète, ont définitivement mis fin à l'illusion d'un quelconque développement des pays sous-développés.

L'écart entre les pays développés et les pays en constant sous-développement ne cesse de s'ac­croître. Aujourd'hui 30% de la population du monde vit dans les pays industrialisés d'Europe (URSS comprise), d'Amérique du Nord, du Japon et d' Aus­tralie, représentant 82 % de la production mon­diale et 91 % de toutes les exportations.

Ce n'est certainement pas un des moindres para­doxes que de voir la bourgeoisie utiliser la misère dont son système d'exploitation est responsable pour faire croire aux prolétaires des pays indus­trialisés qui produisent l'essentiel des richesses de la planète qu'ils sont des privilégiés qui, fi­nalement, auraient; bien tort de se plaindre. Les incessantes campagnes médiatiques sur la famine, plus que de soulager la misère des affamés - plan sur lequel elles ont depuis longtemps montré leur inefficacité - ont pour but de culpabiliser cette fraction déterminante du prolétariat mondial qui se trouve au coeur des métropoles industrielles, de lui faire accepter sans réagir sa propre misère qui va en s'aggravant.

La première moitié des années 80 a été marquée par une dégradation brutale des conditions de vie dans les pays développés. A cet égard, l'évolution du chômage est particulièrement significative : ainsi, pour les pays européens de l'OCDE, il était de 2,9% en 1968, de 6,2% en 1979 et de 11,1% début 85, atteignant 21,6% pour l'Espagne et 13,3% pour le plus vieux pays industriel du monde, la Grande-Bretagne. Et encore, ces chiffres officiels (OCDE) sont-ils profondément sous-estimés, en deçà de la réalité. 25 millions d'ouvriers sont au chômage en Europe de l'Ouest et voient leurs conditions de vie, ainsi que celles de leur famille, se dégra­der avec la baisse des indemnisations de l'Etat.

Mais le chômage n'est qu'un indice encore insuf­fisant de la pauvreté qui se développe dans les pays industrialisés. Ainsi, en France, si le chô­mage atteint 2,5 millions de personnes, ce sont 5 à 6 millions de personnes qui survivent avec moins de 50 francs par jour.

Aux Etats-Unis, pays le plus riche du monde, la faim gagne du terrain. Si, en 1978, il y avait 24 millions d'américains en dessous du seuil de pau­vreté, ils sont aujourd'hui 35 millions.

Quant à l'URSS, ce ne sont certainement pas les chiffres du chômage qui peuvent donner un indice de la dégradation des conditions de vie de la po­pulation. Citons seulement un chiffre qui donne une idée de la misère croissante : l'espérance de vie est passée de 66 ans en 1964 à 62 ans en 1984.

"Nouveaux pauvres", "quart-monde", les termes ont fleuri pour décrire cette misère que l'on cro­yait réservée aux pays sous-développés. La tendan­ce à la paupérisation absolue s'affirme aujour­d'hui comme une sinistre réalité partout dans le monde, non seulement dans les mouroirs des bidon­villes et des campagnes du "tiers-monde", mais aussi au coeur des métropoles industrielles du ca­pitalisme "développé". La catastrophe économique est mondiale et les dernières illusions sur les 'îlots de prospérité" que paraissaient constituer les pays industrialisés en contraste avec le sous-développement du reste du monde, disparaissent avec la généralisation de la misère de la périphé­rie vers le centre du capitalisme.

Plus que l'accroissement dramatique de la misère à la périphérie du capitalisme c'est l'enfoncement dans la pauvreté du prolétariat des pays indus­triels sous les coups de boutoir des programmes d'austérité de la bourgeoisie qui est significatif de l'approfondissement quantitatif et qualita­tif de la crise au début des années 80. La marge de manoeuvre de la bourgeoisie s'est rétrécie avec le travail de sape de la crise ; reporter les sévices essentiels de la crise sur les pays les plus faibles n'est plus suffisant pour éviter une attaque frontale contre les conditions de vie de la fraction décisive de la classe ouvrière mondia­le qui vit dans les pays développés, qui produit les 4/5 des richesses mondiales, qui a le plus d'expérience historique, qui est la plus concen­trée. Si la bourgeoisie s'attaque ainsi aujourd'hui aux plus forts bastions de son ennemi histo­rique, la classe ouvrière, c'est qu'elle ne peut faire autrement.

Au milieu des années 80, la faillite de l'écono­mie capitaliste n'est plus évidente seulement dans la misère du sous-développement, mais elle l'est quotidiennement par la classe ouvrière partout : dans les files d'attente du chômage, dans les fins de mois impossibles à boucler, dans l'accentuation de l'exploitation au travail, dans les soucis et les tracas de tous les jours, dans l'angoisse des lendemains, voilà, par-delà tous les chiffres, le bilan vécu par la classe ouvrière de la crise du capitalisme ; c'est le bilan de la faillite d'un système qui n'a plus rien à offrir.

Face à cette vérité qui s'impose avec de plus eh plus de force, la classe dominante n'a que des mensonges à offrir. Depuis le début de la crise ou­verte de son économie à la fin des années 60, la bourgeoisie ne cesse de proclamer qu'elle possède des remèdes à la crise, que les lendemains chante­ront, et pourtant la situation tout au long de ces années n'a cessé de se dégrader. Aujourd'hui, Rea­gan et là bourgeoisie américaine nous resservent la même propagande éculée sous forme de "Reaganomics" à la sauce d'une nouvelle révolution technologique et, pour preuve de leurs affirmations, on nous présente la reprise de l'économie américaine. Qu'en est-il exactement de cette fameuse reprise dont on nous rebat tant les oreilles ? Où en est l'économie mondiale ?

LA FIN DE LA REPRISE AMERICAINE

Avec l'année 1985 déjà se marque le ralentisse­ment de 1'économie américaine qui commence à mon­trer des signes d'essoufflement. Le colossal défi­cit budgétaire est de moins en moins suffisant pour maintenir l'activité de l'économie américaine : de 6,8% en 1984, le taux de croissance est retombé à un petit 1,6% pour les six premiers mois de 1985. L'industrie américaine souffre du cours élevé du dollar qui grève ses exportations et sa compétitivité face à ses rivales japonaises et européennes qui lui taillent des croupières sur le marché mon­dial et même à l'intérieur du marché américain. De mai 1984 à mai 1985, les exportations américai­nes ont chuté de 3,1%.

Reflétant le ralentissement de la croissance, le revenu net des 543 principales entreprises US a chuté de 11% au premier trimestre 1985 et de 14% au second. Les trois grands constructeurs auto­mobiles américains ont enregistré une baisse de leurs profits de 25,4% tandis que la chute du sec­teur de la haute technologie, avec une baisse de 15% des bénéfices d'IBM et des pertes sèches pour Wang Laboratories, Apple et Texas Instruments (3,9 millions de dollars pour ce dernier au 2ème trimestre 85), fait voler en éclats le mythe d'une prétendue révolution technologique qui donnerait un nouveau souffle au capital.

Alors que toute une série de secteurs importants de l'économie américaine ne sont pas sortis du ma­rasme depuis la fin des années 70, comme le secteur pétrolier, celui de la sidérurgie et surtout celui de l'agriculture (alors que la dette des fermiers américains est aujourd'hui supérieure à celle du Mexique et du Brésil réunis), ce sont aujourd'hui de nouveaux secteurs cruciaux qui viennent rejoindre ces derniers dans la crise, corme le bâtiment, l'électronique, l'informatique et l'automobile. Face à une telle situation, il faudrait, pour maintenir un minimum de santé économique au sein des pays les plus industrialisés, que l'Etat amé­ricain laisse se creuser des déficits commerciaux et budgétaires toujours plus énormes. Même la pre­mière puissance économique du monde ne peut se permettre cela, qui signifierait à terme un endet­tement qui trouve ses limites dans les disponibi­lités financières du marché mondial.

Malgré tous les discours de la bourgeoisie qui, chaque jour, prétend terrasser le monstre de la crise, la reprise de l'économie américaine a été l'arbre qui cache la forêt de la récession mon­diale. L'économie planétaire n'est pas sortie de la récession amorcée à l'aube des années 80. Ainsi, si en 1984 le commerce mondial voyait la valeur des importations et des exportations croître respec­tivement de 6,5 et 6,1 %, c'est à la suite de trois années consécutives de régression. La relance n'a pas été suffisante pour retrouver le niveau de 1980. Par rapport à cette année-là, les pays industria­lisés ont vu leurs exportations et importations régresser respectivement de 2 et 4,5 %. Ce recul est encore plus important pour les pays du tiers-monde qui, dans la même période, ont vu leurs expor­tations diminuer de 13,7 % et leurs importations de 12,5 %.

UNE CRISE DE SURPRODUCTION GENERALISEE

Les stocks de minerais qui s'accumulent, les mines qui ferment, les produits agricoles qui crou­pissent dans les silos et les frigos, tandis que l'arrachage des cultures se pratique à grande échelle, les usines qui ferment et les ouvriers qui se retrouvent massivement au chômage, tout cela exprime une chose: la crise de surproduction généralisée.

Prenons un seul exemple : le pétrole, tout un sym­bole malgré la paralysie de la production de l'Iran et de l'Irak en guerre et qui ont été, durant les années 70, de gros exportateurs, la surproduction fait rage. La fameuse pénurie qui, paraît-il, menaçait l'économie mondiale en 1974, est définitivement oubliée. L'OPEP est au bord de l'éclatement. Les stocks s'accumulent sur terre et sur mer, les supertankers rouillent dans les fjords de Norvège ou bien sont mis à la casse. Les chantiers navals n'ont plus de commandes, les com­pagnies pétrolières ont des problèmes de trésore­rie et les banquiers qui ont fait des prêts com­mencent à se ronger les ongles. L'or noir ne par­vient pas à sortir le Nigeria, le Mexique, le Vene­zuela ou l'Indonésie du sous-développement et de la misère tandis que même des pays "riches" comme l'Arabie Saoudite annoncent une balance commerciale déficitaire. La surproduction pétrolière affecte toute l'économie mondiale et rentre en résonance avec la surproduction dans les autres secteurs.

La crise de surproduction généralisée montre les contradictions du monde capitaliste de manière criante. Les fermiers américains entraînent les banquiers qui leur ont prêté de 1'argent dans leur faillite, alors que les céréales pourrissent dans les silos faute de débouchés solvables, tan­dis que la famine fait ses ravages dans le monde. Mais ce contraste insupportable a aujourd'hui fait irruption dans les pays "riches" où les chômeurs et autres "nouveaux pauvres" ne sont séparés que par une mince vitrine de ces "richesses" qui ne parviennent plus à se vendre et s'entassent jus­qu'à devenir périmées.

Le cycle infernal de la surproduction se développe. Face à des marches saturés, la concurrence s'exacerbe, les coûts de production doivent bais­ser, donc les salaires, donc le nombre d'employés, ce qui réduit d'autant le marché Solvable et relance la concurrence...Chaque pays essaie ainsi de diminuer ses importations et d'augmenter ses exportations et le marché se rétrécit inexora­blement.

LA PERSPECTIVE D'UNE NOUVELLE PLONGEE DANS LA RECESSION.

Au bout d'à peine deux ans, la fameuse repri­se victorieuse de l'économie américaine, si chère à Reagan, montre des signes d'épuisement. Cela il­lustre clairement la tendance de l'économie mon­diale à des mouvements de reprise de plus en plus courts et aux effets de plus en plus faibles, tan­dis que les périodes de récession se font de plus en plus longues et profondes. Cela montre l'accé­lération de la crise et la dégradation de plus en plus large que ses effets occasionnent à l'écono­mie mondiale.

Avec le ralentissement de l'économie américaine, ce qui se profile à l'horizon, c'est la perspecti­ve d'une plongée encore plus profonde dans la ré­cession. Nul économiste de la bourgeoisie n'ose prévoir les conséquences d'une récession durable de l'économie mondiale. La récession de 1981-82 a été la plus forte depuis 1929 et celle qui s'annonce, parce qu'elle traduit 1'impuissance et l'usure des recettes mises en place depuis par l'administration Reagan, ne peut qu'être plus pro­fonde et plus durable encore pour les pays déve­loppés, car les pays sous-développés, eux, ne sont pas sortis du mouvement de récession amorcé à l'aube des années 80.

La plongée dans la récession implique :

-  une nouvelle chute des échanges mondiaux con­sécutive au rétrécissement des marchés solvables, alors que pourtant, en 1984, le niveau de 1980 n'a pas été encore retrouvé ;

-  une chute de la production qui va toucher le coeur des pays industrialisés encore plus forte­ment qu'en 1981-82, tandis que la production des pays sous-développés n'a cessé de chuter depuis 1981 ;

-  de nombreuses faillites d'entreprises, de nou­velles fermetures d'usines, des millions d'ou­vriers licenciés qui iront rejoindre les cohortes de chômeurs qui, en dehors des USA, n'ont cessé de se développer dans tous les pays malgré la "repri­se" ;

-  et, au bout du compte, une fragilisation du système financier international qui risque de cul­miner dans des tempêtes monétaires, tandis que l'inflation fera un retour remarqué.

On comprend que devant de telles perspectives, la bourgeoisie veuille freiner des quatre fers cet enfoncement dans la crise, car derrière l'effondre­ment du capital ce qui se profile c'est le déve­loppement de l'instabilité sur tous les plans : économique, politique, militaire et surtout so­cial. Sa marge de manoeuvre se restreint au fur et à mesure que la crise s'approfondit et après avoir vu la faillite de toutes leurs théories, l'efficacité des mesures qu'ils ont préconisées s'user irrémédiablement, les savants économistes de la classe dominante guettent avec inquiétude le futur, ce qu'ils appellent eux-mêmes les "zones inexplorées de l'économie", avouant par là leur propre ignorance et impuissance.

La bourgeoisie n'a plus de politique économique à proposer, de plus en plus ce sont des mesures au jour le jour qui s'imposent. La bourgeoisie navigue à vue pour tenter de retarder la catastrophe et de sauver les meubles. Le fait que sa marge de manoeuvre se restreigne ne signifie pourtant pas que celle-ci n'existe plus et à un certain point de vue, le rétrécissement même de sa marge de ma­noeuvre pousse la classe dominante à développer son intelligence manoeuvrière. Cependant, toutes les mesures prises, si elles retardent les échéan­ces, les reportent dans le futur, permettent un ralentissement des effets dévastateurs de la cri­se, contribuent à rendre ces échéances plus catastrophiques, à accumuler les contradictions propres du capitalisme, créant une tension chaque jour plus proche du point de rupture.

Le système financier international est un bon exemple de cette situation et des contradictions dans lesquelles se débattent les théoriciens et les gestionnaires du capital. Si la politique de crédit facile et de dollar pas cher menée dans les années 70 a permis, en absorbant une part du surplus produit, de reculer les échéances tout en assurant la suprématie du dollar, elle se traduit aujourd'hui par une montagne de dettes dans le monde entier, que de plus en plus d'Etats, d'en­treprises, de particuliers, avec le développement de la récession depuis le début des années 80, sont aujourd'hui incapables de rembourser. Le vent de panique qui a soufflé sur les différentes pla­ces financières du monde durant l'hiver 1981-82 devant l'incapacité des pays du tiers-monde à rem­bourser leurs dettes de 800 milliards de dollars, n'a pu être calmé que par l'intervention des grands organismes de prêt internationaux, tels que la Banque Mondiale et le FMI qui ont imposé aux pays les plus endettés des programmes d'austé­rité draconiens comme condition à l'obtention de nouveaux crédits qui, s'ils ne permettaient pas le remboursement de la dette globale, en maintenant le paiement des intérêts, ont permis aux banques de souffler en attendant les résultats concrets des plans d'austérité mis en place précipitamment. .

Cependant, si la crise a été évitée, la fragili­té du système monétaire international n'en a pas moins continué réellement à se développer. La fail­lite de la Continental Illinois en 1983, qui a fait les prêts les moins faibles, a obligé l'Etat américain à intervenir rapidement pour mobiliser les 8 milliards de dollars destinés à combler le trou et éviter une .réaction en chaîne dans le sys­tème bancaire américain qui aurait pu mener, là encore, à une crise majeure. Malgré la reprise américaine, ces dernières années ont connu un nombre de faillites record de banques américaines, et ce sont ainsi une centaine de faillites qui sont encore prévues en 1985 avec le ralentissement de l'économie américaine.

Mais si l'endettement des pays du tiers-monde est important, il n'est rien comparé aux 6000 milliards de dette accumulés par l'Etat, les entreprises et les particuliers aux USA. On peut comprendre que Volker, président de la banque fédérale puisse di­re que "l'endettement est un revolver pointé sur l'économie américaine".

La crise du secteur agricole américain, qui a vu sa compétitivité sur le marché mondial anéantie par la hausse du dollar, s'est directement tradui­te par des faillites en série des caisses d'épargne agricoles où, pour la première fois depuis 1929, les queues d'épargnants paniques se sont allongées devant les banques fermées. L'intervention fédérale a permis d'éviter une panique plus grande, mais aujourd'hui c'est l'organisme fédéral de prêts aux agriculteurs, la Farmer Bank, qui est au bord de la faillite avec un trou de plus de 10 milliards de dollars que l'Etat va devoir conibler. Le simple ralentissement de 1'économie américaine au premier semestre 85 s'est traduit pour la deuxième banque américaine, la Bankamerica, par des pertes énormes au second trimestre 85 : 338 milliards de dollars. A ce rythme l'Etat fédéral risque d'avoir de plus en plus de difficulté à combler les trous béants qui s'ouvrent dans les comptes des banques améri­caines, et cette situation porte en germe la ban­queroute de tout le système financier internatio­nal, avec au coeur de cette banqueroute le dollar. La spéculation qui a porté le dollar vers des som­mets risque de se retourner contre lui, accentuant encore le mouvement de yoyo qui, en six mois, de mars à août 85, a vu le dollar passer de 10,60 F à 8,50 F et qui a déjà mis bien à mal l'équilibre du système bancaire international.

L'IRRESISTIBLE RETOUR DE L'INFLATION

On comprend, dans ces conditions, l'inquiétude qui s'empare des capitalistes avec le ralentisse­ment de l'économie américaine et la récession mon­diale aggravée qui se profile à l'horizon et qui signifie pour les banques - avec des millions d'ou­vriers mis au chômage, des milliers d'entreprises en faillite et de nouveaux Etats en cessation de paiements, qui ne pourront payer leurs dettes - une aggravation dramatique de leur situation. Les con­tradictions du capital sur le plan financier vont devenir explosives et risquent de se traduire par des crises de panique des capitalistes spéculateurs sur le marché financier mondial -  surtout parce que le système bancaire international est indisso­lublement lié au système monétaire international, centré sur le dollar - par des tempêtes monétaires qui manifesteront le retour en force de l'infla­tion.

Celle-ci, même si elle a diminué, n'a certaine­ment pas disparu;et si l'on considère que l'infla­tion des années 70 a été réduite essentiellement grâce à la chute des cours des matières premières qui, à part le pétrole, ont vu leur indice passer de 100 en 1980 à 72 en 1985-c'est-à-dire une chute de 28%-et grâce à une baisse des coûts de produc­tion consécutive à l'attaque contre les salaires et aux licenciements, son maintien même à un niveau plus faible dans la première moitié des années 80 montre a contrario le poids accru des pressions in­flationnistes liées à la dette énorme et au poids des secteurs improductifs (notamment l'armée et la police) et des secteurs déficitaires, mais straté­giques que chaque Etat doit financer. Donc, même sur le plan de l'inflation, dans la réalité,la si­tuation est loin de s'être améliorée et les pres­sions inflationnistes sont bien plus fortes au­jourd'hui qu'elles ne l'ont jamais été dans les années 70, c'est-à-dire qu'un retour de l'infla­tion signifie bien plus rapidement que par le passé une tendance vers l'hyper inflation.

Si les années 70 ont montré la capacité de la bourgeoisie de reporter les effets de la crise à la périphérie du capitalisme, les années 80 mon­trent qu'aujourd'hui cela n'est plus suffisant pour permettre aux économies les plus développées d'é­chapper au marasme et à la récession. De plus en plus, les contradictions du capitalisme tendent à se manifester à un niveau central, à se polariser autour du roi dollar et de l'économie américaine qui en est la garante et dont de plus en plus l'en­semble de l'économie mondiale est dépendante. C'est pourquoi aujourd'hui les yeux des capitalistes du monde entier sont fixés au jour le jour sur les ré­sultats obtenus par l'économie américaine ; de sa santé dépend la stabilité économique et monétaire du monde entier.

C'est pourquoi, avec les premiers signes annon­ciateurs du ralentissement de son économie, Washing­ton a sonné le branle-bas pour résorber le déficit budgétaire,  alléger l'endettement de l'Etat, et résorber le déficit commercial en restaurant la compétitivité de l'économie américaine. Mais une telle politique ne peut se faire qu'au détriment des exportations des industries européennes et ja­ponaise  qui ont profité de la relance américaine et du déficit commercial du plus grand marché du monde, relançant ainsi la guerre commerciale entre les pays les plus développés ; cependant, les USA, par leur puissance économique et militaire et parce qu'ils contrôlent le dollar, ont les moyens de dé­tourner à leur profit les règles du marché pour im­poser leurs diktats avec en plus le chantage protectionniste.

La baisse de 20% du dollar ces derniers mois a pour but premier de restaurer la compétitivité de l'économie américaine qui avait été sérieusement entamée (de 40% depuis 1980) par les hausses précé­dentes, afin de restaurer sa balance commerciale. Cependant, une telle mesure ne peut avoir que deux résultats :

-  d'une part, plonger l'Europe et le Japon dans la récession en leur fermant le marché américain et en concurrençant leurs exportations dans le monde entier ;

-  d'autre part,    un retour de l'inflation dans la mesure où cette baisse du dollar est en fait une dévaluation, ce qui va surenchérir le cours des produits importés vendus sur le marché américain. La tentation est extrêmement forte pour les capi­talistes américains de laisser chuter le dollar et se développer l'inflation, car c'est encore le meil­leur moyen de rembourser leurs dettes en monnaie de singe après avoir engrangé des capitaux en pro­venance du monde entier.

Maintenir à flot l'économie américaine est une nécessité vitale pour éviter une catastrophe écono­mique planétaire. Cependant, cela ne peut se faire qu'au détriment des principaux alliés des USA au sein de leur bloc.

Pourtant, dans la mesure où l'Europe et le Japon sont des pièces indispensables du puzzle impéria­liste du bloc occidental et devant l'instabilité sociale qui ne peut que se développer en Europe - première concentration prolétarienne de la planète dont la classe ouvrière depuis l'automne 83 est au coeur de la reprise internationale de la lutte de classe qui continue à se développer - la bourgeoisie ne peut qu'être extrêmement prudente et essayer de ralentir au maximum les effets de la récession pour parvenir à contrôler la situation. C'est pour cela que Reagan parle d'un atterrissage "en douceur" de l'économie américaine et invite les capitalistes européens et japonais en même temps qu'il leur de­mande des concessions économiques (ouverture de leurs marchés, limitation de leurs exportations aux USA, internationalisation du yen afin d'épauler le dollar et d'affaiblir la compétitivité de 1'industrie japonaise en réévaluant sa monnaie) à faire la même politique que celle menée ces dernières années par les USA, c'est-à-dire une politique de déficit budgétaire et d'endettement afin de combler les ef­fets néfastes de la chute de leurs exportations sur leur activité économique. Mais l'Europe et le Japon ne sont pas les USA et une telle politique ne peut se faire sans développer rapidement l'inflation, c'est-à-dire qu'aujourd'hui Washington prône l'in­verse de la politique imposée cinq ans auparavant.

Cependant, même si la bourgeoisie parvient à ra­lentir le mouvement, ce freinage est de moins en moins efficace et les années 80 sont d'abord marquées par une accélération de la crise et des à-coups de plus en plus graves de l’économie mondiale. Si les années 80, dans leur première moitié, ont été marquées par l'enfoncement dans la stagnation et la récession avec une baisse de l'inflation, la deuxième moitié de la décennie va être marquée à la fois par une nouvelle plongée dans la récession qui va toucher de plein fouet les économies les plus dé­veloppées et un retour en force de l'inflation que la bourgeoisie croyait avoir jugulée, dans une si­tuation d'instabilité économique et monétaire gran­dissante qui va culminer dans des crises aiguées  ca­ractérisant l'accélération des effets dévastateurs de la crise.

J.J.