Résolution : l'opportunisme et le centrisme dans la période de décadence

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1. Il existe une différence fondamentale entre l'évolution des partis de la bourgeoisie et l'évo­lution des partis de la classe ouvrière.

Les premiers, du fait qu'ils sont les organes politiques d'une classe dominante, ont la possibi­lité d'agir dans la classe ouvrière et certains d'entre eux le font effectivement car ceci fait partie d'une division du travail au sein des for­ces politiques de la bourgeoisie dont une partie a la tâche particulière de mystifier le prolétariat, de mieux le contrôler en le faisant de l'intérieur, et de le détourner de sa lutte de classe. A cette fin,  la bourgeoisie utilise de préférence d'ancien­nes organisations de la classe ouvrières passées dans le camp de la bourgeoisie.

Par contre, la situation inverse d'une organisa­tion prolétarienne agissant dans le camp de la bourgeoisie ne peut jamais exister.  Il en est ainsi du prolétariat, comme de toute classe opprimée, parce que la place que lui fait occuper dans l'histoire le fait d'être une classe exploitée ne peut jamais faire de lui une classe exploiteuse.

Cette réalité peut donc être résumée dans l'af­firmation lapidaire suivante :

-     il peut,  il doit exister et il existe toujours des organisations politiques bourgeoises agissant dans le prolétariat ;

-     il ne peut jamais exister, par contre, comme le démontre toute l'expérience historique, des par­tis politiques prolétariens agissant dans le camp de la bourgeoisie.

2. Ceci n'est pas seulement vrai pour ce qui con­cerne des partis politiques structurés. C'est éga­lement vrai pour ce qui concerne des courants politiques divergents pouvant naître éventuellement au sein de ces partis. Si des membres des partis politiques existants peuvent passer d'un camp dans l'autre et cela dans les deux sens (du prolétariat à la bourgeoisie et de la bourgeoisie au proléta­riat) , cela ne peut être qu'un fait individuel. Par contre, le passage collectif d'un organisme politique déjà structuré ou en formation dans les partis existants ne peut obligatoirement se produi­re que dans un sens unique : des partis du proléta­riat à la bourgeoisie et jamais dans le sens con­traire : des partis bourgeois au prolétariat. C'est-à-dire qu'en aucun cas un ensemble d'élé­ments en provenance d'une organisation bourgeoise ne peut évoluer vers des positions de classe sans une rupture consciente avec toute idée de continui­té avec son éventuelle activité collective précéden­te dans le camp contre-révolutionnaire. Autrement dit, s'il peut se former et se développer des ten­dances, dans les organisations du prolétariat, évo­luant vers des positions politiques de la bourgeoi­sie et véhiculant cette idéologie au sein de la classe ouvrière, ceci est absolument exclu concer­nant les organisations de la bourgeoisie.

3. L'explication du constat qui précède réside dans le fait essentiel que la classe économique­ment dominante dans la société est également domi­nante sur les plans politique et idéologique. Ce fait explique également :

-   l'influence qu'exerce l'idéologie de la bour­geoisie sur 1'immense majorité de la classe ouvriè­re, idéologie dont celle-ci ne peut se dégager que très partiellement jusqu'au moment de la révolu­tion ;

-   les vicissitudes et les difficultés du procès de prise de conscience par l'ensemble de la classe de ses intérêts et surtout de son être historique, lesquelles déterminent un mouvement constant de victoires partielles et de défaites dans ses lut­tes, se traduisant par des avancées et des reculs dans l'extension de sa prise de conscience ;

-   le fait obligatoire et inéluctable que ce soit seulement une petite minorité de la classe qui puisse parvenir à se dégager suffisamment (mais non totalement) de la chape de plomb de l'idéolo­gie bourgeoise dominante pour entreprendre un tra­vail théorique systématique et cohérent ainsi que d'élaboration des fondements politiques fécondant ainsi le processus de prise de conscience et le développement de la lutte immédiate et historique de la classe ;

-   la fonction indispensable et irremplaçable dont la classe charge les minorités qu'elle secrè­te, fonction qui ne peut être accomplie par des in­dividus ou de petits cénacles intellectuels, mais uniquement par des éléments qui se hissent à la compréhension des tâches pour lesquelles la classe, dans le développement de sa lutte, les a produits: ce n'est qu'en se structurant, en donnant naissan­ce à une organisation politique centralisée et mi­litante au sein des luttes ouvrières, que cette minorité, produit de la classe, peut assumer sa fonction d'être un facteur actif, un creuset dans lequel et avec lequel la classe forge les armes indispensables de sa victoire finale ;

-   la raison pour laquelle des courants opportu­nistes et centristes peuvent se manifester au sein de la classe exploitée et révolutionnaire ainsi que dans les organisations de cette classe, et uniquement dans cette classe et ses organisations. En ce sens, parler d'opportunisme et de centrisme (par rapport au prolétariat) dans la bourgeoisie n'a aucun sens car jamais une classe dominante ne renonce, de par sa propre volonté, à ses privilè­ges en faveur de la classe qu'elle exploite (ce qui fait d'elle justement une classe dominante) .

4. Deux sources sont à la base de l'apparition des tendances opportunistes et centristes dans la clas­se ouvrière : la pression et l'influence de l'idéo­logie de la bourgeoisie et le difficile procès de la maturation et de la prise de conscience par le prolétariat. Ce qui se traduit notamment par la caractéristique majeure de l'opportunisme qui con­siste à isoler, séparer le but final du mouvement prolétarien des moyens qui y conduisent pour fina­lement les opposer, alors que toute remise en cause des moyens amène à la négation du but final, de même que toute remise en cause de ce but tend à ôter leur signification prolétarienne aux moyens mis en oeuvre. Dans la mesure même où il s'agit là de données permanentes dans l'affrontement histori­que entre prolétariat et bourgeoisie, il apparaît donc que l'opportunisme et le centrisme sont bien des dangers qui menacent la classe de façon perma­nente, tant dans la période de décadence que dans la période ascendante. Cependant, de la même fa­çon que ces deux sources sont liées entre elles, elles sont également en liaison quant à la façon dont elles affectent le mouvement de la classe, avec l'évolution générale du capitalisme et le dé­veloppement de ses contradictions internes. De ce fait, les phénomènes historiques de l'opportunisme et du centrisme s'expriment de façon différente, avec des caractères de gravité plus ou moins grands suivant les moments de cette évolution et de ce développement.

5. Si l'entrée du capitalisme dans sa phase de dé­cadence posant directement la question de la néces­sité de la révolution est une condition favorable facilitant le procès de maturation de la conscien­ce dans la classe ouvrière, cette maturation n'est pas pour autant une donnée automatique, mécanique, fatale.

La période de décadence du capitalisme voit d'une part la bourgeoisie concentrer à outrance son pou­voir de répression ainsi que s'employer à perfec­tionner au maximum les moyens de pénétration de son idéologie dans la classe et,d'autre part,s'ac­croître de façon considérable l'importance et l'ur­gence de la prise de conscience par la classe dans la mesure où l'enjeu historique de "socialisme ou barbarie se pose de façon immédiate et dans toute sa gravité : l'histoire ne laisse pas au proléta­riat un temps illimité. La période de la décadence se posant en termes de guerre impérialiste ou ré­volution prolétarienne, de socialisme ou barbarie, non seulement ne fait pas disparaître l'opportunis­me et le centrisme mais rend donc plus âpre, plus acharnée, la lutte des courants révolutionnaires contre ces tendances, en proportion directe de l'enjeu même de la situation.

6. Comme l'histoire l'a démontré, le courant oppor­tuniste ouvert, du fait qu'il se situe sur des po­sitions extrêmes et tranchées, aboutit, dans les moments décisifs, à effectuer un passage définitif et sans retour dans le camp de la bourgeoisie. Quant au courant qui se définit corme se situant entre la gauche révolutionnaire et la droite oppor­tuniste - courant le plus hétérogène, en constante mouvance entre les deux et recherche de leur réconciliation au non d'une unité organisationnelle impossible - il évolue pour sa part selon les cir­constances et les vicissitudes de la lutte du pro­létariat.

Au moment de la trahison ouverte du courant op­portuniste, en même temps que s'effectue une re­prise et une montée de la lutte de la classe, le centrisme peut constituer  au début une position passagère des masses ouvrières vers les positions révolutionnaires. Le centrisme, en tant que courant structuré, organisé sous forme de parti, est appe­lé, dans ces circonstances favorables, à exploser et à passer dans sa majorité, ou pour une grande par­tie, dans l'organisation de la gauche révolution­naire nouvellement constituée, comme cela s'est produit pour le Parti Socialiste français, le Parti Socialiste d'Italie et l'USPD en Allemagne dans les années 1920-21, après la première guerre mon­diale et la révolution victorieuse en Russie.

Par contre, dans les circonstances d'une série de grandes défaites du prolétariat ouvrant un cours vers la guerre, le centrisme est immanquablement destiné à être happé dans l'engrenage de la bour­geoisie et à passer dans son camp tout comme le courant opportuniste ouvert.

Avec toute la fermeté qui doit être la sienne, il est important pour le parti révolutionnaire de savoir comprendre les deux sens opposés de l'évo­lution possible du centrisme dans des circonstan­ces différentes pour pouvoir prendre une attitude politique adéquate à son égard. Ne pas reconnaître cette réalité mène à la même aberration que la pro­clamation de l'impossibilité de l'existence de l'opportunisme et du centrisme au sein de la clas­se ouvrière dans la période de décadence du capita­lisme.

7. Concernant cette dernière "théorie", toute l'histoire de la IIIème Internationale et des partis communistes est là pour en attester l'inanité, pour démontrer qu'elle n'est pas autre chose qu'une énormité. Non seulement l'opportunisme et le cen­trisme ont pu apparaître au sein même de l'organi­sation révolutionnaire mais, se renforçant avec les défaites et le recul du prolétariat, le centrisme est également parvenu à dominer ces partis et, après une lutte sans merci qui a duré de longues années pour battre les oppositions et fractions de la gauche communiste, à expulser celles-ci de tous les partis communistes : ayant vidé ces derniers de toute substance de classe il a fait de chacun d'eux des organes de leurs bourgeoisies nationales respectives.

La "théorie" de l'impossibilité d'existence de courants opportunistes et centristes au sein du prolétariat dans la période de décadence du capita­lisme suppose en réalité l'existence d'un proléta­riat et de partis révolutionnaires purs, absolu­ment et à jamais immunisés et imperméabilisés con­tre toute pénétration de l'influence de l'idéolo­gie bourgeoise en leur sein. Une telle "théorie" est non seulement une aberration mais repose sur une vision idéaliste abstraite de la classe et de ses organisations. Elle relève de la "méthode Coué" (se consoler en se répétant que tout va bien) et tourne résolument le dos au marxisme. Loin de ren­forcer le courant révolutionnaire, elle l'affai­blit en lui voilant ce danger réel qui le menace, en détournant son attention et sa vigilance indis­pensable contre ce danger.

Le CCI  doit combattre de toute son énergie de telles "théories" en général, et dans son sein en particulier, car elles ne font que permettre au centrisme de se camoufler derrière une phraséolo­gie radicale qui, sous couvert de "pureté program­matique", tend à isoler les organisations révolu­tionnaires du mouvement réel de la lutte de leur classe.

Résolution (rejetée)

LE  CENTRISME ET LES ORGANISATIONS POLITIQUES DU PROLETARIAT

1. Il n'y a pas de débat académique possible sur la question du centrisme. Le centrisme est né et s'est développé comme concept dans le mouvement ou­vrier face à la nécessité de délimiter les forces politiques en présence dans la lutte de classe, en particulier en vue de la constitution des partis de classe à l'époque actuelle des guerres et des révolutions. Ce n'est pas un hasard si cette ques­tion se repose aujourd'hui au CCI dans une période où s'annoncent des affrontements de classe déci­sifs et, avec eux, la perspective d'un nouveau par­ti de classe : de la réponse à cette question dé­pendra la nature du parti de demain, et dépend dès aujourd'hui l'attitude des groupes révolutionnai­res dans la préparation de cette perspective. L'ex­périence pratique de la faillite tragique de la IIIIème Internationale, puis de la débâcle de la prétendue "IVème Internationale" trotskyste, par leur politique de compromission avec des fractions de la bourgeoisie sous le couvert du concept de centrisme, d'une part, le cadre théorique de la na­ture de la classe ouvrière, de la décadence du ca­pitalisme et du capitalisme d'Etat comme mode d'existence du capitalisme à l'époque actuelle, d'autre part, fournissent tous les matériaux néces­saires au prolétariat pour passer au crible de la critique le concept de centrisme et ses implications .

2. De par sa condition de classe exploitée dans le capitalisme en même temps que de classe révolution­naire portant en elle la destruction du capitalisme, le prolétariat est constamment soumis à deux ten­dances contradictoires :

-   son mouvement propre vers la conscience de sa si­tuation et de son devenir historique ;

-   la pression de l'idéologie bourgeoise dominante, qui tend à détruire sa conscience.

Ces deux tendances inconciliables déterminent le caractère heurté de la lutte de classe qui voit se succéder avancées ou tentatives révolutionnai­res et reculs ou contre-révolution, de même que le surgissement de minorités d'avant-garde organisées en groupes, fractions ou partis, appelés à cataly­ser le mouvement de la classe vers sa conscience.

Le prolétariat ne peut avoir qu'une seule conscience : une conscience révolutionnaire, mais, parce qu’il naît de la société bourgeoise et ne peut s'en libérer complètement que lorsqu'il dispa­raît en tant que classe, sa conscience est un pro­cessus en développement, jamais achevé dans le ca­pitalisme, qui s'affronte en permanence à l'idéo­logie bourgeoise imprégnant l'ensemble de la so­ciété.

Cette situation détermine la dynamique des orga­nisations politiques du prolétariat : soit elles assument leur fonction de développement de la cons­cience de classe contre l'idéologie bourgeoise et se situent pratiquement dans le camp prolétarien, soit elles succombent à 1’idéologie bourgeoise et s'intègrent pratiquement dans le camp bourgeois.

3. La délimitation des camps parmi les organisa­tions politiques est elle-même un processus histo­rique en développement, déterminé par les condi­tions objectives du développement du capitalisme et du prolétariat en son sein. Depuis le début du mouvement ouvrier s'est opéré un processus de dé­cantation qui a progressivement rétréci et délimi­té les paramètres du terrain politique du proléta­riat.

A l'époque de la 1ère Internationale, le dévelop­pement du capitalisme est encore caractérisé, même au coeur de l'Europe, par l'introduction de la pro­duction industrielle à grande échelle et la forma­tion du prolétariat industriel à partir de l'arti­sanat en déclin et de la paysannerie dépossédée. A ce stade de développement du prolétariat et de sa conscience, les frontières du mouvement ouvrier pouvaient inclure des courants aussi disparates que l'anarchisme bakouniniste et proudhonien, an­cré dans le passé petit-bourgeois et paysan, le blanquisme ancré dans l'intelligentsia jacobine, le mazzinisme avec son programme de républicanisme radical, et le marxisme, expression développée du prolétariat révolutionnaire.

A l'époque de la IIième Internationale, la fin de la période des révolutions nationales et de l'en­fance du prolétariat industriel ont considérable­ment rétréci les frontières du mouvement ouvrier, en obligeant le prolétariat à se constituer en par­ti politique distinct, en opposition à tous les courants bourgeois et petit-bourgeois. Mais la né­cessité de lutter pour des réformes à l'intérieur d'un capitalisme ascendant, la coexistence des pro­grammes "minimum" et "maximum" dans cette période permettaient à des courants comme l'anarcho-syndicalisme, le centrisme et l'opportunisme d'exis­ter dans le camp politique prolétarien à côté du marxisme révolutionnaire.

A l'époque actuelle de la décadence du capitalis­me, à l'ère du capitalisme d'Etat, de l'intégra­tion des partis de masse et des syndicats dans les rouages de l'Etat totalitaire du capital, de l'im­possibilité des réformes dans une situation de crise permanente et de la nécessité objective de la révolution communiste - époque ouverte par la première guerre mondiale, le camp politique prolétarien est définitivement 1imité au marxisme révo­lutionnaire. Les différentes tendances opportunis­tes et centristes, avec leur programme de parlementarisme, de légalisme avec leur stratégie d'usu­re, avec leur base dans les partis de masse et les syndicats, sont irrémédiablement passées dans le camp du capitalisme. Il en va de même de toute or­ganisation qui abandonne d'une quelconque autre façon le terrain de la révolution mondiale, comme ce sera le cas de la IIIème Internationale lors de l'adoption du "socialisme en un seul pays" et du trotskysme lors de son soutien "critique" à la 2ème guerre mondiale.

4. La question que doit se poser le marxisme face au phénomène historique de l'opportunisme et du centrisme n'est pas de savoir si les organisations du prolétariat sont menacées ou non de pénétration de l'idéologie bourgeoise, mais de comprendre dans quelles conditions particulières celle-ci a pu aboutir à l'existence de courants distincts du marxisme révolutionnaire et de la bourgeoisie. De par sa nature même la classe ouvrière et ses orga­nisations - les plus claires soient-elles - sont toujours pénétrées par l'idéologie bourgeoise. Cette pénétration prend les formes les plus va­riées, et c'est gravement la sous-estimer que de n'en rechercher qu'une seule forme générique. L'issue du combat entre conscience de classe et idéologie bourgeoise dans une organisation consiste soit en le développement de la première contre la seconde, soit en la destruction de la première par la seconde. Dans l'époque de décadence du capita­lisme où les antagonismes de classe s'expriment de façon claire et tranchée, ceci signifie  soit le développement du programme révolutionnaire, soit la capitulation face à la bourgeoisie.

La possibilité d'une"troisième voie" à l'époque ascendante du capitalisme, c'est-à-dire l'existen­ce de courants et de positions ni vraiment bour­geois ni vraiment révolutionnaires à l'intérieur même du mouvement ouvrier résulte de la marge laissée alors par le capitalisme en expansion à une lutte permanente du prolétariat pour des amé­liorations de ses conditions de vie à l'intérieur du système sans mettre immédiatement celui-ci en péril. L'opportunisme - la politique visant la re­cherche de succès immédiats au détriment des prin­cipes, c'est-à-dire des conditions du succès final et le centrisme - variante de l'opportunisme cherchant à concilier ce dernier avec une référence au marxisme - se développèrent comme formes politi­ques de la maladie réformiste qui gangrena le mou­vement ouvrier à cette époque. Leur base objective résidait non dans une différenciation fondamenta­le d'intérêts économiques au sein du prolétariat, comme le présentait la théorie de 1'"aristocratie ouvrière" de Lénine, mais dans les appareils perma­nents des syndicats et partis de masse, qui ten­daient à s'institutionnaliser dans le cadre du sys­tème, à s'intégrer à l'Etat capitaliste et à s'é­loigner de la lutte de classe. Avec l'entrée du ca­pitalisme dans sa période de décadence, ces organi­sations basculèrent définitivement dans le camp du capital et, avec elles, les courants réformistes, opportunistes ou centristes.

Désormais, l'alternative immédiate qui est posée à la classe ouvrière est révolution ou contre-révolution, socialisme ou barbarie. Réformisme, opportunisme et centrisme ont cessé d'être une réa­lité objective à l'intérieur du mouvement ouvrier, car leur base matérielle - l'obtention de réformes et de succès immédiats, sans lutte pour la révolu­tion, et les organisations de masse correspondan­tes - n'existe plus. Toute politique visant des succès immédiats en s'éloignant de la révolution, est devenue, du point de vue du prolétariat, une illusion et non une réalité objective ; elle repré­sente une capitulation directe face à la bourgeoi­sie, une politique contre-révolutionnaire. Tous les exemples historiques de telles politiques à l'épo­que de décadence, comme celle d' "aller aux masses" de l'Internationale Communiste, montrent que, loin d'aboutir à des succès immédiats, elles aboutissent à des échecs complets, à la trahison des organisa­tions et à la perte de la révolution dans le cas de l'I.C. Ceci ne veut pas dire que toute organisation prolétarienne qui dégénère passe immédiate­ment en tant que telle à la bourgeoisie ; en dehors des moments cruciaux de guerre et de révolution, la capitulation face à la bourgeoisie peut être partielle et progressive, comme le montre l'histoi­re du bordiguisme. Mais ceci ne change pas la carac­téristique générale du processus, la contradiction permanente entre révolution et contre-révolution, la dénaturation de la première en la seconde sans passer par des courants et des idéologies de type intermédiaire comme l'étaient l'opportunisme et le centrisme.

5. La thèse, développée par Trotsky dans les an­nées 30 et reprise aujourd'hui dans le CCI, se­lon laquelle l'opportunisme et le centrisme repré­sentent par essence la pénétration de l'idéologie bourgeoise au sein des organisations du proléta­riat, définie simplement en termes de "comporte­ments politiques" (manque de fermeté sur les prin­cipes, hésitation, conciliation entre positions antagoniques), s'écarte radicalement de la méthode matérialiste historique du marxisme :

-   du matérialisme, parce qu'elle met la réalité la tête en bas en considérant les courants politiques comme produits des comportements, au lieu de con­sidérer les comportements comme produits de cou­rants politiques, définis par leur rapport à la lutte de classe ;

-   de l'histoire, parce qu'elle remplace toute l'évolution générale du prolétariat et de ses orga­nisations par des catégories figées de comporte­ments particuliers, incapables d'expliquer cette évolution historique.

Ses conséquences sont désastreuses sur une série d'aspects essentiels du programme révolutionnaire:

1) En situant l'origine des faiblesses des organi­sations prolétariennes dans le comportement d'hési­tation, elle y oppose un autre comportement : la volonté, et base ainsi sa perspective sur le volon­tarisme, déviation typique du trotskysme des années 30.

2) En étant appliquée à l'époque de décadence du capitalisme, elle mène à la réhabilitation, dans le camp du prolétariat, du courant "centriste" et par là de la social-démocratie après sa participation à la première guerre mondiale et à l'écrasement de la révolution d'après-guerre, du stalinisme après l'adoption du "socialisme en un seul pays" et du trotskysme après sa participation à la deuxième guerre mondiale ; en d'autres termes à l'abandon du critère objectif de l'internationalisme, de la participation à la guerre ou à la révolution, pour délimiter le camp prolétarien du camp bourgeois ; à la reconnaissance de positions nationalistes - telles que le "socialisme en un seul pays" du stalinisme et le "soutien critique" à la guerre impérialiste du trotskysme - en tant qu'expressions du prolétariat.

3) De ce fait, elle altère en outre toutes les leçons tirées de la vague révolutionnaire et justi­fie, quoique de façon critique, la politique d'ou­verture de la IIIème Internationale aux éléments et partis contre-révolutionnaires de la social-démocratie et comporte ainsi un grave danger pour la révolution et le parti de demain.

4) En fin de compte, elle implique une remise en cause de la nature révolutionnaire du prolétariat et de sa conscience, car si le centrisme désigne toute cohabitation de positions contradictoires, alors le prolétariat et ses organisations sont tou­jours et par nature centristes, puisque le prolétariat traîne nécessairement en lui les marques de la société dans laquelle il existe, de l'idéologie bourgeoise, tout en affirmant son projet révolu­tionnaire.

6. La vérité d'une théorie réside dans la pratique. C'est l'application du concept de centrisme par la IIIème Internationale dans la formation des partis communistes en Europe et par l'Opposition de gau­che trotskyste dans la formation de la prétendue "IVème Internationale" qui apporte la démonstra­tion historique définitive de sa faillite à l'épo­que de la décadence du capitalisme. C'est par man­que de clarté sur la nature désormais bourgeoise du"centrisme" que l'IC fut amenée à une politique de compromissions avec des tendances et partis so­cial-démocrates contre-révolutionnaires en leur ouvrant les portes de 1'Internationale, comme ce fut le cas en Allemagne où le KPD dut fusionner avec l'USPD, ou en France où le PCF fut formé à partir de la SFIO qui avait participé à l'Union sacrée pendant la guerre impérialiste. C'est de même sa conception du centrisme qui entraîna Trotsky dans une politique volontariste de construction d'une nouvelle internationale et d'entrisme dans la social-démocratie contre-révolutionnaire. Dans les deux cas, ces politiques précipitèrent la mort de l'IC et du trotskysme de façon spectaculaire.

Le fait que les gauches communistes aient conti­nué à utiliser les termes de "centrisme" et d'"op­portunisme" n'est en rien une preuve de l'adéqua­tion de ceux-ci, mais une expression de la diffi­culté des gauches à tirer immédiatement les leçons théoriques de l'expérience vécue. Ces gauches étaient tout au moins claires sur l'essentiel, à savoir la fonction contre-révolutionnaire assumée par les courants qualifiés de "centristes", mais leur analyse en était affaiblie par le recours à des concepts applicables à la dégénérescence de la IIème Internationale. En témoignent les positions intenables de "Bilan" sur la dualité entre "nature" (prolétarienne) et "fonction" (contre-révolution­naire) du stalinisme après 1927 et sur la qualifi­cation de l'URSS comme "Etat prolétarien" jusque dans la deuxième guerre mondiale.

7. La nature de classe d'une organisation est don­née par la fonction historique qu'elle remplit dans la lutte de classe, car une organisation ne surgit pas comme reflet passif d'une classe mais comme organe actif de celle-ci. Tout critère basé unique­ment sur la présence d'ouvriers (comme pour le trotskysme) ou de révolutionnaires (comme pour le CCI aujourd'hui) dans une organisation pour délimi­ter sa nature de classe s'inspire du subjectivisme idéaliste et non du matérialisme historique. Le passage d'une organisation du prolétariat dans le camp bourgeois est par essence un phénomène objec­tif, indépendant de la conscience qu'en ont les révolutionnaires sur le moment, puisqu'il signifie que l'organisation fait face au prolétariat comme partie des conditions objectives, adverses, de la société capitaliste, et qu'elle échappe ainsi à l'action subjective du prolétariat. Le maintien d'ouvriers, et même parfois temporairement de frac­tions révolutionnaires en son sein n'est nulle­ment contradictoire avec ce fait, puisque la fonction qu'elle remplit alors pour la bourgeoisie est précisément l'encadrement du prolétariat.

Il existe des critères historiques décisifs qui tranchent le passage d'une organisation dans le camp du capitalisme: l'abandon de l'internationa­lisme,  la participation à la guerre et à la contre-révolution.  Ce passage s'est effectué pour la so­cial-démocratie et les syndicats lors de la premiè­re guerre mondiale,  pour l'IC lors de l'adoption du "socialisme en un seul pays", pour le courant trotskyste lors de la deuxième guerre mondiale. Une fois ce passage accompli,  l'organisation est défi­nitivement morte pour le prolétariat, car désormais s'applique à elle le principe que Marx a dégagé face à l'Etat capitaliste,  dont elle est partie prenante : celui-ci ne peut être conquis, il doit être détruit.

La mort d'une Internationale signifie simultané­ment la trahison de la majorité ou de l'ensemble des partis qui la composent, par l'abandon de l'in­ternationalisme et l'adoption d'une politique na­tionaliste. Mais parce que les partis s'intègrent chacun dans un Etat capitaliste national, il peut exister des exceptions déterminées par des condi­tions nationales spécifiques, comme ce fut le cas dans la IIème Internationale.  Ces exceptions qui ne se reproduisirent pas lors de la faillite de la IIIème Internationale avec l'adoption unanime du nationalisme stalinien par les PC, n'infirment en rien la règle générale, ni la nécessité pour ces partis de rompre totalement avec la politique de leurs ex-partis "frères".  En outre, au sein de ces derniers subsistent parfois pendant quelque temps des courants ou fractions révolutionnaires qui n'ont pas réussi à comprendre immédiatement le changement de la situation et qui sont amenés par la suite à rompre avec le parti passé à la contre-révolution : ce fut le cas des spartakistes dans le SPD puis l'USPD en Allemagne.  Ce processus n'est en rien assimilable à une impossible naissance d'une organisation prolétarienne à partir d'une organisation bourgeoise : ces fractions rompent organisationnellement avec le parti passé à la bourgeoisie mais représentent la continuité pro­grammatique avec l'ancien parti dans lequel elles sont nées.  Il traduit le phénomène général du re­tard de la conscience sur la réalité objective,  qui se manifeste même lorsque les fractions ont quitté le parti : ainsi,  alors que toutes les fractions de gauche avaient été exclues de l'IC dès 1927,  la fraction italienne continua à analyser l'IC et les PC comme prolétariens jusqu'en 1933 et 1935 respec­tivement,  et une minorité importante en son sein défendit encore le maintien de la référence au PC après l'analyse de sa mort en 1935.

      La méthode subjectiviste prenant la subsistance de révolutionnaires dans une organisation comme critère de sa nature de classe désarme complète­ment les révolutionnaires dans la formation du par­ti. Car les révolutionnaires se battent jusqu'au bout pour garder un parti au prolétariat, et si ce parti est gardé au prolétariat par leur simple pré­sence en son sein, cela signifie qu'il n'  y a pour eux aucune raison de rompre avec une organisation tant qu'ils n'en sont pas exclus.  Ce raisonnement circulaire revient à laisser l'initiative à l'enne­mi. D'une part, il favorise la condamnation précipitée d'un parti en cas d'exclusion hâtive, mais d'autre part, il paralyse les révolutionnaires dans le cas opposé où un parti passé à la bourgeoi­sie est prêt à garder des révolutionnaires en son sein comme caution de son apparence "ouvrière", comme cela se passa avec l'USPD et une série de partis social-démocrates dans les mouvements révolutionnaires du début du siècle. En supprimant le critère objectif de la nature de classe des par­tis,  il supprime ainsi la nécessité objective de la formation du parti révolutionnaire. Et la boucle est bouclée : la théorie du centrisme engendre le "centrisme" qu'elle prétend décrire et combattre, et par là s'engendre elle-même dans un cercle vi­cieux qui ne peut que l'amener à conclure à la na­ture centriste de la classe ouvrière et de sa cons­cience.

8.      Lorsqu'elle est amenée à ses conclusions, la théorie du centrisme comme maladie permanente du mouvement ouvrier apparaît pour ce qu'elle est : une capitulation face à l'idéologie bourgeoise qu'elle prétend combattre, un refus de tirer les leçons de l'expérience historique, une altération du programme révolutionnaire.

Rejeter cette théorie, poursuivre l'analyse mar­xiste des leçons du passé et des conditions de la lutte de classe à l'époque présente sur base du travail des gauches communistes et reconnaître l'impossibilité du centrisme à cette époque, c'est tout le contraire d'un désarmement de l'organisa­tion révolutionnaire face à l'idéologie bourgeoi­se, c'est son armement indispensable pour combat­tre celle-ci sous toutes ses formes et pour pré­parer la formation d'un réel parti révolutionnaire.

CCI