Zimmerwald (1915-1917) : de la guerre a la révolution

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DEBUT DU REVEIL DU PROLETARIAT CONTRE LA 1ère GUERRE  MONDIALE QUELQUES LEÇONS POUR LE REGROUPEMENT DES REVOLUTIONNAIRES

Qui se souvient aujourd'hui de Zimmerwald, petit village suisse, où en septembre 1915 se réunit la pre­mière conférence socialiste internationale depuis le début de la première guerre mondiale ? Ce nom pourtant rendit confiance aux millions d'ouvriers jetés dans les horreurs de la guerre impérialiste. Embrigadée dans la guerre par les partis ouvriers, qu'elle avait créés au cours de décennies d'évolu­tion pacifique du capitalisme, littéralement trahie, obligée de s'entretuer pour les intérêts des puis­sances impérialistes, la classe ouvrière internationale était plongée dans la crise la plus profonde, sous l'effet du traumatisme le plus violent qu'elle ait eu à subir.

Zimmerwald a été la première réponse d'ampleur internationale du prolétariat au carnage des champs de bataille, à l'immonde tuerie à laquelle le capital  l'obligeait de participer. Il a symbolisé la protes­tation de tous les exploités contre la barbarie guerrière. Il a préparé la réponse révolutionnaire du prolétariat à la guerre en Russie et en Allemagne. Zimmerwald a relevé le drapeau de l'internationa­lisme traîné dans la boue de l'Union sacrée. Il a constitué la première étape du regroupement des révolutionnaires pour la IIIe Internationale. C'est pourquoi Zimmerwald est notre héritage. Il est encore très riche de leçons pour le prolétariat, leçons qui doivent être réappropriées pour préparer la révolution de demain.

LES   PREMIERES -REACTIONS

La première guerre mondiale provoqua la crise la plus profonde du mouvement ouvrier. Cette crise cou­pe les partis socialistes en deux : une partie passe directement à la bourgeoisie en adhérant à l'Union sacrée ; une autre refuse de marcher dans la guerre impérialiste. La guerre pose la question de l'éclate­ment de ces partis et d'une scission. La formation de nouveaux partis révolutionnaires et d'une nouvelle Internationale, excluant les fractions passées à l'enne­mi,  est posée dès  l'éclatement de  la guerre.

Le 4 août 1914, le vote des crédits de guerre par les partis socialistes allemand et français, partis déter­minants dans la lutte contre la guerre, était l'acte de décès de la IIe Internationale. Les directions de ces partis, et d'autres comme les partis belge et an­glais, portaient la responsabilité directe de l'embri­gadement des prolétaires derrière la bannière du capi­tal national. Au nom de la "défense de la patrie en danger" et de "l'Union sacrée contre l'ennemi", elles entraînaient des millions d'ouvriers dans la première grande boucherie mondiale. Les résolutions contre la guerre des précédents congrès de l'Internationale, à Stuttgart et Bâle, étaient foulées aux pieds, le drapeau de l'Internationale souillé du sang des ou­vriers envoyés au front. Dans la bouche des social-patriotes, le mot d'ordre "prolétaires de tous les pays, unissez-vous !" devenait "prolétaires de tous les pays, entre-égorgez-vous !".

Jamais l'infamie de la trahison ne se révéla avec autant d'impudence. Vandervelde, président de l'Internationale, devenait du jour au lendemain ministre du gouvernement belge. Jules Guesde, en France, chef du parti socialiste, devenait ministre. La direction du Parti socialiste britannique (BSP) allait jusqu'à organiser pour le compte du gouvernement la cam­pagne de recrutement militaire.

La trahison des dirigeants de ces partis ne découlait pas d'une trahison de l'Internationale. Celle-ci avait fait faillite par sa dislocation en partis nationaux autonomes soutenant leur bourgeoisie respective au lieu d'appliquer les décisions des congrès contre la guerre. En cessant d'être un instrument aux mains de tout le prolétariat international, elle n'était plus qu'un ca­davre. Sa faillite était l'aboutissement de tout un processus où le réformisme et l'opportunisme avaient fini par triompher dans les plus grands partis. La trahison des dirigeants était l'aboutissement ultime d'une longue évolution que n'avaient pu empêcher les tendances de gauche de l'Internationale. Néanmoins, la trahison du 4 août n'était pas celle de tous les par­tis ni même de la totalité de certains -comme la social-démocratie allemande- puisqu'elle se heurte dès le départ à l'intransigeance de la Gauche.

C'est la résistance -d'abord limitée- de quelques par­tis mais aussi au sein des grands partis dont les directions étaient devenues social-patriotes, contre l'Union sacrée, qui posa dans les faits la question de la scission. Quelques partis furent capables coura­geusement d'aller contre le courant de furie nationa­liste, se séparant nettement du courant chauvin. Le petit parti socialiste serbe -dès le début de la guerre votait contre les crédits militaires, rejetant toute idée d'une guerre "nationale défensive" pour les petites nations. Comme l'affirmait l'un des dirigeants: "Pour nous. le fait décisif fut que la guerre entre la Serbie et 1'Autriche n'était qu'une petite partie d'un tout, rien d'autre que le pro­logue de la guerre européenne universelle; et cette dernière nous en étions profondément con­vaincus- ne pouvait avoir nul autre caractère qu'un caractère impérialiste nettement pro­noncé. " ([1])

Tout aussi magnifique fut l'attitude du SDKPIL de Rosa Luxemburg qui appela -dès le déclenchement de la guerre- à la grève, rejetant toute idée de guerre nationale ou de "libération nationale".

Mais le cas le plus connu d'intransigeance interna­tionaliste est celui du parti bolchevik dont les députés à la Douma- avec les députés mencheviks, votent contre les crédits de guerre et sont bientôt envoyés en Sibérie. Dès le début de la guerre, ils prennent de fait l'opposition la plus résolue à la guerre, car elle est l'une des seules à proclamer -en pleine démo­ralisation de toutes les fractions révolutionnaires- la nécessité de "la transformation de la guerre impé­rialiste  en  guerre  civile" comme "seul slogan prolé­tarien juste" ([2]). C'est la seule opposition qui des le départ montre la perspective de la révolution et pour cela celle d'un regroupement de tous les inter­nationalistes dans une nouvelle Internationale : "La IIe Internationale est morte vaincue par 1'op­portunisme. A bas 1'opportunisme et vive la IIIe Internationale débarrassée non seulement des transfuges, mais aussi de l'opportunisme. A la IIIe Internationale d'organiser les forces du prolétariat pour 1'assaut révolutionnaire des gouvernements capitalistes, pour la guerre civile contre la bourgeoisie de tous les pays, pour le pouvoir politique, pour la victoire du socia­lisme." (Lénine, 1er novembre 1914)

Mais aucun parti, même le parti bolchevik, ne put échapper à la crise profonde du mouvement ouvrier créée par le choc de la guerre. A Paris, une mino­rité de la section bolchevik s'engageait dans l'armée française.

Moins connues que les bolcheviks, d'autres organisations révolutionnaires ont tenté -au prix d'une crise plus ou moins grande- d'aller contre le courant et réussi à maintenir une attitude internationaliste. En Alle­magne :

-     le groupe "Die Internationale", constitué de fait en août 1914 autour de Luxemburg et Liebknecht

-     les "Lichtstrahlen" -ou socialistes internationaux- de Borchardt constitués dès 1913 ;

-     la Gauche de Brème (Bremerlinke) de Johann Knief, influencée par Pannekoek et les bolcheviks.

L'existence de ces trois groupes montre que la résis­tance à la trahison a été dès le départ très forte en Allemagne au sein même du parti social-démocrate. En dehors de l'Allemagne et de la Russie, de la Pologne et de la Serbie, on doit mentionner pour leur importance future :

-       le groupe de Trotsky, qui se concentra d'abord autour de la revue de Martov -"Golos"- puis eut sa revue propre "Nache slovo" dans l'immigration russe en France, influençant dans un sens révolutionnaire une partie du syndicalisme révolutionnaire français (Monatte et Rosmer), et la social-démocratie rou­maine de Racovski ;

-       le Parti tribuniste de Gorter et Pannekoek en Hollande, qui dès le départ adhère aux thèses des bolcheviks et mène une vigoureuse campagne contre la guerre  et  pour  une  nouvelle  Internationale.

A côté des social-chauvins et des révolutionnaires intransigeants se développait un troisième courant issu de la crise de tout le mouvement socialiste. Ce courant qu'on peut qualifier de centriste ([3]) se mani­festait par toute une attitude d'oscillation et d'hési­tations : tantôt radical en paroles, tantôt opportu­niste, gardant l'illusion d'une unité du parti les ame­nant à chercher à renouer avec les traîtres social-chauvins. Les mencheviks, le groupe de Martov à Pa­ris, seront parcourus par ces hésitations, oscillant entre une attitude d'appel à la révolution et une position pacifiste. Typique est la politique du Parti socialiste italien, qui cherche dès septembre 1914 à renouer les liens internationaux brisés par la guerre et vote en mai 1913 contre les crédits de guerre. Il se proclame pourtant "neutre" dans la guerre avec son slogan "ni adhérer ni saboter". En Allemagne, les meilleurs éléments révolutionnaires, comme Lieb­knecht, marquent encore leur rupture avec l'Union sacrée ("Burgfriede") avec des mots d'ordre pacifistes: "pour une paix rapide et qui n'humilie personne, une paix  sans conquêtes". ([4])

C'est progressivement et dans la douleur que se déve­loppait le mouvement révolutionnaire, lui-même parcouru d'hésitations. Il se trouvait confronté avec un Centre -le "marais"- qui se situait encore dans le camp prolétarien. C'est avec les groupes issus de ce centre, et par la confrontation avec lui, que pouvait être initiée une lutte contre la guerre. Le regroupe­ment international des révolutionnaires ayant rompu avec le social-patriotisme, en vue de la formation d'une nouvelle Internationale, passait par une con­frontation  avec  les hésitants et  les centristes.

Tel fut le sens profond des conférences de Zimmer-wald et Kienthal : d'abord relever le drapeau de l'Internationale, par le rejet de la guerre impérialiste, et préparer les conditions subjectives, par la scission inévitable dans les partis socialistes, de la révolu­tion, qui seule pourrait mettre fin à la guerre.

LA CONFERENCE SOCIALISTE INTERNATIONALE DE  ZIMMERWALD

Au milieu du fracas de la guerre impérialiste, entraî­nant dans la mort des millions d'ouvriers, face à la misère effroyable régnant dans une classe ouvrière surexploitée et peu à peu réduite à la famine, la Conférence de Zimmerwald sera le cri de ralliement des exploités victimes de la barbarie capitaliste. En devenant le phare de l'internationalisme, par delà les frontières, par delà les fronts militaires, Zimmer­wald va symboliser le réveil du prolétariat internatio­nal, jusqu'alors traumatisé par le choc de la guerre ; il va stimuler la conscience du prolétariat qui une fois dissipées les vapeurs délétères du chauvinisme, pas­sera progressivement d'une volonté de retourner à la paix à la prise de conscience de ses buts révolu­tionnaires. En dépit de toutes les confusions régnant en son sein, le Mouvement de Zimmerwald va être l'étape décisive sur le chemin menant à la révolution russe  et  à  la fondation de la Ille Internationale.

A l'origine, l'idée d'une reprise des relations interna­tionales entre partis de la IIe Internationale, qui refu­sent la guerre, naît dans des partis de pays "neu­tres". Dès le 27 septembre 1914 se déroulait à Lugano (Suisse), une conférence des partis socialistes suisse et italien, qui se proposait de "combattre par tous les moyens 1'extension ultérieure de la guerre à d'autres pays". Une autre conférence de partis "neu­tres" se tenait les 17 et 18 janvier 1913 à Copenhague, avec des délégués des partis Scandinaves et de la social-démocratie hollandaise (la même qui avait exclu les révolutionnaires tribunistes en 1909). Les deux conférences, qui n'eurent aucun écho dans le mouve­ment ouvrier, se proposaient de réaffirmer "les prin­cipes de l'Internationale", d'une Internationale qui était définitivement morte. Mais alors que les Scan­dinaves et les Hollandais, dominés par le réformisme, faisaient appel au Bureau socialiste international pour tenir une conférence de la "paix" entre partis ayant adhéré au social-chauvinisme, les partis italien et suisse s'engageaient timidement vers une rupture. Ainsi, en janvier 1913, le parti socialiste suisse décidait de ne plus verser de cotisations à la feue IIe Internationale. Rupture très timide, puisqu'en mai de la même année la conférence des deux partis suisse et italien, tenue à Zurich, demandait dans une résolution"d'oublier les faiblesses (!) et les fau­tes ( !!) des partis frères des autres pays" ([5]). Et que dire des mots d'ordre de "désarmement général" en plein carnage militaire et &"aucune  annexion vio­lente" (sic) en pleine guerre de brigandage!

En fait, c'est la renaissance de la lutte de classe dans les pays en guerre et le réveil des minorités hostiles à la guerre dans les partis social-chauvins qui vont impulser le mouvement de Zimmerwald. En Grande-Bretagne, en février 1915, dans la vallée de la Clyde, débutaient les premières grandes grèves de la guerre. Au même moment, en Allemagne, écla­taient les premières émeutes alimentaires, émeutes de femmes ouvrières protestant contre le rationnement. Les oppositions à la guerre se font plus déterminées. Le 20 mars 1915, Otto Riihle -futur théoricien du "conseillisme" et député au Reichstag- qui jusqu'alors avait voté les crédits .de guerre "par discipline", vote contre avec Liebknecht, tandis que trente députés social-démocrates s'abstiennent en quittant la salle du parlement. Plus significatif était le développe­ment des forces révolutionnaires. A côté des "socia­listes internationaux", publiant "Lichtstrahlen" ("Rayons de lumière") et proches des bolcheviks et des "Radi­caux" de Brème, le groupe de Rosa Luxemburg dif­fusait des centaines de milliers de tracts contre la guerre et publiait la revue "Die Internationale". C'est une telle activité révolutionnaire qui pouvait réellement poser les bases d'un regroupement international. En France même, où le chauvinisme était particulière­ment puissant, les réactions contre la guerre se fai­saient jour. Il est significatif que ces réactions, à la différence de l'Allemagne, turent d'abord le fait des syndicalistes-révolutionnaires, autour de Monatte, influencé par Trotsky et son groupe ("Nache Slovo"). Dans les fédérations de l'Isère, du Rhône, chez les métallos et les instituteurs, une majorité se dégageait contre l'Union sacrée. Dans le parti socialiste lui-même, des fractions significatives -comme la Fédéra­tion de la Haute-Vienne ([6])-suivaient la même voie. Telles étaient les prémisses de Zimmerwald. Une scission de fait s'effectuait progressivement sur la question de la guerre, et en conséquence sur. le sou­tien aux luttes de classe qui inévitablement devien­draient les prémisses de la révolution. La question de la rupture avec le social-chauvinisme était posée. Les deux conférences internationales qui se tinrent à Berne au printemps 1915 la posèrent. La première, celle des femmes socialistes, les 25-27 mars, négative­ment, bien qu'elle déclarât "la guerre à la guerre" : la conférence refusait en effet de condamner les social-patriotes et d'envisager la nécessité d'une nou­velle Internationale. C'est pourquoi les délégués bol­cheviks refusèrent de cautionner toute attitude ambiguë et quittèrent la conférence. La deuxième conférence, celle de la Jeunesse socialiste internatio­nale, positivement : elle décida de fonder un Bureau international de la Jeunesse autonome et de publier une revue "Jugend Internationale", de combat contre la Ile Internationale. Dans un manifeste sans ambiguï­té, les délégués affirmèrent leur soutien à "toutes les actions   révolutionnaires  et   les   luttes  de  classe".

"Il (valait) cent fois mieux mourir dans les pri­sons comme victimes de la lutte révolutionnaire que de tomber sur le champ de bâtai lie en lutte contre nos camarades d'autres pays, pour la soif de profit de nos  ennemis." ([7])

C'est à l'initiative du comité directeur du Parti ita­lien et de socialistes suisses, comme Grimm et Platten, que fut convoquée pour septembre 1915 la première conférence socialiste internationale. Bravant la police, les calomnies des social-chauvins et l'hysté­rie nationaliste, trente-huit délégués venant de douze pays se retrouvèrent dans un petit village à côté de Berne. Le lieu de la conférence avait été tenu secret pour échapper aux espions des différentes puissances impérialistes. Il est significatif que les délégations les plus nombreuses étaient celles des immigrés de Russie, bolcheviks, mencheviks et socialistes-révolu­tionnaires, et de l'Allemagne,les deux pays clefs de la révolution  mondiale.

Cette conférence revêtit une importance historique décisive pour l'évolution de la lutte de classe et la formation  d'une gauche communiste internationale.

En effet, de la conférence sortit une "Déclaration commune des socialistes et des syndicalistes franco-allemands", signée par les syndicalistes français Merrheim et Bourderon et les députés allemands Ledebour et Hoffmann. En appelant à "la cessation de cette tuerie" et en affirmant que "cette guerre n'est pas notre guerre", la déclaration eut un effet formidable tant en Allemagne qu'en France. Elle dépassait les intentions des signataires, qui étaient loin d'être des révolutionnaires mais des éléments timorés du centre, Ledebour, malgré les appels très fermes de Lénine, refusait de voter contre les crédits de guerre, préférant "s'abstenir". Parce qu'elle éma­nait de socialistes de pays belligérants, la déclaration apparut vite comme une incitation à la fraternisation des soldats des deux camps.

Enfin, le Manifeste, rédigé par Trotsky et Grimm, adressé aux prolétaires d'Europe, parce qu'adopté à l'unanimité par les socialistes de douze pays, allait avoir un impact considérable sur les ouvriers et les soldats. Traduit et diffusé dans plusieurs langues, le plus souvent sous forme de tracts et de brochures clandestins, le Manifeste apparut comme une vivante protestation des internationalistes contre la  barbarie : "L'Europe est devenue  un gigantesque abattoir d'hommes. Toute la civilisation, produit du tra­vail de plusieurs générations, s'est effondrée. La barbarie la plus sauvage triomphe aujourd'hui sur tout ce qui était l'orgueil de l'humanité." Il dénonçait les représentants des partis qui "se sont mis au service de leur gouvernement et ont tenté, par leur presse et leurs émissaires, de gagner à la politique de leurs gouvernants les pays neu­tres", et le Bureau socialiste international qui a com­plètement  failli à sa tâche". "Par-dessus les frontières, par-dessus les champs de  bataille, par-dessus les campagnes et les villes dévastées, prolétaires de tous les pays, unissez-vous '"([8])

Devant la gravité de la situation, les ambiguïtés contenues dans le Manifeste passèrent au second rang dans l'esprit des ouvriers qui y virent la première manifestation d'internationalisme. Le Manifeste était en fait le fruit d'un compromis entre les différentes tendances de Zimmerwald, qui voulait apparaître comme un mouvement uni face aux puissances impé­rialistes. Les bolcheviks critiquèrent avec intransi­geance révolutionnaire le ton pacifiste -"entraîner la classe ouvrière dans la lutte pour la paix"- et l'ab­sence de perspectives de révolution"Le Manifeste ne contient aucune caractéristique claire des  moyens de combattre la guerre. " ([9]) Les délégués qui allaient former la Gauche de Zimmerwald proposèrent une résolution qui seule se plaçait sur le terrain du marxisme en appelant à "la lutte la plus intransi­geante  contre le social-impérialisme comme pre­mière condit ion   pour  la mobilisation révolutionnaire  du prolétariat et pour la reconstruction  de l'Internationale" ([10])

Il est significatif, cependant, que la Gauche, sans abandonner ses critiques, vota le Manifeste. Lénine justifiait ainsi de façon très juste l'attitude de la Gauche '."Notre comité central devait-il signer ce manifeste inconséquent et timoré ? Nous pensons que oui... Nous n'avons rien dissimulé de notre opinion, de nos mots d'ordre, de notre tactique.. Que ce manifeste constitue un pas en avant (souli­gné par Lénine, NDR) vers la lutte réelle avec l'opportunisme, vers la rupture et la scission, c'est un fait acquis. Il serait d'un sectaire de se refuser à faire ce pas en avant avec la mino­rité des Allemands, des Français, des Suédois, des Norvégiens, des Suisses, alors que nous conser­vons notre pleine liberté de mouvement et la pos­sibilité entière de critiquer les inconséquences présentes en travaillant pour de plus grands résultats." (10)

La Gauche qui regroupait sept à huit délégués, une infime minorité, était consciente de ce pas en avant. La bourgeoisie internationale ne se trompa pas en effet sur le sens de Zimmerwald. Ou bien elle utilisa les calomnies les plus infâmes pour présenter les révolutionnaires comme des "agents de l'ennemi", aidée en cela par les social-chauvins, ou bien, tant que ce fut possible, elle censura tout article faisant part des résultats de la Conférence. Avec raison, la bourgeoisie des deux camps prenait peur. L'établisse­ment d'une Commission socialiste internationale, qui allait par la suite recueillir des adhésions de plus en plus nombreuses au Mouvement de Zimmerwald, était un pas en avant, de rupture avec la seconde Interna­tionale, même si les initiateurs déclaraient ne vouloir "se substituer au secrétariat international" et la "dis­soudre aussitôt que ce dernier pourra remplir à nou­veau sa mission". En France, la création par les lec­teurs de "La Vie Ouvrière" et de la "Nache Slovo" en novembre 1913 d'un comité pour la reprise des relations internationales, est une conséquence directe, positive, de  la Conférence.

LE  DEVELOPPEMENT  DE  LA GAUCHE ZIMMERWALDIENNE

La  conférence  fut  un  révélateur  important de l'état des forces en  présence :

- une droite représentée par les mencheviks, les socialistes-révolutionnaires, les syndicalistes et les députés allemands, les Italiens et les Suisses, et prête à toutes les concessions avec le social-chauvinisme. Elle exprimait un centrisme de droite qui révéla, sur la question de la révolution et non plus de la "paix", dans les années à venir, son caractère contre-révolu­tionnaire en 1917 et 1919; -un centre, orienté vers la gauche, poussé à la con­ciliation par indécision et manque de fermeté sur les principes. Trotsky, les délégués du groupe "Die Inter- nationale", ceux des partis balkaniques et polonais  traduisaient les hésitations de ce centre ;

- la Gauche de Zimmerwald, regroupée autour des bolcheviks, des Scandinaves, de Radek, de Winter (représentant d'un groupe en Lettonie lié aux bolche­viks), affirmait avec clarté et sans hésitation la nécessité de la lutte pour la révolution, consciente de plus en plus que la révolution et non la lutte con­tre la guerre serait la ligne de partage. "Guerre civile et  non pas union sacrée, voilà notre devise. Il est du devoir des partis socialistes et des mino­rités oppositionnelles au sein des partis devenus social-patriotes d'appeler les masses ouvrières à la lutte révolutionnaire contre les gouverne­ments impérialistes pour  la conquête du pouvoir politique, en  vue de 1' organisation socialiste de la société. "([11])

La lutte sans concession de la Gauche pour opérer un clivage dans les rangs centristes est très signifi­cative. Elle montre que la lutte des révolutionnaires amène inévitablement à une décantation ; que les forces ne sont pas figées : sous la pression de la lutte de classe et des avant-gardes marxistes, une crise se produit qui entraîne une partie des hési­tants sur la voie révolutionnaire. Le combat politique, comme volonté, est une force historique consciente qui opère la sélection la plus impitoyable. A l'heure des choix historiques, il est impossible de rester long­temps dans le  marais.

Pour la gauche, il s'agissait, tout en adhérant au Mouvement de Zimmerwald, de garder l'autonomie d'action et de se compter dans un organisme, qui tout en participant à la Commission socialiste inter­nationale, symbolisa le drapeau de la future Interna­tionale : le "Bureau permanent de la gauche zimmer-waldienne" composé de Lénine, Zinoviev et Radek, fut chargé de mener son propre travail à l'échelle inter­nationale.

L'attitude de la Gauche de Zimmerwald est pleine d'enseignements pour les révolutionnaires d'aujour­d'hui. Pour la Gauche, tout en dénonçant impitoyable­ment les oscillations centristes, il ne s'agissait pas de proclamer artificiellement la nouvelle Internationale, mais de la préparer. La préparer) cela passait par la rupture nette avec le social-patriotisme, et donc par l'établissement de critères aux conférences excluant ce courant  passé à  la bourgeoisie.

En deuxième lieu, cela supposait une condamnation absolue de toute forme de pacifisme, professé par les centristes qui ne recherchaient rien de moins que la conciliation avec le social-chauvinisme et le retour  à la IIe Internationale d'avant 14. Le chemin de la révolution ne pouvait passer  que sur le corps du paci­fisme. Comme l'affirmait Gorter dès octobre 1914 dans sa brochure "L'impérialisme, la guerre mondiale et la social-démocratie" :"Le mouvement pacifiste est la tentative que sont en train de faire la bour­geoisie, les réformistes et les radicaux, à 1'heure où le prolétariat se trouve confronté au choix entre impérialisme et socialisme, pour le pousser vers 1'impérialisme. Le mouvement  paci­fiste c'est la tentative de 1'impérialisme de la bourgeoisie contre le socialisme du prolétariat." Ainsi la seule alternative n'était pas guerre ou paix mais guerre ou  révolution. Seule la révolution pourrait mettre fin à la guerre, comme le montra 1917 en Russie et 1918 en Allemagne.

En troisième lieu, sur le plan pratique, il s'agissait de constituer des partis marxistes indépendants du centrisme, sur des bases réellement révolutionnaires. Comme l'affirmait le groupe "Arbeiterpohtik" (Gauche de Brème) -soutenu par les bolcheviks- "la scission (à 1'échelle nationale et internationale) [est] non seulement inévitable mais une pré condition l'une réelle reconstruction de l'Internationale, l'une nouvelle croissance du mouvement ouvrier prolétarien" ("Unité ou scission du Parti ?",Arbeiterpolitik, n° 4-8 et 10, 1916).

Cette lutte de la Gauche zimmerwaldienne ne fut pas sans porter ses fruits. Sur la lancée d'une forte reprise de la lutte de classe internationale, la confé­rence de Kienthal (en mars 1916) s'orienta  nettement plus à gauche. Déjà la circulaire d'invitation de la Commission socialiste internationale (C.S.I.) affirmait en février 1916 une nette rupture avec la IIe Interna­tionale : "Toute tentative de ressusciter l'Internationale par une amnistie réciproque des chefs socialistes compromis, persistant dans leur attitude de solidarité avec les gouvernements et les classes capitalistes, ne peut être en   réalité  que dirigée contre le socialisme et aura pour effet de briser  le  réveil révolutionnaire de la classe ouvrière."([12])

Enfin, la résolution de la même CSI à Kienthal en avril 1916 marquait une nette  rupture avec la phrasé­ologie pacifiste;il s'agissait maintenant "d'attiser l'es­prit de mécontentement et  de protestation des masses ; de les éclairer dans le sens du socialis­me révolutionnaire, afin que les étincelles et les tisons de révolte se confondent en une puissante flamme de protestation active des masses et que le prolétariat international -conformément à sa mis­sion historique- accélère 1'accomplissement de sa tâche et amène la chute du capitalisme qui seule peut libérer les peuples." ([13])

Certes il y avait -malgré la croissance de la gauche qui avait plus de délégués qu'à Zimmerwald- encore une grande aile droite dans le mouvement zimmerwaldien. Mais il s'agissait d'un grand pas en avant vers la nouvelle Internationale. Comme le soulignait Zinoviev, au lendemain de Kienthal, "la deuxième confé­rence de Zimmerwald constitue indiscutablement un progrès, c'est un pas en  avant. L'influence de la Gauche s'est trouvée beaucoup plus forte que dans le premier  Zimmerwald. Les préjugés contre la Gauche se sont affaiblis à présent, il y a plus de chances qu'il n'y en eut après Zimmerwald  pour que l'affaire tourne ainsi à 1 'avantage des révo­lutionnaires, du socialisme. " ("Contre le Courant", tome 2,  Maspéro, 1970). "Pas d'illusions/'; con­cluait néanmoins Zinoviev.

VERS LA  IIIe INTERNATIONALE

"Plus d'illusions!", "L'ennemi principal se trouve dans notre propre pays" (Liebknecht) ; ces mots d'ordre trouvaient un écho pratique par le développement de la lutte de classe en 1917 dans les plus grands pays impérialistes : en Allemagne, avec des grèves gigan­tesques dans le Reich ; en Italie, à Turin où les ou­vriers s'affrontaient les armes à la main à l'armée ; et surtout en Russie, où éclatait la révolution, pro­drome de la révolution mondiale. C'est la question de la révolution qui, d'autre part, entraînait la scission dans les partis. Au printemps 1917 se formait en Allemagne le parti des Indépendants (USPD), au sein duquel l'Union spartakiste constituait une fraction ([14]) ; en Italie se formait la fraction de Bordiga ; en Russie la révolution poussait les "centristes" de Zimmerwald -menchéviks officiels et socialistes-révolutionnaires de droite (à l'exception du groupe de Martov et des S.R. de gauche) dans le camp de la contre-révolution. En France, où triomphait pourtant l'idéologie nationaliste la plus crue, la minorité -com­posée elle-même d'une majorité de partisans de Longuet ("longuettistes"), centriste, et d'une petite minorité révolutionnaire- était sur le point de devenir la majorité face à la direction social-patriote en 1918.

La rupture avec les éléments centristes se posait avec netteté, comme condition de la naissance de la IIIe Internationale. Si cette rupture était valable théo­riquement, sa réalisation a nécessité plusieurs années et passait par un nécessaire éclatement de ce cou­rant. Que ce processus devrait durer plus longtemps que prévu, aucun révolutionnaire, dans le feu de la Révolution russe, ne pouvait l'envisager, face aux tâches de l'heure. C'est pourquoi les bolcheviks, et Lénine surtout, les Linksradikalen de Brème et les par­tisans de Gorter, étaient portés à accélérer la liqui­dation du Mouvement de Zimmerwald.

"La tare principale de l'Internationale, la cause de sa faillite (car elle a déjà fait faillite mo­ralement et politiquement ) réside dans ses flot­tements, dans son indécision sur la question essentielle qui détermine pratiquement toutes les autres, celle de la rupture avec le social-chau­vinisme et la vieille Internationale social-chau­vine. . . Il faut rompre sans délai avec cette Internationale. Il ne faut rester à Zimmerwald qu'à des fins d‘ information. " (Lénine, "Les objectifs du  prolétariat  dans  notre  révolution", 10 avril 1917)

La position de Lénine s'expliquait en fait par l'orien­tation des centristes mencheviks et socialistes-révolutionnaires vers le camp capitaliste. D'autre part, la majorité centriste de Zimmerwald était prête à céder aux sirènes des sociaux-patriotes de différents pays qui projetaient une conférence à Stockholm au prin­temps 1917, dans le but d'entraîner la Russie révo­lutionnaire dans la guerre. En réalité, une conférence se déroula bien à Stockholm, les 5-7 septembre 1917, mais ce fut la troisième (et dernière) conférence de Zimmerwald. Les bolcheviks, mencheviks internationa­listes -les mencheviks se retirèrent avant la fin-, les indépendants et spartakistes avaient envoyé leurs délégués. Contrairement aux craintes des bolcheviks, la Gauche était en majorité dans la conférence. Celle-ci publia un manifeste appelant à une grève internationale contre la guerre et soutenant la révo­lution russe. Il concluait de façon frappante par ces mots : "Ou la révolution tuera la guerre ou la guerre tuera la révolution."  ([15])

La présence des bolcheviks à cette ultime conférence était un désaveu de fait de la position de Lénine en avril   1917 de quitter -selon ses mots "l'organisation pourrie de Zimmerwald" pour fonder la  IIIe Internationale. La thèse de Lénine fut rejetée à la fin de 1917 par le comité central du parti bolchevik,  à l'instigation de Zinoviev. Il fallait constater que malheu­reusement la thèse de Lénine de fonder rapidement de nouveaux partis et l'Internationale, tout à fait juste comme perspective, était encore prématurée, en l'absence d'une révolution en Allemagne, et de la formation de réels partis communistes indépendants, ayant rompu dans la plus grande clarté avec le centrisme impénitent, après avoir fait éclater le courant centriste. Il fallut encore attendre, compte tenu de la lente maturation de la conscience révolutionnaire du prolétariat, un an et demi, un an et demi de batailles révolutionnaires, pour que fût fondée l'Internationale communiste (mars 1919). Zimmerwald n'avait plus de raison d'être et fut dissoute officiellement par le congrès. La nécessaire décantation,passant par la scission, s'était en partie réalisée: une partie des Zimmerwaldiens adhérait à l’IC; le reste -une partie des indépendants et des centristes- s'unissait aux sociaux-patriotes "utilisant la bannière de Zimmerwald au profit de la réaction".La déclaration des participants de gauche (Zinoviev, Lénine, Trotsky, Platten et Racovski) pouvait conclure : "Les conférences de Zimmerwald et de Kienthal eurent leur importance à une époque où il était nécessaire d'unir tous les éléments prolétariens décidés, sous une forme ou une autre, à protester contre la boucherie impé­rialiste. Mais il pénétra dans les groupements de Zimmerwald, à côté d'éléments nettement commu­nistes, des éléments "centristes" pacifistes et hésitants. Le courant communiste s'est renforcé dans toute une série de pays et la lutte contre les éléments du centre qui empêchent le développe­ment de la révolution socialiste est devenue main­tenant une des tâches les plus urgentes du prolé­tariat révolutionnaire. Le groupement de Zimmer­wald a fait son temps. Tout ce qui était vérita­blement révolutionnaire dans le groupement de Zimmerwald passe et adhère à l'Internationale com­muniste. " ([16])

Ainsi, malgré ses faiblesses, le Mouvement de Zimmerwald a eu une importance décisive dans l'his­toire du mouvement révolutionnaire. Symbole de l'in­ternationalisme, bannière du prolétariat dans sa lutte contre la guerre et pour la révolution, il a été le pont indispensable entre la Ile et la IIIe Internatio­nales. Il a posé, sans pouvoir la résoudre, la question du regroupement des forces révolutionnaires dispersées par  la guerre.

Aujourd’hui à 70 années de distance, les leçons de restent toujours fondamentales pour le révolutionnaire. Elles le sont dans la les   révolutionnaires comprennent la différence  historique entre  aujourd'hui  et 1915 :

a) Alors que la guerre impérialiste est une donnée permanente du capitalisme décadent, sous forme généralisée ou localisée, les leçons de Zimmerwald restent bien vivantes aujourd'hui.

Dans les guerres locales, qui en permanence touchent les pays du tiers-monde -par exemple la guerre actuelle Irak-Iran, les révolutionnaires de ces contrées comme ceux du monde entier ont le devoir de lutter énergiquement contre la guerre impérialiste. Pour cela, comme leurs prédécesseurs du mouvement de Zimmerwald, ils doivent appeler à la fraternisation des soldats des deux camps et oeuvrer, dans la classe ouvrière, à la transformation de la guerre impérialiste en guerre de classe. Leur activité est indissociable de la lutte de classe du prolétariat des grands pays impérialistes pour la révolution mondiale.

b)    Comme à Zimmerwald, le regroupement des mino­rités révolutionnaires se pose aujourd'hui de façon brûlante. Mais il se pose dans des conditions qui sont heu­reusement différentes : le cours actuel n'est pas un cours vers la guerre généralisée ; le cours de lutte de classe dans les grands pays industrialisés conduit à des affrontements de classe décisifs, dont l'enjeu est la marche vers la révolution et le renversement du capitalisme. Face aux enjeux actuels la responsabilité historique des groupes révolutionnaires est posée. Leur responsabilité est engagée dans la formation du parti mondial de demain, dont l'absence aujourd'hui se fait cruellement sentir. Le regroupement des révolution­naires ne peut être une agglomération de tendances éparses. Il est un processus organique, sur la base des acquis de la Gauche communiste, dont l'aboutissement nécessaire est la formation du parti. La reconnaissance de la nécessité du parti est la pré condition d'un véritable regroupement. Cette reconnaissance n'a rien de platonique, à la manière de diverses sectes "bordiguistes", mais se base avant tout sur un réel engage­ment  militant  dans  la lutte de classe actuelle.

c)    Sur la base de la reconnaissance de la nécessité du parti et d'un engagement militant, les conférences internationales des groupes et organisations se reven­diquant de la Gauche communiste sont des étapes décisives du regroupement des révolutionnaires. L'échec des premières tentatives de conférences (1977-80) ([17]) n'invalide pas la nécessité de tels lieux de con­frontation. Cet échec est relatif : il est le produit de l'immaturité politique, du sectarisme et de l'ir­responsabilité d'une partie du milieu révolutionnaire qui paie encore le poids de la longue période de contre-révolution. Les conférences passées ont été et resteront un moment important dans l'histoire du mouvement 'révolutionnaire actuel. Elles ont constitué un premier pas, bien que limité, vers le regroupement. Demain, de nouvelles conférences des groupes se revendiquant de la Gauche se tiendront : elles devront se revendiquer des conférences passées de 1977-80,  mais aussi de façon plus générale des conférences ou congrès qui ont déterminé l'existence du mouvement révolutionnaire. Sans être de "nouveaux Zimmerwald" ([18]), les conférences internationales futures devront travailler dans un esprit "zimmerwaldien", celui de la Gauche : toute conférence n'est pas un heu de bavar­dage mais engage, implique de façon militante, par les prises de positions, manifestes, résolutions, les groupes présents.

d)    Toute l'histoire du mouvement prolétarien montre une profonde hétérogénéité. Il est nécessairement divisé, compte tenu de son immaturité mais aussi de la pression de l'idéologie dominante, en différentes tendances.

Moins que tout autre, le courant du centre ("cen­trisme") n'est un courant politique homogène. D'où ses  constantes  oscillations  entre les positions communistes et un opportunisme plus ou moins grand. Les groupes actuels qui subissent ces oscillations, voire se trouvent dans un marais anarchisant ou contamines par des positions gauchistes, ne sont pas des groupés bourgeois. Ces groupes, pour être plus ou moins éloi­gnés chacun -selon leur histoire- du pôle révolution­naire le plus cohérent, n'appartiennent pas au camp du capital. En dépit de leurs hésitations, confusions, opportunisme, ils ne sont pas fatalement perdus pour la révolution. La fermeté théorique et politique des groupes révolutionnaires d'avant-garde -et particuliè­rement le CCI aujourd'hui- est absolument cruciale pour le développement de tout le milieu prolétarien. Il n'y a pas d'évolution fatale, de déterminisme absolu. Comme Zimmerwald l'a montré, des groupes révolutionnaires qui subissent les oscillations centris­tes (ceux de Trotsky et de Rosa Luxemburg, par exemple) peuvent par la suite pleinement s'engager dans un regroupement révolutionnaire, sous la pression de l'avant-garde la plus claire et intransigeante. Au fur et a mesure que l'histoire s'accélère s'approchant des dénouements décisifs, les éléments ou groupes qui barbotent dans le marais, sont obligés de choisir leur camp, au prix d'un éclatement, voire de leur - passage dans le camp ennemi. A cet égard, l'histoire des mencheviks et des indépendants en 1917 et 1919 est riche d'enseignements.

Pour le mouvement révolutionnaire actuel, Zimmer­wald n'est pas une simple date anniversaire. Il est aujourd'hui comme hier le drapeau des internationa­listes. Mais dans des conditions différentes de 1915, les militants communistes sont aujourd'hui engagés dans la lutte de classe montante, sans laquelle ne peuvent se poser les conditions du triomphe de la révolution. Le regroupement des révolutionnaires se fera dans la seule perspective possible de transformer la crise mondiale en une lutte pour la révolution mondiale. Celle-ci est la condition préalable pour empêcher la possibilité d'une troisième guerre mon­diale, dont le résultat ne peut être que la destruc­tion de l'humanité, et donc de la perspective du com­munisme.

Ch.



[1] Cité par Rosmer : "Le mouvement ouvrier pendant la guerre"

[2] Cf. "Contre le Courant", col. Maspéro (1970)

[3] Sur la question du centrisme, se reporter aux articles de la Revue Internationale   42

[4] Cf. Liebknecht : "Militarisme, guerre et révolution", Maspéro (1970)

[5] Cf. Humbert-Droz:"L'origine de l'Internationale communiste (de Zimmerwald à Moscou)", col. La Baconnière ( 1968)

[6] Cf.  Rosmer : "Le' mouvement  ouvrier pendant la guerre" (1936)

[7] Cf.   Humbert-Droz, op. cit.

[8] Cité par Rosmer et  Humbert-Droz

[9] Cf. Humbert-Droz

[10] Cf. Humbert-Droz

[11] Lénine, Zinoviev, "Contre  le Courant",

[12] Cités par Humbert-Droz

[13] Cités par Humbert-Droz

[14] Plus tard, Franz Mehring, l'un des principaux dirigeants spartakistes, devait reconnaître, avec d'autres militants, que 1'adhésion à l'USPD avait été une erreur : "Nous nous sommes trompés sur un   seul point : c'est d'avoir en effet rallié 1'organisation  du Parti  des Indépendants après sa fondation -tout en conservant bien sûr 1 'autonomie de nos positions- dans l'espoir de le faire pro­gresser. Nous avons dû renoncer à cette espérance." (Lettre ouverte aux bolcheviks du 3 juin 1918, citée dans "Dokumente und Materialien Zur Geschichte der deutschen Arbeiterbewegung", tome II, Berlin,    1958).

[15] Cités par Humbert-Droz

[16]  Cf.  "Premier congrès  de  l'Internationale communiste",  E.D.I. (1974)

[17] Les procès-verbaux  et les textes  à  ces  conférences ont  été publiés par le "Comité  technique" et sont   disponibles  (CCI-RI, PCI-Battaglia, CWO)

[18] En 1976, Battaglia   comunista  voulait   appeler  à  un   Zimmerwald   bis...contre  l'eurocommunisme  des PC voués à la  "social démocratisation"  . ; une   façon   de   transformer  un  symbole  révolutionnaire en farce !