Débat interne : le CCI et la politique du "moindre mal"

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail

Dans le n°40 de  cette Revue, nous avons publié un article, "Le danger du conseillisme", qui défend la position du CCI, fruit  d'un débat  interne ouvert depuis plus d'un an. Dans ce débat, d'une part le CCI a réaffirmé que les perspectives de la  lutte du prolétariat exigent un ferme rejet des  conceptions erronées du "substitutionnisme" (conception  que le parti est  l'unique porteur de la conscience, menant  à  la  concep­tion de la dictature du parti) et du "conseillisme" (conception de la conscience vue comme  simple reflet des  luttes immédiates, menant à la minimisation de  la fonction et à la négation de la nécessité du parti). D'autre part, le CCI a été amené à repréciser pourquoi, dans les conditions de notre époque, les faibles­ses et les erreurs de type "conseilliste" constituent un obstacle plu  important du "plus grand danger", que les  erreurs et conceptions "substitutionnistes". Le CCI n'a pas hésité à systématiser et préciser ses positions sur la conscience, le centrisme, le conseillisme, l'intervention, etc., en les libérant de toutes les imprécisions, et interprétations confuses. Mais là    le CCI voit dans cette orientation ses positions placées sur un terrain plus profondément rattaché aux bases du marxisme et, en même temps, plus capables de faire face aux  questions posées par 1'accélération de 1'histoire, 1'article  que nous publions ci-dessous voit une "nouvelle orientation", une adoption d'une théorie du "moindre mal". Il exprime la position de camarades minoritaires qui se sont constitués en tendance au sein du CCI. Nous ne pouvons que regretter que l'article aborde beaucoup de questions, sans souci, selon nous, de répondre à 1'argumenta­tion de 1'article critiqué. De notre point de  vue, il exprime  une tendance centriste par rapport au con­seillisme car, tout en réaffirmant platoniquement  le danger du "conseillisme" il s'attache surtout à en atténue la portée, et offre, en fin de compte, comme "perspective" que .toute erreur est dangereuse pour le prolétariat. Nous répondrons aux différents points abordés dans  cet  article dans  le prochain n°.

CCI

 

Dans la Revue Internationale (R.Int,) No 40 se trouve un article intitulé "Le danger du conseil­lisme" qui défend la nouvelle orientation du CCI selon laquelle le conseillisme représente aujour­d'hui et représentera demain le plus grand danger pour la classe ouvrière et ses minorités révolutionnaires, un danger plus grand que celui du substitutionnisme. Nous voulons par le présent article porter vers l'extérieur la position d'une minorité de camarades au sein du CCI qui n'est pas d'accord avec cette nouvelle orientation.

Il ne s'agit pas de nier le danger des positions conseillistes ou de penser que cette déviation n'a pas eu de poids dans le passé ou n'en aura pas dans l'avenir. Le conseillisme, c'est-à-dire le rejet de la nécessité de l'organisation des révolutionnaires et du parti et de son rôle militant; actif et décisif dans la prise de conscience de la classe ouvrière, représente comme nous l'avons toujours analysé dans le CCI, un danger, surtout pour le milieu révolutionnaire y compris le CCI dans la mesure où sa théorisation a pour consé­quence de couper la classe de son outil indispen­sable .

La divergence ne porte pas sur le danger du con­seillisme mais :

a) sur la nouvelle théorie unilatérale du con­seillisme le plus grand danger :

- parce qu'elle s'accompagne d'un rabaissement du substitutionnisme au niveau du "moins grand danger" ;

- parce qu'elle détourne l'attention du vérita­ble danger essentiel pour le prolétariat que ­ présente l'Etat capitaliste et ses prolongements au sein de la classe ouvrière (les partis de gau­che, les gauchistes, le syndicalisme de base et tout le mécanisme de la récupération capitaliste à l'époque du capitalisme d'Etat) pour se focali­ser sur de prétendues tares conseillistes du "pro­létariat des pays avancés" ;

- parce qu'elle mène à des régressions sur les leçons tirées de la première vague révolutionnaire et du mouvement ouvrier dans la décadence,

b) sur les implications de cette théorie au ni­veau de la compréhension du développement de la conscience de classe, tendant à réduire la cons­cience de classe à "théorie et programme" (R.Int. No 40) et le rôle de la classe à l'assimilation du programme.

c) sur la théorie du "centrisme/opportunisme" qui, en considérant la "vacillation" et "l'hésita­tion" comme le mal permanent du mouvement ouvrier, aboutit à remettre dans le prolétariat des élé­ments et partis politiques qui l'ont définitive­ment trahi.

Nous allons aborder ici surtout le premier point : la théorie du conseillisme le plus grand danger. La discussion continuera sur le centrisme et la conscience de classe dans d'autres articles à  paraître  bientôt  dans  notre  presse.

LE CONSEILLISME, LE PLUS GRAND DANGER ?

L'article de la R.Int.40 développe l'argumenta­tion suivante : le danger du substitutionnisme existe surtout dans les périodes de reflux des luttes révolution­naires; par contre, "le conseillisme est un danger bien plus redoutable surtout dans la période de montée d'une  vague  révolutionnaire" ; le substitutionnisme trouverait un terrain fer­tile dans les pays sous-développés ; les réactions du type conseilliste sont plus caractéristiques des classes ouvrières des pays hautement indus­trialisés comme les ouvriers d'Allemagne dans la première vague révolutionnaire ; le substitutionnisme est une "erreur" proléta­rienne, un "phénomène unique...de l'isolement géo­graphique de la révolution dans un seul pays, fac­teur objectif du substitionnisme qui n'est plus passible".   (R.Int, No  40)

En quoi consisteraient ces "réflexes conseillistes" de la montée de la lutte de classe, comment on les reconnaît ? Selon l'article, ils sont l'ou­vriérisme, le localisme, le suivisme, le modernis­me, l'apolitisme des ouvriers, la petite-bourgeoi­sie, 1'immédiatisme, l'activisme et l'indécision. En somme, tous les maux de la terre ! Si chaque fois que la classe hésite, ou que des révolution­naires tombant dans 1'immédiatisme, si chaque fois qu'on discerne du suivisme ou que les révolution­naires ne comprennent pas le processus de la for­mation du parti, c'est une manifestation du "con­seillisme", le conseillisme serait à lui tout seul le mal permanent du mouvement ouvrier.

Puisque toutes les faiblesses subjectives de la classe ouvrière deviennent par ce jeu de défini­tions "des réflexes conseillistes'' le remède est le parti. En d'autres termes, le CCI, le milieu politique prolétarien et la classe ouvrière toute entière se protégeront contre 1'immédiatisme, la petite-bourgeoisie, l'hésitation, etc. en recon­naissant dès à présent le danger No 1 de "sous-estimer", "minimiser" le parti.

Toute la problématique de choisir entre "sous" et "sur"-estimer le parti, toute la politique du moindre mal que le CCI a toujours rejetée au ni­veau théorique, il l'introduit aujourd'hui au ni­veau pratique sous couvert de vouloir donner une perspective "concrète" à la classe : il faut dire au prolétariat que le danger conseilliste est plus grand que celui du substitutionnisme, sinon le prolétariat n'aurait pas une "perspective" !

Choisissez, camarades ! Si vous pensez que le substitutionnisme est le plus grand danger, vous êtes vous-mêmes des conseillistes. Si vous refusez de choisir votre camp, vous êtes porteurs des "os­cillations centristes par rapport au conseillisme", des"conseillistes qui n'osent pas dire leur nom" (R.Int. No 40).

On prétend que "l'histoire a prouvé" cette théo­rie du conseillisme le plus grand danger, mais quelle histoire ? Le CCI a toujours reconnu et critiqué dans la révolution allemande les erreurs de Luxembourg et les Spartakistes, les positions de la tendance d'Essen, de la tendance anti-parti de Ruhle expulsée du KAPD en 1920 et la scission de l'AAUD(E), les conséquences désastreuses des hésitations du prolétariat et le manque de con­fiance parmi les révolutionnaires dans leur rôle. Mais on n'a jamais cherché les causes dans un conseillisme latent du prolétariat des pays avan­cés. Nous n'avons jamais cité "l'histoire" pour démontrer une théorie cyclique du danger conseilliste plus grand dans la révolution et du substitutionnisme dans le recul.

Outre de simples affirmations, la seule "preuve" donnée dans l'article de la R.Int. pour justifier cette nouvelle théorie, c'est que "comme Luxem­bourg en 1918, les militants non-ouvriers du parti pourront être exclus de toute prise de parole dans les conseils". (R.Int, No 40) Et aussi dans World Révolution (publication du CCI en Grande-Bretagne); "Le danger devant la classe n'est pas qu'elle fera "trop confiance" aux minorités révolutionnaires mais qu'elle les empêchera tout simplement de par­ler". Voilà le "conseillisme" du prolétariat al­lemand contre Luxembourg !

Tout ceci est une déformation grossière de l'histoire. En décembre 1918, au congrès national des conseils ouvriers en Allemagne, l'ensemble de la Ligue Spartacus n'a pas pu défendre ses positions non pas parce que "les ouvriers" l'en ont empêchée mais parce que Spartacus n'était qu'une fraction au sein de l'USPD. "Pour comprendre le destin de ce  congrès,  il faut d'abord comprendre le rapport entre la Ligue Spartacus et les Indé­pendants. Vous savez que nous étions là mais qu'est-ce qui s'est passé, où étions-nous passés effectivement ? Si vous avez écouté les discours, vous serez en droit de vous demander quelles étaient les différences fondamentales entre le groupe Spartacus et les Indépendants ?...Nous étions pieds et poings liés par les Indépendants qui ont contrôlé la liste des inscrits et paralysé notre activité à chaque moment." (Leviné ,"Rapport sur le Premier Congrès des Conseils ouvriers").

Les positions révolutionnaires de Spartacus (à savoir que les conseils se déclarent l'organe su­prême du pays, qu'ils lancent un appel au prolé­tariat international, qu'ils soutiennent les so­viets en Russie et que Luxembourg et Liebkneeht viennent parler) ont été présentées et défendues par l'USPD qui, lui, voulait dissoudre les con­seils dans la Constituante ! Spartacus (comme la majorité de l'Internationale Communiste plus tard) voulait "influencer les masses" en récupérant l'USPD "en voyant ce dernier comme l'aile droite du mouvement ouvrier et non comme une fraction de la bourgeoisie."(R.Int. No 2). Mais le CCI aujourd’hui, selon sa théorie du "centrisme", voit l'USPD, ce parti de Kautsky, Bernstein, Haase et Hilferding comme prolétarien au lieu de le com­prendre, avec 70 ans de recul, pour ce qu'il était : l'expression de la radicalisation de l'ap­pareil politique de la bourgeoisie, une première expression du phénomène du gauchisme, cette bar­rière extrême de l'Etat capitaliste contre la mon­tée révolutionnaire. Déjà à l'époque, c'était Spartacus qui s'était fait récupérer sur ce terrain parce qu'en reproduisant le schéma du passé social démocrate avec sa droite, centre, gauche, il voyait son rôle comme celui d'une opposition révo­lutionnaire au sein de l'"aile gauche" de la social-démocratie. Refuser de tirer cette leçon du passé, c'est la porte ouverte aux compromissions de demain.

Tout ceci n'a rien à voir avec ce mythe selon lequel les ouvriers auraient refusé d'écouter les révolutionnaires à cause de "réflexes conseillis­tes".

Les erreurs des révolutionnaires dans la montée de la lutte de classe en Allemagne ne s'expliquent pas par la "sous-estimation du rôle du parti". Les révolutionnaires allemands n'étaient pas trop peu "actifs", ou trop peu présents dans la lutte. La volonté d'assumer leur rôle au sein de la classe était réelle mais ce qui a pesé de façon dramati­que c'était de savoir quoi faire, comment le faire et avec qui, c'est-à-dire, de comprendre ce que la nouvelle période impliquait pour le programme com­muniste.

Le retard des révolutionnaires allemands n'est pas attribuable à un conseillisme du prolétariat allemand ou de son avant-garde même si ces tendan­ces ont effectivement existé, mais essentiellement à la difficulté générale dans tous les pays de se dégager de la social-démocratie, de la conception du parti de masse et du substitutionnisme à cette époque charnière. Au moment de la révolution, la conception prédominant parmi les révolutionnaires et dans l'ensemble du prolétariat en Allemagne n'était pas que les conseils ouvriers allaient tout résoudre par eux-mêmes mais qu'un parti devrait assurer le pouvoir délégué par les conseils. Dans les faits, les conseils ont été amenés à remettre leur pouvoir à la social-démocratie.

Comment nier cette évidence ?

Pour les défenseurs du substitutionnisme c'est facile : quand la classe ouvrière remet son pou­voir à la social-démocratie elle a tort ; quand elle le remet aux Bolcheviks, elle a raison. Le tout est que la classe "fasse confiance" au "bon" parti. Le CCI n'en est pas là. Mais pour lui, maintenant, remettre le pouvoir à la social-démocratie ne montre pas le poids des conceptions substitutionnistes dans la montée de la lutte de classe. Comme dit l'article, c'était simplement de la "naïveté" des ouvriers. Toujours selon l'ar­ticle, le substitutionnisme ne peut pas s'appli­quer aux gauchistes et ceux de la bourgeoisie "qui veulent dévier la lutte". La définition du substi­tutionnisme serait réservée à ceux qui ne veulent pas dévier la lutte mais se trompent. Ah voila... ainsi, le substitutionnisme est une "erreur" si on a de bonnes intentions ; si on ne les a pas, c'est une position bourgeoise et on ne l'appelle plus substitutionnisme !

LA MINIMISATION DU SUBSTITUTIONNISME

En réalité, contrairement à la position sur les syndicats et 1'électoralisme dans la période ascendante, le substitutionnisme a toujours été une position bourgeoise, appliquant le modèle de la révolution bourgeoise à celle du prolétariat. Puisque la révolution prolétarienne n'était pas encore à l'ordre du jour, les révolutionnaires ne se sont pas rendus compte de toutes les implica­tions de cette position. Au fur et à mesure que la révolution prolétarienne venait à l'ordre du jour, ils ont commencé à sentir la nécessité d'une clarification du programme sans avoir le temps d'aller jusqu'au bout. La première vague révolu­tionnaire révélera au grand jour la position subs-titutionniste sur le parti et tout ce qu'elle implique sur le rapport parti/classe pour ce qu'elle est : une position bourgeoise, quelles que soient les bonnes intentions subjectives de ceux qui la défendent.

Mais pour la théorie du conseillisme le plus grand danger dans la montée, le substitutionnisme n'est un danger que quand le recul de la lutte donne des forces à la contre-révolution. En d'au­tres termes, la contre-révolution est le plus dan­ger quand on y est en plein dedans. Voir ses ger­mes, aller à la racine des choses n'est pas néces­saire. Parons au plus pressé i D'abord, contrer le "conseillisme" ; après, on verra bien ce que le prolétariat vô> faire des partis.

Ainsi, la définition de substitutionnisme est encore rétrécie. En parlant de la révolution rus­se^ T'article de la Revue Internationale n°40 maintient explicitement qu'avant 1920, le substi­tutionnisme ne pèse pas dans la dégénérescence de la révolution russe.

"C'est seulement dans l'isolement et la dégénéres­cence de la révolution que le substitutionnisme bolchevik devient un facteur actif dans la défaite de la classe" (World Révolution, décembre 1984). "De la prétention à diriger de façon militaire la classe (cf. la discipline confinant "à la disci­pline militaire" affichée au 2ème Congrès) il n'y avait qu'un pas à la conception d'une dictature d'un parti unique vidant les conseils ouvriers de leur propre  substance"   (Revue Internationale n°40)

Mais les conseils ouvriers en Russie ne commen­cent pas à se vider de vie prolétarienne en 1920 ; c'est en 1920 le moment des derniers soubresauts de la classe contre un étouffement qui a ses raci­nes dès le lendemain de la prise du pouvoir par les conseils. Cela a toujours été la position du CCI :

"Dès après la prise du pouvoir, le parti bolchevik rentre en conflit avec les organes unitaires de la classe   et   se  présente  comme un parti du gouvernement"  (cf. brochure "Organisation Communiste et conscience de classe) et nous 1'avons démontré dans maints articles depuis le début du CCI tout en affirmant le caractère prolétarien de la révo­lution russe.

Dire que les conceptions des bolcheviks étaient La cause de la dégénérescence est absolument faux, mais affirmer, comme fait apparemment le CCI aujourd'hui, que les positions des bolcheviks ne jouaient pas un rôle de facteur actif (aussi bien quand ils se sont trompés que quand ils ont en raison) est impossible pour des marxistes consé­quents.

En réduisant le substitutionnisme, expression idéologique de la division du travail dans les so­ciétés de classes, à une quantité négligeable, la nouvelle théorie arrive à une minimisation du dan­ger de l'Etat capitaliste, son appareil politique et le mécanisme de son fonctionnement idéologique.

Il ne faut pas prendre l'exemple de 1905, ou même de 1917 en Russie pour voir comment la bour­geoisie des pays avancés se protégera contre la montée révolutionnaire. La bourgeoisie allemande, plus avertie après la révolution russe; avec un arsenal politique plus sophistiqué, a su pénétrer directement les conseils non seulement à travers les industriels qui "négociaient" avec les con­seils mais surtout à travers la social-démocratie qui les sabotait de l'intérieur. La social-démo­cratie (et les Indépendants^ loin d'"interdire les partis", les acceptait tous et exigeait la repré­sentation proportionnelle des partis au gouverne­ment ; elle allait jusqu'à demander à Spartacus de se joindre au gouvernement SPD/USPD. Pour récupé­rer le mouvement, le SPD joue sur tous les ta­bleaux (n'en déplaise aux "définitions" insaisis­sables de la nouvelle théorie) : dans certaines régions, seuls les ouvriers peuvent voter ; dans d'autres, c'est la "population" ; dans d'autres, seuls les ouvriers syndiqués, ou plutôt les peti­tes usines ; pour ou contre la représentation des soldats. Et le tout, la reconnaissance des con­seils, l'ouvriérisme, le démocratisme, la phraséo­logie de la révolution russe, pour mieux détourner le prolétariat de l'assaut contre l'Etat tout en organisant les provocations et le massacre. Les Spartakistes faisaient eux-mêmes récupérer pour ne pas avoir compris la radicalisation de la bour­geoisie. Aucune voix, pas même celle de la gauche plus claire que les Spartakistes, ne s'est élevée au début pour dénoncer cette vision bourgeoise du rapport parti/conseils.

La bourgeoisie, demain, jouera sur tous les ta­bleaux. Croyons-nous sérieusement que la bourgeoi­sie n'arrivera pas à pénétrer les conseils ? Ou qu'elle va compter sur les prétendus "réflexes conseillistes" des ouvriers pour défendre son sys­tème ? Ou sur des "organisations conseillistes", des "individus petits-bourgeois", comme dit la Revue internationale ? Soi disant les conseils, dans un soubresaut "anti-partidaire", vont inter­dire tous les partis et la bourgeoisie dirait : "ah bon, au moins, il n'y aura pas le parti prolé­tarien" ? Du bout des lèvres, la Revue Internatio­nale n°40 semble admettre la présence des "syndi­calistes de base" dans des conseils, mais comment? Comme individus ? La bourgeoisie va compter sur de vagues individus ? Et d'ailleurs, qui est derrière les syndicalistes de base sinon les gauchistes, staliniens et d'autres expressions politiques organisées ? La lutte ne se fera pas fondamentale­ment autour de savoir si nous sommes un parti ou non mais autour du programme et la nécessité de l'assaut révolutionnaire.

Cette théorie détourne l'attention du véritable danger essentiel pour la classe ouvrière - l'Etat capitaliste et ses prolongements

au sein de la classe ouvrière - et ne fait qu'émousser dans la confusion notre critique du substitutionnisme pré­senté comme le "moindre mal".

AUJOURD'HUI  ET  DEMAIN

Un ne peut pas oeuvrer vers la dictature du pro­létariat, accélérer le développement de la pri­se de conscience au sein du prolétariat, en pré­sentant le substitutionnisme et 1'anti-partitisme comme des notions en soi dont on doit comprendre l'une mais où il ne serait pas grave que l'on ne comprenne pas l'autre. La seule façon de contri­buer est en comprenant que la véritable critique de ces deux notions ne peut se faire que par une critique de leur fondement commun et par la compréhension du véritable rapport parti/conseils dans l'assaut contre l'Etat.. .

De plus, ce n'est pas comme si la classe n'avait jamais trouvé la voie vers le dépassement de la contradiction substitutionnisme/anti-partitisme. Même au cours de la première vague révolutionnai­re, le prolétariat a su donner naissance à des po­sitions politiques du KAPD qui, tout en rejetant le substitutionnisme, réaffirme la nécessité d'un parti avec une esquisse de son véritable rôle. Même à bout de forces, le prolétariat de ce temps-là a laissé un héritage de la résolution de ce problème et, étant le point le plus haut de la dernière vague, sera une base pour la renaissance du mouvement ouvrier de demain.

Une des grandes faiblesses des révolutionnaires a toujours été de vouloir expliquer le développement lent, heurté, difficile de la conscience de classe au travers de toute l'histoire du mouvement ou­vrier, par des tares dans le prolétariat lui-même (son "trade-unionisme", son "anarchisme", son "conseillisme", son "intéqration au capitalisme", etc.) .Cette nouvelle théorie ne fait que traduire un découragement face aux difficultés qu'a la classe à entrer dans une lutte générale, à affirmer ses propres perspectives de société et d'organisation. Cette difficulté générale ne dis­paraîtra qu'au cours du développement des luttes, avec l'expérience acquise au cours de ces luttes, qui lui permettra de redécouvrir toutes ses poten­tialités historiques. Et ces potentialités, ce n'est pas seulement le parti, mais aussi les con­seils et le communisme lui-même. Aller chercher le danger de conseillisme dans la difficulté de la classe à s'affirmer en tant que telle, c'est créer une mystification.

La classe ouvrière n'est pas plus fondamentalement minée par le conseillisme que par le léninisme ou le bordiguisme mais doit pénible­ment se débarrasser de tout le poids de la contre-révolution.

La preuve que la contre-révolution est en train de se désagréger des deux côtés, c'est la décanta­tion de ces derniers 15 ans dans le milieu politi­que du prolétariat. Les idées bourgeoises sur le substitutionnisme et 1'"anti-partitisme" trouvent leurs principaux défenseurs dans les rangs de l'appareil politique de la classe ennemie (le gau­chisme, les libertaires etc..) mais à cause de la confusion de la contre-révolution, des courants prolétariens sclérosés ont continué à défendre ces positions sous différentes formes. C'est justement la réapparition des luttes prolétariennes qui don­ne la possibilité de balayer ces positions vesti­ges du passé, soit par la clarification de ces groupes, soit par la disparition des groupes sclé­rosés. Ce n'est pas encore une situation révolutionnaire où des organisations défendant des positions bourgeoises passent directement dans le camp ennemi mais la pression de l'accélération de l'histoire, à défaut de la clarification (cf. les conférences internationales) produit (comme le processus de perte des illusions dans la classe) une décantation dans son milieu politique.

Après 15 ans de décantation, aussi bien la tra­dition de la Gauche hollandaise que celle de la Gauche italienne est tombée dans une décomposition politique et organisationnelle : les conseillistes et le PCI (Programme Communiste). La période de la contre-révolution a vu le développement du con­seillisme et du bordiguisme mais le nouveau cours historique de nos jours voit l'inadéquation et la dégénérescence des deux pôles.

Sur la question clef de notre époque, le chemin de la politisation des luttes ouvrières, les deux pôles du passé montrent leur inadéquation histori­que par une sous-estimation, une incompréhension de la reprise actuelle et tout ce qu'elle contient dans son devenir. Ni le conseillisme, ni le bordi­guisme ne peuvent comprendre par quel chemin vien­dra la révolution de demain, ne peuvent comprendre le cours historique.

Le refus de la discussion de Programme Commu­niste, le sectarisme et le sabotage des conféren­ces internationales par "Battaglia Comunista" et le CWO ont, autant que la stérilisation des éner­gies révolutionnaires par le conseillisme, empêché le processus de clarification et de regroupement des révolutionnaires.

L'article de la Revue Internationale n°40 ne donne aucune explication de cette décantation historique dans le milieu prolétarien parce que la nouvelle théorie du "conseillisme, le plus grand danger" ne peut pas l'expliquer.

Où est le conseillisme, le plus grand danger, dans le milieu prolétarien aujourd'hui? Le CCI semble vouloir polémiquer avec des fantômes. Dans la Revue Internationale n°40, c'est "Battaglia" et le CWO qui sont des "conseillistes" parce que leurs groupes d'usines seraient un exemple des er­reurs du KAPD sur les "unions". Ainsi, la bonne vieille idée des "courroies de transmission" et des "gruppi sindicali" est devenue aussi la- preuve du "conseillisme" ?

L'article de la Revue Internationale, en cherchant désespérément le "plus grand danger" aujour­d'hui, se fixe sur l'idéologie petite-bourgeoise individualiste qui représenterait un danger mortel dans les conseils alors que déjà aujourd'hui, la situation démontre qu'il n'y a plus de possibilité de s'en sortir individuellement, que le temps de la "démerde" est dépassé avec 63 il y a longtemps, qu'il n'y a plus que la lutte collective qui puis­se faire face, on ne peut pas sérieusement mainte­nir que "le plus grand danger" sera "l'individua­lisme petit-bourgeois" dans la révolution.

L'évolution future du milieu politique ne sera pas la répétition de mai 68. Croire que le poids de la petite-bourgeoisie ne se traduit que par la défense des idées "conseillistes" est un leurre.

Le milieu politique prolétarien de demain se formera sur les leçons de la décantation de ces 15 dernières années. Le conseillisme ne sera pas plus le plus grand danger de demain qu'il ne l'était par le passé.

LES ORIGINES DU DEBAT

Quand une organisation introduit le raisonnement du moindre mal, elle ne dit jamais explicitement qu'il faut tordre les principes. C'est plutôt une logique d'engrenage.

Ainsi, comme dit l'article de la Revue Interna­tionale n°40, une confusion a surgi dans l'organi­sation à propos de la "maturation souterraine de la conscience de classe" : d'une part, un rejet de la possibilité de développement de la conscience de classe en dehors des luttes ouvertes (et l'idée que la conscience de classe n'est qu'un reflet de la réalité sans la reconnaître comme un facteur actif) et d'autre part, une théorisation selon la­quelle les difficultés qu'éprouve le prolétariat à dépasser l'encadrement syndical nécessiteront un saut qualitatif dans la conscience qui s'effectue­ra à travers une pure "maturation souterraine" pendant un "long recul" après la défaite en Polo­gne. Outre cette idée d'un long recul qui a été vite démentie par le ressurgissement de la lutte de classe, ce débat a posé (sans la résoudre en­tièrement) la difficulté de comprendre concrètement - et pas seulement en théorie - le chemin de la politisation des luttes ouvrières à partir des résistances à une crise économique et le cadre gé­néral que donne la décadence pour la maturation des conditions subjectives de la révolution.

L'existence d'une maturation souterraine de la conscience de classe, le développement d'une cons­cience révolutionnaire latente dans la classe ou­vrière à travers toute son expérience face à la crise et par l'intervention des minorités commu­nistes en son sein, est un élément fondamental de toute la conception du CCI, la négation à la fois du conseillisme et du bordiguisme. Il était donc nécessaire de réagir contre ces confusions et de clarifier en profondeur. Bien que la maturation souterraine soit rejetée à la fois explicitement par "BattagliaVCWO par exemple (cf. Revolutionary Perspectives n°21), ce rejet étant parfaitement conséquent avec la théorie "léniniste" de la cons­cience "trade-unioniste" de la classe (que Lénine a défendu à diverses reprises mais pas toujours); à la fois par les théorisations du conseillisme dégénère (mais pas par toute la Gauche hollandaise du temps des communistes des conseils avant la 2ème guerre), l'organisation a décidé que le rejet de la maturation souterraine était en lui-même uniquement le fruit du conseillisme latent en nos rangs. L'apparition dans les débats à un moment donné d'une vision non-marxiste qui a réduit la conscience à un simple épiphénomène, bien que cette vision nie aussi bien le rôle de la cons­cience révolutionnaire hétérogène mais inhérente à la classe dans son ensemble que le rôle actif des minorités révolutionnaires, a été interprétée aus­si unilatéralement comme une négation du parti. Par conséquent, dans une résolution qui voulait résumer ce que nous avons appris de ce débat se trouve la formulation citée dans la Revue Internationale n°40 :

"Même si elles font partie d'une même unité et agissent l'une sur l'autre, il est faux d'identifier la conscience de classe avec la conscience de la classe ou dans la classe, c'est-à-dire son étendue à un moment donné... Il est nécessaire de distinguer ce qui relève d'une continuité dans le mouvement historique du prolétariat : 1'élabora­tion progressive de ses positions politiques et de son programme, de ce qui est lié aux facteurs cir­constanciels : l'étendue de leur assimilation et de  leur  impact dans la classe."

C'est au moment des "réserves" sur cette formu­lation que s'est introduite dans l'organisation la nouvelle orientation du "conseillisme, le plus grand danger", du "centrisme par rapport au conseillisme" et da centrisme appliqué à l'histoire du mouvement ouvrier dans la période de décadences-La minorité actuelle qui se constitue en tendance se situe contre 1'ensemble de cette nouvelle orientation, considérant qu'elle pose le danger d'une régression dans notre armement théorique.

L'ENJEU DU DEBAT ACTUEL

Cet article devait se donner pour tâche essen­tielle de répondre à la théorisation du "conseil­lisme, le plus grand danger" dans la R.Int No 40. Mais même si ces débats n'ont eu qu'une faible répercussion dans notre presse jusqu'à présent, la façon dont World Révolution (W.R., déc. 84) a exposé 1'ensemble de la nouvelle théorisation fait ressortir beaucoup plus clairement les enjeux. Pour ne citer que notre presse extérieure :

-   Dans W.R., la conception kautskyste de la cons­cience de classe est caractérisée comme un "bug-bear" ("un épouvantail fait de vains fantômes") ; le danger de substitutionnisme n'est qu'une simple diversion introduite par des "conseillistes qui n'osent pas dire leur nom" (R.Int. No 40). On esca­mote de plus en plus le fait que donner un rôle bourgeois au parti ne défend pas mieux son rôle indispensable que de rejeter toute notion de par­ti. Les deux conceptions, aussi bien l'une que l'autre, nient la fonction réelle du parti.

-   "Le CCI, comme le KAPD et BILAN, est convaincu du rôle décisif du parti dans la révolution. " (R.Int. No 40) Mais le KAPD et BILAN n'ont pas la même conception du rôle et fonction du parti pourquoi escamoter cela ? Il est vrai que la Gauche italienne a subi une régression après BILAN mais elle a toujours fondamentalement adhéré aux conceptions de Bordiga sur le parti pendant toute son histoire. BILAN a commencé à faire une criti­que très importante notamment sur le parti en tant qu'appareil étatique, mais il republie comme siens les textes de Bordiga sur le rapport parti-classe avec le même manque de compréhension du rôle des conseils (vu unilatéralement sous l'angle de la lutte anti-Gramsci ) et le développement de la con­science et la théorie de la médiation. De plus, les conceptions d ' INTERNATIONALISME des années 40 sur le parti et son rôle ne sont pas identiques à cel­les de BILAN. Et il y a toute une évolution encore entre les positions d ' INTERNATIONALISME sur le dé­veloppement de la conscience et celles du CCI.

-   Dans Révolution Internationale du mois d'octobre 1984 (N° 125), les éléments chauvins Frossard et Cachin sont rebaptisés "centristes" et "opportunis­tes", donc prolétariens selon la définition, tandis qu'en réalité ce sont des éléments contre-révolutionnaires. Les appeler "centristes" sur le modèle des tendances au sein du mouvement ouvrier dans l'ascendance n'a servi dans le passé qu'à four­nir une couverture idéologique à la politique dé­sastreuse suivie par l'I.C, contre la Gauche, dans la formation des partis communistes en occident (y compris la fusion du KPD avec l'USPD). Mais le grave danger que l'utilisation du concept du "cen­trisme" dans la décadence représente pour toute organisation révolutionnaire se voit deux mois après dans Révolution Internationale de décembre 1984 (No 127) dans un article qui considère que le PCF était "centriste", c'est-à-dire, dans 1''erreur mais sur le terrain prolétarien, jusqu'en 1934 ! Et ceci en contradiction avec le Manifeste de la fondation du CCI : "1924-1926 : le début de la théorie du "socialisme dans un seul pays" ;cet abandon de l'internationalisme a signifié la mort de l'Inter­nationale Communiste et le passage de ses partis dans le camp de la bourgeoisie". (R.Int. No 5)

Il est largement temps, quelles que soient les confusions sur l'utilisation des termes centrisme-opportunisme dans le passé et même dans notre organisation, de se rendre compte aujourd'hui que la conciliation avec la position de la classe en­nemie dans l'époque du capitalisme d'Etat se mani­feste par la capitulation directe à l'idéologie capitaliste et son acceptation et non plus - comme à la fin de la période ascendante- par l'existence de positions "intermédiaires", des positions ni marxistes ni capitalistes. Et il faut s'en rendre compte avant que par cette brèche ne se gangrènent tous nos principes de base.

Les débats actuels surgis à la suite d'une accé­lération de l'histoire, sont le prix que paie le CCI pour l'insuffisance de son approfondissement théorique et historique au cours des années pas­sées.

Toute tentative d'appliquer de façon cohérente les notions de "conseillisme le plus grand danger" ne peut qu'aboutir à une remise en cause des posi­tions du CCI sur la conscience de classe, pierre de touche d'une compréhension correcte de la lutte de classe et du rôle du futur parti en son sein ; sur les leçons de la première vague révolutionnaire ; sur le capitalisme d'Etat et sur les frontières de classe entre bourgeoisie et prolétariat.

De la capacité du CCI à dépasser ses faiblesses actuelles et à mener à bien les débats actuels dépendra en grande partie notre capacité à être à la hauteur des combats de classe futurs.

J.A.