Cent ans après la mort de Marx : l'avenir appartient au marxisme

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Karl Marx est mort le 14 mars 1883. Il y a donc un siècle que s'est tu celui que le mouvement ouvrier considère comme son théoricien le plus important.

Cet anniversaires la bourgeoisie -cette classe que Marx a combattue sans relâche toute sa vie  et qui le  lui a bien rendu- s'apprête à le célébrer à sa façon en déversant de nouveaux tombereaux de mensonges sur Marx et son oeuvre.

Suivant sa coloration, les intérêts plus particuliers qu'il a charge de défendre ou sa place spécifi­que dans l'appareil de mystification, chaque secteur bourgeois y va de sa petite spécialité.

Ceux pour qui Marx était "un être malfaisant", une sorte "d'incarnation du mal, une créature du démon", ont pratiquement disparu. De toute  façon    ils sont les moins dangereux aujourd'hui.

Par contre, il en reste bon nombre pour qui Marx, "au demeurant un homme très intelligent et cultivé, s'est complètement trompé" ; une variante de ce mensonge consistant à affirmer que : "Si l'analyse de Marx était valable au I9ème siècle, elle est aujourd'hui complètement dépassée".

Cependant, les plus dangereux ne sont pas ceux qui rejettent explicitement les apports de Marx. Ce sont ceux qui s'en réclament, qu'ils appartiennent à la branche social-démocrate, à la branche stalinien­ne, à la branche trotskyste ou à ce qu'on pourrait appeler la branche "universitaire" les "marxologues".

A l'occasion du centième anniversaire de  la mort de Marx, on verra tout ce beau monde s'agiter fébri­lement,  faire du bruit, parler avec autorité, envahir les colonnes des journaux et les écrans de télévi­sion. Il revient donc aux révolutionnaires, et c'est là le véritable hommage qu'ils puissent rendre à Marx et à son oeuvre, de réfuter ces mensonges abondamment diffusés, de balayer les dithyrambes intéres­sés pour rétablir la simple vérité des faits.

MARX DEPASSE ?

Marx découvrit le profond secret du mode de pro­duction capitaliste : le secret de la plus-value appropriée par les capitalistes grâce au travail non payé des prolétaires. Il montra qu'au lieu de s'enrichir par son travail, le prolétaire s'y appauvrissait, que les crises devenaient de plus en plus violentes parce que le besoin de débouchés s'accroissait tandis que le marché mondial se ré­trécissait davantage. Il s'attacha à montrer que le capitalisme, en vertu de ses propres lois, court à sa perte et crée avec une nécessité d'ai­rain les conditions de l'instauration du communis­me. Etant venu au monde couvert de sang et de boue, s'étant nourri en cannibale de la force de travail des prolétaires, le capitalisme quitterait la scè­ne dans un cataclysme.

C'est pour cette raison que, depuis un siècle, la bourgeoisie s'est employée à combattre les idées de Marx. Des légions d'idéologues ont fait tentative sur tentative pour anéantir sa pensée. Des professeurs, des savants, des prédicateurs ont fait de la "réfutation" de Marx leur métier. Par ses écoles, ses universités, la bourgeoisie a di­rigé un feu nourri contre Marx. A l'intérieur même du mouvement ouvrier, le révisionnisme se dressa contre les principes fondamentaux du marxisme au nom d'une "adaptation" de celui-ci aux nouvelles réalités de l'époque (fin du 19ème siècle). Ce n'est pas par hasard d'ailleurs que Bernstein, le théoricien du révisionnisme, s'était proposé d'attaquer le marxisme sur deux points fondamen­taux :

-     le capitalisme aurait découvert le moyen de surmonter ses crises économiques catas­trophiques;

-     l'exploitation de la classe ouvrière pour­rait s'atténuer progressivement jusqu'à disparaître.

Ce sont ces deux idées essentielles que la bour­geoisie a agité frénétiquement chaque fois que la situation économique du capitalisme a semblé s'a­méliorer permettant la distribution de quelques miettes à la classe ouvrière. Ce fut notamment le cas dans la période de reconstruction qui a suivi la seconde guerre mondiale où l'on a pu voir les économistes et les politiciens prédire la fin des crises. Ainsi, le prix Nobel d'économie Samuelson s'exclamait dans son livre "Economies" (p.266) : "tout se passe aujourd'hui comme si la probabilité  d'une grande  crise- d'une dépression profonde,   aiguë et durable comme  il a pu s'en produire en 1930,   1870 et  1890 se  trouvait réduite à zéro".

De son côté, le président Nixon n'avait pas peur de déclarer, le jour de son "inauguration" (janvier 1969) : " Nous avons enfin appris à gérer une éco­nomie moderne de façon à assurer son expansion con­tinue".

Ainsi, jusqu'au début des années 70, c'est avec beaucoup d'autorité que se sont exprimés ceux pour qui "Marx est dépassé" ([1]).

Depuis, les clameurs se sont tues. Inexorable­ment la crise se déploie. Toutes les potions magi­ques préparées par les prix Nobel des différentes écoles ont échoué et ont même aggravé le mal. Pour le capitalisme l'heure est aux records : record d'endettement, du nombre de faillites, de la sous-utilisation des capacités productives, du chômage. Le spectre de la grande crise de 29 revient hanter la bourgeoisie et ses professeurs appointés. Leur optimisme béat a fait place à un noir pessimisme et au désarroi. Il y a déjà quelques années, le prix Nobel Samuel son constatait avec détresse "la crise de la science économique" qui se révélait incapable d'apporter des solutions à la crise. Il y a un an et demi, le prix Nobel Friedmann avouait "qu'il n'y comprenait plus rien". Plus récemment, le prix Nobel Von Hayek constatait que le "krach est inévitable" et qu'il n'y a rien à faire".

Dans la postface de la 2ème édition allemande du Capital, Marx constatait que la "crise générale, par l'universalité de son champ d'action et l'in­tensité de ses effets, allait faire entrer la dialectique dans la tête même aux tripoteurs qui avaient poussé comme champignons" à l'occasion d'une phase de prospérité du capitalisme. Ces spé­cialistes du tripotage que sont les économistes en font une nouvelle fois l'expérience : la crise qui se déchaîne aujourd'hui commence à les rendre intelligents. Ils commencent à comprendre, à leur grand effroi, que leur "science " est impuissante, qu'il n'y a "rien à faire" pour sortir leur cher capitalisme du gouffre.

Non seulement Marx n'est pas "dépassé" aujour­d'hui, mais il est nécessaire d'affirmer bien net que jamais ses analyses n'ont été autant à l'ordre du jour.

Toute l'histoire du 20ème siècle est une illus­tration de la validité du marxisme. Les deux guer­res mondiales, la crise des années 30 étaient la preuve du caractère insurmontable des contradictions qui assaillent le mode de production capitaliste. Le surgissement révolutionnaire des années 1917-23, malgré sa défaite, confirmait que le prolétariat est bien la seule classe révolutionnaire d'aujour­d'hui, la seule force de la société capable de renverser le capitalisme, d'être le "fossoyeur" (suivant l'expression du Manifeste Communiste) de ce système moribond.

La crise aiguë du capitalisme qui se développe aujourd'hui balaye les illusions semées par la reconstruction du 2ème après-guerre. Illusions sur un capitalisme définitivement prospère, illu­sions sur la "coexistence pacifique" entre grands blocs impérialistes, illusions sur "l'embourgeoi­sement" du prolétariat et la "fin de la lutte de classes" comme Ta  montré, dès mai 68, le ressurgissement historique de la classe ouvrière qui n'a fait que se confirmer depuis, notamment par les combats en Pologne en 1980. Une nouvelle fois se découvre dans toute sa clarté l'alternative indiquée par Marx et Engels : "Socialisme ou chute dans la barbarie".

Ainsi, le premier hommage qui soit rendu à la pensée de Marx au moment du centième anniversaire de sa mort nous vient des faits eux-mêmes : de la crise, de l'aggravation inéluctable des convul­sions du capitalisme, du resurgissement histori­que de la lutte de classe. Quel meilleur hommage à celui qui écrivait en 1844 :

"La question de savoir si  la pensée hu­maine peut prétendre à  la vérité objecti­ve    n'est pas une question de théorie mais une question pratique. C'est dans  la pratique que  l'homme doit prouver la vé­rité,  c'est-à-dire  la réalité  et  la puis­sance, la matérialité de sa pensée".

(Thèses  sur Feuerbach)

L'UTILISATION DE MARX CONTRE LA CLASSE OUVRIERE

Les grands révolutionnaires ont toujours été persécutés durant  leur vie:   leur doctrine a toujours été  en butte à  la haine ''la plus féroce, aux campagnes de mensonge et de diffamation les plus ineptes de la part des classes oppresseuses. Après leur mort  on tente de  les convertir en  icônes inoffensives,  de  les canoniser pour ainsi dire,   d'entourer  leur nom d'une auréole de gloire pour  la consolation des classes opprimées  et pour  leur duperie, en même temps qu'on émascule la substance de-leur ''enseignement révolutionnaire,  qu'on en émousse le  tranchant,   qu'on l'avilit".

Lénine "L'Etat et la Révolution"

Ces mots de Lénine écrits en 1917 contre la So­cial-Démocratie et notamment son "Pape", Karl Kautsky, se sont illustrés par la suite à une échelle que leur auteur était loin de soupçonner. Lui-même fut transformé après sa mort "en icône inoffensive" et cela au sens propre puisque sa mo­mie est encore aujourd'hui un haut lieu de pèleri­nage.

La Social-Démocratie dégénérescente, celle qui en 1914 allait passer ouvertement aux côtés de la bourgeoisie, avait déjà beaucoup fait pour "émasculer" la pensée de Marx, pour la vider de tout contenu révolutionnaire. Si la première offensive contre le marxisme, celle de Bernstein à la fin du 19ème siècle, se proposait de "réviser" cette théorie, celle de Kautsky autour de 1910 se fit au nom de "l'orthodoxie marxiste". Par un choix judi­cieux de citations de Marx et Engels, on leur fai­sait dire l'exact contraire de leur pensée vérita­ble. Il en fut ainsi notamment de la question de l'Etat bourgeois. Alors que depuis la Commune de Paris la nécessité de détruire celui-ci avait été affirmée clairement par Marx, Kautsky fit silence sur cette affirmation pour partir à la recherche de formulations qui pourraient accréditer l'idée opposée. Et comme les révolutionnaires, y compris les plus grands, ne sont pas à l'abri des ambiguï­tés ou même des erreurs, Kautsky parvint à ses fins au grand bénéfice des pratiques réformistes de la Social-Démocratie, c'est-à-dire au grand dé­triment du prolétariat et de sa lutte.

Mais l'ignominie Social-Démocrate ne s'est pas arrêtée à une falsification du marxisme. Cette fal­sification, après avoir préparé la démobilisation totale du prolétariat face à la menace de guerre annonçait une trahison complète, un passage avec armes et bagages dans le camp bourgeois. C'est au nom du "marxisme" qu'elle sauta les pieds joints dans le sang et la boue de la première guerre im­périaliste, qu'elle aida la bourgeoisie mondiale à colmater la brèche ouverte dans l'édifice croulant du capitalisme par la révolution de 1917, qu'elle a froidement fait assassiner Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht ainsi que des milliers de spartakistes en 1919. En usurpant le nom de Marx, la So­cial-Démocratie a obtenu des fauteuils ministériels dans les gouvernements bourgeois, des postes de préfet de police, de gouverneur aux colonies. Au nom de Marx elle s'est faite le bourreau du prolé­tariat européen et des populations coloniales.

Cependant, aussi loin qu'ait pu aller la Social-Démocratie dans l'abjection elle fut dépassée sur tous les plans par le stalinisme.

Les falsifications sociales-démocrates du marxisme n'étaient encore rien à côté de celles que les sta­liniens devaient lui faire subir. Jamais idéolo­gues de la bourgeoisie n'avaient fait preuve d'un tel cynisme pour déformer la moindre phrase et lui faire dire l'exact contraire de son sens véritable.

Alors que l'internationalisme, le rejet de tout chauvinisme, avait été la pierre angulaire tant de la révolution d'octobre 17 que de la fondation de l'Internationale Communiste, il revint à Staline et à ses complices d'inventer la théorie monstrueuse de la "construction du socialisme dans un seul pays". C'est au nom d'Engels et de Marx qui écrivait dès 1847 :

"La révolution communiste... ne sera pas une révolution purement nationales  elle se pro­duira en même temps dans tous  les pays civi­lisés….Elle est une révolution universelle"

(Principes du communisme) "Les prolétaires n'ont pas de patrie (Mani­feste Communiste) ; c'est en leur nom que le par­ti, bolchevik dégénéré et les autres partis dits "communistes" appelèrent à la "construction du socialisme en URSS", à la défense de la "patrie socialiste" et plus tard à la défense de l'intérêt national, de la patrie, du drapeau dans leur pays respectif,  A côté de l'hystérie chauvine des par­tis staliniens avant, pendant et au lendemain de la 2ème boucherie impérialiste, à côté des "A chacun son boche" et "Vive la France éternelle" (l'Humanité en 1944), le "jusqu'au-boutisme" des socialistes de 1914 en vint à faire pâle figure.([2])

Ennemi de l'Etat (et de façon bien plus consé­quente que l'anarchisme), ennemi de la religion, le marxisme est devenu entre les mains des stali­niens une religion d'Etat, une religion de l'Etat. Alors qu'il jugeait incompatibles l'existence de l'Etat et celle de la liberté, qu'il considérait comme indissolublement liés l'Etat et l'esclavage, Marx est utilisé comme knout idéologique des pou­voirs en place en URSS et ses satellites, il est devenu le pilier porteur de l'appareil de répres­sion policier. Alors qu'il entra dans la vie poli­tique en luttant centre la religion considérée par lui comme "l'opium du peuple", Marx est récité tel un catéchisme par des centaines de millions d'éco1iers.

Alors que Marx voyait dans la dictature du prolé­tariat la condition de l'émancipation des exploi­tés et de toute la société, c'est au nom de cette "dictature du prolétariat" que la bourgeoisie rè­gne par la terreur la plus brutale sur des centai­nes de millions de prolétaires.

Après la vague révolutionnaire du 1er après-guerre, la classe ouvrière a subi la plus terrible contre-révolution de son histoire. Le principal fer de lance de cette contre-révolution, ce fut la "patrie socialiste" et les partis qui s'en récla­maient. Et c'est au nom de Marx et de la révolu­tion communiste pour laquelle il avait lutté toute sa vie qu'a été menée cette contre-révolution avec ses dizaines de millions de cadavres des camps sta­liniens et du second holocauste impérialiste. Tou­tes les ignominies dans lesquelles s'était vautrée la Social-Démocratie, le stalinisme les a renouve­lées, au décuple. ([3])

MARX SAVANT OU MILITANT ?

La bourgeoisie n'en a pas eu assez de transfor­mer Marx et le marxisme en symboles de la contre-révolution. Pour parachever son oeuvre, il lui fal­lait en faire également des disciplines universi­taires, des sujets de thèse en philosophie, en so­ciologie, en économie. A l'occasion du centième anniversaire de la mort de Marx, à côté des socia­listes et des staliniens, on verra donc s'agiter les "marxologues" (qui sont aussi souvent socialis­tes ou staliniens d'ailleurs). Quelle sinistre iro­nie : Marx qui avait refusé de faire carrière à l'université pour pouvoir se consacrer à la lutte révolutionnaire est mis au rang des philosophes, économistes et autres idéologues de la bourgeoisie.

C'est juste que dans beaucoup de domaines de la pensée, il y a un "avant" et un "après" Marx. C'est particulièrement vrai dans le domaine de l'écono­mie : après l'énorme contribution de Marx à l'in­telligence des lois économiques de la société, cet­te discipline fut complètement transformée. Mais on ne peut y voir un phénomène identique à celui de la découverte d'une grande théorie en physique par exemple. Dans ce dernier cas, la découverte est le point de départ de tout un progrès dans la con­naissance (ainsi "l’après" Einstein constitue un approfondissement considérable dans la lecture des lois de l'univers). Par contre, les découvertes de Marx en économie n'inaugurent pas, pour les ponti­fes économistes de la bourgeoisie, des progrès dans cette discipline mais au contraire une énorme régression. A cela, il existe une raison très simple. Les économistes qui ont précédé Marx étaient les représentants intellectuels d'une classe qui portait avec elle le progrès historique, d'une classe révolutionnaire dans la société féodale : la bour­geoisie. Les Smith et les Ricardo, malgré leurs in­suffisances, étaient capables de faire avancer la connaissance de la société parce qu'ils étaient les défenseurs d'un mode de production -le capitalisme- qui, à leur époque, constituait une étape progres­sive dans l'évolution de cette société. Face à l'obscurantisme propre à la société féodale, ils avaient besoin de déployer le maximum de rigueur scientifique que leur permettait leur époque.

Marx salue et utilise les travaux des économis­tes classiques. Cependant son objectif est com­plètement différent du leur. S'il étudie l'éco­nomie capitaliste ce n'est nullement pour tenter d'améliorer son fonctionnement mais pour la com­battre et préparer son renversement. C'est pour cela qu'il n'écrit pas une "Economie politique" mais une "Critique de l'Economie Politique". Et c'est justement parce qu'il se situe de ce point de vue dans l'étude de la société bourgeoise, du point de vue de son renversement révolutionnaire, qu'il est capable d'en comprendre aussi bien les lois. Seule une classe qui n'a aucun intérêt à la préservation du  capitalisme, le prolétariat, pou­vait mettre à nu ses contradictions mortelles. Si Marx a fait faire un tel progrès à la connaissance de l'économie capitaliste, c'est avant tout parce qu'il était un combattant de la révolution prolé­tarienne.

Après Marx, tout nouveau progrès dans la connais­sance de l'économie capitaliste ne pouvait se fai­re qu'à partir de ses découvertes et donc en par­tant du même point de vue de classe. Par contre, l'économie politique bourgeoise qui, par essence, se refusait un tel peint de vue, ne pouvait plus être que de l'apologétique, une discipline desti­née à justifier par n'importe quel argument la conservation du capitalisme et incapable de ce fait de comprendre ses lois véritables. C'est pour cette raison que les économistes, même les plus huppés, font figure aujourd'hui de crétins.

Le marxisme est la théorie du prolétariat, il ne peut être une discipline universitaire. Seul un militant révolutionnaire peut être marxiste. Cette unité entre la pensée et l'action est justement un des fondements du marxisme. Elle s'exprime avec clarté dès 1844 dans les thèses sur Feuerbach et notamment dans la dernière :

"Jusqu'ici  les philosophes n'ont fait qu'in­terpréter  le monde de différentes manières; il  s'agit maintenant de  le  transformer". Certains ont voulu faire de Marx un pur savant enfermé avec ses livres et coupé du monde. Rien n'est plus étranger â la vérité. Lorsqu'un jour ses filles lui font subir un questionnaire (publié par Riazanov sous le nom de "Confession") et lui demandent quelle est son idée du bonheur, il ré­pond : "la lutte". Et c'est bien la lutte qui est au centre de sa vie comme elle est au centre de la vie de tout militant révolutionnaire.

Dès 1842, alors qu'il n'a pas encore adhéré au communisme, il commence le combat politique contre l'absolutisme prussien à la rédaction puis à la tête de la "Gazette Rhénane". Par la suite, c'est un lutteur infatigable que les différentes autori­tés européennes expulsent d'un pays à l'autre des années durant jusqu'au moment (août 49) où il vien­dra se fixer définitivement à Londres. Entre temps, Marx a pris part directement aux combats de la va­gue révolutionnaire qui a secoué toute l'Europe en 1848-49. A ces combats il a participé avec sa plu­me à la tête de la "Nouvelle Gazette Rhénane", quo­tidien publié à Cologne entre juin 48 et mai 49 et dans lequel il avait investi toutes ses économies personnelles. Mais sa contribution la plus impor­tante à la lutte du prolétariat, c'est au sein de la Ligue des Communistes qu’il l’a donnée. Car c'est une constante dans la démarche de Marx : contrairement à certains pseudo-marxistes d'au­jourd'hui, il considère l'organisation des révo­lutionnaires comme un instrument essentiel de la lutte du prolétariat. Ainsi, le texte le plus cé­lèbre et le plus important du  mouvement ouvrier, le "Manifeste Communiste"  rédigé par Marx et Engels en 1847, s'intitulait en fait "Manifeste du  Parti Communiste" et constituait le programme de la Ligue des Communistes à laquelle avaient adhéré les deux amis quelques mois auparavant après "que fut éliminé des Statuts tout ce qui favorisait la superstition autoritaire" (Marx),

De même qu'il avait joué un rôle majeur dans le développement de la Ligue des Communistes, Marx prit une part prépondérante dans la fonda­tion et la vie de l’A.I.T, c'est-à-dire la pre­mière grande organisation mondiale du prolétariat. C'est à lui que nous devons l'Adresse inaugurale et les statuts de TAIT ainsi que la plupart des textes fondamentaux de celle-ci, notamment  l'A­dresse sur la guerre civile en France écrite pen­dant la Commune de Paris. Mais sa contribution à la vie de l’AIT ne s'est pas limitée à cela. En fait, entre 1864 et 1872, il exerça une activité quotidienne et infatigable au sein du Conseil Général de l'Internationale dont il était le véri­table animateur sans pour cela d'ailleurs en ti­rer une gloire quelconque. Sa participation à la vie de l’AIT lui prit des quantités énormes de temps et d'énergie qu'il ne put consacrer à l'a­chèvement de son travail théorique, Le Capital, dont le Livre I fut publié en 1867 et dont les autres livres ne furent publiés qu'après sa mort par Engels. Mais c'était un choix délibéré de sa part. Il considérait son activité militante au sein de l’AIT comme fondamentale parce que c'é­tait T organisation vivante de la classe ouvrière mondiale, de cette classe qui en s'émancipant elle-même devait émanciper l'humanité. Comme Ta écrit Engels : "La vie de Marx sans l'Internationale aurait été  comme une chevalière à  laquelle  il manquerait   le diamant".

Par la profondeur de sa pensée et la rigueur de son raisonnement, par l'étendue de sa culture et sa quête infatigable de nouvelles connaissances, Marx ressemble incontestablement à ceux qu'on nomme les "savants". Mais ses découvertes ne fu­rent jamais pour lui l'occasion de bénéficier ni d'honneurs et titres officiels, ni d'avantages matériels. Son engagement au côté de la classe ouvrière, et qui motivait l'énergie avec laquelle il mena son travail théorique, lui valut au con­traire la haine et les attaques permanentes de la "bonne société" de son temps. Il lui valut égale­ment de se débattre la plus grande partie de sa vie contre une extrême misère matérielle. Comme l'écrivait son biographe Franz Mehring :

"Non seulement dans  la pauvreté de son train de vie mais dans  l'insécurité totale de toute son existence,  Marx a partagé  le sort du prolétariat moderne". Mais, à aucun moment, l'adversité de même que les plus cruelles défaites enregistrées par le prolétariat ne put le détourner de son combat.

Bien au contraire. Comme il l'écrivait-lui même à Johann Phi 1ipp Becker :

"...toutes  les natures vraiment bien trempées une fois qu'elles se sont engagées sur la voie révolutionnaire,  puisent continuellement de nouvelles forces dans  la défaite,   et de­viennent de plus en plus résolues à mesure que  le fleuve de  l'histoire  les emporte plus  loin".

ETRE MARXISTE AUJOURD'HUI

Dans l'histoire de la pensée humaine, il n'y a pas de maître qui n'ait été involontairement tra­hi par l'un ou l'autre de ses disciples. Marx n'a pas échappé au sort commun qui,, de son vivant mê­me, vit sa méthode d'analyse du réel se transfor­mer en facile passe-partout. Par avance, il avait décliné toute responsabilité pour l'usage édulcoré qu'en faisaient certains sociaux-démocrates. A la place d'une scolastique morte, il entendait que ceux-ci étudient une société en constante évo­lution à l’aide d'une méthode et non qu'ils utilisent à tort et à travers chacune de ses paroles comme une loi invariante.

Chercher chez Marx des solutions toutes faites à transplanter artificiellement d'une époque ré­volue à une époque nouvelle, c'est figer une pen­sée toujours en éveil et aiguillonnée par le sou­ci de rester une arme critique en une rêche cris­tallisation. Ainsi, plutôt que d'accepter sans examen tout ce qui vient de Marx, le marxiste d'aujourd'hui doit déterminer exactement ce qui continue à servir la lutte de classe et ce qui a cessé d'avoir cette fonction. Une série de lettres t d'Engels à Sorge (1886-1894) invite à se préser­ver de la bigoterie car, d'après les propres ter­mes du co-auteur du "Manifeste Communiste" et de "L'Idéologie Allemande", Marx ne prétendit jamais construire une théorie rigide, une orthodoxie. Dans le rejet d'un doctrinarisme dit "invariant", il y a, de notre part, le rejet d'un contresens absolu : une théorie vraie de toute éternité, Verbe qui engendre l'action et qui n'attend plus que des catéchumènes pour devenir Action.

Cette "invariance" ne se trouve nulle part dans l'oeuvre de Marx car elle est incapable de distin­guer le transitoire du permanent*. Ne correspon­dant plus aux situations nouvelles et multifor­mes elle est disqualifiée comme méthode d'inter­prétation des faits. Sa vérité est trompeuse, mal­gré les rodomontades qui l'accompagnent.

"De telles idées n'ont d'intérêt que pour "une classe rassasiée qui se sent à son aise "et se voit confirmée dans la situation pré-"sente. Elles ne valent rien pour une classe "qui lutte et s'efforce de progresser et que "la situation atteinte laisse nécessairement "insatisfaite". Korsch "Au coeur de la conception matérialiste".

Etre marxiste aujourd'hui ce n'est donc pas se réclamer à la lettre de chacun des écrits de Marx. Cela poserait d'ailleurs de sérieux problèmes dans la mesure où Ton trouve dans l'oeuvre de

Marx nombre de passages qui se contredisent. Ce n'est nullement d'ailleurs la preuve d'un manque de cohérence dans sa pensée : même ses adversai­res ont reconnu au contraire l'extraordinaire co­hérence de sa démarche et de son oeuvre. C'est en réalité la marque du fait que sa pensée était vivante, qu'elle était constamment en éveil et à l'écouta du réel et de l'expérience historique. A l'image des "révolutions prolétariennes (qui).. "se critiquent elles-mêmes constamment, reviennent sur ce qui semble déjà être accom­pli pour  le recommencer à nouveau,   raillent "impitoyablement  les hésitations et  les fai­blesses. .. de  leurs premières tentatives". (K. Marx le 18 Brumaire), Marx n'a jamais hésité à remettre en question ses analyses antérieures. Ainsi, dans la préface à l'édition allemande du Manifeste Communiste de 1872, il reconnaît qu' "il ne faut pas attribuer trop d'importance "aux mesures révolutionnaires énumérées à la "fin du chapitre II. Ce passage serait, à "bien des égards,   rédigé  tout autrement aujourd'hui.. .La Commune, notamment,  a démontré que la classe ouvrière ne peut pas se "contenter de prendre possession telle quelle "de la machine d'Etat et de  la faire fonctionner pour ses propres fins. " Cette démarche est celle des véritables marxis­tes...C'est celle de Lénine qui en 1917 combat les mencheviks qui s'appuyaient sur la lettre de Marx pour soutenir la bourgeoisie et s'opposer à la révolution prolétarienne en Russie. C'est celle de Rosa Luxemburg qui, en 1906, se heurte aux bonzes syndicaux qui condamnaient la grève de mas­se en se basant sur un texte de Engels de 1873 écrit contre les anarchistes et leur mythe de "la grève générale". Sa défense de la grève de masse comme arme essentielle de la lutte prolétarienne dans la nouvelle période c'est justement au nom du marxisme qu'elle la conduit :

"Si donc la Révolution russe rend indispensa­ble une révision fondamentale de l'ancien point de vue marxiste à  l'égard de  la grève de masse, ce n'en sont pas moins les méthodes et  les points de vue généraux du marxisme qui,   sous une nouvelle forme, en sortent vain­queurs. .." (  Grève de masse, Parti,Syndicats). Etre marxiste aujourd'hui c'est utiliser "les méthodes et les points de vue généraux du marxis­me" dans la définition des tâches fixées au pro­létariat par la nouvelle période ouverte dans la v vie du capitalisme avec la première guerre mondia­le : la période de décadence de ce mode de produc­tion.

C'est en particulier dénoncer tout syndicalis­me avec la même démarche qui conduisait Marx et l'A.I.T. à encourager la syndicalisation des ou­vriers. C'est combattre toute participation au Parlement et aux élections avec le même point de vue qui animait le combat de Marx et Engels con­tre les anarchistes et leur abstentionnisme. C'est refuser tout soutien aux prétendues luttes de "libération nationale" d'aujourd'hui en employant la même méthode que la Ligue des Communistes et l'A.I.T. faisaient leur pour comprendre la néces­sité d'appuyer certaines luttes nationales de leur temps.

C'est rejeter la conception du Parti de masses pour la révolution future pour les mêmes raisons fondamentales qui faisaient de la première et la deuxième Internationales des organisations de masse.

Etre marxiste aujourd'hui, c'est tirer les en­seignements de toute l'expérience du mouvement ouvrier, des apports successifs de la Ligue des Communistes, de la 1ère, de la 2ème et de la 3ème Internationales et des fractions de gauche qui se sont dégagées de cette dernière lors de sa dégénérescence, afin d'en féconder les combats prolétariens que la crise du capitalisme a fait surgir à partir de 1968, et les armer pour le renversement du capitalisme.

RC/FM
        

"LE MARXISME N'EST PAS UNE CHAPELLE OU L'ON SE DELIVRE DES BREVETS D1 "EXPERTISE" ET DEVANT LAQUELLE LA MASSE DES CROYANTS DOIT MANIFESTER SA CONFIANCE AVEUGLE. LE MARXISME EST UNE CONCEPTION REVOLUTIONNAIRE DU MONDE, APPELEE A LUTTER SANS CESSE POUR ACQUERIR DES RE­SULTATS NOUVEAUX, UNE CONCEPTION QUI N'ABHORRE RIEN TANT QUE LES FORMULES FIGEES ET DEFINI­TIVES ET QUI N'EPROUVE SA FORCE VIVANTE QUE DANS LE CLIQUETIS D'ARMES DE L'AUTOCRITIQUE ET SOUS LES COUPS DE TONNERRE DE L'HISTOIRE."

(Rosa Luxembourg. "L'accumulation du capital")


[1] Il est important de signaler que les défenseurs avoués du système capitaliste ne furent pas les seuls avocats de cette idée. Au cours des années 1950. et 60, on a vu se développer, parmi des groupes et élé­ments se réclamant pourtant de la révolution communiste, une tendance à la remise en cause des acquis essentiels du marxisme. C’est ainsi que le groupe « Socialisme ou Barbarie » a échafaudé, sous la conduite de son grand théoricien (allias Chailieu-Cardan), une thèse sur la « dynamique du capitalisme »affirmant que Marx avait fait simplement fausse route en tentant de démontrer le caractère insoluble des contradictions économiques de ce système. Depuis, les choses sont revenues à leur place : le professeur  Castoriadis s'est distingué comme caution "de gauche" de l’effort de guerre du Pentagone en pu­bliant un livre qui "démontre" que les USA ont un énorme retard sur l'URSS en matière d'armements (!). D une façon toute naturelle, le rejet par Castoriadis du marxisme lui a ouvert toutes grandes les porter de la bourgeoisie.
 

[2] Il est clair que cela n'excuse en rien les crimes Sociaux-démocrates ou n'atténue leur gravité. Le prolétariat n'a pas à faire un choix entre la peste social-démocrate et le choléra stalinien. L'une et l'autre poursuivent le même but : la conservation du régime capitaliste avec des méthodes parfois différentes dues aux conditions particulières des pays où ils agissent. Ce qui fait du stalinisme un dépassement de la social-démocratie dans l'ignominie c'est la place extrême qu'il occupe dans le ca­pitalisme décadent, dans son évolution vers sa forme historique de capitalisme d'Etat et le développe­ment du totalitarisme étatique. Ce processus inexorable du capital nécessite dans les pays arriérés, où la bourgeoisie privée est moins développée et déjà sénile, une force politique particulièrement bru­tale capable d'instaurer de la façon la plus sanglante le régime du capitalisme d'Etat. Selon les pays, cette force politique se présente sous la forme du stalinisme qui, en plus d'exercer une oppres­sion sanglante, prétend instaurer le capitalisme d'Etat au nom du "Socialisme", du "Communisme" ou du "marxisme" battant ainsi tous les records d'ignominie et de cynisme.

[3] Avec leurs modestes moyens, les trotskystes ont emboîté le pas à leurs grands frères sociaux- démocrates et staliniens. C'est avec une véhémence exacerbée qu'ils se réclament de Marx et du marxisme (Ainsi, le Parti Communiste Internationaliste, tendance "lambertiste", a lancé une souscription pour republier la biographie de Marx écrite par Franz Mehring), alors que depuis plus de 40 ans, ils n'ont pas manqué une occasion d'apporter un soutien "critique" aux ignominies staliniennes (résistance, défense de l'URSS, exaltation des prétendues "luttes de libération nationale", soutien des gouvernements de gauche).