Théories économiques et lutte pour le socialisme

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Ce texte est une réponse à une invitation à défendre les analyses économiques du CCI dans les pages de "Revolutionary Perspective ? Nous ne proposerons pas d'entrer dans la toile em­brouillée des faux rapports et des confusions qui constituent "la critique" du CWO sur les analyses économiques de Luxembourg et du CCI: des réponses plus détaillées aux questions soulevées par le CWO apparaîtront dans des prochai­ns numéros de la "Revue Internationale". Ici, nous répondrons aux principales accusations dirigées par le CWO contre le CCI et "contre l'économie luxemburgiste" en général.

LA   LOI  DE LA VALEUR

On trouve surtout une affirmation qui apparaît constamment dans les textes du CWO : la théorie de la saturation des marchés de Luxembourg "abandonne le marxisme et la théorie de la valeur". Peut-être que le CWO pense qu'en répétant assez souvent cette étonnante assertion, elle va se vérifier dans la réalité. Pourtant, le langage autoritaire avec lequel le CWO bannit Rosa Lu­xembourg du royaume du marxisme ne peut pas ca­cher la signification réelle de ces prétentions : la profonde incompréhension de la part du CWO, de la"théorie de la Valeur" et son rôle dans l'analyse économique marxiste. Le CWO prétend que Luxembourg "a abandonné la théorie de la Valeur en affirmant que la baisse du taux de profit ne pouvait pas être la cause de la crise capitaliste" ([1]). Mais l'Inévitabilité des cri­ses et la   nécessité historique du socialisme ne peut pas simplement s'expliquer par telle ou telle tendance de la production capitaliste, comme par exemple la baisse du taux de profit, mais par la compréhension marxiste de la pro­duction de la valeur elle-même.

La détermination de la valeur des marchandises selon le temps de travail contenu en elle n'est pas spécifique au marxisme. Comme il est bien connu, cette conception était le point central du travail des plus importants économistes clas­siques bourgeois, jusqu'à Ricardo Inclus. Mais la compréhension marxiste de la valeur est com­plètement opposée à celle des économistes bour­geois. Pour ces derniers, le système capitaliste de production de marchandises et l'échange des marchandises selon leur valeur est un rapport social harmonieux qui exprime l'égalité dans l'humanité à travers l'échange égal des produits du travail humain par des individus libres. Ainsi la production de la valeur assure la distribution équitable de la richesse de l'humanité

Sous-jacente à cette conception se trouve cel­le dé la production de la valeur comme la for­me rationnelle du travail humain. Comme disait Rosa Luxembourg : "De la même façon que l'arai­gnée produit sa toile de son propre corps ain­si l'homme qui travaille (selon les économistes bourgeois) produit la valeur". Contre la vision bourgeoise qui présente la société capitaliste non seulement fondée sur des principes d'égali­té -liberté-fraternité- mais aussi comme un sys­tème éternel, la vision marxiste de la produc­tion capitaliste se fonde sur la compréhension de la contradiction inévitable entre la production de valeurs d'échange et la production de valeurs d'usage. Selon le marxisme, la production géné­ralisée de valeurs d'échange n'est ni la forme naturelle, ni la forme éternelle de la produc­tion humaine. Elle est une forme historique spécifique de la production qui caractérise une société dont le but est devenu la production pour la production, opposée et ceci   de façon inéluctable dès le début à la production en fonction des besoins humains. La production de valeurs d'échange sous la forme de la production généralisée de marchandises n'est pas un méca­nisme d'échanges égalitaire mais inégal dont la réalité n'est autre que l'extorsion de valeur de la classe ouvrière (tout comme des capitalis­tes mineurs et des producteurs indépendants) avec comme but l'accumulation du capital, c'est-à-dire la restriction de la consommation afin de développer les moyens de production.

Ce système répond aux nécessités de l'humanité à une certaine étape de développement. Mais à un certain degré de développement ultérieur, la production de valeurs d'échange, la concen­tration des énergies humaines vers le seul but du développement des moyens de production, pose des restrictions sociales accrues à l'u­tilisation rationnelle des moyens de production. Il doit alors céder la place à une nouvelle so­ciété : le socialisme, où la production est réalisée directement pour les besoins humains, où l'abondance potentielle créée par le capita­lisme est transformée en réalité sociale, c'est-à-dire en bien-être matériel de l'ensemble de l'humanité.

Mais la théorie marxiste de la valeur, ne four­nit pas uniquement un fondement à l'Idée de la nécessité historique du socialisme. Elle per-pet aussi de définir les moyens par lesquels il doit être réalisé. Le but de la production de la valeur entraîne la restriction de la consommation en faveur du développement des moyens de production; les moyens par lesquels ceci est accompli sont et ne peuvent être que l'exploitation de la classe ouvrière. Selon la conception bourgeoise de la valeur, l'échan­ge de marchandises permettrait à l'ensemble de l'humanité de profiter du développement des forces productives. Marx a démontré que c'est le contraire qui est vrai, le rapport social et économique fondamental dans le capitalisme, le rapport capital-travail où la force de tra­vail elle-même est transformée en marchandise revêt l'appauvrissement permanent de la clas­se ouvrière. Plus grand est le développement des forces productives, plus grande est l'ex­ploitation de la classe ouvrière, et plus li­mitées sont les possibilités pour la classe ouvrière de profiter de l'abondance potentiel­le créée par le développement des forces pro­ductives. La contradiction entre la valeur d'usage et la valeur d'échange,entre le poten­tiel matériel de la production capitaliste et les restrictions sociales à la réalisation de ce potentiel, est exprimée dans l'accroissement des antagonismes de classes et surtout dans la lutte entre le producteur de la richesse, le prolétariat, et le représentant du capital, la bourgeoisie. La nécessité objective du socia­lisme se reflète dans la nécessité subjective pour le prolétariat d'arracher le contrôle des moyens de production à la bourgeoisie : seul le prolétariat, à travers sa propre éman­cipation peut libérer l'humanité.

La théorie marxiste de "la valeur-travail" n'est donc pas un modèle économique de l'accu­mulation capitaliste mais surtout une critique sociale et historique du capitalisme. Certes, seul le marxisme permet l'élaboration des mo­dèles de ce genre. Mais les principes socialis­tes ne découlent pas d'un tel modèle. Au con­traire, c'est ce modèle qui découle d'une ana­lyse dont la prémisse est la compréhension de la nécessité historique du socialisme contenue dans la théorie marxiste de la valeur.

Comment donc définissons-nous une analyse de la valeur en termes marxistes ? Les principes de base de la théorie marxiste de la valeur se re­trouvent non pas dans les analyses détaillées du troisième tome du Capital par exemple, mais dans le programme révolutionnaire du proléta­riat énoncé par Marx et Engels dans le"Manifeste Communiste". Ceux-ci sont :

1) la nature histori­quement transitoire du capitalisme et la néces­sité historique du socialisme au niveau mondial

2) la nature révolutionnaire de la classe ou­vrière.

"LA THEORIE DE LA BAISSE DU TAUX DE PROFIT" COMME CRITIQUE ABSTRAITE

Définir l'analyse de la valeur comme le fait la CWO dans les termes d'une adhésion à un modèle économique fondé sur l'abstraction d'un aspect partiel du développement du capitalisme (la ten­dance à la baisse du taux de profit) en fait, enlève au marxisme son contenu révolutionnaire. Car cela remplace la critique historique et so­ciale du capitalisme contenue dans la théorie marxiste de la valeur par une critique purement économique. L'interaction des classes sociales est remplacée par l'Interaction des catégories économiques qui, en soi, n'explique ni la néces­sité historique du socialisme, ni la nature ré­volutionnaire de la classe ouvrière.

L'analyse de Marx de la tendance à la baisse du taux de profit se fonde sur la compréhension que le travail est la source de toute valeur. L'investissement du capital peut être divisé en deux catégories : le capital variable, c'est-à-dire la force du travail vivant et le capital constant c'est-à-dire les matières premières, les machines et autre capital fixe : mais tandis que la valeur du capital constant est simplement transférée dans les marchandises produites, le capital variable fournit lui, une valeur additionnelle qui forme le profit du capitaliste. Mais avec le développement du capitalisme, la composition or­ganique du capital  (c'est-à-dire le rapport entre capital constant et capital variable)tend à aug­menter et donc le taux de profit (c'est-à-dire le rapport du profit à l'investissement total) tend à diminuer. Comme la productivité du travail augmente avec le développement de l'industrie, une proportion de plus en plus grande des dépen­ses du capitaliste est vouée aux matières premiè­res et aux machines plus sophistiquées et l'élé­ment producteur de valeur dans son investisse­ment, la force de valeur humaine, baisse en pro­portion.

Dans RP n°8, la CWO suivant les analyses de Grossman et Mattick, tentent de montrer que, une fois arrivé à un certain point, la valeur globale du"capital constant devient si grande que la plus-value produite ne suffit plus à fournir les fonds pour davantage d'investissement".([2]) Ici se trouve le coeur de toute analyse qui, comme celle de la CWO, tente de comprendre la crise du capitalisme seulement en fonction de la baisse tendancielle du taux de profit.

Ces analyses admettent en général que cette ten­dance pose dans les faits des problèmes immenses au niveau du capitaliste individuel, mais que cet aspect doit être considéré comme entièrement secondaire par rapport au problème principal de la rentabilité du capital au niveau global. Comme le dit Mattick, dans son commentaire sur les travaux de Grossman : "Pour comprendre l'ac­tion de la loi de la valeur et l'accumulation, il faut laisser de côté ces mouvements indivi­duels et marginaux et envisager l'accumulation du point de vue du capital global". ([3])

Dans cette analyse, comme suggère la citation de la CWO, la cause de la crise est donc vue comme une pénurie absolue de plus-value au niveau global. Ici apparaissent les conséquences de cette façon de raisonner qui consiste à faire abstraction du monde réel du développement capi­taliste pour ne voir le capitalisme que dans son aspect global, sous forme de rapports entre caté­gories économiques abstraites telles le capital constant et le capital variable. Dans le monde réel, le capitaliste individuel a besoin d'une masse définie de plus-value à investir s'il veut que son Investissement se fasse à un niveau de profit suffisant. Mais le niveau de profit et la masse de plus-value préalable est déter­minée entièrement par la lutte concurrentielle entre capitalistes. S'il est incapable de produi­re à un niveau de rentabilité équivalent ou su­périeur à celui de ses concurrents, le capita­liste disparaît. Il est vrai qu'avec le dévelop­pement de l'industrie, le taux de profit tend à baisser, tandis que la masse de plus-value nécessaire pour réaliser des investissements à des niveaux compétitifs de rentabilité s'ac­croît toujours. Mais sans tenir compte de cette lutte concurrentielle entre capitalistes, com­ment peut-on déterminer le point où le capital global est incapable de produire "assez" de plus-value pour investir à un niveau néces­saire de rentabilité ? Dans un monde capita­liste théorique sans concurrence, cette ques­tion devient un non-sens car le facteur qui détermine le niveau requis de rentabilité, la lutte concurrentielle, est absent.

Dans son modèle abstrait de l'accumulation capi­taliste, Grossman présume que le niveau de ren­tabilité nécessaire pour le capital global doit permettre au capital constant de s'accroître de 10 % chaque année, et au capital variable de 5 %. Quand le taux de profit tombe largement en dessous de 10 % cette croissance devient impos­sible et, selon Grossman, la crise commence. Il est assez évident que, dès que le taux de profit tombe au-dessous de 10 %, on ne peut con­tinuer longtemps à accroître le capital constant de 10 % et le capital variable de 5%. Une table statistique n'est pas nécessaire pour faire une telle constatation. Mais pourquoi cela poserait-il un problème insurmontable pour le capital global ? Cela reste obscur. Malgré le vernis statistique impressionnant de l'analyse de Gros­sman, il ne démontre pas pourquoi le capitalisme qui n'accroîtrait son capital constant que de 9 % par an ou son capital  variable de 4 % abou­tirait ai| désastre, (pas plus d'ailleurs que si ces chiffres étaient de 8 et 3 % ou même 3 et 1 %). Bien sûr, les chiffres des tableaux de Grossman sont purement fictifs. Mais ces tableaux tentent de décrire "la loi inhérente du dévelop­pement capitaliste" en montrant que, dès que le taux global de profit et donc d'accumulation, tombe au-dessous d'un certain niveau, l'ensemble du procès de production est disloqué et une pé­riode de convulsions économiques commence. Se­lon Mattick, il y a deux raisons pour qu'une chute dans le taux d'accumulation mène à une crise du capital global:

Premièrement, parce qu'elle produit le chômage : la croissance du capital variable ne peut plus marcher de pair avec la croissance de la popu­lation. Deuxièmement, parce qu'au-dessous d'un certain taux de croissance du capital constant "l'appareil productif ne peut pas être renouvelé et élargi à la même vitesse que le progrès technique"([4]). Cette obsession des catégories économiques mène ainsi à la conclusion que la crise du capitalisme est due à une incapacité technique du capitalisme à satisfaire les besoins de l'accumulation continue et par là de l'humanité. Mais rien ne pourrait être plus loin   de l'analyse de Marx lui-même, pour qui la crise résulte de contradictions réelles provenant du développement de la capacité technique du capitalisme à satisfaire ces besoins. A un niveau global abstrait, coupé de la réalité sociale, la chute du taux de profit en soi ne menace pas le capitalisme. La chute du taux de profit et donc la chute du taux d'accumulation en termes de valeurs d’échange reflète simplement la croissance de la productivité de la main-d'oeuvre, ce qui veut dire que, malgré la croissance de plus en plus rapide de la riches­se sociale en termes de valeurs d'usage (les éléments matériels de la production et de la consommation), cette croissance dépend de moins en moins de la croissance de la main-d'oeuvre employée. Comme le travail est la source de toute valeur, la plus-value extraite de la classe ouvrière, et donc le taux de pro­fit et d'accumulation tend à diminuer malgré la croissance continue en termes matériels. L'aboutissement éventuel de cette tendance serait la production entièrement automatisée, l'exclusion totale du travailleur du procès de production. A ce point, même avec une croissan­ce fantastique de la production de marchandi­ses, le taux d'accumulation serait zéro c'est à dire, en termes de valeurs d'échanges, la production stagnerait. Bien sûr, ce point hypo­thétique ne peut être atteint. Mais il sert à illustrer le fait que la chute du taux d'accu­mulation exprime, non pas l'incapacité du capi­talisme à produire assez de plus-value, mais le fait que la croissance de la production dépend de moins en moins de l'extraction de plus-value. Elle exprime la tendance du mode de production capitaliste "vers le développement absolu des forces productives sans égard pour la valeur et la plus-value qu'elles contiennent";([5])

Voilà pour ce qui est de l'incapacité de l'ap­pareil productif à "marcher de pair avec le progrès technique". Si cette tendance était "la seule contradiction" du capitalisme, il pourrait, a travers une distribution rationnel­le de la plus-value, continuer à vivre à ja­mais avec en même temps une baisse du taux de profit et une capacité croissante à satisfai­re les besoins de l'humanité...et cela aussi bien en termes d'abondance de marchandises que de bien-être physique pour l'humanité, puisqu'ainsi la croissance du chômage signi­fierait tout bêtement l'augmentation du temps de loisirs. Ceci au sein d'un capitalisme dy­namique qui se libérerait de la nécessité de s'appuyer sur le travail humain pour produire des marchandises. Cela serait vrai pour un taux global  de profit de 10 %, 5 %, 3 % ou même moins. En ce sens, Luxembourg avait par­faitement raison de dire que : "il y a toujours un certain temps à passer avant que le capitalisme s'effondre à cause de la baisse du taux de profit -à peu près jusqu'à ce que le soleil s'éteigne".([6])

En fait cette distribution rationnelle de la plus-value est, en termes généraux, le but de l'économie de Keynes, dont l'analyse est fondée explicitement sur la reconnaissance de la baisse du taux de profit. "Dans la vue de Keynes, la stagnation du capital exprime l'incapacité ou le manque de volonté du capitaliste d'accepter une rentabilité décroissante...Keynes est venu finalement à la conclusion que le devoir de planifier le volume courant d'investissement ne peut être laissé sans risques entre les mains des ca­pitalistes privés." ([7])

Keynes ne voyait pas pourquoi la chute de la ren­tabilité poserait des problèmes insolubles pour le capitalisme. Sa vision bourgeoise l'empêchait de comprendre comment les rapports sociaux dans le capitalisme empêchaient une distribution rationnelle de la plus-value telle qu'il l'a pré­conisée. Le but du capitalisme, disait Marx, c'est de "préserver l'auto-expansion du capi­tal existant et de pousser cette auto-expansion au plus haut niveau" ([8]). Dès lors nous n'avons plus affaire à une distribution rationnelle de la plus-value à une échelle globale, mais aux tentatives de chaque capital individuel pour maximiser sa propre plus-value. Les origines de la crise ne résident pas principalement dans le rapport entre capital constant et capital va­riable, mais dans le rapport social entre capi­taux individuels, dont la lutte compétitive fi nit par rendre impossible la réalisation de la plus-value à l'échelle mondiale.

La CWO, en même temps qu'elle est obsédée par cette tendance abstraite et en fait fictive vers une pénurie absolue de la plus-value au ni­veau global tend à minimiser la concurrence entre les capitaux individuels. Par contre, la CWO sou­ligne les mécanismes variés tels que les crédits et les emprunts internationaux qui permettent au capitalisme d'atténuer les pires effets de la concurrence ([9]). Cette préoccupation au sujet du développement d'un capital  "supranational" qui tend à aller au-delà du cadre de l'Etat na­tional est, comme on va le voir, un aspect com­mun à toutes ces analyses fondées exclusivement sur la baisse du taux de profit, et la tendance correspondante vers la centralisation du capi­tal. Cette conception renvoie l'effondrement inévitable du capitalisme (à cause de la baisse du taux de profit) à un avenir indéterminé et plutôt flou tandis qu'elle ignore, ou même nie, le facteur principal du monde réel de l'ac­cumulation capitaliste, propulsé vers la crise et le délabrement : la concurrence entre les ca­pitaux individuels.

"LA THEORIE DE LA BAISSE DU TAUX DE PROFIT" COMME CRITIQUE HISTORIQUE

Le capital  "individuel" peut être constitué par un grand trust, ou par l'économie capitalis­te d'Etat moderne. Aujourd'hui, il pouvait sem­bler qu'avec l'intégration d'économies nationa­les séparées sous le contrôle global de blocs im­périalistes, nous pouvons voir l'émergence d'une unité capitaliste qui irait au delà-même de l'é­conomie nationale. Mais en réalité cela reflète les rapports de force entre capitaux nationaux à l'intérieur de chaque bloc et la domination militaire et économique des deux forces économi­ques les plus puissantes du monde : l'URSS et les USA. Plutôt que l'émergence d'une économie internationale planifiée au niveau du bloc im­périaliste. Mais de toute façon, l'essentiel, c'est que la centralisation du capital au ni­veau de la nation ou même du bloc impérialiste, ne représente aucunement un mouvement vers une vraie économie capitaliste "supranationale": au contraire, elle représente, à travers l'émergen­ce des antagonismes impérialistes sur une échel­le encore plus grande, 1'incapacité du capitalis­me à se transformer en une économie mondiale unique, c'est cette incapacité qui finit par con­duire à la destruction du capitalisme.

Dans ce sens, ce que Rosa Luxembourg a écrit dans "Qu'est-ce que l'Economie Politique" est encore vrai de nos jours :

"...  Tandis que les innombrables pièces déta­chées - et une entreprise privée actuelle, mê­me la plus gigantesque, n'est qu'une  infime parcelle de ces grands ensembles économiques qui s'étendent à toute la terre- tandis donc que les pièces détachées sont organisées rigoureusement, l'ensemble de ce que l'on appelle  "l'économie po­litique", c'est à dire l'économie capitaliste mondiale, est complètement inorganisée.  Dans l’ensemble qui couvre les océans et les continents, ni plan, ni conscience, ni réglementation ne s'affirme; des forces aveugles, inconnues, indom­ptées, jouent avec le destin économique des hom­mes.  Certes, aujourd'hui aussi, un maître tout puissant gouverne l'humanité qui travaille, c'est le capital. Mais sa forme de gouvernement n'est pas le despotisme, c 'est l'anarchie." "Introduction à l'économie politique". Chap.I. Collection 10-18. P. 85.86

Dans le développement historique de cette "anar­chie", nous pouvons néanmoins distinguer une ten­dance constante : l'absorption des capitaux indi­viduels par les grands trusts par la concurrence jusqu'à la fusion de ces trusts dans les monopo­les nationaux et la consolidation progressive de l'ensemble du capital national dans un seul capi­tal d'Etat défendu par le pouvoir militaire de l'Etat.

Simultanément le capitalisme envahissait les coins les plus lointains du monde, détruisant les vieux rapports de la société pré-capitaliste et les remplaçant par les siens.

A la veille de la première guerre mondiale, les capitaux "murs" de l'Europe et de l'Amérique s'étaient entièrement partagés le monde entre eux, et dans la lutte des puissances coloniales pour le contrôle du marché mondial, la concurrence économique faisait naître son enfant mons­trueux : la guerre impérialiste.

Depuis 1914, deux guerres mondiales ont détruit les plus faibles puissances impérialistes et le capitalisme a révélé le point final de son déve­loppement : deux grandes puissances impérialis­tes se confrontent, leurs Etats de tutelle re­groupés autour d'eux en blocs rivaux, les moyens de production sont dédiés au développement de nouveaux et terribles moyens de destruction, tandis que plus de la moitié de l'humanité plonge plus profondément dans le dénuement et la misère. Pour la classe ouvrière, même la maigre compensation par quelques "biens de con­sommation" aux longues années de crise ouverte et de guerre, à l'intensification toujours croissante de l'exploitation, à l’insécurité constan­te de l’existence quotidienne et de l'inhumani­té du travail sous le capitalisme-même cette maigre compensation est perdue progressivement, à un moment où le chômage et l'austérité de­viennent la norme journalière. La destruction de l'humanité elle-même apparaît comme la con­clusion logique de l'anarchie capitaliste.

Comment les révolutionnaires de la classe ou­vrière peuvent ils comprendre ce développement et la situation où ils se trouvent aujourd'hui? Ce n'est certes ni à travers la sèche érudition d'Hilferding, ni grâce aux tables mathématiques de Grossman, pas plus qu'à travers les affirma­tions narquoises de la CWO suivant lesquelles notre jour viendra quand le taux de profit se­ra tombé à tel ou tel niveau, même si "nous sommes encore très loin d'une telle situation". C'est seulement à travers l'analyse vivante et historique de Rosa Luxembourg que nous pouvons embrasser réellement la réalité complexe du monde capitaliste ! Quels que soient les défauts de l'analyse de Luxembourg, celle-ci a le grand mérite de reposer sur la compréhen­sion, qu'une analyse marxiste concrète et his­torique est, surtout une analyse historique et sociale. Parce que les lois générales du développement capitaliste élaboré par Marx ne concernent pas le développement économique ca­pitaliste pris en soi, mais un cadre pour la compréhension du développement capitaliste au sein de la réalité sociale. Une analyse qui se limite aux bords restreints des catégories économiques est aussi inadéquate pour compren­dre le développement du capitalisme autant que pour saisir la nécessité historique du socia­lisme.

Pour illustrer ceci, ne prenons qu'un aspect du capitalisme moderne, la caractéristique la plus importante du capitalisme moderne à comprendre pour la classe ouvrière : la différence quali­tative entre les crises de croissance du capitalisme au XIXème siècle et les crises de la décadence au XXème siècle. Evidemment celle-ci ne surgit pas des taux globaux de profit dif­férents pendant les deux périodes mais des con­ditions historiquement différentes dans lesquel­les la crise a lieu.

Bien sûr, une analyse fondée sur la baisse ten­dancielle du taux de profit n'est pas contradic­toire avec une telle analyse historique. On voit cette préoccupation du développement historique du capitalisme, des restrictions sociales au développement capitaliste, dans une des meilleu­res analyses contemporaines de Luxembourg, basée sur cette baisse tendancielle du taux de profit. C'est l'analyse de Boukharine dans "L'économie mondiale et l'impérialisme" :

"On constate un manque d'harmonie grandissant entre la base de l'économie sociale du monde et la structure de classe spécifique de la société où la classe dirigeante elle-même (la bourgeoi­sie) est scindée en groupes nationaux aux inté­rêts économiques discordants, groupes qui, tout en étant opposés au prolétariat mondial* agissent en même temps en concurrents dans le processus du partage de la plus-value produite dans la totalité du monde..." (Page 103)

Dans le cadre étroit des frontières nationales s'opère le développement des forces productives qui ont déjà débordé ce cadre. Dans ces conditions le conflit éclate fatalement. Il est tranché sur la base capitaliste par l'élargissement violent des frontières nationales dont la conséquence est de provoquer de nouveaux conflits de plus en plus considérables..." (Page 104)

La concurrence atteint son développement maximum : la concurrence des trusts capitalistes nationaux sur le marché mondial. Dans le cadre des écono­mies nationales,  la concurrence est réduite au minimum pour rebondir   en dehors dans    des pro­ portions fantastiques, inconnues des époques historiques précédentes " (Page 118)

L'analyse de la CWO, aussi bien que celle de Mattick et Grossman où les conditions histo­riques de développement capitaliste ne sont qu'un élément périphérique marquant une nette régression par rapport à cette analyse histo­rique et sociale de Boukharine qui est proche de la description de l'anarchie capitaliste dans "L'introduction à l'économie politique". Néanmoins, même dans l'analyse de Boukharine, il y a une certaine insuffisance. Boukharine consi­dère la guerre impérialiste comme l'aboutissement inévitable du développement capitaliste mais elle est considérée aussi à un certain degré comme une partie du processus du développement capitaliste, une continuation de l'expansion progressive du capitalisme pendant le XIXème siècle.

" La guerre est un moyen de reproduction de cer­tains rapports de production. La guerre de con­quête est un moyen de reproduction élargie de ces rapports. Si la guerre "impérialiste" ne peut ar­rêter le cours général du développement du capi­tal mondial ... elle est au contraire l'expres­sion d'une expansion maximum du processus de cen­tralisation... Par son influence économique,  la guerre rappelle sous bien des rapports,  les cri­ses industrielles dont elle se distingue, cela va de   soi, par une plus grande intensité, bou­leversements et de ravages..." (souligné par nous) (Page 111 - Pagel49.  150)

Dans l'analyse de Boukharine, la guerre est donc la crise cyclique traditionnelle élargie et inten­sifiée au nième degré. Mais la guerre impérialis­te est beaucoup plus que cela : elle reflète l'im­possibilité historique du développement capitalis­te. La première guerre mondiale n'était pas tout bêtement une nouvelle forme historique de la cri­se cyclique, elle inaugure une nouvelle époque de crise permanente où la crise n'est pas simple­ment l'aboutissement logique du développement ca­pitaliste mais la seule alternative possible à la révolution prolétarienne.

On peut voir l'erreur de Boukharine répétée dans l'analyse de la CWO : "Chaque crise mène (à tra­vers la guerre) à une dévalorisation du capital constant, élevant ainsi le taux de profit et permettant au cycle de reconstruction -le boom, dépression, guerre- de se répéter encore". RP n°6. Ainsi pour la CWO, les crises du capita­lisme décadent sont vues en terme économique, comme les crises cycliques du capitalisme as­cendant, répétées à un plus haut niveau.

Voyons ce point de plus près. Si c'était en fait le cas, on s'attendrait à voir évidemment les mêmes caractéristiques à la fois dans les pé­riodes de reconstruction suivant les guerres mondiales et â la fois dans les périodes d'ex­pansion économique suivant les crises cycli­ques du XIXème siècle. Il y a en effet, certaines similitudes superficielles entre les deux périodes. Les niveaux de production, par exemple se sont beaucoup accrus au moins dans la pério­de qui a suivi la deuxième guerre mondiale. Ce­ci à cause de la croissance continue de la pro­ductivité du travail pendant toute la période de la décadence : le développement technique des moyens de production n'a pas cessé un seul instant et il ne pouvait en être autrement, à moins que la production capitaliste ne s'arrê­te complètement. C'est le même phénomène pour le processus de concentration du capital qui a continué sans Interruption depuis le début du capitalisme jusqu'à nos jours.

Mais la production capitaliste ne cesse pas bru­talement et totalement avec le début de la dé­cadence. Elle continue et continuera jusqu'à ce que la société capitaliste soit bouleversée par le prolétariat. Nous devons être capables d'ex­pliquer la forme spécifique de la production ca­pitaliste pendant sa période décadente, en l'ab­sence de la révolution prolétarienne, c'est à dire le cycle de guerre-reconstruction-crise Cet en particulier la période de croissance ra­pide qui a suivi la deuxième guerre mondiale). Mais surtout, notre analyse doit expliquer l'im­possibilité de tout développement capitaliste progressif pendant toute la période de déca­dence capitaliste, non pas seulement pendant les guerres et les crises, mais également pen­dant les périodes de reconstruction.

Afin de clarifier ce point, voyons les carac­téristiques les plus importantes de la période progressiste de l'expansion capitaliste au XIXéme siècle.

1)          La croissance numérique du prolétariat : l'absorption d'une proportion croissante de la population mondiale dans le travail salarié.

2)    Le surgissement de nouvelles puissances ca­pitalistes telles que les USA, la Russie et le Japon.

3)          La croissance du commerce mondial dans le sens que les économies non capitalistes et les "jeunes" capitalismes jouaient un rôle de plus en plus important.

En un mot, le développement du capitalisme du XIXème siècle s'exprimait dans l'internationa­lisation du capital. Une partie de plus en plus importante de la population mondiale était in­tégrée dans le processus du développement des moyens de production que permettaient les rap­ports sociaux capitalistes. C'était pour cet­te raison que le mouvement révolutionnaire du XIXème siècle soutenait la lutte pour l'étab­lissement de rapports capitalistes de produc­tion dans les régions sous-développées et non pas seulement dans les pays coloniaux mais aus­si dans des pays tels que l'Allemagne, l'Italie ou la Russie, où les conditions politiques et so­ciales archaïques menaçaient d'arrêter le proces­sus de développement capitaliste.

On peut voir que dans le capitalisme décadent, aucune de ces caractéristiques n'est présente ([10]):

1)           Dans les régions développées, la croissance du prolétariat n'a pas suivi la croissance de la population. Dans certaines ères telles que la Russie, l'Italie ou le Japon, des couches non ca­pitalistes ont été absorbées dans le prolétariat; mais cette augmentation a été insignifiante par rapport à la tendance globale vers l'exclusion de larges secteurs de la population mondiale de toute activité économique. Cette tendance s'ex­prime dans la croissance, historiquement sans précédent de la famine et de la pénurie massi­ve pendant ces soixante dernières années.

2)     Aucune nouvelle puissance capitaliste n'a sur­gi pendant cette période. Bien sur, il y a eu quelques développements industriels dans les pays sous-développés, mais en général, l'écart écono­mique entre les vieilles économies capitalistes et les économies du "Tiers-Monde" -même les plus riches en ressources naturelles comme la Chine s'est approfondi toujours plus vite. Par exemple comme nous l'avons montré dans "La Décadence du capitalisme" : ."Entre 1950 et 1960,(le sommet de la reconstruction de l'après-guerre) en Asie, Afrique et Amérique Latine, le nombre de nouveaux salariés pour chaque centaine d'habitants était neuf fols plus bas que dans les pays développés.

3)     Parallèlement, la part des nations sous-développées dans le commerce mondial ne s'est pas accru mais a tendu à diminuer depuis 1914.

Du point de vue de l'internationalisation de la production capitaliste, les années depuis 1914 ont été pour le moins une période de stagnation économique. Et c'est là la façon la plus fonda­mentale de voir le développement capitaliste, puisqu'elle permet de comprendre pourquoi le dé­veloppement économique a été presque entièrement restreint à un petit nombre de nations qui était déjà des puissances économiques majeures avant 1914, et plus généralement de comprendre la dif­férence immense entre les niveaux d'accumulation qui auraient pu être possibles si on avait pris en compte le seul taux global de profit et ceux qui ont été en fait atteints.  Il suffit de consi­dérer l'ampleur de la proportion des forces pro­ductives qui ont été consacrées aux différentes formes de production de gaspillage (armements, publicité, obsolescence planifiée, etc.) qui ne contribuent pas à l'accumulation du capital, ou la réserve immense de potentiel productif "cachée" qui se révèle pendant les guerres mon­diales, pour avoir une idée de l'importance de cet écart.

Si la guerre impérialiste, selon la CWO, en éle­vant le taux de profit, fournit les conditions pour une nouvelle période du développement capi­taliste, pourquoi toutes les caractéristiques du développement progressif du capitalisme ont elles été absentes depuis 1918 ? Et si par contre, la CWO reconnait la nature qualitativement différente du développement capitaliste depuis 1914, quelles sont les raisons économiques de cette différence ?

Nous avons déjà montré que la baisse tendan­cielle du taux de profit, en tant que tendan­ce globale et abstraite, ne peut pas expliquer les limites historiques da 'développement capitaliste. Mais l'analyse historique de la "théorie de la baisse du taux de profit", qui voit le capitalisme décadent comme une conti­nuation des crises cycliques du XIXème siè­cle, exception faite de la constatation que la concurrence ne voit plus s'affronter des capitalistes individuels mais des économies nationales étatisées, n'est pas non plus capable d'expliquer la restriction croissan­te du développement économique depuis 1914. En fait, lorsqu'on a écarté la conception erronée selon laquelle la crise est le résul­tat d'une pénurie absolue de la plus-value, il est clair qu'une analyse fondée sur la seule baisse du taux de profit mène à la con­clusion opposée : la guerre devrait, comme cela est sous-entendu dans l'analyse de Boukharine, commencer une nouvelle période de crois­sance économique vigoureuse, la création de nouvelles économies capitalistes dévelop­pées et l'intégration de vastes secteurs des couches non prolétariennes dans la production capitaliste. Dans les derniers travaux de Boukharine, "L'Impérialisme et l'Accumula­tion du Capital", la conclusion logique de ses analyses antérieures est explicitement constatée : une telle vision d'un capitalis­me dynamique de l'après-guerre "révélant les prodiges éclatants du progrès technique" n'est utilisée que pour justifier l'abandon de la politique révolutionnaire par la troi­sième Internationale décadente. La CWO, qui ne reconnait pas que celle-ci est aussi la conclusion logique de sa propre analyse, pré­tend que les "minables conclusions politi­ques" de Boukharine,    ne découlent pas "de son analyse économique". Mais Lénine avait montré clairement dans sa préface à  "L'Economie Mondiale et l'Impérialisme" les consé­quences politiques dangereuses de ce type d'analyse :

"Peut-on cependant contester qu'une nouvel­le phase du capitalisme, après l'impérialisme, à savoir : une phase de super-impérialisme (c'est-à-dire une unification internationale d'impérialismes nationaux qui seraient capa­bles d'éliminer les conflits les plus naïfs et les plus gênants tels que les guerres, les convulsions politiques, etc.), soit dans l'abstrait"concevable" ? Non. On peut théoriquement imaginer une phase de ce genre. Il ne fait aucun doute que le développement suit la direction de la marche vers un seul trust mondial qui intégrerait toutes les en­treprises,  tous les Etats sans exception. Mais, en pratique, si l'on s 'en tenait à cet­te conception, on serait un opportuniste qui prétend ignorer les plus graves problèmes de l'actualité pour rêver à des problèmes moins graves qui se poseraient dans l'avenir".

Ici Lénine exprime l'insuffisance théorique de l'économie marxiste "orthodoxe" contemporaine qui était à la base des analyses de Boukharine et de Lénine lui-même pour expliquer la réalité politique à laquelle était confronté le proléta­riat : la décadence du capitalisme et la nouvel­le époque des guerres et des révolutions. Four­nir une explication économique et théorique de cette réalité politique fut la tâche que s'est donné Rosa Luxembourg dans "L'Accumulation du Capital". Cette explication exigeait une analyse capable de prendre en considération l'autre con­tradiction fondamentale de la production capitaliste : la contradiction des marchés.

L'ANALYSE DE ROSA LUXEMBOURG

Au fur et à mesure que le capitalisme développe les forces productives, la classe ouvrière ne peut consommer qu'une proportion de plus en plus petite de la production croissante des marchandi­ses. Dans les termes les plus simples possible, c'est cela "la théorie des marchés" sur laquelle Rosa Luxembourg fonde son analyse. Dans ce sens, l'analyse de Luxembourg, découle directement d'une compréhension marxiste de la production de la valeur dont nous avons exposé les lignes géné­rales au début de ce texte : le "problème des mar­chés" surgit directement de la caractéristique de la production capitaliste -c'est-à-dire "la res­triction de la consommation afin de développer les moyens de production". Nous avons déjà démontré à travers nos analyses que le problème des marchés joue un rôle central dans la théorie marxiste.([11])

En fait les deux aspects de la crise capitaliste reflètent la même tendance profonde : la composi­tion organique croissante du capital. Celle-ci amène non seulement la baisse tendancielle du taux de profit, mais aussi la contraction du marché : ceci parce que la classe ouvrière ne peut que consom­mer une valeur en marchandises égale à la valeur totale des salaires et parce que la croissance de la productivité du travail (c'est-à-dire la compo­sition organique croissante du capital) signifie que la totalité des salaires représente une propor­tion toujours diminuant de la production totale.

Pourtant ces deux tendances ne constituent pas au début un problème insoluble pour le capitalisme. Au contraire, pendant la période ascendante du capitalisme, elles fournissaient l'impulsion la plus puissante au développement du capitalisme. La baisse du taux de profit poussait à l'élimina­tion des capitaux arriérés ou de petite taille et à leur remplacement par des capitaux produisant à une échelle plus large et techniquement plus avancé qui pouvait compenser la baisse du taux de profit par une masse croissante de profit. La contradiction relative du "marché domestique" par ailleurs, poussait à l'extension géographique du capitalisme au fur et à mesure que la recherche pour des nouveaux marchés amenait la destruction des types de production pré-capitaliste, et l'ou­verture de nouvelles régions au développement ca­pitaliste.

Ces deux tendances sont évidemment reliées ([12]); la baisse du taux de profit nécessite que chaque capitaliste réduise le plus possible les salai­res de la force de travail, ce qui restreint en­core plus le marché Interne de l'ensemble du ca­pitalisme et pousse à son expansion vers les ré­glons extérieures de la production non capitalis­te. La saturation des marchés impose la nécessi­té pour chaque capital de vendre ses marchandi­ses au prix les plus bas possible, ce qui aggra­ve encore plus le problème de la rentabilité, et stimule la concentration et la rationalisation du capital existant. Ensemble, elles expliquent les traits caractéristiques de la phase ascen­dante du capital : le développement technolo­gique rapide des moyens de production et en même temps l'expansion rapide des rapports capita­listes, de la production aux points les plus é1oignés de la planète.

Nous n'avons pas ici la place de décrire en dé­tails le rôle joué par les marchés non capitalis­tes dans le développement du capitalisme. Mais l'importance cruciale de ces zones consistait dans l'occasion qu'elles fournissaient pour le capitalisme d'entrer dans un rapport d'échange (l'échange de marchandises très variées contre les matières premières vitales à l'accumulation continue) avec des économies, qui, parce qu'el­les ne produisaient pas sur la base de la renta­bilité, fournissaient un débouché pour le surplus capitaliste sans être une menace pour le marché domestique. Il est important de compren­dre que le capitalisme ne pouvait pas utiliser n'importe quelle communauté paysanne ou triba­le pour ses marchandises excédentaires. Seules les économies précapitalistes bien développées, telles que l'Inde, la Chine ou l'Egypte qui pou­vaient offrir des biens en échange du surplus capitaliste étaient vraiment capables de rem­plir ce rôle. Mais ce processus lui-même (com­me l'a montré de façon vivante Luxembourg dans la troisième partie de "L'Accumulation du Ca­pital") amène inévitablement la transformation de ces économies en économies capitalistes, qui non seulement ne peuvent plus fournir un débouché pour la production excédentaire des métropoles capitalistes, mais encore doivent dépendre pour leur propre survie, d'une nou­velle extension du marché mondial. Ce fut dans ces circonstances que le capitalisme a tourné ses yeux vers les régions inexplorées du monde telles que l'Afrique. Mais les nou­veaux marchés créés dans la lutte coloniale pour ces terrains économiquement vierges de­venaient Insignifiants par rapport au mar­ché demandé par la croissance rapide du ca­pitalisme mondial.

Selon Luxembourg, c'est à partir de ce point, c'est-à-dire quand il n'y a plus assez de zones de production non capitaliste capables de fournir des nouveaux marchés pour compen­ser la contraction du marché capitaliste existant, que la période ascendante du capi­talisme se termine, et que la période de la décadence, celle de la crise permanente com­mence. Les deux tendances qui fournissaient jadis l'impulsion au développement capitalis­te deviennent un cercle vicieux ce qui forme une entrave à l'accumulation capitaliste. La recherche de nouveaux marchés devient une compétition impitoyable où chaque capitaliste individuel est obligé de réduire ses marges de profit au minimum afin d'être compétitifs sur un marché mondial entrain de se rétrécir. La production rentable devient de plus en plus impossible, non seulement pour les capitaux arriérés et inefficaces, mais aussi pour tous les capitaux quel que soit leur niveau de déve­loppement. Les salaires réels sont de plus en plus restreints avec la recherche d'une plus grande rentabilité du capital. Mais au fur et à mesure que les salaires baissent et que l'in­vestissement diminue, les marchés se contractent de plus en plus vite, réduisant ainsi la possi­bilité d'une plus haute rentabilisation de la production. Les deux aspects les plus Importants de notre analyse, résumée ci-dessus, sont :

1)           C'est la saturation du marché mondial qui est le point historiquement décisif entre les pé­riodes d'ascendance et de décadence du dévelop­pement capitaliste.

2)     La crise permanente du capitalisme décadent n'est pas compréhensible si on ne prend pas en compte les deux aspects de la crise qui sont en 1nter-relation : saturation du marché mondial et baisse tendancielle du taux de profit.

En fait, nous pouvons dire simplement que tou­tes les contradictions qui découlent de la baisse du taux de profit, pourraient être réso­lues par une hausse du taux d'exploitation, com­me le reconnait Mattick quand il dit qu'une "si­tuation où l'exploitation ne peut pas être augmentée suffisamment pour compenser la baisse ten­dancielle du taux de profit n'est pas possible" ([13]) si la crise résultant du problème des mar­chés n'exacerbait encore plus le problème de la rentabilité.

En fait, nier que la surproduction est une con­tradiction inhérente au capitalisme amène dans les faits à proclamer l'immortalité du système. L'ironie veut que Grossman lui-même ait montré clairement ce point, en écrivant sur l'économis­te bourgeois Say :

"La théorie des marchés de Say, c'est-à-dire la doctrine d'après laquelle toute offre est simul­tanément une demande, et conséquemment que toute production, en produisant une offre crée une de­mande menait à la conclusion qu'un équilibre entre l'offre et la demande est possible à n'im­porte quel moment. Mais ceci implique la possibi­lité d'une accumulation du capital et d'une ex­pansion de la production sans limite, corme s'il n'y avait aucune entrave au plein emploi de tous les facteurs de production. ([14])

De même, le problème du marché pourrait se résou­dre en augmentant l'investissement afin d'absor­ber les surplus autrement invendables, comme par exemple le souligne Mattick -"tant qu'il existe une demande adéquate et continue pour les biens produits par le capitalisme, 11 n'y a pas de rai­son pour que les marchandises qui arrivent sur le marché ne puissent être vendues"-([15]), si la baisse du taux de profit n'imposait pas à ce nou­vel Investissement des niveaux de rentabilité qui aggraveraient encore plus le problème du mar­ché.

Cette interrelation entre les deux aspects de la crise est implicite dans l'analyse de Luxem­bourg car bien que la CWO prétende que Luxem­bourg ne prend pas en compte la baisse tendan­cielle du taux de profit, toute son analyse est fondée sur la restriction du marché à cause de la composition organique du capital  (et donc la baisse du taux de profit). Les schémas de Marx de la reproduction élargie (c'est-à-dire l'accu­mulation du capital) dans le "Capital, tome II" montre que chaque année, toute la plus-value produite, en termes de biens de production et de consommation est réabsorbée en tant qu'élé­ments nouveaux de la production (capital varia­ble et capital constant). C'est sur la base de ces schémas que la CWO et d'autres prétendent qu'il n'y a pas de problème de marché pourvu que l'accumulation continue à un taux suffisant. Mais ces schémas ne tiennent pas compte de la composition organique croissante du capital. Luxembourg montre que, quand on en tient compte, c'est le processus de 1’accumulation 1ui-même qui, en diminuant toujours le capital variable par rapport au capital constant, crée le problè­me de la surproduction.

Le besoin permanent de réduire les frais de capi­tal variable veut dire que le nouvel investisse­ment, loin de résoudre le problème existant au niveau du marché (en réalisant la plus-value), aggrave le problème en demandant comme condition première l'expansion du marché et ceci de façon plus urgente qu'avant.

La CWO prétend aussi que Luxembourg abandonne Marx et la théorie de la valeur en "cherchant en dehors du rapport entre le travail et la valeur, en dehors des royaumes où la valeur règne en maître, sa fameuse saturation des marchés, sa fameuse insuffisance du consommateur". Mais il est évident que ceci traduit une incompréhension et une falsification délibérée de la pensée de Luxembourg4 Celle-ci voit l'expansion du capita­lisme aux aires périphériques de la production pré-capitaliste en tant que solution au problème des marchés saturés dans les aires existantes de la production capitaliste. C'est à travers l'extension géographique du capitalisme que les nouveaux marchés sont créés afin de compenser la contraction du marché domestique.

Ici Luxembourg suivait la conception propre à Marx, comme nous l'avons déjà montré dans "Mar­xisme et Théorie des Crises" (Revue Internatio­nale n°13). Là où Luxembourg va au-delà de Marx, c'est dans la détermination des limites histori­ques de ce processus de "l'expansion des champs de production". Mais par là même, elle détermine ainsi les limites historiques de l'accumulation elle-même; la conjoncture historique ou la bais­se tendancielle du taux de profit ainsi que la contraction du marché cessent d'être les éperons du développement capitaliste et deviennent les aspects complémentaires d'une crise mortelle qui condamne le capitalisme à un cycle toujours plus approfondi de diminution de la rentabilité et de contraction des marchés et dont l'aboutissement est la seule alternative : guerre ou révolution, socialisme ou barbarie.

Quand la CWO affirme que l'analyse économique de Luxembourg amène à des confusions politiques sé­rieuses, qui peuvent conduire à des positions anti-communistes, nous pouvons leur répondre que c'est Luxembourg qui a fourni la réponse la plus claire à la question politique la plus importan­te pour le prolétariat durant les soixante der­nières années  : la décadence historique et globa­le du capitalisme. C'est de la compréhension claire de la décadence en tant que réalité perma­nente du capitalisme contemporain, que toutes les positions défendues par les minorités révolu­tionnaires dépendent.

Aucune des analyses basées seulement sur la bais­se du taux de profit n'a pu, jusqu'à aujourd'hui, expliquer cette réalité. Les tables mathématiques de Grossman prétendent montrer comment éventuelle­ment, le moment longuement attendu va surgir où le capitalisme ne pourra plus fonctionner à cause d'une pénurie absolue de la plus-value. Mais Gros­sman était incapable de faire le rapport entre son modèle abstrait et la réalité alors que d'au­tres forces avaient déjà projeté le capitalisme dans une époque de déclin irréversible. Mattick, qui en discutant avec le CCI a insisté sur le fait que la crise finale du capitalisme n'arrive­rait peut-être pas avant mille ans, a enfin recon­nu dans ses oeuvres récentes ([16]) que cette analy­se économique n'amène aucune conclusion définiti­ve sur le futur du capitalisme. Mattick et Gros­sman en plus insistent sur le fait que les écono­mies du capitalisme d'Etat, telles la Russie et la Chine, sont immunisées contre les effets de la crise. Grossman a soutenu la Russie stalinienne jusqu'à la fin de sa vie. La CWO, elle aussi, malgré sa compréhension politique de la décaden­ce, comme phénomène global et permanent, a une analyse économique qui repousse l'effondrement du capitalisme à un futur indéfini. Cela les con­duit à la position absurde et contradictoire que le capitalisme est décadent mais "que la fin du capitalisme n'est pas en vue" ([17]).

Nous n'avons pas la place dans ce texte de discu­ter plus avant des sérieux dangers politiques qui accompagnent cette sous-estimation de la profon­deur de la crise actuelle. Mais tout cela nous rappelle curieusement les critiques faites à l'é­poque à Luxembourg par les "petits experts de Dresde" (adeptes du marxisme orthodoxe), qui, tandis que le capitalisme plongeait à toute vitesse vers la première guerre mondiale, spéculaient sur la pos­sibilité d'une nouvelle époque de "capitalisme paisible" et qui adhérant strictement à"l'ortho­doxie marxiste" insistaient sur le fait "qu'éven­tuellement, dans le futur lointain, le capitalis­me s'effondrerait à cause de la baisse du taux de profit".

Bien sûr, tous ceux qui adhérent à là théorie de la baisse du taux de profit ne suivent pas ces renégats dans le chemin de la contre-révolution. Comme nous l'avons montré, une analyse politique­ment correcte ne découle pas directement d'une analyse économique ; au contraire, elle dépend d'une capacité à s'en tenir fermement aux princi­pes fondamentaux du marxisme: nécessite his­torique du socialisme et nature révolutionnai­re de la classe ouvrière.

De même, la détermination des intérêts de la classe ouvrière ne découle pas des analyses économiques» mais directement de l'expérien­ce et des leçons de la lutte de classe. C'est sur cette base que Lénine et Boukharine pou­vaient» malgré les limites de leur analyse économique, défendre les Intérêts du proléta­riat mondial en 1914. Par contre, une analyse "luxembourgiste" ne garantit pas en sol une adhésion aux positions révolutionnaires : deux "luxembourgistes" de l'après-guerre, par exemple, Steinberg et Lucien Couvât, soutenaient politiquement des sociaux-démo­crates contre-révolutionnaires.

Mais si nous rejetons le rapport mécanique que la CWO volt entre l'analyse économique et les positions politiques, cela ne veut pas dire que nous considérions l'analyse économi­que comme superflue. Au contraire, nous recon­naissons qu'une analyse économique cohérente est un facteur vital pour la conscience pro­létarienne. En soudant toutes les leçons de l'expérience de la classe ouvrière en une vue unifiée du monde, elle donne au prolétariat la capacité de comprendre et donc d'affronter de façon plus décidée tous tes problèmes qu'11 rencontre pour son émancipation.

Evidemment, nous avons une longue route à par­courir avant de pouvoir comprendre complète­ment le développement du capitalisme depuis 1914 et particulièrement depuis 1945. Comme nous avons dit au début de ce texte, ces points seront soulevés dans des textes futurs de cette revue. Mais nous affirmons encore qu'une analyse "luxemburgiste" peut fournir une analyse cohérente de la réalité politique à laquelle s'affronte le prolétariat aujour­d'hui.

Pour résumer : nous rejetons l'analyse de la CWO, fondée exclusivement sur la baisse tendanciel­le du taux de profit parce que :

-   c'est une analyse partielle qui ne peut pas en soi expliquer les forces économiques qui mènent à l'effondrement du capitalisme. En tant que théorie abstraite, elle mène logiquement à la conclusion que la production capitaliste peut continuer Indéfiniment;

-   de plus, elle mène à une sous-estimation ou même un rejet de la profondeur et des consé­quences de la crise actuelle.

Nous suggérons vigoureusement que les camara­des de la CWO cessent d'essayer de montrer que nous sommes loin de la fin du capitalisme, risquant ainsi de faire un pas hors des pages du tome III du "Capital" et des analyses abs­traites de Grossman et Mattick. Ainsi, pourront-Ils porter leur attention sur la cri­se actuelle et ses Implications politiques pour la lutte prolétarienne et le mouvement ré­volutionnaire.

Quant à nous, nous nous proposons de continuer le travail Important de l'analyse économique et nous nous donnons les deux tâches suivantes :

-     développer notre analyse du capitalisme depuis 1914 et particulièrement depuis 1945 afin de si­tuer la crise actuelle dans le cadre de la crise permanente du capitalisme depuis 1914;

-     exposer toutes les théories qui ont surgi hors et dans le camp prolétarien et qui nient la réa­lité de la crise actuelle, rejettent la crise du capitalisme & un futur Indéterminé ou prétendent que les contradictions du capitalisme peuvent être surmontées dans le cadre de l'économie du capitalisme d'Etat ou de"l'Etat ouvrier".

Nous prenons pour cadre de notre travail la compréhension marxiste de l'économie politique souligné par Luxembourg en 1916 :

"Dans la théorie de Marx,  l'économie politique a trouvé son achèvement et la conclusion. La suite ne peut plue être -à part certains dévelop­pement de détails de la théorie de Marx- que la transposition de cette théorie dans l'action, c'est-à-dire la lutte du prolétariat internatio­nal pour réaliser l'ordre économique socialiste. La fin de l'économie politique comme science est une action historique de portée mondiale : la traduction dans la pratique d'une économie mon­diale organisée selon un plan. Le dernier chapi­tre de la doctrine de l'économie politique, c'est la révolution sociale du prolétariat mondial".

R.Weyden



[1] Voir "The Accumulation of Contradictions" dans "Revolutionary Perspectives" (RP) n°6.

[2] "Crédit and Crisis" dans RP n°8, page 20.

[3] Mattick : "Grossman's Interpretation of Marx's Theory of Capitalist Accumulation's"

[4] Mattick, Idem page 7.

[5] Marx : "Capital, tome III".

[6] Luxembourg : "L'Anti-critique" dans "l'Accumulation du Capital".

[7] Mattick : "Marx et   Keynes"

[8] Marx, idem

[9] Voir "Crédit and Crisis" dans RP n°3

[10] Voir la brochure du CCI "La Décadence du Capitalisme" pour une description plus détaillée des points suivants.

[11] Voir "Marxisme et Théorie des Crises" dans la Revue Internationale n°13

[12] En fait, le contraire serait étonnant puisque le marxisme a toujours compris que la production de la valeur et sa réalisation (c'est-à-dire la vente), sont deux aspects intimement liés du même processus. Les  crises dans le processus de production elle-même se reflètent au niveau de l'échange et vice-versa. Quand la CWO condamne Luxembourg parce quelle voit surgir la crise dans le "domaine secondaire" de la distribution, ils oublient évidemment la longue lutte de Marx et Engels contre le "socialisme vulgaire qui reprenait des économistes bourgeois le fait de considérer et de traiter de la distribution comme Indépendante du mode de production" -contre, comme Engels l'a dit plus violemment "la bêtise qui en arrive à écrire sur l'économie politique sans avoir compris le lien entre la production et la distribution". (Marx : "Critique du Programme de Gotha, et Engels : "Anti-Dühring"). 

[13] Mattick : "Marx et Keynes".

[14] Grossman : "Marx, l'Economie Politique Classique et le problème de la Dynamique"

[15] Mattick, idem

[16] Voir par exemple "Critique of Marcuse".

[17] RP n° 8, page 28