Marxisme et théories des crises

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    Ce texte n'a pas la prétention de traiter tous les problèmes que soulève la théorie marxiste des crises. Son but est simplement de fournir un cadre au débat qui s'ouvre dans le mouvement révolutionnaire international; il ne prétend pas donner un point de vue "objectif" sur le débat dans la mesure où il défend une interprétation spécifique des origines de la décadence du système capitaliste, mais nous espérons qu'il pourra donner certains axes qui permettent à la discussion de se poursuivre de manière constructive.

Le contexte du débat

De façon générale, nous pouvons dire que le renouveau de la discussion sur la crise du capitalisme vient répondre à la réalité matérielle que nous vivons depuis la fin des années 60 : le plongeon irrémédiable du système capitaliste mondial dans un état de crise économique chronique. Les symptômes avant-coureurs du milieu des années 60 qui avaient pris la forme d'une dislocation du système monétaire international, ont cédé la place aux manifestations d'un désastre plus grand touchant le cœur même de la production capitaliste : chômage, inflation, chute des taux de profit, ralentissement de la production et du commerce. Aucun pays du monde -y compris les soi-disant pays "socialistes"- n'a échappé aux effets dévastateurs de cette crise. Au cours des années (19)50 et 60, l'apparent "succès" de l'économie capitaliste de l'après-guerre a ébloui bien des éléments d'un mouvement révolutionnaire extrêmement restreint qui parvenait à maintenir une existence précaire durant ces années de calme de la lutte de classe et de croissance économique. Socialisme ou Barbarie, l'Internationale Situationniste et d'autres ont pris cette phase de relative prospérité pour argent comptant et déclaré que le capitalisme avait résolu ses contradictions économiques et donc que ce n'était plus dans les limites objectives du système que se trouvaient les conditions d'un soulèvement révolutionnaire mais dans le refus "subjectif" de la classe exploitée. Les prémisses mêmes du marxisme étaient remis en question et l'on relégua les groupes qui continuaient à maintenir que le système capitaliste ne pouvait pas échapper et n'échapperait pas à un nouveau cycle de crises économiques, au rang des "reliques" d'une Gauche Communiste maintenant dépassée et se cramponnant vainement à une orthodoxie marxiste fossilisée.

Néanmoins, quelques petits groupes héritiers de la Gauche Communiste comme Internationalisme en France dans les années 40 et 50, celui de Mattick aux Etats-Unis, Internacionalismo au Venezuela dans les années 60 se sont accrochés avec ténacité à leurs positions. Ils ont compris ce qu'était exactement le boom d'après-guerre : un moment du cycle de crise-guerre et reconstruction qui caractérise le capitalisme dans sa période de décadence. Ils ont reconnu les premiers hoquets de l'économie au milieu des années 60 pour ce qu'ils étaient : les premiers chocs d'un nouvel effondrement économique; et ils ont compris que la résurgence des luttes ouvrières à partir de 68 n'était pas l'expression d'un refus des "dirigés" d'être "dirigés", mais la réponse du prolétariat à la crise économique et à la détérioration de son niveau de vie. Quelques années après 68, c'est devenu impossible de nier la réalité d'une nouvelle crise économique mondiale. Les débats qui ont donc eu lieu alors, ne portent évidemment pas sur l'existence ou non de la crise, mais sur ce qu'elle signifiait : était-elle, comme le prétendaient certains, l'expression d'un déséquilibre purement temporaire, de la nécessité de "restructurer" l'appareil productif, de l'augmentation du prix du pétrole ou des revendications des ouvriers pour l'augmentation des salaires ; ou était-elle, comme l'ont défendu les précurseurs du CCI, une expression du déclin historique irréversible du capitalisme, un nouveau moment de l'agonie du capital qui ne pouvait mener le monde qu'à la guerre ou à la révolution mondiale ?

L'approfondissement inexorable de la crise, la reconnaissance par la bourgeoisie elle-même du fait qu'il ne s'agissait pas d'une simple fluctuation temporaire mais de quelque chose de plus profond et bien plus grave, ont tranché le débat pour les éléments les plus avancés du mouvement révolutionnaire. Un processus de décantation a eu lieu qui laissa de côté les groupes qui niaient la nature de la crise actuelle comme une expression de la décadence du système capitaliste -comme le GLAT en France qui est tombé dans la forme la plus raffinée d'académisme, cependant pas avant d'avoir abandonné silencieusement l'idée que la crise était due à la lutte de classe. Aujourd'hui, la question n'est plus de savoir si la crise est une manifestation de la décadence du capitalisme, le débat porte sur les fondements économiques de la décadence elle-même, et en ce sens, il est déjà l'expression de tout un processus de clarification qui a eu lieu durant ces quelques années passées. Le seul fait que le débat se situe à ce niveau est le produit des progrès qu'a effectué le mouvement révolutionnaire.

L'importance du débat

Comprendre que le capitalisme est un système en décadence, est absolument crucial pour toute pratique révolutionnaire aujourd'hui. L'impossibilité des réformes et de la libération nationale, l'intégration des syndicats à l'Etat, la signification du capitalisme d'Etat, la perspective qu'affronte la classe ouvrière aujourd'hui, aucun de ces points fondamentaux ne peut être compris sans les situer dans le contexte de la période historique dans laquelle nous vivons. Mais si aucun groupe révolutionnaire cohérent ne peut travailler sans comprendre la période de décadence, l'importance immédiate du débat sur les fondements économiques de celle-ci est moins claire. Nous tâcherons de traiter cette question dans ce texte, mais pour le moment, nous voudrions revenir sur quelques erreurs qui pourraient être faites. En gros, il est possible de tomber dans  trois erreurs:

1) Nier l'importance de la question sous prétexte qu'elle serait "académique" ou "abstraite". Le groupe Workers' Voice de Liverpool qui s'est regroupé avec Revolutionary Perspectives en 75 puis a rompu un an après, est un exemple de cette attitude. L'une des faiblesses de ce groupe -même si ce n'était pas la plus importante- c'était son absence de préoccupation et même son incompréhension vis-à-vis de la décadence.
Il n'allait pas au-delà d'une vague affirmation que le capitalisme était en déclin, ce qui a amené le groupe à de graves confusions. Certains membres de Liverpool, quand ils étaient encore dans la CWO, ont commencé à développer une vision complètement idéaliste et morale de la lutte de classe, pendant que d'autres succombaient aux illusions immédiatistes parce que des grèves locales venaient d'avoir lieu. En règle générale, de telles attitudes de mépris de la "théorie" s'accompagnent d'une vision activiste du travail politique.

2) Exagérer l'importance du débat. C'est actuellement une tendance répandue dans le milieu révolutionnaire; aussi allons-nous nous étendre un peu plus dessus. Un exemple typique de ce genre, c'est la CWO qui non seulement considère que la seule explication économique de la décadence du capitalisme est la baisse tendancielle du taux de profit, mais encore voit derrière chaque prétendue erreur des groupes politiques leur "fausse" explication de la décadence. Par exemple, la CWO estime que le PIC est activiste parce qu'il a une analyse "luxemburgiste" de la décadence (Revolutlonary Perspectives n°8) et que les insuffisances politiques du CCI (qui vont de son analyse et de ses rapports de la gauche jusqu'à ses erreurs sur la période de transition), plongent aussi leurs racines dans son analyse "luxemburgiste" de la crise. Puisque la CWO juge que les positions politiques ne découlent pas, fondamentalement, d'une compréhension de la période de décadence mais plus encore, de l'analyse économique spécifique faite de celle-ci, elle en conclut qu'il est impossible de se regrouper avec des organisations qui ont une analyse différente des causes de la décadence. En même temps, la CWO insiste énormément sur la nécessité d'écrire des articles sur "l'économie", et ce au détriment d'autres préoccupations qui sont aussi la tâche des révolutionnaires.

On trouve le même genre de tendance académique dans des cercles d'études en Scandinavie, en particulier. Pour beaucoup de camarades là-bas, mener une activité politique régulière et créer une organisation sont des choses impossibles tant qu'on n'a pas compris dans les moindres détails l'ensemble de la critique de l'économie politique qu'a faite Marx. Et puisqu'une telle tâche est pratiquement irréalisable, on repousse indéfiniment l'engagement dans une activité politique au profit de sessions d'études du Capital ou de débats sur les dernières productions du "marxisme" académique dont les universités de Scandinavie ou d'Allemagne nous submergent.

Les camarades qui surestiment ainsi la signification de l'analyse économique, ne comprennent pas en réalité de qu'est le marxisme. Il n'est pas un nouveau système économique" mais la critique de l'économie politique bourgeoise du point de vue de la classe ouvrière. Et en fin de compte, c'est de ce point de vue de classe qui permet d'atteindre une claire compréhension du processus économique de la société capitaliste il n'y a pas d'autre moyen d'y arriver. Penser que la clarté politique et la défense d'un point de vue prolétarien peuvent découler d'une étude abstraite et contemplative de l'économie ou qu'il est possible de séparer la critique marxiste de l'économie politique et le point de vue partisan de la classe ouvrière, c'est laisser tomber les prémisses mêmes du marxisme qui est basé sur l'idée que l'existence précède la conscience et que de sont les intérêts des classes qui déterminent leur vision de l'économie et de la société. C'est tomber dans une caricature idéaliste du marxisme qui est alors considéré comme une science "pure" ou une discipline académique qui existerait dans le royaume des abstractions et bien loin de la réalité sordide et vulgaire de la politique et de la lutte de classe.

La critique de l'économie politique bourgeoise qu'a faîte Marx, montre qu'en dernière instance, les théories économiques bourgeoises sont une apologie des Intérêts de classe de la bourgeoisie; et la critique de Marx est l'expression des intérêts du prolétariat. L'analyse de la tendance inhérente du capital à l'effondrement qui s'exprime dans le Capital et dans d'autres œuvres, constitue l'élaboration théorique de la conscience pratique que le prolétariat développe en tant que sujet historique, dernière classe exploitée dans l'histoire et porteuse d'un mode de production supérieur et sans classe. C'est seulement du point de vue de cette classe qu'on peut comprendre la nature transitoire du capitalisme et que le communisme constitue la résolution des contradictions du capital. Aussi, l'existence du prolétariat précède-t-elle Marx, et les théories élaborées par Marx, le marxisme, sont le produit du prolétariat. Les conceptions générales développées dans le Manifeste Communiste -avec ses positions et ses polémiques "vulgairement politiques" par nos académiciens- ont précédé et jeté les bases de la réflexion la plus développée qui s'exprime dans le Capital. Et le Capital lui-même, cette "merde d'économie" comme le disait Marx, était conçu seulement comme la première partie d'une œuvre beaucoup plus vaste qui devait traiter chaque aspect de la vie politique et sociale dans le capitalisme. Ceux qui pensent qu'on doit comprendre chaque point et chaque virgule du Capital avant de pouvoir aborder les positions de classe du prolétariat et de la défendre activement, mettent simplement le marxisme et l'histoire sur la tête.

Chez Marx, il n'y a pas de distinction entre l'analyse "politique" et l'analyse "économique", l'une qui serait la compréhension pratique du monde d'un point de vue de classe, l'autre qui serait "objective" et "scientifique" et que n'importe quel professeur d'université ou autre gourou gauchiste assez intelligents pour être capables de lire les volumes du Capital, pourrait l'appliquer. C'est la conception de Kautsky et d'autres théoriciens de la Seconde Internationale sur le marxisme -une science neutre élaborée par des intellectuels bourgeois et apportée de "l'extérieur" au prolétariat. Mais pour Marx, la théorie communiste est une expression du prolétariat lui-même :

  • "De même que les économistes sont les représentant scientifiques de la classe bourgeoise, de même les socialistes et les communistes sont des théoriciens de la classe prolétaire". (Misère de la Philosophie)

Le Capital, comme toutes les œuvres de Marx, est le produit militant et polémique d'un communiste, d'un combattant du prolétariat. On ne peut le concevoir autrement que comme une arme du prolétariat, une contribution à sa prise de conscience et à son émancipation. Et comment Marx qui critiquait la philosophie bourgeoise radicale comme toute la philosophie, pour n'avoir fait qu'interpréter le monde, aurait-il pu écrire un autre ouvrage ?

Marx s'est penché sur l'étude de l'économie politique parce qu'il voulait donner une base plus ferme, un cadre plus cohérent aux perspectives politiques qui découlaient de la lutte de classe et de ses expériences. Jamais il ne l'a considérée comme une alternative à une activité politique (et d'ailleurs, Marx interrompait sans cesse ses travaux pour participer à l'organisation de l'Internationale), ni comme l'unique source des positions révolutionnaires; elle ne pouvait, en aucun cas, remplacer ce qui était sa substance réelle : la conscience historique du prolétariat.

Tout comme la clarté politique se base en tout premier lieu sur la capacité à assimiler le contenu de l'expérience de la classe ouvrière, les confusions politiques expriment essentiellement l'incapacité de le faire, et plus encore, la pénétration de l'Idéologie bourgeoise. Ainsi, les confusions d'un Bernstein sur les possibilités offertes au capitalisme de surmonter ses crises, n'étaient pas le simple résultat de son incapacité à comprendre comment fonctionne la loi de la valeur, mais reflétaient la subordination idéologique croissante de la social-démocratie aux intérêts du capital. Et la critique révolutionnaire par Rosa Luxemburg et d'autres du réformisme, ne venait pas du fait qu'ils étaient de "meilleurs économistes" mais de leur capacité à défendre une perspective de classe contre les pénétrations de l'Idéologie bourgeoise.

3) Une autre Idée étroitement liée à cette seconde attitude, c'est de croire que le débat a été ou sera finalement résolu. Ceci implique à nouveau que les processus économiques peuvent tous être compris si on est assez intelligent ou scientifique, ou si on a assez de temps pour s'attacher à leur étude. En fait, au delà de certaines idées fondamentales et en particulier celles qui surgissent directement de la nature et de l'expérience du prolétariat -comme la réalité de l'exploitation, l'inévitabilité de la crise, la signification concrète de la décadence, bien des problèmes "économiques" soulevés par le marxisme ne peuvent jamais être tranchés de façon décisive, précisément parce qu'ils ne relèvent pas tous de l'expérience de la classe dans sa lutte. Ceci s'applique à la question de la force qui détermine le déclin du système capitaliste : l'expérience future de la classe ouvrière ne sera pas suffisante pour déterminer si la décadence a commencé en premier lieu comme résultat de la baisse tendancielle du taux de profit ou bien de la saturation du marché mondial, à la différence d'autres questions aujourd'hui "ouvertes" comme la nature exacte de l'Etat dans la période de transition qui sera résolue dans la prochaine vague révolutionnaire.

Ceci est déjà suffisant pour confirmer que les débats sur les "causes" réelles de la décadence ne peuvent être déclarés achevés, mais il est aussi important de noter que Marx lui-même n'a jamais élaboré une théorie complète de la crise historique du capitalisme et ce serait a-historique de s'attendre à ce qu'il l'ait fait puis qu'il ne pouvait saisir tout le phénomène de la décadence du capitalisme dans une période où le système était encore en train de se développer sur la planète. Marx a dégagé des indications générales, des conceptions fondamentales et par dessus tout une méthode pour aborder le problème. Les révolutionnaires d'aujourd'hui doivent reprendre cette méthode mais, justement parce que le marxisme n'est pas une doctrine figée mais une analyse dynamique d'une réalité en mouvement, Ils ne peuvent pas le faire en se réclamant faussement d'un "marxisme orthodoxe" qui aurait eu depuis longtemps le dernier mot sur tous les aspects de la théorie révolutionnaire. Cette attitude ne conduit en fin de compte qu'à une distorsion de ce que Marx disait en réalité. La CWO, par exemple, qui cherche à montrer que l'explication de la décadence par la baisse tendancielle du taux de profit est la seule explication marxiste, est tombée dans le piège de rabaisser en réalité toute préoccupation concernant la surproduction de marchandises comme si elle n'avait rien à voir avec Marx et comme si c'était seulement une variante de la théorie de la sous-consommation et autres confusions défendues par Malthus et Sismondi. Comme nous le verrons, le problème de la surproduction est central dans la théorie de la crise de Marx. Si le débat sur la décadence veut être fructueux, il doit laisser tomber les appels sectaires à l'orthodoxie et rechercher avant tout à définir le cadre général dans lequel peut avoir lieu une approche marxiste de la discussion.

Les deux théories des crises

Il n'y a pas mille et une théories des crises dans la tradition marxiste. Le déclin du capitalisme ne provient pas de l'avidité capitaliste, ni du triomphe "du socialisme sur un sixième de la planète", ni de l'épuisement des ressources naturelles. Fondamentalement, il y a deux explications de la crise historique du capitalisme durant ce siècle parce que Marx a mis en évidence deux contradictions fondamentales qui se trouvaient à la base des crises de croissance que le capitalisme a traversées au 19ème siècle, et qui allaient, à un moment donné, pousser le capitalisme dans une phase de déclin historique, le plonger dans une crise mortelle qui mettrait la révolution communiste à l'ordre du jour. Ces deux contradictions sont : l) la tendance du taux de profit à baisser avec l'inévitabilité de l'élévation constante de la composition organique du capital et 2) le problème de la surproduction, une maladie innée du système capitaliste qui produit plus que le marché ne peut absorber. Bien que Marx ait élaboré un cadre dans lequel ces deux phénomènes sont intimement liés, il n'a jamais terminé son examen du système capitaliste de sorte que selon ses différents écrits, il donne plus ou moins d'importance à l'un ou à l'autre phénomène comme cause fondamentale de la crise. Dans le Capital (livre troisième, 3ème section), la baisse tendancielle du taux de profit est présentée comme l'entrave fondamentale à l'accumulation, bien qu'il y soit aussi traité du problème du marché (voir plus loin). Dans la polémique avec Ricardo, dans les "Théories sur la Plus-value" (Livre quatre du Capital) Marx considère la surproduction de marchandises comme le "phénomène fondamental des crises (p.90). C'est le caractère inachevé de la pensée de Marx sur ce problème crucial -qui n'est pas déterminé par l'incapacité personnelle de Marx à achever le Capital- mais comme nous l'avons dit, par les limites de la période historique dans laquelle il écrivait, qui a amené la controverse au sein du mouvement ouvrier sur les fondements économiques du déclin du capitalisme.

La période qui a suivi la mort de Marx et d'Engels a été caractérisée par une stabilité économique relative dans les métropoles capitalistes et par la course finale et décisive des puissances capitalistes pour s'annexer les parties du globe non encore conquises. Le débat sur les origines spécifiques des crises capitalistes tendait à cette époque à se situer dans le contexte des houleux débats au sein de la Seconde Internationale entre les réformistes et les révolutionnaires, les premiers niant que le capitalisme puisse rencontrer des entraves fondamentales à son expansion tandis que les seconds commençaient à comprendre que l'impérialisme était un symptôme de la fin de la phase ascendante du capitalisme. A cette époque, la théorie "orthodoxe" de la crise dans le marxisme, comme la défendait Kautsky entre autres, tendait à se concentrer sur la question du marché mais elle n'avait pas été systématisée ni reliée à la décadence du système jusqu'à ce que Rosa Luxemburg fasse paraître "L'Accumulation du Capital" en 1913. Ce texte constitue l'exposé le plus cohérent de la thèse selon laquelle la décadence du capitalisme a lieu d'abord et avant tout à cause de l'impossibilité de développer le marché de façon continue. Luxemburg développait l'idée que puisque la totalité de la plus-value du capital social global ne pouvait être réalisée de par sa nature même ou sein des rapports sociaux capitalistes, la croissance du capitalisme était dépendante de ses continuelles conquêtes de marchés précapitalistes; l'épuisement relatif de ces marchés vers la fin du 19ème siècle et le début du 20ème a précipité l'ensemble du système capitaliste dans une nouvelle époque de barbarie et de guerres impérialistes.

La première guerre mondiale a apporté la confirmation de la réalité de cette nouvelle époque; la compréhension que le capitalisme venait d'entrer dans une nouvelle étape, "la période de décomposition et d'effondrement de tout le système capitaliste mondial" (Invitation au 1er congrès de l'IC, Janvier 1919) devenait un axiome pour l'ensemble du mouvement révolutionnaire de l'époque, mais l'Internationale n'avait pas pour autant une position unanime sur les causes spécifiques de la décomposition du capitalisme. Les principaux théoriciens de l'Internationale comme Lénine et Boukharine n'étaient pas d'accord avec Rosa Luxemburg et ils mettaient en avant la baisse tendancielle du taux de profit; Lénine, en particulier, était aussi influencé par les lubies d'Hilferding sur la théorie de la concentration qui est une impasse dans la pensée marxiste. L'Internationale n'a jamais élaboré une analyse complète de la décadence. Au contraire, son analyse était marquée par son incapacité à voir que l'ensemble du monde capitaliste était en décadence, de sorte qu'il n'y avait plus de révolutions bourgeoises ou de libérations nationales possibles dans les colonies.

Les minorités révolutionnaires les plus cohérentes de cette période et durant la période de défaite qui a suivi, les communistes de gauche d'Allemagne et d'Italie étaient plutôt d'accord avec la théorie de Rosa Luxemburg. Cette tradition relie le KAPD, Bilan, Internationalisme et le CCI aujourd'hui. A la même époque, durant les années 30, Paul Mattick, qui appartenait au mouvement des Communistes de Conseils, reprenait la critique d'Henryk Grossman à Rosa Luxemburg et l'idée que la crise permanente du capitalisme a lieu lorsque la composition organique du capital atteint une telle ampleur qu'il y a de moins en moins de plus-value pour relancer l'accumulation. Cette idée de base - tout en étant davantage élaborée sur de nombreux points, est aujourd'hui défendue par des groupes révolutionnaires comme la CWO, Battaglia Comunista et certains des groupes qui surgissent en Scandinavie (et des éléments du CCI partagent aussi ce point de vue). Il faut donc voir que le débat qui a lieu aujourd'hui, trouve ses racines historiques tout le long du chemin qui nous ramène à Marx.

Marx : la question des marchés et la Baisse Tendancielle du Taux de Profit

Le débat sur les racines économiques de la dé­cadence soulève deux premières questions : les deux explications s'excluent-elles mutuellement ? Amènent-elles à des conclusions politiques différentes ? Voyons d'abord un aspect de la première question : ceux qui défendent aujourd'hui la théorie de Mattick affirment que l'analyse de Rosa Luxemburg n'a rien à voir avec Marx. Si cela est vrai, alors on ne peut pas parler d'un débat entre ces deux positions.

Durant ces dernières années, un certain nombre de révolutionnaires qui ont surgi de la reprise de la lutte de classe, a défendu la position de Mattick, entre autres parce qu'à première vue, les explications liées à la baisse tendancielle du taux de profit semblent s'inscrire mieux dans l'analyse que Marx a développée dans le Capital. Marx a situé l'explication de la crise dans la Sphère de la production" disent-ils, et non dans celle de la "circulation". Et c'est la bourgeoisie qui s'occupe des "problèmes de marché". Et la plupart des camarades qui nous disent ça, ne manquent pas de reprendre le vieux cri de guerre des "critiques" qui ont attaqué Rosa en 1913 : toute la théorie de Luxemburg est basée sur une incompréhension du schéma de Marx sur la reproduction élargie dans le 2ème livre du Capital. Le problème que pose Rosa sur la réalisation de la plus-value n'existe pas. On trouve dans R.P. n°6 un texte particulièrement virulent de ce genre, dans lequel la CWO, avec son sectarisme coutumier, accuse Luxemburg d'abandonner totalement le marxisme.

Le CCI ne répondra pas ici à ce texte, mais nous voudrions, pour le moment, montrer pourquoi nous considérons que la théorie de Luxemburg se situe entièrement d'un point de vue marxiste et que l'explication de la décadence du capitalisme par le phénomène de la baisse tendancielle du taux de profit obscurcît certains points cruciaux de l'analyse de Marx. Voyons tout d'abord une citation de la CWO dans RP n°6 :

  • "Marx n'a pas dit que la disproportionnalité entre les secteurs ne pouvaient pas provoquer de crise... mais il a clairement montré que la contradiction fondamentale du mode de production capitaliste, sa contradiction historique, ne se trouvait pas au niveau du processus de la circulation".

Cette affirmation tombe complètement à côté de ce que Marx a montré à propos des crises. L'idée que les crises de surproduction sont dues à une "disproportion" entre les secteurs -c'est-à-dire qu'elles ne trouvent pas leurs causes dans les rapports sociaux capitalistes mais qu'elles sont simplement des inadéquations temporaires et contingentes entre l'offre et la demande- c'est précisément l'idée de Say et de Ricardo que Marx attaque dans les Théories sur la plus-value :

  • "Lorsque Ricardo, Mill et Say disent qu'il ne peut y avoir surproduction ou du moins encombrement général du marché, c'est que, d'après eux, des produits s'échangent contre des produits par suite de l'égalité métaphysique entre l'acheteur et le vendeur, de l'identité entre l'offre et la demande". (Théories sur les Crises)

Ou encore, comme Marx le dit plus loin, selon les disciples de Ricardo :

  • "Expliquer la surproduction d'une part par la sous-production d'autre part revient donc à dire : s'il y avait production proportionnelle, il n'y aurait pas de surproduction" (ibid., p.96)

Marx dénonce ces enfantillages et montre que "toutes les objections faites par Ricardo etc., à la surproduction ont la même base : ces économistes regardent la production bourgeoise comme un mode de production où il n'y a pas de distinction entre l'achat et la vente" (p.91) ; ce sont des apologistes de cette production, pour Marx, le phénomène de la surproduction n'est pas une interruption temporaire dans un processus d'accumulation par ailleurs régulier et constant. Une telle harmonie entre l'offre et la demande est, peut-être, théoriquement possible dans une société de simple production marchande, mais pas dans une société fondée sur les rapports de classe capitalistes, dans une société basée sur la production de plus-value. En réalité :

  • "La surproduction tout spécialement a comme condition la loi de production générale du capitalisme, la loi de produire suivant les forces productives, c'est-à-dire dans la mesure du possible, d'exploiter, avec un capital donné le maximum de travail sans tenir compte de la limitation du marché ni des besoins capables de payer; le tout par l'extension incessante de la reproduction et de l'accumulation, par la retransformation constante du revenu en capital, tandis que d'autre part, la masse des producteurs reste limitée et doit, d'après le système de la production capitaliste, rester limitée à la quantité moyenne des besoins" (ibid., p.101).

Marx développe aussi l'analyse des limites inhérentes au marché capitaliste lorsqu'il met en évidence:

"Le simple rapport du salarié et du capitaliste implique deux choses :

  • 1) la majeure partie des producteurs (les ouvriers) ne participe pas à la consommation (l'achat) d'une notable fraction de son produit, les moyens et les matières de travail ;
  •  2) la majeure partie des producteurs (les ouvriers) ne peut consommer d'équivalent de son produit qu'autant qu'elle fournit au delà de cet équivalent, c'est-à-dire la plus-value ou le surproduit. Les ouvriers doivent toujours être surproducteurs et produire au delà de leurs besoins pour pouvoir être consommateurs ou acheteurs dans les limites de leurs besoins ". (ibid., p.77)

Le capitalisme doit s'étendre continuellement vers des "marchés extérieurs" s'il veut éviter la surproduction à cause de ces limites "internes" au marché capitaliste :

  • "Mais en admettant que le marché doit s'étendre avec la production, on admet également la possibilité d'une surproduction : géographiquement, le marché est limité, le marché intérieur est plus restreint que le marché intérieur et extérieur a la fois, et celui-ci est plus restreint que le marché mondial qui, tout en ayant des limites, peut néanmoins s'étendre. En admettant que le marché doit s'étendre pour éviter la surproduction, on admet la possibilité de la surproduction. Il peut en effet arriver que l'agrandissement du marché ne corresponde pas à l'accroissement de la production, que les limites du marché ne reculent pas aussi vite que l'exige la production et que le marché redevienne trop étroit. Ricardo, conséquent avec lui-même, nie donc la nécessité d'une extension du marché liée à l'augmentation du capital et à l'accroissement de la production"(ibid., p.84-85)

Marx revient aussi sur ce point dans la partie qui traite du taux de profit dans le Capital, livre 3 :

  • "La création de cette plus-value constitue le processus de production immédiat qui comme nous l'avons dit, n'a d'autres limites que celles que nous venons d'indiquer. Dès que toute la quantité de surtravail que l'on peut extorquer est matérialisée en marchandises, la plus-value est produite. Mais cette production de plus-value n'achève que le premier acte du processus de production capitaliste, le processus immédiat. Le capital a absorbé une quantité déterminée de travail non payé. A mesure que le processus se développe, qui s'exprime dans la baisse du taux de profit, la masse de plus-value ainsi produite s'accroît immensément. Vient alors le second acte du processus. Il faut que toute la masse de marchandises, le produit total, aussi bien la partie qui représente le capital constant et le capital variable que celle qui représente la plus-value, se vende. Si la vente ne s'opère ou bien qu'elle ne s'opère que partiellement ou à des prix inférieurs au prix de production, il y a bien eu exploitation de l'ouvrier mais elle n'est pas réalisée comme telle par le capitaliste (...). Les conditions de l'exploitation directe et celles de sa réalisation ne sont pas les mêmes; elles diffèrent non seulement de temps et de lieu, mais même de nature. Les unes n'ont d'autre limite que les forces productives de la société, les autres la proportionnalité des différentes branches de production et le pouvoir de consommation de la société. Mais celui-ci n'est déterminé ni par la force productive absolue ni par le pouvoir de consommation absolu; il l'est par le pouvoir de consommation, qui a pour base des conditions de répartition antagoniques qui réduisent la consommation de la grande masse de la société à un minimum variable dans des limites plus ou moins étroites. Il est, en outre, restreint par le désir d'accumuler, la tendance à augmenter le capital et à produire de la plus-value sur une échelle plus étendue. C'est une loi de la production capitaliste qu'impose le bouleversement continuel des méthodes de production par la dépréciation concomitante du capital existant, la concurrence générale et la nécessité d'améliorer la production et d'en étendre l'échelle, ne fût-ce que pour la maintenir et sous peine de courir à la ruine. Il faut, par conséquent constamment élargir le marché, si bien que les interrelations et les conditions qui les règlent prennent de plus en plus la forme d'une loi naturelle indépendante des producteurs et deviennent de plus en plus incontrôlables. Cette contradiction interne tend à être compensée par 1'extension du champ extérieur de la production. Mais, plus les forces productives se développent, plus elles entrent en conflit avec les fondements étroits sur lesquels reposent les rapports de consommation. Il n'est nullement contradictoire sur cette base remplie de contradictions, qu'un excès de capital soit lié à un excès croissant de population. Bien que la combinaison des deux puisse accroître la masse de plus-value produite, la contradiction entre les conditions où cette plus-value est produite et les conditions où elle est réalisée s'en trouveraient accrues." (Ed. La Pléiade, tome 2, p.l026-27) souligné par nous.

Ici, comme l'explique Rosa dans l'Accumulation du capital, quand Marx parle de "l'extension du champ extérieur de la production" ou "du commerce extérieur", il veut dire l'extension vers des aires non-capitalistes et le commerce avec elles, puisque c'est simplement pour les besoins de son modèle abstrait de l'accumulation qu'il a traité l'ensemble du monde capitaliste comme une nation unique exclusivement composée d'ouvriers et de capitalistes. Contrairement aux affirmations de la CWO, qui ne voit pas comment la plus-value pourrait être réalisée par un tel commerce (R.P N°6), Marx lui a clairement reconnu cette possibilité :

  • "Au contraire : dans les sections de son procès de circulation où le capital industriel fonctionne soit comme argent, soit comme marchandise, son cycle s'entrecroise avec la circulation marchande des modes de production sociaux les plus différents, sous la seule réserve qu'il s'agisse de production marchande. Peu importe que les marchandises soient le produit d'un système fondé sur l'esclavage, ou le produit des paysans (Chinois, Ryots des Indes), ou de communautés (Indes Hollandaises), ou d'une production d'Etat (telle qu'on l'a rencontrée, fondée sur le servage, aux époques anciennes de l'histoire russe) ou de peuples chasseurs demi-sauvages, etc. : c'est comme marchandise et argent qu'elles affrontent l'argent et les marchandises représentant le capital industriel, qu'elles entrent à la fois dans son cycle et dans le cycle de la plus-value supportée par le capital marchandise lorsque celle-ci est dépensée comme revenu, bref qu'elles entrent dans les deux branches de circulation du capital-marchandise, le caractère du procès de production dont elles sont issues n'a aucune importance".(Le Capital, livre 2, trad. éd. Sociales, p.101-102).

Marx ne fait pas qu'accepter ta possibilité d'un tel commerce. Il entrevoit aussi sa nécessité puisque le processus du commerce qui s'accompagne de la destruction et de l'absorption des marchés précapitalistes, n'est autre que la façon dont le capitalisme "étend constamment son marché" durant la phase ascendante :

  • "En premier lieu, dès que l'acte A-Mp est achevé, les marchandises (Mp) cessent d'être des marchandises et deviennent un des modes d'existence du capital industriel sous sa forme fonctionnelle de P, capital productif. Par là-même, leur origine se trouve effacée; elles n'existent plus que comme formes du capital industriel, elles lui sont incorporées. Il n'en reste pas moins que la nécessité de les remplacer impose leur reproduction et qu'en ce sens, le mode de production capitaliste dépend d'autres modes de production restés étrangers à son degré de développement. Mais il tend à convertir autant que possible toute production en production marchande; le principal moyen d'y arriver, c'est justement d'entraîner ainsi toute production dans son procès de circulation; une production marchande développée ne peut qu'être production capitaliste de marchandises. L'intervention du capital industriel fait avancer partout cette transformation et avec elle la conversion de tous les producteurs directs en salariés"(ibid., p. 102) souligné par nous.

En fait, Marx a déjà montré dans le Manifeste Communiste comment l'extension du marché capitaliste, tout en résolvant les crises à court terme, ne fait qu'accentuer le problème de la surproduction à long terme :

  • "Les institutions bourgeoises sont devenues trop étroites pour contenir les richesses qu'elles ont créées".
    Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D'une part, en imposant la destruction d'une masse de forces productives; d'autre part, en s'emparant de marchés nouveaux et en exploitant mieux les anciens. Qu'est-ce-à-dire ? Elle prépare des crises plus générales et plus profondes, tout en réduisant les moyens de les prévenir". (Ed. La Pléiade, tome 1, p.167)

On peut donc voir que le problème de la réalisation que Luxemburg a analysé dans L'Accumulation du Capital, n'était pas un "faux problème", dû à une mauvaise lecture de Marx. Au contraire, la thèse de Rosa s'inscrit en complète continuité avec le thème centrai de la théorie des crises de Marx : à savoir que la production capitaliste rencontre des limites inhérentes à son propre marché et doit donc s'étendre continuellement à de nouveaux marchés s'il veut éviter une crise générale de surproduction. Luxemburg a démontré que le schéma de la reproduction élargie du livre 2 du Capital est en contradiction avec cette vision dans la mesure où il se base sur la possibilité que l'accumulation crée son propre marché. Mais Luxemburg montre aussi que ce schéma est valable en tant qu'abstraction théorique permettant d'illustrer certains aspects du processus de la circulation. Il n'avait pas pour but de se présenter comme le schéma de l'accumulation historique réelle, ni comme une explication des crises et sûrement pas de "résoudre" le problème de la surproduction. Néanmoins, Marx tombe dans certaines contradictions dans l'utilisation qu'il fait du schéma et Luxemburg les met en lumière. Mais ce qui est fondamental, c'est que Marx et Luxemburg étaient tous deux conscients de la différence qui existe entre des modèles abstraits et le processus réel de l'accumulation. Rien n'est plus étranger à l'esprit de Marx que la tentative stérile d'Otto Bauer de prouver "mathématiquement" que l'accumulation peut avoir lieu sans rencontrer de limites intrinsèques sur le plan du marché et que Rosa s'était trompé parce qu'elle n'avait pas fait correctement ses calculs. Si on veut parler d'une incompréhension à propos du schéma de Marx sur la reproduction élargie, ce devrait être de l'incompréhension de ceux qui le prennent à la lettre et "liquident" le problème de la réalisation; ce sont eux qui s'éloignent de la préoccupation sous-jacente de Marx, et non pas Rosa Luxemburg. Il n'y a pas de moyen de se sortir du fait que ce schéma implique que le capitalisme peut créer indéfiniment son propre marché; ce que Marx a spécifiquement nié. Et ceci met bien des critiques de Rosa dans une position contradictoire. Mattick, par exemple, va plus loin sur le problème de la réalisation que ne le fait la CWO. dans son livre "Crises et Théories des Crises". Il met en évidence que :

  • "... en système capitaliste, il ne peut exister ni de proportionnalité des divers secteurs de la production, ni concordance parfaite de la production et de la consommation". (p.97, Ed. Champ Libre)

Mais en fin de compte, Mattick nie ce point de vue en disant que le capitalisme ne rencontre pas de problème fondamental de réalisation parce que l'accumulation crée son propre marché :

  • "La production marchande crée son propre marché dans la mesure où elle est capable de convertir la plus -value en capital additionnel. La demande du marché concerne tant les biens de consommation que les biens capitaux. Mais, seuls ces derniers sont accumula blés, le produit consommé étant par définition appelé à disparaître. Et seule la croissance du capital sous sa forme matérielle permet de réaliser la plus-value en dehors des rapports d'échange capital-travail. Tant qu'il existe une demande convenable et continue de biens capitaux, rien ne s'oppose à ce que soient vendues les marchandises offertes au marché". (Marx et Keynes, p.97, ED.Gallimard)

Ici, Mattick évite clairement le problème : "Dans la mesure où elle est capable de convertir la plus-value en capital additionnel", "tant qu'il existe une demande convenable et continue"... on ne répond pas du tout à la question de savoir d'où va venir cette demande "convenable" et Mattick se retrouve dans le "cercle vicieux" de la "production pour la production" que Rosa met en évidence dans l'Accumulation. Les critiques de Luxemburg citent souvent Marx quand il dit que la production capitaliste est la production pour elle-même, mais ce passage doit être remis dans son contexte. Marx n'a pas voulu dire que la production capitaliste pouvait résoudre ses problèmes en investissant dans une énorme quantité de biens capitaux sans se préoccuper de la capacité de la société à consommer les biens qu'elle produirait :

  • "En outre, comme nous l'avons vu au Livre 2, section 3 (trad. Ed. Sociales, t.5, p73-76), une circulation continuelle se fait entre capital constant et capital variable (même si l'on ne tient pas compte de l'accumulation accélérée); cette circulation est d'abord indépendante de la consommation individuelle dans la mesure ou elle n'y entre pas; néanmoins, elle est définitivement limitée par cette dernière parce que la production de capital constant ne se fait jamais pour elle-même, mais uniquement parce qu'il s'en utilise davantage dans les sphères de production qui produisent pour la consommation individuelle"(Le Capital, Ed. Sociales, t.6, p.314, Livre 3) souligné par nous.

Selon Mattick, le problème qu'une fraction de la plus-value resterait non réalisée n'existe pas puisque "l'investissement" pour une accumulation ultérieure de capital constant absorbe tout ce qui est en circulation. La crise ne résulte que d'une suraccumulation de capital constant par rapport au capital variable, c'est-à-dire de la baisse tendancielle du taux de profit. Mais comme Rosa l'a déjà démontré dans L'Accumulation :

  • "La consommation des ouvriers est une conséquence de l'accumulation, elle n'en est jamais le but ni la condition (...). D'ailleurs, les ouvriers ne peuvent jamais consommer que la partie du produit correspondant au capital variable, et pas un sou de plus. Qui donc réalise la plus-value toujours croissante ? Le schéma répond : les capitalistes eux-mêmes et eux seuls. Et à quoi emploient-ils leur plus-value croissante ? Le schéma répond : ils l'emploient à élargir de plus en plus leur production. Ces capitalistes seraient donc des fanatiques de la production pour l'amour de la production. (...) Mais ce que nous obtenons ainsi, ce n'est pas une accumulation de capital, mais une production croissante de moyens de production sans aucun but". (Rosa Luxemburg, p.2, T.2, petite col. Maspéro)

Ce "but" de la production de moyens de production doit se traduire par une expansion constante du marché pour tous les produits du capital. Sinon, en disant que "l'investissement" par lui-même résous le problème du marché, on retourne aux fausses solutions que Marx a critiquées dans le Capital :

  • "Dire enfin que les capitaliste n'ont en somme qu'à échanger et consommer les marchandises entre eux, c'est oublier tout le caractère de la production capitaliste et oublier qu'il s'agit de mettre le capital en valeur, non de le consommer. Bref, toutes les objections qu'on fait au phénomène palpable de la surproduction... tendent à affirmer que les limites de la production capitaliste ne sont pas des limites de la production en soi, et partant qu'elles ne peuvent non plus constituer des limites pour ce mode de production spécifique, la production capitaliste" Capital livre 3, Ed. Sociales, t.1, p.270)

Ceux qui disent que l'accumulation du capital constant résout le problème de l'accumulation ne font que reprendre l'idée que les capitalistes peuvent simplement échanger leurs produits entre eux même s'ils le font pour le "futur" comme c'est dit et non pour la consommation immédiate. Tôt ou tard cependant, le capital constant dans lequel ils investissent, devra trouver un véritable marché pour les marchandises qu'il aura produites; ou bien le cycle de l'accumulation s'arrêtera. Et puisqu'il n'y a pas moyen d'éviter ce problème, nous répéterons que la position de Luxemburg disant que toute la plus-value ne peut pas être réalisée au sein des rapports de production capitalistes, est la seule conclusion qu'on peut tirer de l'idée de Marx disant que la production capitaliste ne crée pas son propre marché; c'est la seule alternative à la théorie de Ricardo selon laquelle les crises de surproduction sont seulement des interruptions accidentelles dans un cycle de reproduction fondamentalement harmonieux. Les défenseurs de la théorie de Mattick sur la "baisse du taux de profit" sont avec Marx lorsqu'ils insistent sur l'importance de la baisse du taux de profit en tant que facteur de la crise capitaliste, mais ils sont avec Say et Ricardo lorsqu'ils nient que le problème de la réalisation est fondamental dans le processus d'accumulation capitaliste.

Deux théories ou bien une seule ?

A partir de ce que nous venons de dire, il est évident qu'il ne peut y avoir d'analyse marxiste de la crise qui ignore le problème du marché en tant que facteur fondamental de la crise capitaliste. Même l'argument mis en avant par Mattick et d'autres, selon quoi la surproduction de marchandises est un problème réel mais secondaire parce qu'il découle de la baisse tendancielle du taux de profit, évite la véritable question posée par Marx et Luxemburg : le marché de la production capitaliste est limité par le rapport même entre le capital et le travail salarié. La baisse du taux de profit comme le problème du marché sont des contradictions fondamentales du capitalisme. En même temps, les deux contradictions sont étroitement liées et se déterminent réciproquement de différentes façons. La question qui se pose est alors : quel est le meilleur cadre pour comprendre comment ces deux phénomènes agissent l'un sur l'autre ?

Nous dirons que l'analyse de Mattick ne fournit pas un tel cadre dans la mesure où elle nie qu'il existe un problème de marché ; celle de Luxemburg, elle, ne rejette pas l'existence de la baisse du taux de profit. C'est vrai que dans L'Accumulation, Rosa développe un modèle abstrait, il faut le dire -"qui permettrait à la baisse tendancielle du taux de profit d'être totalement stoppée" (p.14) et que dans "Critique des Critiques", elle dit : "I1 coulera encore de l'eau sous les ponts avant que la baisse du taux de profit ne provoque l'effondrement du capitalisme" (p.158).

On pourrait dire que c'est l'expression de la sous-estimation du problème par Rosa, mais il n'y a rien, à la base de son analyse, qui rejette ce problème; et L'Accumulation donne plusieurs exemples de la façon dont la baisse tendancielle du taux de profit agit réciproquement sur le problème de la réalisation.

La raison pour laquelle Luxemburg insiste sur la question du marché comme étant à la racine de la décadence, n'est pas difficile à trouver. Comme Marx l'a montré, la baisse tendancielle du taux de profit en tant que facteur des crises capitalistes est une tendance générale qui s'exprime durant de longues périodes et rencontre des influences contraires ; par contre, le problème de la réalisation peut entraver le processus d'accumulation de façon bien plus directe et immédiate. Ceci s'applique à la fois aux crises conjoncturelles du siècle dernier et à la crise historique du capitalisme puisque l'absorption des aires précapitalistes qui avaient fourni le terrain d'une expansion continuelle du marché, constituait une entrave à laquelle s'est heurté le capital bien avant que sa composition organique ne se soit développée dans des proportions telles qu'une production rentable ne puisse se poursuivre. Mais comme le met en évidence la plate-forme du CCI :

  • "... la difficulté croissante pour le capital de trouver des marchés où réaliser sa plus-value, accentue la pression à la baisse qu'exerce sur son taux de profit l'accroissement constant de la proportion entre la valeur des moyens de production et celle de la force de travail. De tendancielle, cette baisse du taux de profit devient de plus en plus effective, ce qui entrave d'autant le procès d'accumulation du capital et donc le fonctionnement de l'ensemble des rouages du système". (Revue Internationale n°5, p.9).

La saturation des marchés d'une part aggrave la baisse du taux de profit (parce que la concurrence croissante sur un marché allant se rétrécissant force les capitalistes à renouveler les machines avant que toute leur valeur ait été utilisée); d'autre part, elle supprime l'une de ses principales contre-influences : compenser la baisse dans le taux de profit en accroissant sa masse, c'est-à-dire en développant le volume des marchandises produites. Ceci ne peut servir de compensation à la baisse du taux de profit que tant que l'expansion du marché accompagne cette production croissante du volume des marchandises. Quand le marché ne peut plus s'étendre, cette compensation ne fait qu'empirer les choses puisqu'elle aggrave à la fois le problème de la baisse du taux de profit et celui de la réalisation. Il est nécessaire d'étudier de beaucoup plus près cette question, mais si Rosa n'a certainement pas répondu à ce problème, le cadre qu'elle a élaboré, permet de saisir mieux le rôle de la baisse tendancielle du taux de profit.

Mais peut-être le problème va-t-iI plus loin ? Peut-être qu'en fin de compte, les deux phénomènes ne peuvent être véritablement "réconciliés" parce qu'il y a une contradiction à la base de la pensée de Marx ? A première vue, évidemment, il apparaît que l'idée que la crise provient d'une trop grande quantité de plus-value non réalisée ne peut être "réconciliée" avec celle selon laquelle la crise résulte d'un manque de plus-value.

Bien que Marx n'ait jamais résolu le problème, Il existe dans son œuvre des éléments qui nous permettent de dire que les deux contradictions s'inscrivent cependant dans un tout dialectique.

Pour commencer :

  • "Du reste, on sait que le capital se compose de marchandises et par suite la surproduction de capital inclut celle des marchandises. D'où la bizarrerie du fait que les mêmes économistes qui nient toute surproduction de marchandises reconnaissent la surproduction de capital" (Le Capital, Ed.Sociales, t.1, p.269).

Une fois qu'on a compris cela, on peut voir que les deux contradictions agissent nécessairement ensemble dans les crises capitalistes : d'un côté, la surproduction de capital amène une baisse plus poussée du taux de profit parce qu'elle implique une augmentation de la proportion entre le capital constant et le capital variable; d'un autre côté, cette énorme masse de capital constant produit une pléthore de marchandises qui dépasse de plus en plus le pouvoir de consommation de ce capital variable relativement diminuant (c'est-à-dire la classe ouvrière). Poussé par la concurrence sur un marché restreint, le capital avec sa capacité à produire sans fin des marchandises, s'accroît et s'enfle démesuré ment pendant que les masses s'appauvrissent par rapport à lui; de moins en moins de profit est représenté dans chaque marchandise, de moins en moins de marchandises peuvent être vendues. Le taux de profit et la capacité de réalisation diminuent ensemble, et l'un aggrave l'autre. La contradiction apparente entre "avoir trop" et "pas assez" de plus-value disparaît une fois qu'on voit clairement que nous parlons du capital en tant que tout, et que nous parlons en termes relatifs et non absolus. Pour le capital dans son ensemble. Il n'y a jamais de saturation absolue du marché, pas plus que le taux de profit ne tombe jusqu'à un zéro absolu qui supprimerait toute plus-value. En fait, comme Luxemburg l'a montré, à un certain stade de concentration du capital, "l'excès" et le "manque" de plus-value sont la même chose, vue de points de vue différents :

  • "Si la capitalisation de la plus-value est le but proprement dit et le mobile de la production, par ailleurs le renouvellement du capital constant et du capital variable (ainsi que la partie consommée de plus-value) est la base large et la condition préalable de la capitalisation. Et si le développement international du capitalisme rend la capitalisation de la plus-value de plus en plus précaire, il élargit d'autre part la base du capital constant et du capital variable en tant que masse, aussi bien dans l'absolu que par rapport à la plus-value. De là le phénomène contradictoire que les anciens pays capitalistes, tout en constituant les uns pour les autres, un marché toujours plus large et en pouvant de moins en moins se passer les uns des autres, entrent en même temps dans une concurrence toujours plus acharnée pour les relations avec les pays non capitalistes. Les conditions de la capitalisation de la plus-value et les conditions du renouvellement du capital total se contredisent donc de plus en plus. Cette contradiction ne fait du reste que refléter la loi contradictoire de la baisse du taux de profit". (L'Accumulation, p.39, même Ed.)

En d'autres termes, c'est une masse de plus-value relativement de plus en plus réduite qui est destinée à la capitalisation, mais elle est encore "en excès" par rapport à la demande effective. Et cette plus-value de plus en plus "réduite" (à côté de la valeur qui remplace simplement la mise de tonds Initiale) est le résultat d'une composition organique du capital toujours plus grande.

Il devient donc plus clair que les deux contradictions mises en évidence par Marx ne s'excluent pas réciproquement mais sont les deux facettes d'un processus global de production de valeur. En dernière Instance, ceci fait que les "deux" théories de la crise reviennent à n'être qu'une seule.

Les conséquences politiques

Nous avons tenté de montrer qu'en dernière analyse, le problème du "taux de profit" et celui du "marché" sont théoriquement conciliables, bien que dans l'analyse de Grossman-Mattick, la question de la réalisation de la plus-value ne soit pas posée ou sous-estimée. Les faiblesses de l'analyse de Mattick sur le plan économique amènent aussi à des erreurs sur le plan des conclusions politiques qui en découlent. Bien que nous ayons l'intention ici de simplement mentionner ces faiblesses et non de les analyser de près et que, de plus, il faille être extrêmement prudent car il ne s'agit pas de voir un lien mécanique et unilatéral entre une analyse économique et des positions politiques, nous ne devons pas tomber dans l'attitude contraire et nier qu'aucune iplication politique ne soit liée à l'analyse économique. Ces conséquences prennent plus la forme de tendance, d'orientation plutôt que celle d'une loi d'airain; elles sont plus prononcées chez certains que chez d'autres, néanmoins il apparaît certaines caractéristiques communes aux différents courants qui défendent la théorie économique de Mattick.

Si l'on part uniquement de l'analyse de la baisse tendancielle du taux de profit. Il est extrêmement difficile de définir le cours historique de la crise capitaliste. Ceci concerne à la fois la compréhension rétrospective de l'aube de la décadence du capitalisme et l'analyse des perspectives de développement de la crise aujourd'hui, et c'est dû au fait que la théorie de Mattick laisse un certain nombre de questions sans réponses, ou y répond de façon inadéquate. Par exemple, si la baisse tendancielle du taux de profit est l'unique problème auquel le capital doit faire face, pourquoi la division du monde entre puissances impérialistes et la création du marché mondial capitaliste ont-elles plongé le capital dans sa crise historique ? Quand la composition organique du capital sur une échelle globale atteint-elle un point où ses contre-tendances ne peuvent plus être effectives ? Et dans l'avenir, quand donc le taux de profit sera-t-il trop bas au point d'empêcher le capital d'accumuler sans qu'il déclenche une nouvelle guerre ? Et de plus, pourquoi la guerre est-elle devenue le mode de survie du capital à notre époque ? On ne peut répondre à aucune de ces questions si l'on ne voit pas le problème du marché. Et comme Mattick ne le voit pas, il ne peut que donner des réponses vagues à ces questions. Sa compréhension de l'époque actuelle est plutôt inconsistante. Dans les années 30, ses écrits montrent qu'il voyait la crise permanente du capital comme une réalité immédiate qui ne pouvait être "résolue" que par la guerre. Mais dans ses écrits d'après-guerre, il semble mettre en question le fait que le capitalisme soit véritablement entré dans sa crise historique à l'époque de la révolution russe; tantôt, il sous-entend que la crise n'a commencé qu'en 29, tantôt que la baisse tendancielle du taux de profit ne provoquera des problèmes cruciaux pour le capital que vers l'an 2000, et que peut-être le capitalisme n'est pas décadent ! En bref, avec la théorie de Mattick, on n'a pas une compréhension consistante de la décadence comme une époque de crise-guerre-reconstruction qui a commencé de façon décisive avec la première guerre mondiale; ni de la crise d'aujourd'hui en tant que manifestation directe de ce cycle historique et que Mattick voit plutôt comme un hoquet temporaire dans une période de croissance. Ce manque de clarté sur ce qu'est en réalité la décadence, l'amène à sous-estimer la gravité de la crise actuelle et renforce sa tendance à l'académisme, qu'on retrouve le long de tout son chemin depuis les années 40. Puisque de son point de vue la "vraie" crise est bien loin devant nous, les perspectives de surgissements importants de la lutte de classe aujourd'hui ne sont pas très brillantes. Et donc, il y a peu de raison de s'engager aujourd'hui dans une activité politique militante.

Bien que la CWO se rattache à la théorie de Mattick, elle a une compréhension bien plus claire de la période de décadence, de la crise actuelle et des conclusions politiques qui en découlent. Elle a tenté de montrer que la baisse tendancielle du taux de profit peut expliquer la période ouverte par la première guerre mondiale (en particulier dans l'article "les fondements économiques de la décadence", R.P n°2). Ceci constitue un effort sérieux et qui requiert une critique plus détaillée que ce que nous pouvons faire dans le présent article. Une telle critique devrait se centrer sur certaines questions cruciales comme : l'application de la théorie économique de Mattick au cadre de la décadence est-elle cohérente ? Jusqu'à quel point peut-on analyser la période de décadence sur la base de la baisse tendancielle du taux de profit sans se référer au problème des marchés ? Et jusqu'à quel point la vision de la décadence qu'a la CWO serait-elle cohérente, si elle n'avait pas été influencée par d'autres courants, et en particulier le CCI, qui considèrent le problème des marchés comme fondamental dans l'explication de la décadence ? En d'autres termes, jusqu'à quel point l'analyse de la décadence que fait la CWO est-elle une continuation cohérente de la théorie de Mattick et jusqu'à quel point est-elle implicitement ou explicitement liée à une théorie plus globale de la décadence ? Ce que nous avons écrit plus haut sur l'impossibilité d'ignorer le problème de la réalisation indique déjà quelle doit être notre réponse à ces questions.

Ce qui est plus important peut-être encore, c'est de montrer que tout en ne suivant pas nécessairement Mattick jusqu'à l'extrême dans sa démission académique de l'engagement politique militant, "l'école de la baisse tendancielle du taux de profit" partage une tendance à voir la "vraie" crise bien loin devant nous. Et puisque de plus, certains de ces camarades défendent aussi une conception plutôt mécaniste du lien entre le niveau de la crise et le niveau de la lutte de classe, ils concluent en général que les perspectives de lutte de classe et de regroupement des révolutionnaires sont quelque peu lointaines. Ainsi, Battaglia Comunista ne voit la crise actuelle ressurgir qu'en 1971. Et pour elle le resurgissement d'une organisation internationale des révolutionnaires ne pourra avoir lieu que dans le futur; la CWO, elle, considère à la fois les préparatifs du capital pour la guerre impérialiste et la préparation de la classe ouvrière pour la guerre de classe comme quelque chose qui relève de "demain", lorsque la crise aura atteint une nouvelle étape. Le regroupement des révolutionnaires est repoussé de la même façon. Bien des camarades de Scandinavie, plus proches de Mattick et qui se situent encore dans une certaine mesure, dans le cocon de la prospérité Scandinave, continuent à voir les tâches des révolutionnaires comme une "étude" et une réflexion sans lien avec une activité militante. Nous ne pensons pas que ces attitudes "attentistes" sont accidentelles. Elles sont liées aux insuffisances de la théorie de Mattick qui ne montre pas que la décadence est une crise permanente, le produit de la disparition des conditions qui ont permis une saine expansion du capital au 19ème siècle. La théorie de Luxemburg en montrant le caractère maladif de l'accumulation à notre époque, permet de montrer les limités de la reconstruction et de comprendre que la crise, l'économie de guerre et la lutte de classe sont vraiment des réalités d'aujourd'hui. En fait, nous dirons même que la réponse de la classe est déjà en retard par rapport au développement de la crise et aux préparatifs de la bourgeoisie pour la guerre. Ceci ne veut pas dire que la crise a déjà atteint le fond ni que la guerre ou la révolution sont à l'ordre du jour de façon Immédiate et que donc nous devrions nous engager dans un activisme frénétique (comme le PIC dont l'activisme inné est renforcé par une mauvaise application de la théorie de Luxemburg sur la crise). Le capital dispose encore de mécanismes pour pailler à la crise et toute une série de processus économiques doivent encore se dérouler avant que la crise ne trouve une issue dans la guerre ou dans la révolution. Néanmoins, il est important de voir que ces processus sont déjà en route et que les tâches des révolutionnaires sont urgentes et ne peuvent être repoussées à demain. Comme l'a écrit Bilan "est-ce que demain peut-être autre chose que le développement de ce qui arrive aujourd'hui ?" (Bilan n°36)

Comme Lukacs l'a mis en évidence dans son essai "Rosa Luxemburg, marxiste", la validité de la théorie de l'accumulation de Luxemburg en tant que contribution au point de vue mondial du prolétariat, réside dans le fait qu'elle se base sur la "catégorie de la totalité", la catégorie de la perception spécifiquement prolétarienne. Le problème de l'accumulation que Rosa Luxemburg a développé, n'est qu'un problème au niveau du capital global ou total; les économistes vulgaires qui partent du point de vue du capital individuel étaient incapables de voir qu'il y avait même un problème. Dans une certaine mesure, Mattick exprime la même "vulgarité" puisqu'il a une forte tendance à voir chaque capital national isolément. Cette fausse perspective mène à un certain nombre d'erreurs :

  • des ambiguïtés sur la possibilité de libération nationale puisque les petites nations, selon Mattick, peuvent sortir du marché mondial et vivre en autarcie ou sous la protection du soi-disant "bloc capitaliste d'Etat".
  • parallèlement à cela, Mattick a affirmé que la Russie, la Chine etc. ne sont pas complètement régulées par la loi de la valeur et ne sont pas vraiment impérialistes, n'ayant pas de tendance inhérente à étendre le marché mondial. Il les a même appelées des sociétés "socialistes d'Etat".

Ces erreurs découlent en grande partie d'une incapacité à voir ces nations comme une partie de l'ensemble du marché capitaliste. Sur cette question à nouveau, la CWO est allée bien au-delà de Mattick et considère que les luttes de libération nationale sont impossibles et que la Russie et la Chine sont régulées par la loi de la valeur. Mais même dans ce cas, son analyse contient un certain nombre de faiblesses qu'on peut rattacher à sa théorie économique. La CWO trouve que c'est difficile d'analyser des phénomènes particuliers du point de vue de l'ensemble et montre une certaine incapacité à voir que le capitalisme d'Etat et l'économie de guerre sont fondamentalement déterminés par la nécessité pour les capitaux nationaux d'être compétitifs sur le marché mondial. Pour la CWO, les mesures capitalistes d'Etat sont en premier lieu une réponse à la baisse tendancielle du taux de profit dans certaines industries dont la haute composition organique rend l'intervention de l'Etat nécessaire pour les soutenir. Mais c'est seulement une explication partielle puisque l'Etat le fait précisément pour accroître la compétitivité de l'ensemble du capital national. Et l'idée de la CWO selon laquelle la Russie, la Chine, etc. peuvent être considérés comme des capitalismes d'Etat "intégraux" dont le développement prouve que "l'accumulation capitaliste est possible dans un système fermé" (R.P n°1), est du même ordre. Ce "fait" prétend être une réfutation de la théorie économique de Luxemburg alors que la notion de capitalisme d'Etat intégral ouvre la porte à l'idée que ces économies sont en quelque sorte "différentes" et doivent être expliquées d'une façon particulière. Et la notion implicite ou explicite selon laquelle un développement autarcique est possible, peut avoir diverses conséquences politiques. Sur la question nationale, par exemple, la CWO défend des conclusions politiques justes mais on pourrait se demander si ses conclusions sont très consistantes et cohérentes avec son analyse économique. Est-ce que l'idée de Mattick selon laquelle les nations sous-développées peuvent se développer sur la base de leur marché intérieur n'est pas une conséquence plus logique de sa théorie économique ?

Nous ne sommes pas en train de dire que la CWO a des confusions fondamentales sur la question nationale ni que son explication de l'impossibilité des luttes de libération nationale n'a pas sa cohérence propre. Mais toute contradiction aujourd'hui peut ouvrir la porte à des erreurs véritables demain. Et nous voudrions ajouter qu'il y a déjà des faiblesses notables dans l'approche que fait la CWO sur la question nationale : une difficulté à voir la voracité des appétits impérialistes dans toutes les nations aujourd'hui, y compris les plus petites; et un pessimisme prononcé sur la lutte de classe dans le tiers-monde. Sur le premier point, la CWO affirme que seules la Russie et l'Amérique peuvent "vraiment" agir en tant qu'impérialismes aujourd'hui, et que les autres capitaux nationaux ne sont que potentiellement ou tendanciellement impérialistes. Ceci cache la réalité des rivalités inter impérialistes locales qui ont un rôle à jouer dans la confrontation globale entre les blocs, une réalité qui est confirmée avec éclat par les récents événements dans la corne de l'Afrique et en Asie du Sud-est. Sur la lutte de classe dans les pays du tiers-monde, la CWO affirme régulièrement que "nous ne pouvons attendre des développements positifs... que lorsque les ouvriers des pays avancés auront pris le chemin de la révolution et donné une direction claire" (R.P n°6). Une telle vision rapetisse l'importance des luttes actuelles des ouvriers du tiers-monde dans le développement international de la conscience de classe et fait une séparation rigide entre aujourd'hui et demain, les capitaux avancés et arriérés, ce qui ne peut qu'obscurcir notre compréhension. Ces analyses inadéquates de l'impérialisme et de la lutte de classe trouvent toutes deux leur racine dans l'analyse économique qui défend l'idée que seules les nations dont la composition organique du capital est haute, sont purement impérialistes, et que seul le prolétariat de ces nations a de l'importance. Sur les deux terrains, il y a tendance à fragmenter le capital mondial et le prolétariat mondial.

Cette tendance de la part des théoriciens de la "baisse du taux de profit" à n'envisager que les choses que du point de vue du capital individuel et non global peut avoir des implications dans la discussion sur la période de transition. En effet, si l'accumulation du capital peut avoir lieu dans un seul pays, pourquoi ne pas envisager aussi des économies "communistes" autarciques ? Et la CWO pense d'ailleurs que des bastions prolétariens, qui sont sortis du marché mondial, peuvent, temporairement du moins, commencer à construire un mode de production communiste. Cette incompréhension ne peut être critiquée de façon cohérente qu'à partir d'une perspective qui comprend le capital et le marché mondial comme une totalité; à nouveau, nous dirons que l'analyse de Luxemburg fournit les armes théoriques pour comprendre comment de tels bastions isolés ne pourraient pas échapper aux effets du marché mondial.

Une fois que nous avons mis cela en évidence, nous tenons à souligner deux choses importantes :

  • que ces positions erronées sont en grande partie dues à la théorie unilatérale de Mattick et de la CWO sur la baisse du taux de profit,
  • et que pour autant, elles ne proviennent pas directement et inexorablement d'un cadre économique erroné.

Lorsque nous voulons analyser les erreurs d'un groupe politique. Il est important d'examiner l'ensemble de son histoire et de ses positions politiques.

Bien des erreurs mentionnées ci-dessus trouvent leur origine dans des expériences et des incompréhensions plus fondamentales : l'académisme de Mattick, par exemple, est basé sur l'expérience globale de la contre-révolution qui l'a amené à un pessimisme profond sur la lutte de classe et à une sérieuse sous-estimation de la nécessité d'une organisation des révolutionnaires. Les erreurs de la CWO sur le regroupement et la période actuelle sont aussi dans une grande mesure le produit de ses difficultés à comprendre la question de l'organisation, alors que ses erreurs sur la période de transition sont largement dues à son incapacité à tirer des leçons de la révolution russe. De même dans le "contexte luxemburgiste", l'activisme du PIC est bien plus dû dirions-nous à de profondes confusions sur le rôle des révolutionnaires qu'à son analyse économique. Les erreurs sur le plan économique tendent à renforcer les erreurs qui viennent de l'ensemble de la politique menée par ces groupes. Toute incohérence dans l'analyse faite par un groupe, ouvre la porte à des confusions plus générales; mais nous ne traitons pas de fatalités irrévocables. Les camarades qui défendent la "baisse du taux de profit" ne doivent pas nécessairement tomber dans les confusions organisationnelles de Mattick, de la CWO, de Battaglia Comunista et dans leurs incompréhensions sur la révolution russe. En même temps, les confusions organisationnelles et autres -comme le sectarisme de la CWO- peuvent accentuer les faiblesses de leur analyse économique. Ce n'est vraiment pas difficile de voir, par exemple, que les grands efforts de la CWO pour nier le problème de la surproduction sont liés au besoin de se distinguer d'autres groupes qui ont une autre vision de la décadence. Les camarades qui partent de la "baisse tendancielle du taux de profit " peuvent et doivent développer une vision plus globale qui ne nie pas la question du marché. Bien sûr, nous posons qu'en dernière instance, cela les conduira à devenir "luxemburgistes", mais seul un débat ouvert et constructif peut clarifier cela.

Ceci nous permet d'arriver à une conclusion générale sur l'importance du débat. Il est d'une importance extrême parce que, de la même façon que les faiblesses d'une analyse économique peuvent semer le chemin d'erreurs politiques plus générales ou bien les renforcer, de la même façon une analyse cohérente des fondements de la décadence rendra notre compréhension de la décadence et de ses implications politiques plus solides. Cette question doit donc être discutée comme une partie de l'ensemble des positions communistes,

Une fois comprise son importance en tant que partie d'une cohérence plus globale, le débat peut être entamé dans une perspective correcte. Puisque l'analyse des fondements économiques de la décadence est une partie d'un point de vue prolétarien plus global, un point de vue qui réclame un engagement actif pour "transformer le monde", la discussion ne peut jamais entraver l'activité révolutionnaire. Et puisque les conclusions politiques défendues par les révolutionnaires ne découlent pas de façon mécanique d'une analyse économique particulière, la discussion ne peut, en aucun cas, être une entrave au regroupement. Comme le CCI l'a toujours dit, le débat peut et doit avoir lieu dans une organisation politique unie. Les révolutionnaires du passé ne se sont jamais sentis incapables de se regrouper à cause d'analyses économiques différentes, et pas plus aujourd'hui que demain une telle nécessité ne peut être entravée pour cette raison. En réalité, c'est une des questions que nous serons probablement encore en train de discuter après que le prolétariat aura chassé le capitalisme de la surface de la terre...

C.D WARD