1921 comprendre Kronstadt

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Il y a 80 ans, en mars 1921, 4 ans après la prise du pouvoir par la classe ouvrière lors de la Révolution d'octobre 1917 en Russie, le Parti bolchevik met fin par la force à l'insurrection de la garnison de la flotte de la Baltique à Kronstadt sur la petite île de Kotline dans le Golfe de Finlande à 30 kilomètres de Petrograd.

Le Parti bolchevik avait dû mener durant plusieurs années un combat sanglant dans la guerre civile contre les armées contre-révolutionnaires des bourgeoisies russe et étrangères. Mais la révolte de la garnison de Kronstadt est nouvelle et différente : c'est une révolte au sein même des partisans ouvriers du régime des soviets qui avaient été à l'avant-garde de la Révolution d'octobre. Ceux-ci mettent en avant des revendications en vue de corriger les nombreux abus et les déviations intolérables du nouveau pouvoir.

Depuis lors, l'écrasement violent de cette lutte reste une référence pour comprendre le sens du projet révolutionnaire. C'est encore plus vrai aujourd'hui alors que la bourgeoisie s'évertue à prouver à la classe ouvrière qu'il y a un fil ininterrompu reliant Marx et Lénine à Staline et au goulag.

Notre intention n'est pas de rentrer dans tous les détails historiques. Il y a déjà d'autres articles dans la Revue internationale qui reviennent plus précisément sur l'événement. (Revue internationale n°3, "Les leçons de Kronstadt" et n°100, "1921 : le prolétariat et l'Etat de transition")

Par contre, nous saisirons l'occasion de cet anniversaire pour nous concentrer de manière polémique sur deux types d'arguments concernant la révolte de Kronstadt : d'abord l'utilisation de ces événements par les anarchistes pour prouver la nature autoritaire et contre-révolutionnaire du marxisme et des partis qui agissent en son nom ; ensuite l'idée qui existe toujours dans le camp prolétarien aujourd'hui selon laquelle l'écrase­ment de la rébellion était une "tragique nécessité" pour défendre les acquis d'Octobre.

 

La vision anarchiste selon l'historien anarchiste Voline :

"Lénine n'a rien compris - on plutôt n'a rien voulu comprendre - au mouvement de Kronstadt. L'essentiel pour lui et pouzr son parti était de se maintenir au pouvoir, coûte que coûte (...). En tant que marxistes, autoritaires et étatistes, les bolcheviks ne pouvaient admettre la liberté des masses, leur indépendance d'action. Ils n'avaient aucune confiance dans les masses libres. Ils étaient persuadés que la chute de leur dictature signifierait la ruine de toute l'oeuvre entreprise et la mise en péril de la Révolution avec laquelle ils se confon­daient (..).

Kronstadt fut la première tentative populaire entièrement indépendante pour se libérer de tout joug et réaliser la Révolution sociale : tenlative faite directement, résolument, hardiment par les masses laborieuses elles-mêmes, sans «bergers politiques», sans «chefs» ni tuteurs. Ce lut le premier pas vers la troisième Révolution sociale. Kronstadt tomba. Mais le devoir fut accompli et ce fut l'essentiel. Dans le labyrinthe compliqué et ténébreux des chemins qui s'offrent aux masses humaines en révolution, Kronstadt est un phare lumineux qui éclaire la bonne route. Peu importe que, dans des circonstances qui furent leurs les révoltés aient encore parlé du pouvoir (des Soviets) au lieu de bannir â tout jamais le mot et l'idée de «pouvoir», au lieu de parler de coordination, d'organisation, d'administration. C'est le dernier tribut paye au passé. Une fois l'entière liberté de discussion, d'organisation et d'action définitivement acquise par les masses laborieuses elles-mêmes, une fois le vrai chemin de l'activité populaire indépen­dante entrepris, le reste viendra s'enchainer automatiquernent. "(Voline, La Révolution inconnue)

Donc, pour les anarchistes dont Voline exprime brièvement les visions, la répression de la révolte de Kronstadt est naturelle. C'est la conséquence logique des conceptions marxistes des bolcheviks. Le substitutionnisme du parti, l'identifi­cation de la dictature du prolétariat à la dictature du parti, la création d'un Etat de transition étaient l'expression d'une grande soif de pouvoir, d'autorité sur les masses à qui les bolcheviks n'accordaient aucune confiance. Selon Voline, le bolchevisme signifie le remplacement d'une forme d'oppression par une autre.

Mais pour lui, Kronstadt n'est pas une simple révolte mais un modèle pour le futur. Si le soviet de Kronstadt s'était limité aux tâches économiques et sociales (coordination, organisation, admi­nistration) et avait oublié les tâches politiques (ses propos sur le pouvoir des soviets), il aurait représenté l'image de ce que la vraie révolution sociale devrait être : une société sans leader, sans parti, sans Etat, sans pouvoir d'aucune sorte, une société de liberté immédiate et totale.

Malheureusement pour les anarchistes, la première de leurs leçons coïncide très exactement avec l'idéologie dominante de la bourgeoisie mondiale selon laquelle la révolution communiste ne peut mener qu'à une nouvelle forme de tyrannie.

Cette coïncidence de vues entre les anarchistes et la bourgeoisie n'est pas accidentelle. Les deux mesurent l'histoire selon des abstractions telles que l'égalité, la solidarité et la fraternité, contre la hiérarchie, la tyrannie et la dictature. La bourgeoisie utilise cyniquement et hypocritement ces principes moraux contre la Révolution d'octobre pour justifier la brutalité des forces contre­révolutionnaires entre 1918 e t 1920 quand elle a engagé des interventions armées et appliqué le blocus économique contre la Russie. D'un autre côté, l'alternative concrète au bolchevisme proposée par les anarchistes n'est qu'une utopie naïve dans laquelle les difficultés historiques auxquelles la révolution prolétarienne s'est trouvé et se trouvera confrontée, disparaissent mystérieusement.

Mais, comme les événements d'Espagne en 1936 vont confirmé, après avoir rejeté la conception historique marxiste de la révolution, la naïveté anarchiste est obligée de capituler dans la pratique face à la contre-révolution de la bourgeoisie.

Si les bolcheviks étaient, comme il est dit par Voline, fondamentalement motivés par une passion pour le pouvoir absolu, l'anarchisme est par contre incapable de répondre à toute une série de questions qui émergent de la réalité historique. Si le but ultime des bolcheviks était le pouvoir, pourquoi, contrairement à la majorité de la Social-démocratie, se sont ­ils condamnés à une période d'ostracisme entre 1914 et 1917 en dénonçant la guerre impérialiste et en appelant à la transformer en guerre civile? Pourquoi, contrairement aux mencheviks et aux socialistes­révolutionnaires, ont-ils refusé de se joindre au gouvernement provisoire avec la bourgeoisie russe libérale après la révolution de février 1917 ([1]) et ont-ils, à la place, mis en avant le mot d'ordre : "tout le pouvoir aux Conseils ouvriers" ?

Pourquoi ont-ils eu confiance dans les capacités de la classe ouvrière russe à commencer la révolution prolétarienne mondiale en octobre, contrairement à la majeure partie de la Social-démocratie internationale qui la considérait comme trop arriérée et trop peu nombreuse pour renverser la bourgeoisie ? Pourquoi au contraire ont-ils fait confiance à la classe ouvrière, gagné et obtenu son appui pour faire tous les sacrifices nécessaires pour survivre au blocus des Alliés et pour résister les armes à la main aux armées contre-révolutionnaires lors de la guerre civile ?

Comment comprendre qu'ils aient pu inspirer la classe ouvrière internationale qui a suivi la voie russe dans ses tentatives révolutionnaires en Europe et dans le reste du monde? Comment le parti bolchevik a-t-il pu être à l'initiative de la création d'une nouvelle internationale, l'Internationale communiste, à l'échelle mondiale ?

Enfin, pourquoi le proccssus d'intégration du parti dans l'appareil d'Etat et l'usurpation du pouvoir ouvrier des organes de masse (les conseils ouvriers et les comités d'usine) et finalement l'utilisation de la force contre la classe ouvrière ne sont-ils pas arrivés du jour au lendemain, mais après une période de plusieurs années ?

La théorie de la «méchanceté» inhérente aux bolcheviks n'explique ni la dégéné­rescence de la révolution russe en général, ni l'épisode de Kronstadt en particulier.

En 1921, la révolution en Russie et le parti bolchevik qui la dirige sont confrontés à une situation très difficile. L'extension de la révolution en Allema­gne et aux autres pays semble beaucoup moins probable qu'elle ne l'était en 1919.

La situation économique mondiale s'est relativement stabilisée et le soulèvement des ouvriers en Allemagne a échoué.

En Russie, malgré la victoire dans la guerre civile, la situation est dramatique du fait des assauts répétés des forces armées contre-révolutionnaires et de l'étranglement du pays organisé sciem­ment par la bourgeoisie internationale. L'infrastructure industrielle est en ruines et la classe ouvrière a été décimée par les sacrifices qu'elle a consentis sur les champs de bataille de la guerre mondiale puis de la guerre civile, ou parce qu'elle est contrainte de quitter en masse les villes pour la campagne afin de pouvoir survivre.

Les bolcheviks sont aussi aux prises avec l'impopularité croissante du régime, non seulement de la part de la paysannerie qui a déclenché une série d'insurrections dans les provinces, mais surtout dans la classe ouvrière qui a engagé une vague de grèves à Petrograd à la mi-février 1921. C'est alors que surgit Kronstadt.

Comment la Russie pouvait-elle rester un bastion de la révolution mondiale, survivre à la désaffection de la classe ouvrière et à la désintégration économique tout en attendant le soutien révolu­tionnaire qui tardait de la part de la classe ouvrière des autres pays en particulier des pays européens ?

Les anarchistes n'ont pas d'explication à la dégénérescence de la révolution. Ils ferment les yeux sur le problème de la suprématie politique du prolétariat, de la centralisation de son pouvoir, de l'extension internationale de la révolution et de la période de transition vers la société communiste. Cela n'empêche pas que les bolcheviks ont commis une erreur catastrophique en donnant une réponse militaire à la révolte de Kronstadt et en traitant la résistance de la classe ouvrière à leur égard comme un acte de trahison et contre- révolutionnaire.

Mais le parti bolchevik ne bénéficie pas de la sagesse rétrospective et du recul historique par rapport à l'événement que les révolutionnaires doivent avoir aujourd'hui. Il ne peut s'appuyer que sur les acquis du mouvement ouvrier de l'époque qui n'a jamais dû se confronter auparavant à la tâche immense et difficile de se maintenir au pouvoir dans un monde capitaliste hostile. Le rapport entre les soviets et le parti de la classe ouvrière après la prise du pouvoir victorieuse n'est pas clair, ni non plus le rapport de ces deux organes de la classe ouvrière avec l'Etat de transition qui succède inévita­blement à la destruction de l'Etat bourgeois.

En prenant le pouvoir d'Etat et en y incorporant graduellement les conseils ouvriers et les comités d'usine, le parti bolchevik patauge dans l'inconnu. Selon l'opinion dominante de l'époque au sein même du mouvement ouvrier, le danger principal pour la révolution vient de l'extérieur du nouvel appareil d'Etat : de la bourgeoisie internationale, de la bourgeoisie russe en exil et de la paysannerie.

Aucune tendance au sein du mouvement communiste à ce moment, même pas la courant de «gauche», n'a de perspective alternative même si certains révolu­tionnaires protestent, y compris au sein même du parti bolchevik, contre la bureaucratisation du régime. Mais les orientations de ces révolutionnaires sont limitées et contiennent d'autres dangers. L'Opposition ouvrière de Kollontaï et Chliapnikov appelle les syndicats à défendre les ouvriers contre les excès de l' Etat en oubliant que les conseils ouvriers sont devenus les organes de masse du prolétariat révolutionnaire.

D'autres au sein du parti bolchevik s'opposent à l'écrasement de la révolte : les membres du parti à Kronstadt se joignent au mouvement et des éléments comme Miasnikov vont former, par la suite, le Groupe ouvrier et s'opposent à la solution militaire. Mais les tendances de «gauche» qui existent dans le parti et dans l'Internationale Communiste appuient cependant l'usage de la violencc malgré leurs critiques au régime bolchevik. L'Opposition Ouvrière russe se porte même volontaire pour l'assaut contre Kronstadt. Le Parti conununiste ouvrier allemand, le KAPD, qui est contre la dictature du parti, appuie également l'action militaire contre la rébellion de Kronstadt (cela n'empêche pas certains anarchistes, aujourd'hui, comme ceux de la Fédération anarchiste de Grande ­Bretagne, de se revendiquer du KAPD et de la présenter comme leur ancêtre).

Finalement les revendications du Conseil ouvrier de Kronstadt, contrairement à l'opinion de Voline, ne fournissent pas non plus une perspective alternative cohérente puisqu'elles se situent principalement dans un contexte immédiat et local et qu'elles ne prennent pas en compte les questions plus larges posées par le bastion prolétarien et la situation mondiale. En particulier, elles ne donnent pas de réponses sur le rôle que le parti d'avant-garde doit avoir ([2]).

Ce n'est que plus tard, bien plus tard, que les révolutionnaires, en essayant de tirer toutes les leçons de la défaite de la révolution russe et de la vague révo­lutionnaire de 1917-23, pourront pointer les véritables leçons de cet épisode tragique.

"Des circonstances se produisent où un secteur prolétarien - et nous concédons même qu'il ait été la proie inconsciente de manouvres ennemies - passe à la lutte contre l'Etutproléturierz. Contment.faire face à cette situation ? En partant de la question principielle que ce n'est pas par la force et la violence qu'on impose le socialisme au prolétariat. Il valait mieux perdre Kronstadt que de le garder au point de vue géographique alors que substantiellement cette victoire ne pouvait avoir qu'un seul résultat.- celui d'altérer les bases mêmes, la substance de l'action rnenée par le prolétariat. " (Octobre n° 2, mars 1938, organe du Bureau international des Fractions de la Gauche communiste)

La Gauche communiste met le doigt sur le problème essentiel : en utilisant la violence de 1'Etat contre la classe ouvrière, le parti bolchevik fait pénétrer la contre­ révolution en son sein. La victoire contre Kronstadt accélère la tendance du parti bolchevik à devenir un instrument de l'Etat russe contre la classe ouvrière.

A partir de cette compréhension, la Gauche cornmuniste sera capable de tirer une autre conclusion d'importance. Pour se maintenir comme avant-garde du prolétariat, le parti communiste doit protéger son autonomie vis-à-vis de l'Etat post-révolutionnaire qui reflète la tendance inévitable à la préservation du statu-quo et qui empêche l'avancée du processus révolutionnaire.

 

La vision bordiguiste

Cependant, au sein de la Gauche communiste d'aujourd'hui, cette conclusion est loin d'être défendue par tous. En fait, une partie de la Gauche, particulièrement le courant bordiguiste, est revenue aux justifications de Lénine et de Trotsky sur la répression de Kronstadt, et cela en complète contradiction avec la position de la Fraction italienne en 1938 :

"Il serait vain de disculer des terribles exigences d'une situation qui ont contraint les bolcheviks a écraser Kronstadt avec quelqu'un qui refuse par principe qu’un pouvoir prolétarien en train de naître ou de se consolider puisse tirer sur des ouvriers. L'examen du terrible problème que l'Etat prolétarien a dû affronter renforce à son tour la critique d'une vision de la révolution à l'eau de rose et permet de comprendre pourquoi l'écrasement de cette rébellion fut, selon le mot de Trotsky : «une tragique nécessité», mais une nécessité et même un devoir. " ("Kronstadt : une tragique nécessité ", Programme communiste n°88, organe théorique du Parti commu­niste international, mai 1982)

Passant par-dessus la tradition à laquelle il prétend appartenir, le courant bordiguiste peut bien défendre l'interna­tionalisme intransigeant du parti bolchevik, mais il défend aussi avec tout autant de véhémence ses erreurs. Il reste ainsi incapable d'apprendre de toutes les conditions de la dégénérescence du parti et de la révolution ([3]).

Selon ce courant, le rapport du parti à la classe ouvrière et à l'Etat post­ révolutionnaire dans le processus révolutionnaire ne pose pas de problème de principe mais seulement d'opportunité, de tactique, sur comment dans chaque situation l'avant-garde révolutionnaire assume sa fonction de la meilleure manière :

"Cette lutte titanesque ne peut pas ne pas provoquer au sein même du prolétariat des tensions terribles. En effet, s'il est évident que le parti ne fait pas la révolution et ne dirige pas la dictature contre, ni rnême, sans les masses, la volonté révolutionnaire de la classe ne se manifeste pas par des consultations électorales ou des «sondages» mettant en évidence une «majorité numérique» ou, chose encore plus absurde, une unanimité. Elle s 'exprime par une montée et une orientation toujours plus précise de luttes où les fractions les plus déterminées entraînent les indécis et les hésitants, et balaient s'il le faut les opposant. Au cours des vicissitudes de la guerre civile et de la dictature, les positions et les rapports des différentes couches peuvent changer. Et, loin de reconnaitre en vertu d'on ne sait quelle «démocratie soviétique» le même poids et la même importance à toutes les couches ouvrières, ou petites-bourgeoises, explique Trotsky dans Terrorisme et communisme, leur droit même de participer aux soviets, c'est-à-dire aux organees de l'Etat prolétarien, dépend de leur attitude dans la lutte.

Aucune « règle constitutionnelle», aucun «principe démocratique» ne permet d'harmoniser alors les rapports au sein du prolétariat. Aucune recette ne permet de résoudre les contradictions entre les besoins locaux et les exigences de la révolution internationale, entre les besoins immédiats et les exigences de la lutte historique de la classe, contra­dictions qui trouvent leur expression dans l'opposition des diverses fractions du prolétariat. Aucun formalisme ne permet de codifier les rapports entre le parti, fraction la plus avancée de la classe et organe de sa lutte révolutionnaire, et les masses qui subissent à des degrès divers la pression des conditions locales et immédiates. Même le meilleur parti, celui qui sait «observer l'état d'esprit de la masse et influer sur lui» comme dit Lénine, doit parfois demander l'impossible aux masses. Plus exactement, il ne trouve la «limite» du possible qu'en essayant d'aller plus loin. " (Ibid.)

En 1921, le parti bolchevik choisit la mauvaise voie sans aucune expérience antérieure et sans paramètre pour s'orienter. Aujourd'hui, de manière absurde, les bordiguistes font des erreurs commises par les bolcheviks une vertu et déclarent qu"`il n’y a pas de principe ". Ils font disparaître le problème de l'exercice du pouvoir prolétarien en présentant les méthodes pour arriver à une position commune de toute la classe ouvrière comme formalistes et abstraites. Même s'il est vrai qu'il n'y a jamais de moyen idéal pour établir un consensus dans une situation extrêmement mou­vante, les conseils ouvriers ont montré qu'ils sont les moyens les plus adéquats pour refléter et exprimer la volonté révolutionnaire en évolution du proléta­riat comme un tout, même si l'expérience de 1918 en Allemagne et ailleurs montre qu'ils peuvent être vulnérables à la récupération par la bourgeoisie. Même si les bordiguistes ont la générosité d'admettre que le parti ne peut pas faire la révolution sans les masses, pour eux, celles-ci n'ont donc aucun moyen d'exprimer leur volonté révolutionnaire comme classe dans son ensemble sauf à travers le parti et avec la permission du parti. Et le parti peut, si nécessaire, corriger le prolétariat avec des fusils comme à Kronstadt. Selon cette logique, la révolution prolétarienne a deux mots d'ordre contradictoires : avant la révolution "tout le pouvoir aux soviets" ; après la révolution "tout le pouvoir au parti".

A l'opposé de la revue Octobre, les bordiguistes ont oublié que contrairement à la révolution bourgeoise, les tâches de la révolution prolétarienne ne peuvent être déléguées à une minorité. Elles ne peuvent être réalisées que par la majorité consciente. L'émancipation des ouvriers est l'oeuvre de la classe ouvrière elle­ même.

Les bordiguistes rejettent à la fois la démocratie bourgeoise et la démocratie ouvrière comme s'il s'agissait de la même supercherie. Mais les conseils ouvriers - les moyens par lesquels le prolétariat se mobilise pour le renversement du capitalisme - doivent être les organes de la dictature prolétarienne qui reflètent et régulent les tensions et les différences au sein du prolétariat et qui maintiennent leur pouvoir armé sur l'Etat transitoire. Le parti, indispensable avant-garde, aussi clair et en avance sur le reste du prolétariat qu'il puisse être à tel ou tel moment, ne peut se substituer lui-même à l'ensemble de la classe Ouvrière organisée en conseils ouvriers pour l'exercice de ce pouvoir.

Cependant, après avoir démontré le droit du parti - en pratique sinon "en principe" - de tirer sur les ouvriers, les bordiguistes, comme s'ils reculaient devant l'horreur de cette conclusion, continuent ensuite en déniant de toute façon tout caractère prolétarien à la révolte de Kronstadt. Reprenant une des définitions de Lénine d'alors, Kronstadt est une "contre-révolution petite­ bourgeoise" qui ouvre la porte à la réaction des gardes blancs.

Il ne fait pas de doute que toutes sortes d'idées confuses et même réactionnaires sont exprimées par les ouvriers de Kronstadt. Certaines apparaissent dans leur plate-forme. Il est aussi vrai que les forces organisées de la contre-révolution essaient d'utiliser la rébellion pour leurs propres fins. Mais les ouvriers de Kronstadt continuent à se considérer en continuité avec la révolution de 1917 et partie intégrante du mouvement proléta­rien à l'échelle mondiale :

"Que les travailleurs du monde entier sachent que nous, les défenseurs du Pouvoir des soviets, protégeons les conquètes de la révolution sociale. Nous vaincrons ou nous périrons dans les ruines de Kronstadt, en nous battant pour la juste cause des masses proléta­riennes. " (Pravda de Kronstadt)

Quelles que soient les confusions qu'ils expriment, il est absolument indéniable que leurs revendications reflétaient aussi les intérêts du prolétariat face aux terribles conditions d'existence, à l'oppression croissante de la bureaucratie étatique et à la perte de son pouvoir politique avec l'atrophie des conseils. Les tentatives d'alors faites par les bolcheviks pour les stigmatiser comme petits-bourgeois et agents potentiels de la contre-révolution ne sont bien sûr qu'un prétexte pour sortir par la force d'une situation terriblement dangereuse et complexe.

Avec l'avantage du recul historique et du travail théorique de la Gauche commu­niste, nous pouvons voir l'erreur de basé du raisonnement des bolcheviks : ils écrasent la révolte de Kronstadt et néanmoins, c'est une dictature anti­ prolétarienne, le stalinisme - pouvoir absolu de la bureaucratie capitaliste - qui finira par massacrer les communistes. En fait, en écrasant les efforts des ouvriers de Kronstadt pour régénérer les conseils, en s'identifiant avec l'Etat les bolcheviks ouvrent la voie au stalinisme sans le savoir. Ils participent à l'accélération du processus contre-révolutionnaire qui allait avoir des conséquences beaucoup plus terribles et tragiques pour la classe ouvrière qu'une restauration des blancs. En Russie, la contre-révolution triomphe en se proclamant elle-même communiste. L'idée que la Russie stalinienne est l'incarnation vivante du socialisme et en continuité directe avec la Révolution d'octobre sème une terrible confusion et une démoralisation incalculable dans les rangs de la classe ouvrière partout dans le monde. Nous vivons encore avec les conséquences de cette distorsion de la réalité, avec l'identification entre la mort du stalinisme et la mort du communisme que fait la bourgeoisie depuis 1959.

Mais les bordiguistes, malgré cette expérience, s'identifient toujours avec l'erreur tragique de 1921. C'est à peine une "tragique" nécessité pour eux mais un devoir communiste qui devra être répété !

Comme les anarchistes, les bordiguistes ne voient aucune contradiction entre le parti bolchevik de 1917 qui dirige mais aussi s'en remet et dépend de la volonté armée du prolétariat révolutionnaire organisé dans les conseils et le parti bolchevik de 1921 qui a vidé les conseils de leur pouvoir antérieur, qui a retourné la violence de l'Etat contre la classe ouvrière. Mais alors que les anarchistes aident la bourgeoisie dans ses campagnes actuelles qui présentent les bolcheviks comme des tyrans machiavéliques, les bordiguistes célèbrent cette image malheureuse comme le point culminant de l'intransigeance révolutionnaire.

Mais une Gauche communiste digne de ce nom, tout en se réclamant de l'héritage bolchevik, doit aussi être capable de critiquer ses erreurs. L'écrasement de la révolte de Kronstadt en est une des plus négatives et dramatiques.

Como.



[1] Révolution qui a vu les masses ouvrières et populaires mettre à bas le tsarisme.

[2] Voir la Revue Internationale n°3 sur la Plate­forme de la révolte de Kronstadt.

[3] Le Bureau international pour le parti révolu­tionnaire, le BIPR, autre branche de la Gauche communiste a une position ambiguë sur Kronstadt. Un article publié dans Revolutionary perspectives n° 23 (1986) réaffirme le caractère prolétarien de la Révolution d'octobre et du parti bolchevik qui la dirigea. Il rejette les idéalisations anarchistes de la révolte de Kronstadt en soulignant que la révolte reflétait des conditions profondément défavorables pour la révolution prolétarienne et qu'elle contenait beaucoup d'éléments confus et réactionnaires. En même temps l'article critique l'idée bordiguiste selon laquelle l'assaut contre Kronstad tétait une nécessité pour préserver la dictature du parti. Il affirme qu'une des leçons essentiel les de Kronstadt est que la dictature du prolétariat doit être exercée par la classe ouvrière elle-même au moyen des conseils ouvriers (les soviets) et non par le parti. L'article montre aussi que les erreurs des bolcheviks concernant le rapport entre le parti et la classe, dans le contexte général d'isolement dcla Révolution russe, ont accéléré la dégénérescence interne à la fois du parti et de l'Etat soviétique. Cependant l'article ne caractérise pas la révolte comme prolétarienne et ne répond pas à la question fondamentale : est-il possible que la dictature prolétarienne utilise la violence contre le mécon­tentement de la classe ouvrière ? Et qui plus est, il dit que la répression de la révolte était plus que justifiée puisqu'elle était le résultat de manipulations de la contre-révolution - même si cette répression a ouvert un chapitre de lente agonie dans le mouvement ouvrier.