Décadence du capitalisme : le Comintern et le virus du "Luxemburgisme" en 1924

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Dans le précédent article de la série, nous avons montré la rapidité avec laquelle les espoirs en une victoire révolutionnaire immédiate suscités par les soulèvements de 1917-1919 avaient, en deux ans à peine, dès 1921, cédé la place chez les révolutionnaires à une réflexion plus réaliste sur le cours de la crise historique du capitalisme. Au Troisième Congrès de l’IC, l’une des questions centrales qui se posait était : il est certain que le système capitaliste est entré dans une époque de déclin, mais que va-t-il se passer si le prolétariat ne répond pas immédiatement à la nouvelle période en renversant le système ? Et quelle est la tâche des organisations communistes dans une phase où la lutte de classe et la compréhension subjective de la situation par le prolétariat refluent, alors que les conditions historiques objectives de la révolution existent toujours ?

Cette accélération de l’histoire, qui donna lieu à différentes réponses souvent conflictuelles de la part des organisations révolutionnaires, se poursuivit au cours des années suivantes, avec la dégénérescence de la révolution en Russie due à son isolement croissant qui ouvrit la porte au triomphe d’une forme sans précédent de contre-révolution. L’année 1921 constitua un tournant fatidique : confrontés à un mécontentement largement répandu dans le prolétariat de Petrograd et de Kronstadt ainsi qu’à une vague de révoltes paysannes, les Bolcheviks prirent la décision catastrophique de réprimer massivement la classe ouvrière et, simultanément, d’interdire les fractions au sein du parti. La Nouvelle Politique Economique (NEP), introduite immédiatement après la révolte de Kronstadt, faisait certaines concessions sur le plan économique, mais aucune au niveau politique : l’appareil du parti-Etat ne devait permettre aucun assouplissement de sa domination sur les soviets. Et pourtant, un an après, Lénine protestait contre le fait que l’Etat échappait au contrôle du parti prolétarien, l’entraînant dans une voie qu’il ne pouvait prévoir. La même année, à Rapallo, l’Etat "soviétique" concluait un accord secret avec l’impérialisme allemand à un moment où existait encore en Allemagne une fermentation sociale : c’était un symptôme évident du fait que l’Etat russe commençait à mettre ses intérêts nationaux au-dessus de ceux de la lutte de classe internationale. En 1923, en Russie, de nouvelles grèves ouvrières eurent lieu et des groupements de communistes de gauche se formèrent illégalement, comme le Groupe ouvrier de Miasnikov, en même temps que se créait une opposition de gauche "légale", regroupant non seulement d’anciens dissidents comme Ossinski mais également Trotsky lui-même.

Lénine mourut en janvier 1924 et en décembre Staline tenta de lancer le slogan du "socialisme dans un seul pays". En 1925-1926, c’était devenu la politique officielle du parti russe. Cette nouvelle orientation était le symbole d’une rupture décisive avec l’internationalisme.

La bolchevisation contre le "luxemburgisme"

Tous les communistes qui s’étaient regroupés en 1919 pour former la nouvelle Internationale partageaient l’idée que le capitalisme était devenu historiquement un système en déclin, même s’ils n’étaient pas d’accord sur les implications politiques de la nouvelle période ni sur les moyens dont avait besoin la lutte révolutionnaire pour se développer – par exemple, sur la possibilité d’utiliser les parlements comme une "tribune" pour la propagande révolutionnaire, ou la nécessité de les boycotter en faveur d’actions de rue et sur les lieux de travail. Concernant les fondements théoriques de la nouvelle époque, ils avaient disposé de peu de temps pour en discuter de façon soutenue. La seule analyse vraiment cohérente de "l’économie en décadence" avait été fournie par Rosa Luxemburg juste avant l’éclatement de la Guerre mondiale. Comme nous l’avons vu précédemment 1, la théorie de Luxemburg sur l’effondrement du capitalisme avait provoqué beaucoup de critiques de la part des réformistes ainsi que des révolutionnaires, mais ces critiques étaient pour la plus grande part négatives – il existait peu d’élaboration d’un cadre alternatif pour comprendre les contradictions fondamentales qui propulsaient le capitalisme dans sa phase de déclin. Quoi qu’il en soit, les désaccords sur cette question n’étaient pas considérés, à juste raison, comme fondamentaux. La question essentielle était d’accepter l’idée que le système était entré dans une phase où la révolution était devenue à la fois possible et nécessaire.

En 1924, cependant, au sein de l’Internationale communiste, la controverse autour de l’analyse économique de Luxemburg se raviva. Le point de vue de Luxemburg avait toujours eu une influence considérable dans le mouvement communiste allemand, tant dans le Parti communiste officiel (KPD) que dans le parti communiste de gauche (Parti communiste ouvrier d’Allemagne, KAPD). Mais maintenant, du fait de la pression grandissante pour que les partis communistes en dehors de la Russie soient plus fermement rattachés aux besoins de l’Etat russe, un processus de "bolchevisation" fut lancé dans toute l’IC, avec le but de se débarrasser de toutes les divergences indésirables en termes de théorie et de tactique. Il arriva un moment de la campagne de "bolchevisation" où la persistance du "luxemburgisme" dans le parti allemand fut considérée comme la source d’une multitude de déviations – en particulier ses "erreurs" sur la question nationale et coloniale et une démarche spontanéiste vis-à-vis du rôle du parti. Sur un plan plus "théorique" et abstrait, cette orientation contre le "luxemburgisme" donna lieu à l’écriture par Boukharine du livre L’impérialisme et l’accumulation du Capital, en 1924. 2

La dernière fois que nous avons parlé de Boukharine, c’était un porte-parole de la gauche du Parti bolchevique pendant la guerre – son analyse quasi-prophétique du capitalisme d’Etat et le fait qu’il défendait la nécessité de détruire l’Etat capitaliste et de revenir à Marx le mettaient vraiment à l’avant-garde du mouvement international ; il était également très proche de la position de Luxemburg par son rejet du slogan de "l’auto-détermination nationale", au grand mécontentement de Lénine. En Russie en 1918, il avait été l’un des instigateurs du Groupe communiste de gauche qui s’était opposé au Traité de Brest-Litovsk et, de façon plus significative, il s’était opposé à la bureaucratisation précoce de l’Etat soviétique 3. Mais une fois que la controverse sur la question de la paix se fût dissipée, l’admiration de Boukharine pour les méthodes du Communisme de guerre l’emporta sur ses facultés critiques et il se mit à théoriser ces méthodes comme l’expression d’une forme authentique de transition vers le communisme 4. Au cours du débat sur les syndicats en 1921, Boukharine partageait la position de Trotsky qui réclamait la subordination des syndicats à l’appareil d’Etat. Mais avec l’introduction de la NEP, Boukharine changea à nouveau de position. Il rejeta les méthodes extrêmes de coercition favorisées par le Communisme de guerre, en particulier à l’égard de la paysannerie, et commença à considérer la NEP comme le modèle "normal" de la transition vers le communisme, avec son mélange de propriété individuelle et de propriété d’Etat ainsi que sa politique consistant à s’appuyer sur les forces du marché plutôt que sur les décrets de l’Etat. Mais tout comme il s’était emballé pour le Communisme de guerre, Boukharine considérait de plus en plus cette phase de transition en termes nationaux, contrairement à ce qu’il avait défendu pendant la guerre, quand il avait souligné la nature globalement interdépendante de l’économie mondiale. En fait, on peut en un sens considérer Boukharine comme l’instigateur de la thèse du socialisme dans un seul pays reprise par Staline et utilisée par ce dernier pour se débarrasser finalement de Boukharine, politiquement d’abord, puis physiquement.5

L’impérialisme et l'accumulation du capital de Boukharine se donnait clairement pour but de justifier théoriquement la dénonciation des "faiblesses" du KPD sur les questions nationale, coloniale et paysanne – il l’affirme hardiment à la fin du livre, bien qu’il ne fasse aucun lien entre les attaques contre la vision économique de Luxemburg et ses prétendues conséquences politiques. Pourtant, certains révolutionnaires ont considéré l’assaut tous azimuts contre Luxemburg sur la question de l’accumulation capitaliste comme si la question était indépendante des buts douteux du livre.

Nous pensons que c’est une erreur pour plusieurs raisons. On ne peut séparer le ton agressif et le contenu théorique du livre de Boukharine de son but politique.

Le ton du texte indique de façon certaine que son but est une entreprise de démolissage de Luxemburg afin de la discréditer. Comme le souligne Rosdolsky : "Le lecteur d’aujourd’hui peut trouver le ton agressif et souvent frivole de Boukharine plutôt déplaisant si on se rappelle que Rosa Luxemburg avait été victime de meurtriers fascistes à peine quelques années auparavant. L’explication est que ce ton était dicté par des intérêts politiques plus que par un intérêt scientifique. Boukharine considérait que sa tâche était d’anéantir l’influence encore très grande du "luxemburgisme" dans le Parti communiste allemand (KPD), et par tous le moyens."6. Il faut s’enfiler des pages de sarcasmes et d’apartés condescendants avant que Boukharine admette à contrecœur, tout à la fin du livre, que Rosa avait fourni une excellente vue d’ensemble de la façon dont le capitalisme avait traité les autres systèmes sociaux qui constituent son milieu. Il n’y a aucun effort dans cette "polémique" de commencer par se référer aux véritables questions que Rosa Luxemburg avait abordées dans son livre – l’abandon par les révisionnistes de la perspective de la faillite du capitalisme et la nécessité de comprendre la tendance à l’effondrement inhérente au processus d’accumulation capitaliste. Au contraire, un bon nombre d’arguments de Boukharine donnent l’impression qu’il s’en prend à tout ce qui lui tombe sous la main, même si cela signifie la distorsion totale de la thèse de Luxemburg.

Par exemple, que faire de l’accusation selon laquelle Luxemburg nous proposerait une théorie dans laquelle l’impérialisme vivrait en harmonie avec le monde pré-capitaliste à travers un échange pacifique d’équivalents, ce qui, dans la formulation de Boukharine, s’écrit : "Les deux parties sont très satisfaites. Les loups ont mangé, les moutons sont saufs" ? Nous venons de mentionner que Boukharine lui-même admet ailleurs qu’une qualité majeure du livre de Luxemburg est la manière dont il rend compte de la façon dont le capitalisme "intègre" le milieu non-capitaliste – par le pillage, l’exploitation et la destruction – et le dénonce. C’est tout le contraire de moutons et de loups vivant en harmonie. Soit les moutons sont mangés, soit grâce à leur propre croissance économique, ils se transforment en loups capitalistes et leur entrée dans la compétition restreint l’apport de nourriture...

Tout aussi grossier est l’argument selon lequel, selon la définition de l’impérialisme par Luxemburg, seules les luttes pour certains marchés non capitalistes constitueraient des conflits impérialistes et "une lutte pour des territoires qui sont déjà devenus capitalistes ne serait pas de l’impérialisme, ce qui est totalement faux". En réalité, l’argument de Luxemburg selon lequel "L'impérialisme est l'expression politique du processus de l'accumulation capitaliste se manifestant par la concurrence entre les capitalismes nationaux autour des derniers territoires non capitalistes encore libres du monde" 7 a pour but de décrire l’ensemble d’une période, un contexte général dans lequel se déroulent les conflits impérialistes. Le retour du conflit impérialiste au cœur du système, l’évolution vers des rivalités militaires directes entre les puissances capitalistes développées est déjà indiqué dans L’Accumulation et est considérablement développé dans La brochure de Junius.

Toujours au sujet de l’impérialisme, Boukharine met en avant l’argument selon lequel, puisqu’il existe encore beaucoup d’aires de production non capitalistes dans le monde, le capitalisme aurait un brillant avenir : "C’est un fait que l’impérialisme signifie catastrophe, que nous sommes entrés dans la période de l’effondrement du capitalisme, rien de moins. Mais c’est aussi un fait que la majorité écrasante de la population mondiale appartient à "la troisième personne"... ce ne sont pas les ouvriers de l’industrie et de l’agriculture qui composent la majorité de la population mondiale actuelle... Même si la théorie de Rosa Luxemburg était ne serait-ce qu’approximativement correcte, la cause de la révolution serait en très mauvaise posture."

Paul Frölich (l’un des "luxemburgistes" qui est resté dans le KPD après l’exclusion de ceux qui allaient fonder le KAPD) répond très bien à cet argument dans sa biographie de Luxemburg, publiée en 1939 pour la première fois :

"Divers critiques, et Boukharine en particulier, croyaient jouer un atout contre Rosa Luxemburg lorsqu’ils soulignaient les immenses possibilités de l’expansion capitaliste dans des zones non capitalistes. Mais l’auteur de la théorie de l’accumulation avait déjà ôté à cet argument son dard en soulignant de façon répétée que l’agonie du capitalisme aurait lieu bien avant que sa tendance inhérente à étendre ses marchés ait atteint ses limites objectives. Les possibilités expansionnistes ne résident pas dans une conception géographique : ce n’est pas le nombre de km2 qui est décisif. Ni non plus dans une conception démographique : ce n’est pas une comparaison statistique des populations capitalistes et non-capitalistes qui indique la maturité du processus historique. Il s’agit d’un problème socio-économique et tout un ensemble complexe d’intérêts, de forces et de phénomènes contradictoires doit être pris en compte.8 En somme, Boukharine a confondu de façon patente la géographie et la démographie avec la capacité réelle des systèmes non capitalistes restants de générer de la valeur d’échange et donc de constituer un marché effectif pour la production capitaliste.

Les contradictions capitalistes

Si nous examinons maintenant la façon dont Boukharine traite la question centrale de la théorie de Luxemburg - le problème soulevé par les schémas de la reproduction de Marx - nous voyons de nouveau que la démarche de Boukharine est loin d’être déconnectée de sa vision politique. Dans un article en deux parties publié en 1982 dans les Revue internationale n° 29 et 30, "Théories des crises : le véritable dépassement du capitalisme, c’est l’élimination du salariat (A propos de la critique des thèses de Rosa Luxemburg par Nicolas Boukharine)"9, il est argumenté à juste titre que les critiques portées par Boukharine à Luxemburg révèlent de profondes divergences sur le contenu du communisme.

Au centre de la théorie de Luxemburg se trouve l’argument selon lequel les schémas de la reproduction élargie, dans le Volume II du Capital, qui, pour les besoins de l’argument, supposent une société exclusivement composée de capitalistes et d’ouvriers, doivent précisément être considérés comme un schéma abstrait et non comme une démonstration de la possibilité réelle d’une accumulation harmonieuse du capital dans un système fermé. Dans la vie réelle, le capitalisme a été constamment amené à s’étendre au-delà des frontières de ses propres rapports sociaux. Pour Luxemburg, à la suite de l’argumentation de Marx dans d’autres parties du Capital, le problème de la réalisation se pose au capital dans son ensemble même si pour les ouvriers et les capitalistes individuels, d’autres ouvriers et d’autres capitalistes peuvent parfaitement constituer un marché pour toute leur plus-value. Boukharine accepte évidemment que pour que la reproduction élargie ait lieu, il faut une source constante de demande additionnelle. Mais il dit que cette demande additionnelle est fournie par les ouvriers ; peut-être pas les ouvriers qui absorbent le capital variable avancé par les capitalistes au début du cycle de l’accumulation, mais par les ouvriers supplémentaires : "L’emploi d’ouvriers supplémentaires produit une demande additionnelle ce qui réalise précisément la partie de la plus-value qui doit être accumulée, pour être exact, la partie qui doit nécessairement être convertie en capital variable additionnel de fonctionnement." Ce à quoi notre article répond : "Appliquer l’analyse de Boukharine à la réalité mène à ceci : que doivent faire les capitalistes pour éviter de licencier les ouvriers quand leurs entreprises ne trouvent plus de débouchés ? C’est simple ! Embaucher des "ouvriers supplémentaires" ! Il fallait y penser. Le problème, c’est que le capitaliste qui suivra ce conseil, fera rapidement faillite.10

Cet argument est du même niveau que celui d’Otto Bauer en réponse à Luxemburg, argument qu’elle met en pièces dans l’Anticritique : pour Bauer, la simple croissance de la population constitue les nouveaux marchés nécessaires à l’accumulation. Le capitalisme serait certainement florissant aujourd’hui si l’augmentation de la population résolvait le problème de la réalisation de la plus-value. Mais de façon étrange, au cours des dernières décennies, l’augmentation de la population a été constante tandis que la crise du système a également augmenté à des niveaux vertigineux. Comme le soulignait Frölich, le problème de la réalisation de la plus-value n’est pas une question démographique mais de demande effective, demande soutenue par la capacité à payer. Et puisque la demande des ouvriers ne peut pas absorber plus que le capital variable avancé au départ par les capitalistes, embaucher de nouveaux ouvriers se révèle une non-solution dès qu’on considère le capitalisme comme une totalité.

Il y a cependant un autre aspect dans l’argument de Boukharine puisqu’il dit également que les capitalistes eux-mêmes constituent le marché additionnel pour l’accumulation à venir en investissant dans la production des moyens de production. "Les capitalistes eux-mêmes achètent les moyens additionnels de production, les ouvriers supplémentaires, qui reçoivent de l’argent des capitalistes, achètent les moyens de consommation additionnels."

Cet aspect de l’argument a les faveurs de ceux qui considèrent, comme Boukharine, que Luxemburg a soulevé un problème qui n’existe pas : produire et vendre des moyens de production additionnels résout le problème de l’accumulation. Luxemburg avait déjà répondu à l’essentiel de cet argument dans la critique de Tougan-Baranovski qui cherchait à prouver que le capitalisme ne se confrontait pas à des barrières insurmontables au cours du processus d’accumulation ; elle soutenait son argument en se référant à Marx lui-même : "En outre, comme nous l’avons vu au livre II, section III 11, une circulation continuelle se fait entre capital constant et capital variable (même si l’on ne tient pas compte de l’accumulation accélérée) ; cette circulation est d’abord indépendante de la consommation individuelle dans la mesure où elle n’y entre pas ; néanmoins, elle est définitivement limitée par cette dernière parce que la production de capital constant ne se fait jamais pour elle-même, mais uniquement parce qu’il s’en utilise davantage dans les sphères de production qui produisent pour la consommation individuelle." 12

Pour Luxemburg, une interprétation littérale des schémas de la reproduction comme le fait Tougan-Baranovski aurait pour résultat "[non] pas une accumulation de capital, mais une production croissante de moyens de production sans aucun but". 13

Boukharine est conscient que la production de biens de production ne constitue pas une solution au problème car il fait intervenir des "ouvriers supplémentaires" pour acheter les masses de marchandises produites par les moyens de production additionnels. En fait, il prend Tougan-Baranovski à partie pour ne pas comprendre que "la chaîne de la production doit toujours finir par la production de moyens de consommation...qui entrent dans le processus de la consommation personnelle14. Mais il n’utilise cet argument que pour accuser Luxemburg de confondre Tougan et Marx. Et pour finir, il répond à Luxemburg, comme tant d’autres le feront après lui, en citant Marx d’une façon erronée qui semble impliquer que le capitalisme pourrait être parfaitement satisfait en basant son expansion sur une production infinie de biens d’équipement :

"Accumuler pour accumuler, produire pour produire, tel est le mot d’ordre de l’économie politique proclamant la mission historique de la période bourgeoise.15

C’est une citation de Marx en effet, mais la référence qu’y fait Boukharine est trompeuse. Le langage utilisé ici par Marx est polémique et non exact : il est vrai que le capital est basé sur l’accumulation pour elle-même, c’est-à-dire sur l’accumulation de richesses sous sa forme historiquement dominante de valeur ; mais il ne peut réaliser cela en produisant simplement pour lui-même. Ceci parce qu’il ne produit que des marchandises et qu’une marchandise ne réalise aucun profit pour les capitalistes si elle n’est pas vendue. Il ne produit pas pour remplir simplement ses entrepôts ou jeter ce qu’il a produit (même si cela est souvent le résultat malheureux de son incapacité à trouver un marché pour ses produits).

Les solutions capitalistes d’Etat de Boukharine

Stephen Cohen, biographe de Boukharine qui a cité les commentaires de Boukharine sur Tougan, note une autre contradiction fondamentale dans la démarche de Boukharine.

"A première vue, sa démarche inflexible vis-à-vis des arguments de Tougan-Baranovsky semble curieuse. Boukharine lui-même, après tout, avait souvent souligné le pouvoir régulateur des systèmes capitalistes d’Etat, théorisant même plus tard que sous un "pur" capitalisme d’Etat (sans libre marché), la production pourrait se poursuivre sans crise alors que la consommation serait à la traîne."  16

Cohen met le doigt sur un élément crucial de l’analyse de Boukharine. Il se réfère au passage suivant de L’impérialisme et l’Accumulation du Capital.

"Imaginons trois formations socio-économiques : l’ordre social collectif capitaliste (le capitalisme d’Etat) dans lequel la classe capitaliste est unie en un trust unifié et nous nous trouvons dans une économie organisée bien qu’en même temps, du point de vue des classes, antagoniste ; puis la société capitaliste "classique" qu’analyse Marx ; et, finalement, la société socialiste. Suivons (1) le développement de la reproduction élargie ; donc les facteurs qui rendent une "accumulation" possible (nous mettons le mot "accumulation" entre guillemets parce que ce terme, "accumulation", suppose par sa nature même des rapports capitalistes seulement) ; (2) comment, où et quand les crises peuvent surgir.

1. Le capitalisme d’Etat. Une accumulation y est-elle possible ? Evidemment. Le capital constant s’accroît parce que la consommation des capitalistes s’accroît. De nouvelles branches de la production correspondant à de nouveaux besoins émergent continuellement. Même si elle connaît certaines limites, la consommation des travailleurs augmente. En dépit de cette sous-consommation des masses, aucune crise ne peut surgir car la demande mutuelle de toutes les branches de la production comme la demande des consommateurs, celle des capitalistes comme celle des ouvriers, sont données au départ. Au lieu de "l’anarchie de la production", on a un plan qui est rationnel du point de vue du Capital. S’il y a de "mauvais calculs" dans les moyens de production, le surplus est stocké, et une correction sera apportée dans la période suivante de production. Si, d’un autre côté, il y a eu de mauvais calculs concernant les moyens de consommation pour les ouvriers, cet excédent est utilisé comme "fourrage" en le distribuant aux ouvriers, ou la portion correspondante du produit sera détruite. Même dans le cas de mauvais calculs dans la production d’articles de luxe, la "voie de sortie" est claire. Ainsi, aucune crise de surproduction ne peut avoir lieu ici. La consommation des capitalistes constitue une incitation pour la production et le plan de production. De ce fait, il n’y a pas de développement particulièrement rapide de la production (petit nombre de capitalistes)."

Frölich comme Cohen souligne ce passage et fait le commentaire suivant :

"La solution (de Boukharine) s’avère une confirmation de sa thèse centrale... Et cette solution est étonnante. On nous présente un "capitalisme" qui n’est pas une anarchie économique mais une économie planifiée dans laquelle il n’y a pas de compétition mais qui est plutôt un trust mondial global et dans laquelle les capitalistes n’ont pas à se soucier de la réalisation de leur plus-value..."

Notre article aussi est cinglant vis à vis de cette idée de se débarrasser de la surproduction :

"Boukharine prétend résoudre théoriquement le problème en l’éliminant. Le problème des crises de surproduction du capitalisme, c’est la difficulté à vendre. Boukharine nous dit : on n’a qu’à procéder à "une distribution gratuite" ! Si le capitalisme avait la possibilité de distribuer gratuitement ce qu’il produit, il ne connaîtrait effectivement jamais de crise majeure. Sa principale contradiction étant de ce fait résolue. Mais un tel capitalisme ne peut exister que dans la tête d’un Boukharine en mal d’arguments. La distribution "gratuite" de la production, c’est-à-dire l’organisation de la société de sorte que les hommes produisent directement pour eux-mêmes, cela constitue effectivement la seule solution pour l’humanité. Seulement, cette solution, ce n’est pas un capitalisme "organisé" mais le communisme."

Lorsqu’il revient sur la société capitaliste "classique" dans le paragraphe qui suit, Boukharine accepte que des crises de surproduction puissent avoir lieu – mais elles sont simplement le produit d’un déséquilibre temporaire entre les branches de la production (un point de vue précédemment exprimé par les économistes "classiques" et critiqué par Marx comme nous l’avons montré dans un article précédent 17), Boukharine dédie ensuite quelques maigres lignes au socialisme en tant que tel et nous sert l’évidence selon laquelle une société qui ne produit que pour la satisfaction des besoins humains ne subirait pas de crise de surproduction. Mais ce qui semble intéresser Boukharine avant tout, c’est le capitalisme hyper-planifié où l’Etat aplanit tous les problèmes de disproportion ou de mauvais calculs. En d’autres termes, la sorte de société qu’en URSS au milieu des années 1920, il décrivait déjà comme du socialisme... Il est vrai que le capitalisme d’Etat de science-fiction de Boukharine est devenu un trust mondial, un colosse qui n’est plus entouré d’aucun vestige pré-capitaliste et ne connaît aucun conflit entre capitaux nationaux. Mais sa vision du socialisme en Union soviétique était une utopie cauchemardesque du même genre, un trust quasiment autosuffisant ne connaissant aucune concurrence interne et seulement une paysannerie docile, partiellement et temporairement en dehors de sa juridiction économique.

Ainsi, comme nous l’avions dit plus haut, l’article de la Revue internationale n° 29 conclut à juste titre que l’attaque de Boukharine contre la théorie économique de Rosa Luxemburg révèle deux visions fondamentalement opposées du socialisme. Pour Luxemburg, la contradiction fondamentale de l’accumulation capitaliste découle de la contradiction entre la valeur d’usage et la valeur d’échange, inhérente à la marchandise – et par dessus tout à la force de travail, marchandise qui a la caractéristique unique d’engendrer une valeur additionnelle source du profit capitaliste mais aussi source de son problème d’insuffisance de marchés pour réaliser son profit. Par conséquent, cette contradiction, et toutes les convulsions qui en résultent, ne peut être surmontée que par l’abolition du travail salarié et de la production de marchandises – prérequis essentiels du mode de production communiste.

D’un autre côté, Boukharine critique Luxemburg pour s’être facilité les choses et "avoir choisi une contradiction" alors qu’il y en a beaucoup : la contradiction entre les branches de la production, entre l’industrie et l’agriculture, l’anarchie du marché et la concurrence 18. Tout cela est vrai mais la solution capitaliste d’Etat de Boukharine montre que pour lui, il existe un problème fondamental dans le capitalisme : son absence de planification. Si l’Etat pouvait prendre en charge la production et la distribution, on aurait alors une accumulation sans crise.

Quelles qu’aient été les confusions au sein du mouvement ouvrier avant la Révolution russe sur la transition au communisme, ses éléments les plus clairs avaient toujours défendu que le communisme/socialisme ne pourrait être créé qu’à l’échelle mondiale parce que chaque pays, chaque nation capitaliste est inévitablement dominée par le marché mondial ; et la libération des forces productives mises en mouvement par la révolution prolétarienne ne pourra devenir effective que lorsque la tyrannie du capital global aura été renversée dans tous les principaux centres. Contrairement à cette vision, la vision stalinienne du socialisme dans un seul pays pose l’accumulation dans un système clos – quelque chose qui avait été impossible pour le capitalisme classique et n’était pas davantage possible pour un Etat totalement régulé, même si la vaste taille (et l’énorme secteur agricole) de la Russie a permis temporairement un développement autarcique. Mais si, comme insistait Luxemburg, le capitalisme en tant qu’ordre mondial ne peut opérer dans le cadre d’un système fermé, c’est encore moins le cas des capitaux nationaux et l’autarcie stalinienne des années 1930 – basée sur le développement frénétique d’une économie de guerre – fut essentiellement une préparation à son expansion impérialiste militaire inévitable qui s’est réalisée dans le deuxième holocauste impérialiste et les conquêtes qui l’ont suivi.

Entre 1924, moment où Boukharine écrivit son livre et 1929, année du grand krach, le capitalisme connut une phase de stabilité relative et, dans certaines régions, de croissance spectaculaire – avant tout aux Etats-Unis. Mais c’était simplement le calme avant la tempête de la plus grande crise économique que le capitalisme ait jamais connu jusqu’alors.

Dans le prochain article de cette série, nous examinerons certaines des tentatives des révolutionnaires pour comprendre les origines et les implications de cette crise et, surtout, sa signification en tant qu’expression du déclin du mode de production capitaliste.

Gerrard

1 Revue internationale n° 142.

2 Toutes les citations du livre Imperialism and the Accumulation of Capital dans cet article sont traduites de l’anglais par nous.

3 Même si la plupart des positionnements de Boukharine que nous venons d'énoncer l'avaient placé à l'avant-garde marxiste à cette époque, ce n'était pas le cas de son attitude face au traité de Brest-Litovsk. Lire à ce sujet au sein de notre série Le communisme n'est pas un bel idéal, il est à l'ordre du jour de l'histoire, l'article "La révolution critique ses erreurs" dans la Revue internationale n° 99.

4 Voir l’article "1920 : Boukharine et la période de transition" dans la Revue internationale n° 96.

5 Dans sa biographie de Boukharine, Bukharin and the Bolshevik Revolution, London 1974, Stephen Cohen fait remonter la version initiale de la théorie à la date précoce de 1922.

6 Roman Rosdolsky, The Making of Marx’s Capital, Pluto Press 1989 edition, vol 2 p 458. Traduit de l’anglais par nous.

Comme nous l’avons noté dans un article précédent ("Rosa Luxemburg et les limites de l’expansion du capitalisme", Revue internationale n° 142), Rosdolsky porte aussi des critiques à Luxemburg, mais il n’écarte pas les problèmes qu’elle soulève ; par rapport à la façon dont Boukharine traite les schémas de la reproduction, il défend que si Rosa Luxemburg a fait des erreurs mathématiques, Boukharine également et, de plus, que ce dernier a pris la formulation par Marx du problème de la reproduction élargie pour sa solution : "Boukharine a complètement oublié que la reproduction élargie du capital social global ne mène pas seulement à l’augmentation de c et de v mais également de a, c’est-à-dire l’augmentation de la consommation individuelle des capitalistes. Néanmoins, cette erreur élémentaire est passée inaperçue pendant presque deux décennies, et Boukharine a été généralement considéré comme la plus grande autorité en défense de l’ "orthodoxie" marxiste contre Rosa Luxemburg et ses attaques envers "ces parties de l’analyse de Marx que le maître incomparable nous a transmises comme produit achevé de son génie" (L’impérialisme, p.58, London edition 1972). Néanmoins, la formule générale par Boukharine de l’équilibre est très utile, même si lui aussi (comme beaucoup des critiques de Rosa Luxemburg) a pris la simple formulation du problème pour sa solution". (The Making of Marx’s Capital, p 450) – Traduit de l’anglais par nous.

7 L’Accumulation du Capital. Chapitre Le protectionnisme et l'accumulation.

8 Traduit de l’anglais par nous.

9 http://fr.internationalism.org/rinte29/crise.htm

10 International review n°29. Ce passage a malencontreusement sauté des deux articles mentionnés de la Revue internationale en Français.

11 Trad. Éditions Sociales, tome 5, pp. 73-76.

12 Le Capital, I. I, I° partie, p. 289. Trad. Éditions Sociales, tome 6, p. 314, cité par Luxemburg, L’Accumulation, chapitre XXV.

http://marxists.org/francais/luxembur/works/1913/rl_accu_k_25.htm

13 Ibid.

14 Traduit de l’anglais par nous. L’Impérialisme, cité par S. Cohen.

15 Le Capital, Livre I, 7e section, chapitre XXIV, III, http://marxists.org/francais/luxembur/works/1913/rl_accu_k_25.htm

16 Cohen utilise le terme "à première vue" parce qu’il poursuit en disant que ce que Boukharine avait vraiment en tête, était moins l’ancienne controverse avec Tougan que la nouvelle controverse dans le parti russe, entre les "super-industrialistes" (au départ Préobrajensky et l’opposition de gauche, plus tard Staline) qui se centraient sur l’accumulation forcée de moyens de production dans le secteur étatique et son propre point de vue qui (ironiquement, en considérant son rejet de l’importance accordée par Luxemburg à la demande non capitaliste) soulignait continuellement la nécessité de fonder l’expansion de l’industrie étatique sur le développement graduel du marché paysan plutôt que sur une exploitation directe des paysans et le pillage de leurs biens, comme les super-industrialistes le préconisaient de façon choquante.

17 Revue internationale n° 139, "Les contradictions mortelles de la société bourgeoise".

18 Cela vaut la peine de noter que Grossman critique aussi Boukharine pour ne parler que vaguement des contradictions, sans situer la contradiction essentielle qui mène à l’effondrement du système. Voir Grossman, The Law of Accumulation and Breakdown of the Capitalist System, London 1992, p 48-9.

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