Le communisme n'est pas un bel idéal, il est à l'ordre du jour de l'histoire [8° partie] I

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Comprendre la défaite de la révolution russe (1re partie)

  • 1918 : la révolution critique ses erreurs

Aujourd'hui, la classe ouvrière vit toujours avec les lourdes conséquences de la défaite de la révolution russe :

  • d'abord parce cette défaite a véritablement été celle de la révolution mondiale, de la première tentative du prolétariat international de renverser le capitalisme ; et le résultat de cet échec, c'est que, depuis, l'humanité a été soumise au siècle le plus tragique de toute l'histoire ;
  • mais aussi à cause de la forme qu'a prise cette défaite : la contre-révolution stalinienne qui a étouffé la révolution, a revêtu son costume, celui de Lénine et du bolchevisme. Cela a permis à la bourgeoisie internationale de la stériliser grâce au mensonge colossal selon lequel le stalinisme serait le communisme. Pendant des décennies, au sein de la classe ouvrière, cela a été source de confusion et de démoralisation profondes. Mais jamais celles-ci n'ont eu les proportions qu'elles ont prises après l'effondrement final des régimes staliniens à la fin des années 1980.

Pour les organisations communistes d'aujourd'hui, la lutte contre ce mensonge reste donc une tâche primordiale. C'est un combat où nous sommes tout à fait sûrs de notre terrain : “Les régimes étatisés qui, sous le nom de “socialistes” ou “communistes”, ont vu le jour en URSS, dans les pays de l'Est de l'Europe, en Chine, à Cuba, etc. n'ont été qu'une des formes particulièrement brutales d'une tendance universelle au capitalisme d'Etat, propre à la période de décadence.” (“Nos positions”, imprimé sur chacune des publications du CCI). Mais il n'a pas du tout été facile d'atteindre cette lumineuse clarté. Au contraire, il a fallu au moins deux décennies de réflexion, d'analyse et de débat avant qu'on puisse considérer “l'énigme russe” comme définitivement résolue. Et auparavant, lorsque la révolution russe encore vivante commençait à montrer des signes de déraillement, le défi que les révolutionnaires avaient à relever -critiquer leurs erreurs et avertir des dangers auxquels ils s'affrontaient, tout en défendant en même temps la révolution contre ses ennemis- était d'une certaine façon une tâche encore plus difficile.

Dans la suite des articles de cette série, nous allons examiner certains moments-clé de cette lutte, longue et ardue, pour la clarté. Bien que nous n'ayons pas l'ambition d'écrire l'histoire complète de cette lutte, il est impossible de l'omettre dans une série dont le but déclaré est de montrer comment le mouvement prolétarien a développé de façon progressive sa compréhension des buts et des méthodes de la révolution communiste ; et il est tout à fait évident que comprendre pourquoi et comment la révolution russe a abouti à une défaite constitue un guide indispensable pour le chemin que devra suivre la révolution du futur.

  • Rosa Luxemburg et la révolution russe

Le marxisme est d'abord et avant tout une méthode critique puisqu'il est le produit d'une classe qui ne pourra s'émanciper que par la critique la plus impitoyable de toutes les conditions existantes. Une organisation révolutionnaire qui ne parvient pas à critiquer ses fautes, à apprendre de ses erreurs, s'expose inévitablement aux influences conservatrices et réactionnaires de l'idéologie dominante. Et c'est encore plus vrai à une époque de révolution qui, par sa nature même, doit ouvrir de nouvelles voies, s'engager en territoire inconnu, avec pas grand chose d'autre que la boussole des principes généraux pour tracer son chemin. Le parti révolutionnaire est d'autant plus nécessaire après l'insurrection victorieuse qu'il est celui qui maîtrise le mieux cet instrument, qui se base sur l'expérience historique de la classe et la démarche scientifique du marxisme. Mais s'il renonce à la nature critique de cette démarche, il perdra de vue ces leçons historiques et sera incapable de tirer les nouvelles leçons qui découlent des événements du processus révolutionnaire qui se déroule sous ses yeux. Comme nous le verrons, l'une des conséquences du fait que le parti bolchevik se soit identifié de façon croissante à l 'Etat soviétique, a été la perte progressive de sa capacité à se critiquer lui-même ainsi que le cours général de la révolution. Mais tant qu'il est resté un parti prolétarien, il a en permanence sécrété des minorités qui ont accompli cette tâche. Le combat héroïque de ces minorités bolcheviques est le principal objet des prochains articles. Mais nous allons commencer par examiner la contribution d'une révolutionnaire qui n'appartenait pas au parti bolchevik, Rosa Luxemburg qui, en 1918, dans les conditions les plus pénibles, a écrit son article La révolution russe qui nous fournit la meilleure méthode possible pour aborder les erreurs de la révolution : la critique la plus aiguë fondée sur une solidarité sans faille face aux assauts de la classe dominante.

La révolution russe a été écrit en prison, juste avant l'éclatement de la révolution en Allemagne. A ce moment-là, avec la guerre impérialiste qui faisait toujours rage, il était extraordinairement difficile d'obtenir une information précise sur ce qui se passait en Russie -pas seulement du fait des difficultés de communication résultant de la guerre (pour ne pas mentionner l'emprisonnement de Luxemburg) mais surtout parce que, dès le début, la bourgeoisie a tout fait pour cacher la réalité de la révolution russe derrière un écran de fumée de calomnies et d'affabulations sanguinaires. L'article ne fut pas publié du vivant de Luxemburg ; Paul Levi, au nom de la Ligue Spartacus, avait même rendu visite à Rosa en prison pour la persuader que, étant donné les campagnes haineuses contre la révolution russe, publier un article critiquant les bolcheviks ne ferait que leur apporter du grain à moudre. Elle fut d'accord avec lui, et lui envoya donc l'article avec une note qui disait “J'écris ceci rien que pour vous, et si je peux vous convaincre, alors mon effort n'est pas perdu.” Le texte n'a été publié qu'en 1922 et les raisons qu'avait Levi de le publier à ce moment-là étaient loin d'être révolutionnaires (sur l'éloignement grandissant de Levi du communisme, lire l'article sur l'Action de mars dans la Revue internationale n°93).

Néanmoins, la méthode critique contenue dans La révolution russe est employée dans un esprit totalement juste. Dès le début, Luxemburg défend loyalement la révolution d'octobre contre la théorie menchevik/kautskyste selon laquelle la révolution aurait dû s'arrêter juste après l'étape “démocratique” car la Russie était un pays arriéré, et elle montre que seuls les bolcheviks ont été capables de poser l'alternative réelle : la contre-révolution bourgeoise ou la dictature du prolétariat. Simultanément, elle réfute l'argument social-démocrate selon lequel il aurait fallu obtenir une majorité formelle avant de pouvoir appliquer une politique révolutionnaire. Contre l'impasse de cette logique parlementaire, elle défend l'audace révolutionnaire de l'avant-garde bolchevique : “Nourrissons incorrigibles du crétinisme parlementaire, ils (les social démocrates allemands) se contentent de transposer sur la révolution, la vérité terre à terre du jardin d'enfants parlementaire : pour faire quelque chose, il faut d'abord avoir la majorité. Donc, pour la révolution également, il nous faut d'abord devenir une "majorité". Mais la véritable dialectique de la révolution inverse ce précepte de taupe parlementaire : on ne passe pas de la majorité à la tactique révolutionnaire mais de la tactique révolutionnaire à la majorité. Seul un parti qui sait diriger, c'est-à-dire faire avancer, gagne ses adhérents dans la tempête. La fermeté de Lénine et de ses amis à lancer au moment décisif le seul mot d'ordre mobilisateur -tout le pouvoir aux mains du prolétariat et des paysans- a fait presque en une nuit de cette minorité persécutée, calomniée, illégale, dont les chefs étaient, comme Marat, contraints de se cacher dans les caves, la maîtresse absolue de la situation.” (Ed. Petite collection Maspero, 1978)

Et, à l'instar des bolcheviks, Luxemburg était tout à fait consciente que cette politique audacieuse de l'insurrection en Russie ne pouvait avoir de sens qu'en tant que première étape vers la révolution prolétarienne mondiale. C'est toute la signification de la conclusion fameuse de son texte : “En ce sens (les bolcheviks) conservent le mérite impérissable d'avoir ouvert la voie au prolétariat international en prenant le pouvoir politique et en posant le problème pratique de la réalisation du socialisme, d'avoir fait progresser considérablement le conflit entre capital et travail dans le monde entier. En Russie, le problème ne pouvait être que posé. Il ne pouvait être résolu en Russie. Et en ce sens, l'avenir appartient partout au "bolchevisme".” (Ibid.)

Cette solution, dans l'esprit de Luxemburg, était entièrement concrète : elle demandait avant tout au prolétariat allemand de prendre ses responsabilités et de soutenir le bastion prolétarien en Russie en faisant la révolution lui-même. Ce processus était en train de se préparer au moment où elle écrivait cet article. Cependant, dans ce même article, elle affirme l'immaturité politique relative de la classe ouvrière allemande, ce qui montre une grande perspicacité et une vision du destin tragique de cette tentative.

Luxemburg était donc bien placée pour porter les critiques indispensables à ce qu'elle considérait être les principales erreurs des bolcheviks : elle les jugeait non de haut avec le détachement d'un “observateur” mais en tant que camarade révolutionnaire qui reconnaissait que ces erreurs étaient, d'abord et avant tout, le résultat des difficultés immenses que l'isolement imposait au pouvoir des soviets en Russie. En fait, ce sont précisément ces difficultés qui exigeaient des véritables amis de la révolution russe d'en faire non “une apologie aveugle” ou de la couvrir d'acclamations révolutionnaires, mais d'y porter “une critique approfondie et réfléchie” : “Il serait insensé d'imaginer que la première tentative d'importance mondiale d'instaurer une dictature de la classe ouvrière serait pleinement fructueuse et surtout dans les circonstances les plus difficiles qui soient : au milieu de la conflagration mondiale et du chaos d'un génocide impérialiste, dans l'étau d'acier de la plus réactionnaire des puissances militaires européennes, devant l'abandon complet du prolétariat international, ce que la Russie fait ou ne fait pas lors d'une expérience de dictature ouvrière, dans des conditions aussi parfaitement anormales ne saurait atteindre le sommet de la perfection.” (Ibid.)

Les critiques que portait Rosa Luxemburg aux bolcheviks étaient centrées sur trois aspects principaux :

  • 1. la question de la terre
  • 2. la question nationale
  • 3. démocratie et dictature.

1. Les bolcheviks avaient gagné le soutien des paysans à la révolution d'octobre en les invitant à prendre la terre aux grands propriétaires terriens. Luxemburg reconnaissait que c'était “une excellente tactique”. Mais poursuivait-elle : “elle avait, hélas deux faces, la prise immédiate des terres par les paysans n'a, la plupart du temps, rien à voir avec l'économie socialiste, c'était là son revers. (...) Non seulement ce n'est pas une mesure socialiste, mais elle coupe le chemin qui y mène, elle crée une montagne de difficultés insurmontables à la restructuration des conditions agraires dans le sens du socialisme.” (Ibid.)

Luxemburg souligne qu'une politique économique socialiste ne peut que partir de la collectivisation de la grande propriété foncière. Elle ne critique pas les bolcheviks pour ne pas avoir collectivisé tout de suite, étant tout à fait instruite des difficultés auxquelles ils étaient confrontés. Mais ce qu'elle dit, c'est qu'en encourageant activement les paysans à diviser la terre en un nombre incommensurable de petites parcelles, les bolcheviks se préparaient des problèmes pour l'avenir, créant une nouvelle couche de petits propriétaires qui serait naturellement hostile à toute tentative de socialiser l'économie. L'expérience l'a confirmé : bien que prêts à soutenir les bolcheviks contre le vieux régime tsariste, les paysans indépendants sont plus tard devenus de façon croissante un boulet conservateur pour le pouvoir prolétarien. Luxemburg avait aussi tout à fait raison d'avertir que la division de la terre favoriserait les paysans riches aux dépens des plus pauvres. Mais il faut dire aussi que même la collectivisation de la terre n'aurait pas garanti la marche vers le socialisme, pas plus que celle de l'industrie. Seul le succès de la révolution à l'échelle mondiale aurait pu l'assurer -tout comme il aurait permis de surmonter les difficultés posées par la parcellisation de la terre en Russie.

2. La critique la plus tranchante portée par Luxemburg concerne la question de l'“auto détermination nationale”. Tout en reconnaissant que la défense par les bolcheviks du slogan du “droit des peuples à disposer d'eux-mêmes”' était basée sur la préoccupation légitime de s'opposer à toutes les formes d'oppression nationale et de gagner à la cause révolutionnaire les masses des parties de l'empire tsariste qui se trouvaient sous le joug du chauvinisme grand-russe, Luxemburg montre ce que ce “droit” entraînait dans la pratique ; les “nouvelles” unités nationales qui avaient opté pour la séparation d'avec la république soviétique russe se sont systématiquement alliées avec l'impérialisme contre le pouvoir prolétarien : “Défenseurs de l'indépendance nationale, même jusqu'au "séparatisme", Lénine et ses amis pensaient manifestement faire ainsi de la Finlande, de l'Ukraine, de la Pologne, de la Lithuanie, des pays de la Baltique, du Caucase, etc., autant de fidèles alliés de la révolution russe. Mais nous avons assisté au spectacle inverse : l'une après l'autre, ces "nations" ont utilisé la liberté qu'on venait de leur offrir pour s'allier en ennemies mortelles de la révolution russe à l'impérialisme allemand et pour transporter sous sa protection en Russie même le drapeau de la contre-révolution.” (Ibid.) Et elle poursuit en expliquant pourquoi il ne pouvait en être autrement puisque, dans la société de classe capitaliste, il ne peut exister de “nation” qui serait distincte des intérêts de la bourgeoisie et qui refuserait de se soumettre à la domination de l'impérialisme pour faire cause commune avec la classe ouvrière révolutionnaire : “Certes, dans tous les cas cités, ce ne sont pas les "nations" qui pratiquent cette politique réactionnaire, mais les classes bourgeoisies et petites bourgeoises qui, en opposition violente avec leurs masses prolétariennes, ont transformé le "droit à l'autodétermination nationale" en instrument de leur politique de classe contre-révolutionnaire. Mais -et nous touchons là le coeur du problème- cette formule nationaliste révèle son caractère utopique et petit bourgeois, car, dans la rude réalité de la société de classes, et surtout à une époque d'antagonismes exacerbés, elle se transforme en un moyen de domination des classes bourgeoises. Les bolcheviks ont dû apprendre à leurs dépens et à ceux de la révolution que sous l'hégémonie du capitalisme, il n'y a pas d'autodétermination de la nation, que dans une société de classes, chaque classe tend à "s'autodéterminer" différemment et que pour les classes bourgeoises, les considérations sur la liberté nationale viennent bien après celles qui touchent à la domination de classe. La bourgeoisie finlandaise et la petite bourgeoisie ukrainienne sont tombées tout-à-fait d'accord pour préférer le régime autoritaire de l'Allemagne à la liberté nationale, si celle-ci devait être liée aux dangers du "bolchevisme".” (ibid.)

De plus, la confusion des bolcheviks sur cette question (il faut rappeler qu'une minorité du parti bolchevique -en particulier Piatakov- était totalement d'accord avec Rosa Luxemburg sur ce point) devait avoir un effet négatif à l'échelle internationale puisque l'“auto-détermination nationale” était également le cri de ralliement du président américain Woodrow Wilson et de tous les grands requins impérialistes qui cherchaient à l'utiliser pour déloger leurs rivaux impérialistes des régions qu'ils convoitaient eux-mêmes. Toute l'histoire du 20e siècle a confirmé à quel point “le droit des nations” n'est devenu rien d'autre qu'un paravent dissimulant les désirs impérialistes des grandes puissances et de leurs émules plus faibles. Luxemburg ne niait pas le problème des sensibilités nationales, elle insistait sur le fait qu'il ne pouvait être question d'un régime prolétarien “intégrant” les pays en lice seulement par la force militaire. Mais il est également vrai que toute concession aux illusions nationalistes des masses dans ces régions ne pouvait que les lier plus étroitement à leurs exploiteurs. Le prolétariat, une fois qu'il se trouvait au pouvoir dans une région, ne pouvait gagner ces masses à sa cause que par “l'union la plus compacte des forces révolutionnaires”, par “une politique de classe internationale authentique” ayant pour but de séparer les ouvriers de leur propre bourgeoisie.

3. Sur la “démocratie et la dictature”, il y a des éléments profondément contradictoires dans la position de Luxemburg. D'un côté, elle fait une véritable confusion entre la démocratie en général et la démocratie ouvrière en particulier -les formes démocratiques utilisées dans le cadre et l'intérêt de la dictature du prolétariat. On le voit dans sa défense résolue de l'Assemblée constituante que le pouvoir soviétique a dissous en 1918, ce qui était en totale cohérence avec le fait que l'apparition même de ce dernier avait rendu les vieilles formes démocratiques bourgeoises complètement obsolètes. Et cependant, Luxemburg en quelque sorte y voit une menace pour la vie de la révolution prolétarienne. Dans le même sens, elle est réticente à accepter le fait qu'afin d'exclure la classe dominante de la vie politique, le “suffrage” dans le régime soviétique doive être basé sur la collectivité du lieu de travail plutôt que sur le domicile du citoyen individuel. Sa préoccupation était de s'assurer que les chômeurs ne soient pas exclus, ce qui n'a rien à voir avec le but recherché par la bourgeoisie quand elle met en avant ce dernier critère. Ces préjugés démocratiques inter-classistes contrastent de façon frappante avec ses arguments sur “l'auto-détermination nationale” qui ne peut jamais exprimer autre chose que “l'auto-détermination de la bourgeoisie”. L'argument est identique en ce qui concerne les institutions parlementaires qui n'expriment pas, quelles que soient leurs apparences, les intérêts du “peuple” mais ceux de la classe dominante capitaliste. Le point de vue de Rosa Luxemburg dans cet article est aussi en totale contradiction avec le programme de la Ligue Spartacus formulé peu après, puisque ce dernier document réclame la dissolution de tous types de corps parlementaire, national et municipal, et leur remplacement par les conseils des délégués ouvriers et soldats. Nous ne pouvons que supposer que la position de Luxemburg en faveur de l'Assemblée constituante -qui sera le cri de ralliement de la contre-révolution en Allemagne- s'est modifiée très rapidement dans le feu du processus révolutionnaire.

Mais cela ne signifie pas qu'il n'y a rien de valable dans les critiques portées par Luxemburg à la position des bolcheviks sur la démocratie ouvrière. Elle était tout à fait consciente que dans la situation extrêmement difficile à laquelle faisait face le pouvoir soviétique assiégé, il existait un réel danger que la vie politique de la classe ouvrière soit subordonnée à la nécessité de barrer la route à la contre-révolution. Vu la situation, Luxemburg avait raison d'être sensible à tout signe indiquant que les règles de la démocratie ouvrière étaient violées. Sa défense de la nécessité du débat le plus large possible au sein du camp prolétarien, contre la suppression autoritaire de toutes les tendances politiques prolétariennes, était justifiée à la lumière du fait que les bolcheviks exerçant le pouvoir d'Etat dérivaient vers un monopole du parti qui était néfaste tant à eux-mêmes qu'à la vie du prolétariat en général, en particulier avec l'introduction de la Terreur rouge. Luxemburg ne s'opposait pas du tout à la notion de dictature du prolétariat. Mais elle insistait sur le fait que “cette dictature réside dans le mode d'application de la démocratie et non dans sa suppression, en empiétant avec énergie et résolution sur les droits acquis et les rapports économiques de la société bourgeoise ; sans cela on ne peut réaliser la transformation socialiste. Mais cette dictature doit être l'oeuvre de la classe, et non pas d'une petite minorité qui dirige au nom de la classe, c'est-à-dire qu'elle doit être l'émanation fidèle et progressive de la participation active des masses, elle doit subir constamment leur influence directe, être soumise au contrôle de l'opinion publique dans son ensemble, émaner de l'éducation politique croissante des masses populaires.” (Ibid.)

Luxemburg pressentait particulièrement le danger lorsqu'elle avertissait contre le fait de vider de plus en plus les soviets de leur vie politique au fur et à mesure que le pouvoir se concentrait entre les mains du parti : dans les trois années qui suivirent, cela devait devenir l'un des drames principaux de la révolution. Mais que Luxemburg ait eu raison ou tort dans ses critiques spécifiques, ce qui nous inspire par-dessus tout c'est la démarche qu'elle a adoptée envers le problème, une démarche qui devait servir de guide à toutes les analyses ultérieures de la révolution russe et de sa mort : la défense intransigeante de son caractère prolétarien, et, en conséquence la critique de ses faiblesses et de son échec en tant que problème du prolétariat et pour le prolétariat. Malheureusement, bien trop souvent, le nom de Luxemburg a été utilisé pour salir la mémoire même d'Octobre -non seulement par les courants conseillistes qui se sont prétendus héritiers de la Gauche allemande, alors qu'en réalité, ils ont perdu de vue les véritables traditions de la classe ouvrière, mais aussi, et peut-être de façon plus importante, par les forces bourgeoises qui, au nom du “socialisme démocratique”, ont utilisé Luxemburg pour chercher à détruire Lénine et le bolchevisme. Cela a été la spécialité de ceux qui viennent politiquement des forces mêmes qui , pour sauver la peau de la bourgeoisie, ont assassiné Luxemburg en 1919, les sociaux-démocrates, en particulier leur aile gauche. Pour notre part, nous avons absolument l'intention, en analysant les erreurs des bolcheviks et la dégénérescence de la révolution russe, de rester fidèles au contenu réel de sa méthode.

  • Les premiers débats sur le capitalisme d'Etat

Presque simultanément aux critiques de Luxemburg, les premiers désaccords importants sur la conduite de la révolution ont surgi dans le parti bolchevik. Ce débat -provoqué au départ par la signature du Traité de Brest-Litovsk, mais qui a par la suite évolué sur les formes et les méthodes du pouvoir prolétarien- a eu lieu de façon tout à fait ouverte dans le parti. Il est certain qu'il a donné lieu à des polémiques féroces entre ses protagonistes mais il n'était pas question de faire taire les positions minoritaires. En fait, pendant un moment, la position “minoritaire” sur la signature du Traité semblait devoir devenir majoritaire. A ce stade, les groupes qui défendaient des positions différentes prenaient plus la forme de tendances que de fractions clairement définies résistant au cours de la dégénérescence. En d'autres termes, ils se regroupaient sur une base temporaire pour exprimer des orientations particulières au sein du parti qui, malgré les tendances à l'étranglement par l'Etat, était encore très vivant, une saine avant-garde de la classe.

Néanmoins, il y a ceux qui ont défendu que la signature du traité de Brest-Litovsk constituait déjà le début de la fin sinon la fin des bolcheviks comme parti prolétarien, marquant l'abandon effectif de la révolution mondiale (voir la brochure de Guy Sabatier, Brest-Litovsk coup d'arrêt à la révolution, éditions Spartacus). Et dans une certaine mesure, la tendance au sein du parti qui s'est opposée le plus vigoureusement au traité -le groupe de la Gauche communiste autour de Boukharine, Piatakov, Ossinski et d'autres- redoutait que soit foulé au pied un principe prolétarien fondamental avec la signature par les représentants du pouvoir soviétique d'un accord de “paix” extrêmement désavantageux avec le cupide impérialisme allemand. Elle préconisait l'engagement dans une “guerre révolutionnaire” contre ce dernier. Son point de vue n'était pas différent de celui de Rosa Luxemburg, bien que la préoccupation principale de cette dernière était que la signature du traité risquait de retarder l'éclatement de la révolution en Allemagne et à l'Ouest.

Mais de toutes façons, une simple comparaison entre le traité de Brest-Litovsk en 1918 et celui de Rapallo quatre ans plus tard permet de mettre en lumière la différence essentielle entre un retrait de principe face à des impératifs absolus et le véritable marchandage des principes qui a pavé la route de l'intégration de la Russie soviétique au concert mondial des nations capitalistes. Dans le premier cas, le traité a été ouvertement discuté dans le parti et dans les soviets ; il n'y a eu aucune tentative de cacher les conditions draconiennes imposées par l'Allemagne ; tout le cadre du débat était déterminé par les intérêts de la révolution mondiale et non par les intérêts “nationaux” de la Russie. Rapallo, au contraire, a été signé en secret, et comportait la fourniture à l'armée allemande par l'Etat soviétique des armes mêmes qui allaient être utilisées pour défendre l'ordre capitaliste contre les ouvriers allemands en 1923.

L'essentiel du débat autour de Brest-Litovsk portait sur une question stratégique : le pouvoir soviétique qui dirigeait un pays déjà exsangue après quatre années de carnage impérialiste mondial, avait-il à sa disposition les moyens économiques et militaires pour lancer immédiatement une “guerre révolutionnaire” contre l'Allemagne, voire même la guerre partisane que Boukharine et d'autres communistes de gauche semblaient promouvoir ? Et par ailleurs, la signature du traité allait-elle sérieusement retarder l'éclatement de la révolution en Allemagne, soit par le message “capitulationniste” qu'il envoyait au prolétariat mondial ou, plus concrètement, parce qu'il permettait à l'impérialisme allemand de souffler, sur le front oriental ? Sur les deux points, il nous semble, en accord avec Bilan dans les années 1930, que Lénine a eu raison de défendre la nécessité pour le pouvoir soviétique d'avoir un espace vital pour regrouper ses forces, non pour se développer comme pouvoir “national” mais pour être plus en mesure de contribuer à la révolution mondiale, par exemple avec sa contribution à la fondation de la Troisième internationale en 1919, plutôt que de sombrer dans une défaite héroïque. Et on peut même dire que ce recul, loin d'avoir repoussé dans le temps l'éclatement de la révolution en Allemagne, a permis au contraire de le hâter : libéré de la guerre sur le front est, l'impérialisme allemand a tenté de lancer une nouvelle offensive à l'ouest ce qui a provoqué des mutineries dans la marine et dans l'armée qui ont déclenché la révolution allemande en novembre 1918.

S'il y a une leçon principielle à tirer de la signature du Traité, c'est celle de Bilan : “Les positions de la fraction dirigée par Boukharine et suivant laquelle la fonction de l'Etat prolétarien était de délivrer par la "guerre révolutionnaire" le prolétariat des autres pays se heurte brutalement à la nature même de la révolution prolétarienne et de la fonction historique du prolétariat.” Contrairement à la révolution bourgeoise qui peut véritablement être exportée par des moyens militaires, la révolution prolétarienne dépend de la lutte consciente du prolétariat de chaque pays contre sa propre bourgeoisie : “Une victoire de l'Etat prolétarien contre un Etat capitaliste (en donnant à ces termes une signification territoriale) n'est nullement une victoire de la révolution.” (“Parti-Etat-Internationale : l'Etat prolétarien”, Bilan n°18, avril-mai 1935). Cette position avait déjà été confirmée en 1920 avec la débâcle de la tentative d'exporter la révolution à la force des baïonnettes de l'Armée rouge.

La position des communistes de gauche sur Brest-Litovsk - en particulier sous sa forme “la mort ou le déshonneur” que Boukharine a défendue - n'était donc pas leur point fort même si c'est cette position qui les rappelle le mieux à notre souvenir. Une fois la “paix” conclue avec l'Allemagne et maîtrisée la première vague de résistance et de sabotage bourgeois qui a fait suite à l'insurrection d'octobre, le centre du débat s'est déplacé. Le temps de répit ayant été obtenu, il était prioritaire de déterminer comment le pouvoir soviétique devait se consolider en attendant que la révolution mondiale ait atteint une nouvelle étape.

En avril 1918, Lénine fit un discours au comité central du parti bolchevik qui a été publié par la suite sous le titre “Les tâches immédiates du pouvoir des soviets”. Dans ce texte, il défend que la première tâche à laquelle la révolution devait faire face -supposant, comme lui et beaucoup d'autres le faisaient alors, que les pires moments de la guerre civile étaient derrière et non devant le nouveau pouvoir- c'était celle de l'“administration”, de reconstruire une économie ruinée, d'imposer une discipline du travail et de développer la productivité, d'assurer un rapport et un contrôle strict du processus de production et de distribution, d'éliminer la corruption et le gaspillage et, peut-être plus que tout, de lutter contre la mentalité petite-bourgeoise double qu'il voyait comme un tribut à payer au poids énorme de la paysannerie et des survivances semi-médiévales.

Les parties de son texte les plus sujettes à controverse concernent les méthodes qu'il défend pour atteindre ces buts. Il n'hésite pas à utiliser ce qu'il traitait lui-même de méthodes bourgeoises, y compris l'utilisation de spécialistes techniques bourgeois (qu'il décrivait comme un “pas en arrière” par rapport aux principes de la Commune puisque, “pour les gagner” au pouvoir soviétique, ils devaient être achetés par un salaire bien supérieur au salaire moyen d'un ouvrier), le recours au travail aux pièces ; l'adoption du “système de Taylor” que Lénine disait “(allier) la cruauté raffinée de l'exploitation bourgeoise aux conquêtes scientifiques les plus précieuses concernant l'analyse des mouvements mécaniques dans le travail, la suppression des mouvements superflus et malhabiles, l'élaboration des méthodes de travail les plus rationnelles, l'introduction des meilleurs systèmes de recensement et de contrôle, etc.” ( “Les tâches immédiates du pouvoir des soviets”, Oeuvres choisies, Tome 2) Plus sujette à caution que tout, la réaction de Lénine contre un certain degré d'“anarchie” sur le lieu de travail, en particulier là où le mouvement des comités d'usine était fort et disputait le contrôle des usines à l'ancienne ou à la nouvelle direction. Il a donc appelé à la “direction d'un seul homme”, en affirmant que “la soumission sans réserve à une volonté unique est absolument indispensable pour le succès d'un travail organisé sur le modèle de la grande industrie mécanique.” (Ibid.) Ce passage est souvent cité par les anarchistes et les conseillistes qui sont zélés à montrer que Lénine était le précurseur de Staline. Mais il faut le lire dans son contexte : la défense par Lénine de la “dictature individuelle” dans la direction n'excluait pas du tout le large développement de discussions et de prises de décision démocratiques sur la politique globale dans les meetings de masse ; et plus forte serait la conscience de classe du prolétariat, plus cette subordination au “directeur” durant le processus réel rappellerait “plutôt la direction délicate d'un chef d'orchestre” (Ibid.)

Néanmoins, toute l'orientation de ce discours alarma les communistes de gauche, d'autant plus qu'il était accompagné d'une tendance à réfréner le pouvoir des comités d'usine à la base et à les incorporer dans l'appareil syndical plus flexible.

Le groupe communiste de gauche qui était extrêmement influent dans les régions de Petrograd et de Moscou, avait créé son propre journal, Kommounist (Le communiste). Il y a publié deux importantes polémiques envers la démarche contenue dans le discours de Lénine : les “Thèses sur la situation actuelle” du groupe (publiées dans Critique, Glasgow, 1977, comme brochure) et l'article d'Ossinski “Sur la construction du socialisme”.

Le premier document montre que ce groupe n'était absolument pas animé par un esprit d'“infantilisme petit-bourgeois” comme devait le proclamer Lénine. La démarche est tout à fait sérieuse et commence par chercher à analyser le rapport de forces entre les classes au lendemain du traité de Brest-Litovsk. Il est certain que ceci révèle le côté faible de l'analyse du groupe : il se raccroche à l'idée à la fois que le traité a porté un coup sérieux aux perspectives de la révolution, tout en prédisant en même temps que “pendant le printemps et l'été, l'effondrement du système impérialiste doit commencer”, un morceau de diseuse de bonne aventure auquel Lénine sonne les cloches avec raison dans sa réponse. Cette position contradictoire est un produit direct des fausses suppositions que les gauches avaient faites dans le débat sur le traité.

Le côté fort du document est la critique de l'utilisation de méthodes bourgeoises par le nouveau pouvoir soviétique. Ici il faut dire que le texte n'est pas rigidement doctrinaire : il accepte l'utilisation de spécialistes techniciens bourgeois par la dictature du prolétariat et n'exclut pas la possibilité d'établir des relations commerciales avec les puissances capitalistes, tout en alertant contre le danger de “manoeuvres diplomatiques de la part de l'Etat russe parmi les puissances impérialistes”, y compris d'alliances politiques et militaires. Et il met aussi en garde contre de telles politiques qui, à l'échelle internationale, s'accompagneraient inévitablement de concessions à la fois au capital international et au capital originaire de Russie même. Ces dangers devaient devenir particulièrement concrets avec le reflux de la vague révolutionnaire après 1921. Mais l'aspect le plus valable des critiques portées par la Gauche concernait le danger d'abandonner les principes de l'Etat-commune dans les soviets, dans l'armée et dans les usines :

“Une politique de direction des entreprises sur le principe d'une large participation des capitalistes et d'une centralisation semi-bureaucratique va naturellement de pair avec une politique du travail visant l'établissement d'une discipline parmi les ouvriers déguisée en "autodiscipline" ; l'introduction de la responsabilité du travail pour les ouvriers (un projet de cette nature a été promu par les bolcheviks de droite - travail à la pièce, allongement de la journée de travail, etc.)

La forme du contrôle de l'Etat sur les entreprises doit se développer dans la direction de la centralisation bureaucratique, de la domination de différents commissaires, de la privation d'indépendance des soviets locaux et du rejet dans la pratique du type d'"Etat-Commune" dirigé par en bas...

Dans le domaine de la politique militaire, il doit apparaître, et on peut en fait déjà le noter, une déviation vers le rétablissement du service militaire à l'échelle nationale (incluant la bourgeoisie)... Avec l'établissement de cadres de l'armée pour lesquels sont nécessaires l'entraînement et le commandement par des officiers, la tâche de créer un corps prolétarien d'officiers à travers une organisation large et planifiée d'écoles et de cours appropriés est perdue de vue. De cette façon, sont reconstitués dans la pratique le vieux corps des officiers et les structures de commandement des généraux tsaristes.” (traduit de l'anglais par nous)

Ici, la gauche communiste discernait les tendances préoccupantes qui commençaient à apparaître au sein du nouveau régime soviétique et qui devaient s'accélérer rapidement dans la période suivante de “Communisme de guerre”. Ils étaient particulièrement préoccupés du fait que si le parti s'identifiait à ces tendances, il risquait d'être contraint de s'affronter aux ouvriers comme force hostile : “L'introduction de la discipline du travail en lien avec la restauration de la direction capitaliste dans la production ne peut pas accroître fondamentalement la productivité du travail, mais elle affaiblira l'autonomie de classe, l'activité et le degré d'organisation du prolétariat. Pour mettre en place ce système dans le contexte de la haine de classe qui prévaut dans la classe ouvrière contre les "capitalistes et les saboteurs", le parti devra chercher le soutien de la petite-bourgeoisie contre les ouvriers, et donc en finir avec lui-même comme parti du prolétariat.” (Ibid.)

L'issue finale d'une telle involution était, pour les Gauches, la dégénérescence du pouvoir prolétarien en un système de capitalisme d'Etat : “A la place d'une transition d'une nationalisation partielle vers une socialisation générale de la grande industrie, les accords avec les "capitaines de l'industrie" vont mener à la formation de grands trusts dirigés par eux et regroupant les branches fondamentales de l'industrie ce qui peut prendre, avec une aide extérieure, la forme d'entreprises d'Etat. Un tel système d'organisation de la production jette les bases d'une évolution vers le capitalisme d'Etat et constitue une étape transitoire vers celui-ci.” (Ibid.)

A la fin des Thèses, les communistes de gauche développent leurs propres propositions pour maintenir la révolution sur le droit chemin : poursuite de l'offensive contre la contre-révolution bourgeoise et la propriété capitaliste ; contrôle strict sur les spécialistes industriels et militaires bourgeois ; soutien à la lutte des paysans pauvres à la campagne ; et plus important, pour les ouvriers “pas d'introduction du travail à la pièce ni allongement de la journée de travail ce qui, dans les circonstances d'un développement du chômage n'a pas de sens, mais introduction par les conseils économiques locaux et les syndicats d'horaires standards et d'une diminution de la journée de travail avec augmentation du nombre d'équipes et organisation large du travail social productif.

L'octroi d'une grande indépendance aux soviets locaux et non le contrôle de leur activité par les commissaires envoyés par le pouvoir central. Le pouvoir soviétique et le parti du prolétariat doivent chercher un soutien dans l'autonomie de classe des grandes masses vers le développement de laquelle tous les efforts doivent être dirigés.” Et les gauches définissent pour finir leur propre rôle : “Elles définissent leur attitude envers le pouvoir soviétique comme une position de soutien universel à ce pouvoir en cas de nécessité -par le moyen de la participation à celui-ci... Cette participation n'est possible que sur la base d'un programme politique défini qui empêche la déviation du pouvoir soviétique et de la majorité du parti vers le chemin fatal de la politique petite-bourgeoise. En cas d'une telle déviation, l'aile gauche du parti devra prendre la position d'une opposition prolétarienne active et responsable.”

On peut trouver dans ces lignes un certain nombre de faiblesses théoriques importantes. L'une d'elles est la tendance à confondre la nationalisation totale de l'économie par l'Etat soviétique avec un processus réel de socialisation - c'est-à-dire comme faisant déjà partie de la construction d'une société socialiste. Dans sa réponse aux thèses, “Sur l'infantilisme "de gauche" et les idées petites-bourgeoises” (mai 1918), Lénine attaque cette confusion. A la position des Thèses selon laquelle “l'utilisation systématique des moyens existants de production n'est concevable que si une politique de socialisation la plus déterminée se poursuit”, Lénine répond : “On peut être résolu ou irrésolu en matière de nationalisation et de confiscation. Mais aucune "résolution", fût-elle la plus grande qui soit, ne suffit pour assurer le passage de la nationalisation et des confiscations à la socialisation. Toute la question est là précisément. Le malheur de nos "communistes de gauche", c'est que par ce naïf et puéril assemblage de mots : "La socialisation... la plus résolue", ils révèlent leur incompréhension totale du noeud de la question et de la situation "actuelle"(...) Hier, il fallait essentiellement nationaliser, confisquer, battre et achever la bourgeoisie et briser le sabotage avec le maximum de résolution. Aujourd'hui, il n'est que des aveugles pour ne pas voir que nous avons nationalisé, confisqué, brisé et démoli plus que nous n'avons réussi à compter. Or la socialisation diffère de la simple confiscation précisément en ceci qu'on peut confisquer avec la seule "résolution", sans être compétent en matière de recensement et de répartition rationnelles de ce qui a été confisqué, tandis qu'on ne peut socialiser à défaut de cette compétence.” (Oeuvres choisies, Tome 2)

Ici, Lénine est capable de montrer qu'il existe une différence de qualité entre la simple expropriation de la bourgeoisie (en particulier quand cela prend la forme de l'étatisation) et la construction réelle de nouveaux rapports socialistes. La faiblesse des Gauches sur ce point devait conduire beaucoup d'entre eux à confondre l'étatisation quasi complète de la propriété et même de la distribution qui a eu lieu pendant la période du “Communisme de guerre” avec le communisme authentique ; comme nous l'avons montré, Boukharine en particulier a développé cette confusion en une théorie élaborée dans son livre Economique de la période de transition (voir la Revue internationale n°96). Lénine au contraire est bien plus réaliste sur la possibilité que le pouvoir soviétique russe, épuisé, puisse accomplir des pas véritables vers le socialisme en l'absence d'une révolution mondiale.

Cette faiblesse empêche aussi les gauches de voir avec une pleine clarté d'où vient le principal danger de la contre-révolution. Pour elles, le “capitalisme d'Etat” est considéré comme le danger central, c'est vrai. Mais il est plutôt vu comme l'expression d'un danger encore plus grand : que le parti finisse dans une déviation vers la “politique petite-bourgeoise”, qu'il s'aligne sur les intérêts de la petite-bourgeoisie contre le prolétariat. C'était un reflet partiel de la réalité : le statu quo post-insurrectionnel était une situation dans laquelle le prolétariat victorieux ne s'affrontait pas seulement à la furie des vieilles classes dominantes, mais aussi au poids mort des vastes masses paysannes qui avaient leurs propres raisons de résister à une avancée ultérieure du processus révolutionnaire. Mais le poids de ces couches sociales se faisait sentir sur le prolétariat avant tout à travers l'organe étatique qui, dans sa tendance naturelle à préserver le statu quo social, tendait à devenir un pouvoir autonome pour lui-même. Comme la plupart des révolutionnaires de l'époque, les gauches identifiaient le “capitalisme d'Etat” à un système de contrôle étatique dirigeant l'économie soit dans l'intérêt de la grande bourgeoisie, soit dans celui de la petite-bourgeoisie ; elles ne pouvaient pas encore envisager la montée d'un capitalisme d'Etat ayant effectivement écrasé ces classes et opérant toujours sur une base entièrement capitaliste.

Comme nous l'avons vu, la réponse de Lénine aux gauches, “L'infantilisme de l'aile gauche”, tape sur leurs points faibles : les confusions sur les implications de Brest-Litovsk, la tendance à confondre la nationalisation et la socialisation. Mais Lénine à son tour tombe dans une erreur très grave quand il commence à faire les louanges du capitalisme d'Etat comme étape nécessaire pour la Russie arriérée, en fait comme fondement du socialisme. Lénine avait déjà mis en avant ce point de vue dans son discours au comité exécutif des soviets à la fin avril. Là il traite la question à partir de la meilleure intuition des communistes de gauche -le danger d'une évolution vers le capitalisme d'Etat- et part dans une direction totalement fausse :

"Eh bien, quand je vois désigner de pareils ennemis dans le journal des communistes de gauche, je demande : qu'est-il arrivé à ces hommes, comment des bribes de livres peuvent-elles leur faire oublier la réalité ? La réalité dit que le capitalisme d'Etat serait pour nous un pas en avant. Si nous pouvions en Russie réaliser sous peu un capitalisme d'Etat, ce serait une victoire. Comment peuvent-ils ne pas voir que le petit propriétaire, le petit capital est notre ennemi ? Comment peuvent-ils coir dans le capitalisme d'Etat notre principal ennemi ? Dans la passage du capitalisme au socialisme, ils ne doivent pas oublier que notre ennemi principal, c'est la petite-bourgeoisie avec ses habitudes, ses coutumes, sa situation économique (...)

Qu'est-ce que le capitalisme d'Etat sous le pouvoir des soviets ? Etablie à présent le capitalisme d'Etat, c'est établir le recensement et le contrôle qu'appliquaient les classes capitalistes. L'Allemagne nous offre un modèle de capitalisme d'Etat. Nous savons qu'elle s'est révéjée supérieure à nous. Mais si vous réfléchissez tant soit peu à ce que signifierait en Russie, dans la Russie des Soviets, la réalisation des bases de ce capitalisme d'Etat, quiconque a gardé son bon sens et ne s'est pas bourré le crâne de fragments de vérités livresques, devra dire que le capitalisme d'Etat serait pour nous le salut.

J'ai dit que le capitalisme d'Etat serait pour nous le salut ; si nous l'avions en Russie, la transition au socialisme intégral serait aisée, elle serait entre nos mains, parce que le capitalisme d'Etat est quelque chose de centralisé, de calculé, de contrôlé et de socialisé, et c'est précisément ce dont nous manquons. Nous sommes menacés par les éléments aveugles du laisser-aller petite-bourgeois, engendré le plus directement par toute l'histoire et l'économie de la Russie (...)” (Lénine, Séance du CEC, 29 avril 1918, Oeuvres complètes, Tome 27)

Il y a dans ce discours un fort élément d'honnêteté révolutionnaire, d'avertissement contre tout schéma utopique sur une construction rapide du socialisme dans une Russie qui sortait à peine du Moyen Age et qui ne recevait pas encore d'assistance directe du prolétariat mondial. Mais il y a aussi une sérieuse erreur que toute l'histoire du 20e siècle a vérifiée. Le capitalisme d'Etat ne constitue pas une étape organique vers le socialisme. En fait, il représente la dernière forme de défense du capitalisme contre l'effondrement de son système et l'émergence du communisme. La révolution communiste est la négation dialectique du capitalisme d'Etat. Les arguments de Lénine d'un autre côté trahissent les vestiges de la vieille idée social-démocrate selon laquelle le capitalisme évoluerait pacifiquement vers le socialisme. Il est certain que Lénine a rejeté l'idée que la transition vers le socialisme puisse commencer sans destruction politique de l'Etat capitaliste, mais ce qu'il oublie c'est que la nouvelle société ne peut émerger qu'à travers une lutte consciente et constante du prolétariat pour supplanter les lois aveugles du capital et créer de nouveaux rapports sociaux fondés sur la production pour l'usage. La “centralisation” de la structure économique capitaliste par l'Etat - même un Etat soviétique -ne fait pas disparaître les lois du capital, la domination du travail mort sur le travail vivant. C'est pourquoi les gauches avaient raison de dire comme dans les remarques souvent citées d'Ossinski, que : “Si le prolétariat lui-même ne sait pas créer les pré-requis de l'organisation socialiste du travail, personne ne peut le faire à sa place et personne ne peut le contraindre à le faire. Le bâton dressé sur la tête des ouvriers se retrouvera dans les mains d'une force sociale qui sera soit sous l'influence d'une autre classe sociale ou bien dans les mains du pouvoir des soviets ; mais le pouvoir des soviets sera alors forcé de rechercher le soutien d'une autre classe (comme la paysannerie) contre le prolétariat, et ce faisant, il se détruira lui-même en tant que dictature du prolétariat. Le socialisme ou l'organisation socialiste sera établi par le prolétariat lui-même ou ne le sera pas ; quelque chose d'autre sera mis en place -le capitalisme d'Etat.” (“Sur la construction du socialisme”, Kommounist n°2, avril 1918, traduit de l'anglais par nous)

Bref, le travail vivant ne peut imposer ses intérêts sur ceux du travail mort que par ses propres efforts, par sa lutte même pour prendre le contrôle direct et de l'Etat et des moyens de production et de distribution. Lénine avait tort de considérer ça comme une preuve de la démarche petite-bourgeoise et anarchiste des gauches. Les gauches, contrairement aux anarchistes, n'étaient pas opposées à la centralisation. Bien qu'elles aient été en faveur d'initiatives des comités d'usine et des soviets locaux, elles étaient pour la centralisation de ces organes dans des conseils économiques et politiques supérieurs. Ce qu'elles voyaient cependant, c'était qu'il n'y avait pas de choix entre deux voies pour construire la nouvelle société -celle de la centralisation prolétarienne et celle de la centralisation bureaucratique. Cette dernière ne pouvait mener que dans une direction totalement différente et culminerait inévitablement dans une confrontation entre la classe ouvrière et un pouvoir qui, même né de la révolution, se serait de façon croissante éloigné de celle-ci.

C'était une vérité générale, applicable à toutes les phases du processus révolutionnaire. Mais les critiques des communistes de gauche avaient aussi une validité plus immédiate. Comme nous l'avons écrit dans l'étude sur la Gauche communiste russe dans la Revue internationale n°8 : “La défense par Kommounist des comités d'usine, des conseils et de l'activité autonome de la classe ouvrière était importante non parce qu'elle aurait fourni une solution aux problèmes économiques rencontrés par la Russie, et encore moins comme recette pour la construction immédiate du "communisme" en Russie ; la Gauche déclarait explicitement que "le socialisme ne peut pas être réalisé dans un seul pays et surtout pas dans un pays arriéré" (cité par L.Schapiro, The origins of the communist autocracy, 1955). Le fait que ce soit l'Etat qui impose une discipline du travail, l'incorporation des organes autonomes du prolétariat dans l'appareil d'Etat, constituait surtout des coups portés à la domination politique de la classe ouvrière russe. Comme le CCI l'a souvent souligné, le pouvoir politique de la classe est la seule garantie véritable de l'issue victorieuse de la révolution ; et le pouvoir politique ne peut être exercé que par les organes de masse de la classe, par ses comités, ses assemblées d'usine, ses conseils, ses milices. En affaiblissant l'autorité de ces organes, la politique de la direction bolchevik faisait peser une grave menace sur la révolution elle-même. Les signes de ce danger que les communistes de gauche avaient si clairement vus dans les premiers mois de la révolution, devaient devenir encore plus sérieux pendant la période de guerre civile.”

***

Au lendemain de l'insurrection d'octobre, quand le personnel du gouvernement soviétique s'est formé, Lénine a eu une hésitation avant d'accepter le poste de président du soviet des commissaires du peuple. Son intuition politique lui disait que cela freinerait sa capacité à agir comme avant-garde de l'avant-garde, à être à la gauche du parti révolutionnaire comme il l'avait si clairement été entre avril et octobre 1917. La position adoptée par Lénine en 1918 contre les gauches, tout en se situant fermement dans les paramètres d'un parti prolétarien vivant, reflète déjà les pressions du pouvoir étatique sur les bolcheviks ; les intérêts de l'Etat, de l'économie nationale, de la défense du statu quo avaient déjà commencé à entrer en conflit avec les intérêts des ouvriers. En ce sens, il y a une certaine continuité entre les faux arguments de Lénine contre les gauches en 1918 et sa polémique contre la Gauche communiste internationale après 1920 qu'il a également accusée d'infantilisme et d'anarchisme. Mais en 1918, la révolution mondiale était encore dans sa phase ascendante et si elle s'était étendue au-delà de la Russie, il aurait été bien plus facile de corriger ses premières erreurs. Dans de prochains articles, nous examinerons comme la Gauche communiste a répondu au véritable processus de dégénérescence qui a pris le parti bolchevik et le pouvoir soviétique quand la révolution internationale est entrée dans sa phase de reflux.

CDW.