Il y a 90 ans, la révolution allemande (V) : La terreur orchestrée par la social-démocratie fait le lit du fascisme

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Le général Walther von Lüttwitz (à gauche) en discussion avec Gustav Noske.

La défaite de la révolution prolétarienne en Allemagne constitua le tournant décisif du 20e siècle puisqu'elle signifiait aussi, par conséquence, la défaite de la révolution mondiale. En Allemagne, l'instauration du régime national-socialiste édifié sur l'écrasement du prolétariat révolutionnaire ouvrait la marche accélérée de ce pays vers la Seconde Guerre mondiale. La barbarie particulière du régime national-socialiste devait très tôt servir de faire-valoir aux campagnes antifascistes destinées, quant à elles, à embrigader dans la guerre le prolétariat du camp impérialiste "démocratique". Selon l'idéologie antifasciste, le capitalisme démocratique serait un "moindre mal" qui pourrait, dans une certaine mesure, protéger les populations contre ce qu'il y a de pire dans la société bourgeoise. Une telle mystification, qui a encore aujourd'hui un pouvoir de nuisance sur la conscience de la classe ouvrière, est totalement démentie par les luttes révolutionnaires en Allemagne défaites par la social-démocratie qui déchaîna pour cela une terreur préfigurant celle du fascisme. C'est une des raisons pour lesquelles la classe dominante préfère couvrir ces événements d'un épais silence.

L'ordre règne à Berlin

Le soir du 15 janvier 1919, cinq membres du comité armé de vigilance bourgeois du quartier cossu de Wilmersdorf à Berlin, dont deux hommes d'affaires et un bouilleur de cru, s'introduisirent dans l'appartement de la famille Marcusson où ils trouvèrent trois membres du comité central du jeune Parti communiste d'Allemagne (KPD) : Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg et Wilhelm Pieck. Les livres d'histoire "officiels" racontent encore aujourd'hui que les chefs du KPD furent "arrêtés". En réalité, Liebknecht, Luxemburg et Pieck furent kidnappés. Bien que les membres de "la milice citoyenne" fussent convaincus que leurs prisonniers étaient des criminels, ils ne les livrèrent pas à la police. Ils les emmenèrent, au lieu de cela, au luxueux hôtel Eden où, le matin même seulement, la Garde-Kavallerie-Schützen-Division ("Division de fusiliers de cavalerie de la garde", GKSD) venait d'établir ses nouveaux quartiers généraux.

La GKSD avait été une unité d'élite de l'armée impériale - à l'origine les gardes du corps de l'empereur lui-même. Comme les SS qui allaient prendre sa succession dans la Seconde Guerre mondiale, elle envoyait au front des unités de choc mais disposait aussi de son propre système de sécurité et d'espionnage. Dès que la nouvelle de la révolution arriva au front occidental, la GSKD rentra pour prendre la direction de la contre-révolution ; elle arriva dans la région de Berlin le 30 novembre. Là, elle mena l'attaque de la "veille de Noël" contre les marins révolutionnaires dans le palais impérial en employant, en plein milieu de la ville, l'artillerie, les gaz et les grenades.1

Dans ses mémoires, le commandant en chef du GSKD, Waldemar Pabst, raconte comment un de ses officiers, un aristocrate catholique, après avoir entendu un discours de Rosa Luxemburg, avait déclaré qu'elle était une "sainte" et lui avait demandé de permettre à Rosa Luxemburg de s'adresser à leur unité. Pabst écrit : "J'ai pris conscience du danger que représentait Madame Luxemburg. Elle était plus dangereuse que tout, même que ceux qui étaient armés."2

A leur arrivée avec leur butin au "paradis" de l'hôtel Eden, les cinq défenseurs intrépides de la loi et de l'ordre de Wilmersdorf furent grassement récompensés pour leurs services. Le GKSD était l'une des trois organisations de la capitale qui offrait une récompense financière considérable pour la capture de Liebknecht et de Luxemburg.3

Pabst nous fait un bref compte-rendu de l'interrogatoire de Rosa Luxemburg ce soir là. "Êtes-vous Madame Rosa Luxemburg ?" demanda-t-il. "Décidez-en vous-même s'il vous plaît", répondit-elle. "D'après les photos, ce doit être le cas." "Si vous le dites." Puis elle prit une aiguille et se mit à recoudre sa jupe dont le bord avait été déchiré lors de son arrestation. Puis elle se mit à lire l'un de ses livres préférés, Faust de Goethe, et ignora la présence de son interrogateur.

Dès que la nouvelle de la capture des "Spartakistes" se répandit, une atmosphère de pogrom éclata chez les hôtes de l'élégant hôtel. Cependant Pabst avait ses propres plans. Il fit venir des lieutenants et des officiers de la marine, des hommes d'honneur très respectés ; des hommes dont "l'honneur" avait été tout particulièrement blessé puisque leurs propres subordonnés, les marins de la flotte impériale, désertaient et s'engageaient dans la révolution. Ces gentlemen prêtèrent serment de garder le silence pour le reste de leur vie sur ce qui allait suivre.

Ils voulaient éviter un procès, une "exécution selon la loi martiale" ou tout autre procédé qui feraient apparaître les victimes comme des héros ou des martyrs. Les "Spartakistes" devaient mourir d'une mort honteuse. On se mit d'accord pour prétendre que Liebknecht était emmené en prison, simuler une panne de voiture dans le parc du centre ville, le Tiergarten, et l'abattre alors qu'il "était en fuite". Puisque cette "solution" avait peu de chance d'être crédible pour Rosa Luxemburg dont le handicap de la hanche qui la faisait boiter, était connu de tous, on décida qu'elle devait apparaître comme la victime d'un lynchage par la foule. Le rôle de la foule fut assigné au lieutenant de la marine, Herman Souchon, dont le père, l'amiral Souchon, avait en novembre 1918, en tant que gouverneur de Kiel, subi la déshonneur de devoir négocier avec les ouvriers et les marins révolutionnaires. Il devait attendre en dehors de l'hôtel, se ruer sur la voiture qui emmenait Rosa Luxemburg et lui tirer dans la tête.

Au cours de l'exécution de ce plan, un élément imprévu apparut en la personne d'un soldat appelé Runge qui s'était arrangé avec son capitaine, appelé Petri, pour rester à son poste après la fin de son service à 11 heures du soir. Ils voulaient recevoir pour eux la principale récompense pour la liquidation de ces révolutionnaires. Alors qu'on emmenait Liebknecht à une voiture en dehors de l'hôtel, Runge lui porta un terrible coup sur la tête avec la crosse de son fusil. Cette action allait considérablement discréditer la fable selon laquelle Liebknecht avait été abattu "en fuite". Dans la consternation qui suivit cet acte, personne ne pensa à écarter Runge de la scène. Et quand Rosa Luxemburg fut emmenée hors de l'hôtel à son tour, Runge en uniforme l'assomma de la même manière. Alors qu'elle gisait par terre, il lui asséna un second coup. Une fois qu'elle fut jetée à demi-morte dans la voiture qui attendait, un autre soldat en service, von Rzewuski, lui infligea un autre coup. C'est seulement à ce moment là que Souchon accourut pour l'exécuter. Ce qui suivit est bien connu. Liebknecht fut abattu dans le Tiergarten. Le corps de Rosa Luxemburg fut jeté dans le Landwehr canal proche.4 Le lendemain, les meurtriers furent photographiés à leur fête de célébration des événements.

Après avoir exprimé combien il était choqué par ces "atrocités" et les avoir condamnées, le gouvernement social-démocrate promit une "enquête la plus rigoureuse" qu'il mit entre les mains de la GKSD. Le responsable de l'enquête, Jorns, qui avait acquis sa réputation du fait de la dissimulation d'un génocide colonial par l'armée allemande en "Afrique du Sud-Ouest allemande" avant la guerre, installa son bureau à l'hôtel Eden où il était aidé dans son "enquête" par Pabst et par l'un des accusés du meurtre, von Pflugk-Hartnung. Cependant, le projet de jouer sur le temps et d'enterrer ensuite l'idée d'un procès, fut contrecarré par un article paru le 12 février dans la Rote Fahne, journal du KPD. Cet article, qui rendait compte de façon remarquable de ce qui a été établi comme vérité historique sur ces meurtres, déclencha un tollé général.5

Le procès commença donc le 8 mai 1919. Le palais de justice fut placé sous la protection des forces armées du GSKD. Le juge désigné était un autre représentant de la flotte impériale, Wilhelm Canaris, ami personnel de Pabst et de von Pflugk-Hartnung. Il devait devenir commandant en chef des services d'espionnage en Allemagne nazie. Encore une fois, presque tout se déroula selon un plan préétabli -sauf que des membres du personnel de l'hôtel Eden, malgré la peur de perdre leur emploi et d'être mis sur la liste des personnes à assassiner par les brigades militaires de tueurs, témoignèrent de la vérité de ce qu'ils avaient vu. La femme de ménage, Anna Belger, raconta qu'elle avait entendu les officiers parler de la "réception" qu'ils préparaient pour Liebknecht dans le Tiergarten. Les serveurs, Mistelski et Krupp, 17 ans tous les deux, identifièrent Runge et révélèrent ses relations avec Petri. Malgré tout cela, la cour accepta sans problème la version selon laquelle Liebknecht avait été abattu "en cours de fuite", et acquitta les officiers qui avaient tiré. Dans le cas de Rosa Luxemburg, il fut décrété que deux soldats avaient tenté de la tuer, mais qu'on ne connaissait pas le meurtrier. On ne connaissait pas non plus la cause de sa mort puisqu'on n'avait pas retrouvé son corps.

Le 31 mai 1919, des ouvriers trouvèrent le cadavre de Rosa Luxemburg à l'écluse du canal. Dès qu'il apprit qu' "elle" était réapparue, le ministre de l'intérieur SPD, Gustav Noske, ordonna un black-out des informations à ce sujet. Ce n'est que trois jours plus tard qu'une annonce officielle fut publiée, disant que les restes de Rosa Luxemburg avaient été trouvés par une patrouille militaire, et non par des ouvriers.

Au défi de toutes les règles, Noske remit le corps à ses amis militaires, aux mains des meurtriers eux-mêmes. Les autorités responsables ne purent s'empêcher de souligner que Noske avait en fait volé le corps. Il est évident que les sociaux-démocrates étaient terrifiés par Rosa Luxemburg, même par son cadavre. Le serment de silence fait à l'hôtel Eden tint pendant plusieurs décennies. Mais c'est Pabst lui-même qui le brisa finalement. Il ne pouvait supporter plus longtemps de ne pas se voir attribuer publiquement le mérite de son exploit. Après la Seconde Guerre mondiale, il se mit à y faire de lourdes allusions dans des interviews données à des journaux d'information (Spiegel, Stern) et à être plus explicite dans des discussions avec des historiens et dans ses mémoires. Dans la République fédérale d'Allemagne de l'Ouest, "l'anticommunisme" de la période d'après-guerre offrait des circonstances favorables. Pabst rapporta qu'il avait téléphoné au ministre de l'intérieur social-démocrate Noske, le soir du 15 janvier 1919, pour le consulter sur la procédure à suivre vis-à-vis de ses illustres prisonniers. Ils se mirent d'accord sur la nécessité de "mettre fin à la guerre civile". Sur la façon de le faire, Noske déclara : "Votre général6 doit prendre la décision, ce sont vos prisonniers". Dans une lettre au Dr Franz, datée de 1969, Pabst écrit : "Noske et moi étions en total accord. Naturellement, Noske ne pouvait donner l'ordre lui-même". Et dans une autre lettre, il écrit : "... ces idiots d'allemands devraient tomber à genoux et me remercier ainsi que Noske ; des rues et des squares devraient porter nos noms7 ! Noske fut exemplaire à l'époque et le Parti (sauf son aile gauche à demi-communiste) sans reproche. Il est clair que je n'aurais jamais pu décider cette action sans l'accord de Noske (ni de Ebert derrière-lui) et que je devais protéger mes officiers."8

Le système de l'assassinat politique

La situation de l'Allemagne de 1918 à 1920, où l'on répondit à une tentative de révolution prolétarienne par un horrible massacre qui coûta la vie à près de 20 000 prolétaires, ne constituait pas une première dans l'histoire. Des scènes similaires avaient eu lieu à Paris, à l'époque de la révolution de juillet, en 1848, et de la Commune de Paris en 1871. Et, alors que la révolution d'octobre en 1917 en Russie ne répandit quasiment pas de sang, la guerre civile que le capital international déchaîna pour y répondre coûta des millions de vies. Ce qui était nouveau en Allemagne, c'était l'utilisation du système de l'assassinat politique, pas seulement à la fin du processus révolutionnaire, mais dès le tout début.9

Sur ce sujet, après avoir cité Klaus Gietinger, nous nous reportons à un autre témoin, Emil Julius Gumbel, qui publia, en 1924, un livre célèbre intitulé "Quatre années d'assassinats politiques"10 Comme Klaus Gietinger aujourd'hui, Gumbel n'était pas un communiste révolutionnaire. Il était, en fait, un défenseur de la république bourgeoise établie à Weimar. Mais il était avant tout un homme à la recherche de la vérité et prêt à risquer sa vie dans cette quête.

Pour Gumbel, ce qui caractérisait l'évolution en Allemagne, c'était la transition de "l'assassinat artisanal" à ce qu'il appelle "une méthode plus industrielle".11 Elle se basait sur des listes de gens à assassiner, établies par des organisations secrètes, et était mise en œuvre systématiquement par des escadrons de la mort composés d'officiers et de soldats. Ces escadrons non seulement coexistaient pacifiquement avec les organismes officiels de l'État démocratique mais, de plus, ils coopéraient activement avec lui. Les médias jouaient un rôle-clé dans cette stratégie ; ils préparaient et justifiaient les assassinats à l'avance et, par la suite, dérobaient aux morts tout ce qu'il leur restait : leur réputation sans tache.

Comparant le terrorisme, principalement individuel, de l'aile gauche avant la guerre12 à la nouvelle terreur de droite, Gumbel écrivait : "L'incroyable clémence des tribunaux envers les auteurs est bien connue. C'est ainsi que les assassinats politiques actuels en Allemagne se distinguent de ceux du passé, communs à d'autres pays, par deux aspects : leur massivité et à quel point ils ne sont pas punis. Auparavant, l'assassinat politique requérait après tout une force de décision certaine. On ne peut lui dénier un certain héroïsme. L'auteur risquait sa vie. Il était extraordinairement difficile de s'enfuir. Aujourd'hui, le coupable ne risque rien. Des organisations puissantes ayant des représentants dans tout le pays lui offrent un abri, une protection et un soutien matériel. Des fonctionnaires "bienveillants", chefs de police, procurent les papiers nécessaires pour partir à l'étranger si nécessaire... On vous loge dans les meilleurs hôtels où on peut mener la belle vie. En un mot, l'assassinat politique est passé d'un acte héroïque à un acte du quotidien, pratiquement à une source de revenu facile."13

Ce qui était valable pour l'assassinat de personnes l'était tout autant pour un putsch de droite, utilisé en vue de tuer à grande échelle – ce que Gumbel appelle "l'assassinat semi-organisé". "Si le putsch réussit, tant mieux. S'il échoue, les tribunaux font en sorte que rien n'arrive aux meurtriers. Et ils l'ont fait. Pas un seul assassinat de la droite n'a jamais été vraiment puni. Même les meurtriers qui ont avoué leurs crimes ont été libérés sur la base de l'amnistie de Kapp."

En réponse à l'éclatement de la révolution prolétarienne, de nombreuses organisations contre-révolutionnaires de ce type furent constituées en Allemagne.14 Et lorsqu'elles furent bannies du pays, que la loi martiale et le système des tribunaux extraordinaires furent abolis, tout cela fut maintenu en Bavière, faisant de Munich le "nid" de l'extrême droite allemande et des exilés russes. Ce qui a été présenté comme une "particularité bavaroise" était, en réalité, une division du travail. Les principaux leaders de cette "fronde bavaroise" étaient Ludendorff et ses adeptes des anciens quartiers généraux militaires qui n'étaient absolument pas bavarois.15

La social-démocratie, les militaires et le système de la terreur

Comme nous l'avons rappelé dans la deuxième partie de cette série, la Dolchstosslegende, "la légende du coup de poignard dans le dos", fut inventée en septembre 1918 par le général Ludendorff. Dès qu'il réalisa que la guerre était perdue, il appela à la formation d'un gouvernement civil chargé de réclamer la paix. Son idée de départ était de faire porter la faute sur les civils et de sauver la réputation des forces armées. La révolution n'avait pas encore éclaté. Après son éclatement, la Dolchstosslegende prit une importance nouvelle. La propagande selon laquelle une force armée glorieuse, jamais vaincue sur les champs de bataille, se voyait dérober la victoire au dernier moment par la révolution, avait pour but de provoquer dans la société, et parmi les soldats en particulier, une haine ardente contre la révolution.

Au départ, quand les sociaux-démocrates se virent offrir une place dans ce gouvernement civil "du déshonneur", l'intelligent Scheidemann de la direction du SPD reconnut le piège et voulut décliner l'offre.16 Son point de vue fut vivement écarté par Ebert qui plaida pour la nécessité de mettre le bien de la patrie "au dessus de la politique de parti".17

Quand, le 10 décembre 1918, le gouvernement SPD et le haut commandement militaire firent défiler en masse dans les rues de Berlin des troupes revenant du front, leur intention était de les utiliser pour écraser la révolution. Dans ce but, Ebert s'adressa aux troupes à la Porte de Brandebourg en saluant l'armée "jamais battue sur les champs de bataille". C'est à ce moment-là qu'Ebert fit de la Dolchstosslegende une doctrine officielle du SPD et de son gouvernement.18

Évidemment, la propagande du "coup de poignard dans le dos" n'accusait pas explicitement la classe ouvrière d'être responsable de la défaite de l'Allemagne. Cela n'aurait pas été habile au moment où la guerre civile commençait, c'est-à-dire quand il était nécessaire pour la bourgeoisie d'estomper les divisions de classe. Il fallait trouver des minorités présentées comme ayant manipulé et dupé les masses et qu'on puisse désigner comme les véritables coupables.

Parmi ces coupables, figuraient les Russes et leur agent, le bolchevisme allemand, représentant une forme sauvage, asiatique de socialisme, le socialisme de la famine, virus qui menaçait la "civilisation européenne". Avec des mots différents, ces thèmes étaient en continuité directe avec la propagande antirusse des années de guerre. Le SPD était le principal et le plus ignoble agent de la propagation de ce poison. Là-dessus, les militaires étaient en fait plus hésitants, puisque certains de leurs représentants les plus audacieux misaient sur l'idée de ce qu'ils appelaient le "national-bolchevisme" (l'idée qu'une alliance militaire du militarisme prussien avec la Russie prolétarienne contre les "puissances de Versailles" pourrait aussi constituer un bon moyen de détruire moralement la révolution en Allemagne comme en Russie).

L'autre coupable ? Les Juifs. Ludendorff pensait à eux dès le départ. A première vue, il semblerait que le SPD n'ait pas suivi cette orientation. En réalité, sa propagande ne faisait que reprendre les ignominies répandues par les officiers – à part qu'il remplaçait le mot "Juif" par "étranger", "éléments sans racines nationales" ou par "intellectuels", des termes qui, dans le contexte du moment, signifiaient la même chose. Cette haine anti-intellectuelle envers les "rats de bibliothèque" est une caractéristique bien connue de l'antisémitisme. Deux jours avant l'assassinat de Luxemburg et Liebknecht, le Vorwärts, quotidien du SPD, publia un "poème" – en réalité un appel au pogrom – "La Morgue", qui regrettait qu'il n'y ait que des prolétaires parmi les morts tandis que les gens "du genre" de "Karl, Rosa, Radek" s'en étaient sortis.

La social-démocratie a saboté les luttes de l'intérieur. Elle a dirigé l'armement de la contre-révolution et ses campagnes militaires contre le prolétariat. En écrasant la révolution, elle a créé les conditions de la victoire ultérieure du national-socialisme et préparé involontairement son chemin. Le SPD a même fait plus que son devoir dans la défense du capitalisme. En aidant à créer les armées mercenaires non officielles des Corps-francs, en protégeant les organisations de tueurs des officiers, en répandant les idéologies de la réaction et de la haine qui allaient dominer la vie politique allemande pendant le quart de siècle suivant, il a participé activement à cultiver le milieu qui a permis de produire le régime d'Hitler.

"Je hais la révolution comme le péché", déclarait pieusement Ebert. Ce n'était pas la haine des industriels ou des militaires qui avaient peur de perdre leur propriété et pour qui l'ordre existant semblait si naturel qu'ils ne pouvaient que combattre tout ce qui se présentait de différent. Les péchés que la social-démocratie haïssait, c'étaient ceux de son propre passé, son engagement dans un mouvement aux côtés de révolutionnaires convaincus et de prolétaires internationalistes – même si beaucoup de membres de la social-démocratie n'avaient jamais partagé ces convictions ; la haine du renégat envers la cause trahie. Les chefs du SPD et les syndicats pensaient que le mouvement ouvrier était leur propriété. Lorsqu'ils se liguèrent avec la bourgeoisie impérialiste au moment de l'éclatement de la guerre, ils pensaient que c'était la fin du socialisme, ce chapitre illusoire qu'ils étaient maintenant décidés à fermer. Lorsque quatre années plus tard seulement, la révolution releva la tête, c'était comme la réapparition d'un fantôme effrayant du passé. Leur haine de la révolution venait aussi de la peur qu'ils en avaient. Projetant leurs propres émotions sur leurs ennemis, ils avaient peur d'être lynchés par les "Spartakistes" (une peur que partageaient les officiers des escadrons de la mort).19

Ebert était sur le point de fuir la capitale entre Noël et le Jour de l'An 1918. Tout cela se cristallisa autour de la principale cible de leur haine : Rosa Luxemburg. Le SPD était devenu un concentré de tout ce qui était réactionnaire dans le capitalisme en putréfaction. Aussi, l'existence même de Rosa Luxemburg était une provocation pour lui : sa loyauté envers les principes, son courage, sa brillance intellectuelle, le fait qu'elle était étrangère, d'origine juive, et une femme. Ils l'appelèrent "Rosa la rouge", assoiffée de sang et de revanche, une femme avec un fusil.

Quand on examine la révolution en Allemagne, il faut garder à l'esprit l'un de ses phénomènes frappants : le degré de servilité de la social-démocratie envers les militaires que même la caste des officiers prussiens trouvait répugnante et ridicule. Au cours de toute la période de collaboration entre le corps des officiers et le SPD, le premier ne cessa jamais de déclarer en public qu'il enverrait ce dernier "en enfer" dès qu'il n'en aurait plus besoin. Rien de tout cela ne pouvait plus stopper la servilité du SPD. Cette servilité n'était évidemment pas nouvelle. Elle avait caractérisé l'attitude des syndicats et des politiciens réformistes bien avant 1914.20 Mais elle s'ajoutait maintenant à la conviction que seuls les militaires pourraient sauver le capitalisme et, donc, le SPD lui-même.

En mars 1920, des officiers de droite se révoltèrent contre le gouvernement SPD (le putsch de Kapp). Du côté des putschistes, on trouve tous les collaborateurs d'Ebert et Noske dans le double assassinat du 15 janvier 1919 : Pabst et son général von Lüttwitz, le GSKD, les lieutenants de la Marine déjà mentionnés. Kapp et Lüttwitz avaient promis à leurs troupes une belle récompense financière pour le renversement d'Ebert. Le coup fut déjoué, non par le gouvernement (qui s'enfuit à Stuttgart), ni par le commandement militaire officiel (qui déclara sa "neutralité"), mais par le prolétariat. Les trois partis en conflit de la classe dominante – le SPD, les "kappistes" et le commandement militaire (ayant abandonné sa "neutralité") - s'unirent à nouveau pour vaincre les ouvriers. Tout est bien qui finit bien ! A l'exception d'une chose : qu'en était-il des infortunés mutinés qui espéraient une récompense pour le renversement d'Ebert ? Pas de problème ! Le gouvernement Ebert, de retour au travail, paya lui-même la récompense.

Voilà ce qu'il en est de l'argument (mis en avant par Trotsky, par exemple, avant 1933) selon lequel la social-démocratie, tout en étant intégrée au capitalisme, pourrait quand même se dresser contre les autorités et empêcher le fascisme – pour sauver sa peau.

La dictature du capital et la social-démocratie

En réalité, les militaires n'étaient pas tant opposés à la social-démocratie et aux syndicats qu'à l'ensemble du système des partis politiques existant.21 Déjà avant la guerre, l'Allemagne n'était pas gouvernée par les partis politiques mais par la caste militaire, système que symbolisait la monarchie. La bourgeoisie industrielle et financière de plus en plus puissante s'intégra peu à peu à ce système mais dans des structures non officielles, avant tout le Alldeutscher Verein ("Association panallemande") qui a en fait dirigé le pays avant et pendant la Première Guerre mondiale.22

En revanche, dans l'Allemagne impériale, le Parlement (le Reichstag) n'avait quasiment aucun pouvoir. Les partis politiques n'avaient pas de véritable expérience gouvernementale. C'étaient plus des groupes d'influence de différentes fractions économiques ou régionales qu'autre chose.

Ce qui était, à l'origine, le produit de l'arriération politique de l'Allemagne s'avéra un énorme avantage une fois que la guerre mondiale eut éclaté. Pour y faire face et pour affronter la révolution qui allait suivre, un contrôle dictatorial de l'État sur l'ensemble de la société était d'une nécessité impérieuse. Dans les vieilles "démocraties" occidentales, en particulier dans les pays anglo-saxons avec leur système sophistiqué à deux partis, ce capitalisme d'État évolua à travers la fusion graduelle des partis politiques et des différentes fractions économiques de la bourgeoisie avec l'État. Cette forme de capitalisme d'État, au moins en Grande-Bretagne et aux États-Unis, s'avéra très efficace. Mais cela prit un temps relativement long pour qu'elle se mette en place.

En Allemagne, la structure d'une telle intervention d'un État dictatorial existait déjà. L'un des principaux "secrets" de la capacité de l'Allemagne à tenir pendant la guerre pendant plus de quatre ans contre presque toutes les anciennes puissances majeures du monde – qui disposaient en outre des ressources de leurs empires coloniaux – réside dans l'efficacité de ce système. C'est pourquoi les alliés occidentaux ne faisaient pas que "jouer pour la galerie" lorsqu'ils demandèrent la liquidation du "militarisme prussien" à la fin de la guerre.

Comme nous l'avons déjà vu au cours de cette série d'articles, non seulement les militaires mais également Ebert lui-même voulaient sauver la monarchie à la fin de la guerre et garder un Reichstag semblable à celui qui existait avant 1914. En d'autres termes, ils voulaient maintenir ces structures capitalistes d'État qui avaient fait leurs preuves durant la guerre. Il fallut abandonner ce projet face au danger de la révolution. Tout l'arsenal et le spectacle de la démocratie politique des partis étaient nécessaires pour dévoyer les ouvriers.

C'est ce qui produisit le phénomène de la république de Weimar : un tas de partis inexpérimentés et inefficaces, tout à fait incapables de coopérer et de s'intégrer de façon disciplinée dans le régime capitaliste d'État. Il n'est pas surprenant que les militaires aient voulu s'en débarrasser ! Le seul véritable parti politique bourgeois existant en Allemagne était le SPD.

Mais si la révolution avait rendu impossible le maintien du régime de guerre capitaliste d'État23, elle rendait également impossible la réalisation du plan de la Grande-Bretagne et en particulier des États-Unis, de liquider sa base sociale militaire. Les "démocraties" occidentales durent conserver intact le noyau de la caste militaire et son pouvoir, afin d'écraser le prolétariat. Cela ne fut pas sans conséquence. Lorsqu'en 1933, les dirigeants traditionnels de l'Allemagne, les forces armées et la grande industrie, abandonnèrent le système de Weimar, ils retrouvèrent leur supériorité organisationnelle sur leurs rivaux impérialistes occidentaux dans la préparation de la Seconde Guerre mondiale. Sur le plan de sa composition, la principale différence entre l'ancien et le nouveau système était que le SPD était remplacé par le NSDAP, le parti nazi. Le SPD avait si bien réussi à vaincre le prolétariat que ses services n'étaient plus nécessaires.

La Russie et l’Allemagne : pôles dialectiques de la révolution mondiale

En octobre 1917, Lénine appela les soviets et le parti à l’insurrection en Russie. Dans une résolution pour le comité central du Parti bolchevique, "rédigée en hâte par Lénine, avec un petit bout de crayon sur une feuille de papier quadrillé d'écolier"24, il écrivait : "Le Comité central reconnaît que la situation internationale de la révolution russe (la mutinerie de la flotte en Allemagne, manifestation extrême de la croissance de la révolution socialiste mondiale dans toute l'Europe ; et, par ailleurs, la menace de voir la paix impérialiste étouffer la révolution en Russie), - de même que la situation militaire (décision indubitable de la bourgeoisie russe et de Kerenski et consorts, de livrer Petrograd aux Allemands), - de même que l'obtention par le parti prolétarien de la majorité aux Soviets, - tout cela, lié au soulèvement paysan et au changement d'attitude du peuple qui fait confiance à notre parti (élections de Moscou) et enfin la préparation manifeste d'une nouvelle aventure Kornilov (retrait des troupes de Petrograd, transfert des cosaques à Petrograd, encerclement de Minsk par les cosaques, etc.) - tout cela met l'insurrection armée à l'ordre du jour."25

Dans cette formulation se trouve toute la vision marxiste de la révolution mondiale du moment, et du rôle central de l’Allemagne dans ce processus. D’une part, l’insurrection doit avoir lieu en Russie en réponse au début de la révolution en Allemagne qui constitue un signal pour toute l’Europe. D’autre part, incapable d’écraser la révolution sur son territoire, la bourgeoisie russe a l’intention de confier cette tâche au gouvernement allemand, gendarme de la contre-révolution sur le continent européen (en livrant Petrograd). Lénine tonna contre ceux qui, dans le parti, s’opposaient à l’insurrection, qui déclaraient leur solidarité avec la révolution en Allemagne et, de ce fait, appelaient les ouvriers russes à attendre que le prolétariat allemand prenne la direction de la révolution. "Réfléchissez donc : dans des conditions pénibles, infernales, avec le seul Liebknecht (enfermé au bagne, par surcroît), sans journaux, sans liberté de réunions, sans Soviets, au milieu de l'hostilité incroyable de toutes les classes de la population - jusqu'au dernier paysan aisé - à l'égard de l'idée de l'internationalisme, malgré l'organisation supérieure de la grande, de la moyenne et de la petite bourgeoisie impérialiste, les Allemands, c'est-à-dire les révolutionnaires internationalistes allemands, les ouvriers portant la vareuse de matelot, ont déclenché une mutinerie de la flotte, alors qu'ils n'avaient peut-être qu'une chance sur cent.

Et nous qui avons des dizaines de journaux, la liberté de réunion, qui avons la majorité dans les Soviets, nous qui sommes des internationalistes prolétariens possédant les positions les plus solides du monde entier, nous refuserions de soutenir par notre insurrection les révolutionnaires allemands. Nous raisonnerions comme les Scheidemann et les Renaudel : le plus sage est de ne pas nous soulever, car si on nous fusille tous tant que nous sommes, le monde perdra des internationalistes d'une si belle trempe, si sensés, si parfaits !!"26

Comme il l‘écrivit dans son texte célèbre "La crise est mûre" (29 septembre 1917), ceux qui voulaient retarder l’insurrection en Russie seraient des "traîtres à cette cause car par leur conduite, ils trahiraient les ouvriers révolutionnaires allemands qui ont commencé à se soulever dans la flotte."

Un débat similaire eut lieu au sein du parti bolchevique à l’occasion de la première crise politique qui suivit la prise du pouvoir : fallait-il ou non signer le Traité de Brest-Litovsk avec l’impérialisme allemand. A première vue, il semblait que les camps s’étaient renversés. C’était Lénine qui défendait la prudence maintenant : il fallait accepter l’humiliation de ce traité. Mais en réalité, il y a une continuité. Dans les deux cas où le destin de la révolution russe était en jeu, c’est la perspective de la révolution en Allemagne qui était au cœur du débat. Dans les deux cas, Lénine insiste sur le fait que tout dépend de ce qui se passe en Allemagne mais, également, sur le fait que, dans ce pays, la révolution prendra plus de temps et sera infiniment plus difficile qu’en Russie. C’est pourquoi la révolution russe devait prendre la tête en octobre 1917. C’est pourquoi, à Brest-Litovsk, le bastion russe devait se préparer au compromis. Il avait la responsabilité de "tenir" pour pouvoir soutenir la révolution allemande et mondiale.

Dès ses débuts, la révolution en Allemagne était imprégnée du sens des responsabilités vis-à-vis de la révolution russe. C’était aux prolétaires allemands qu’incombait la tâche de libérer les ouvriers russes de leur isolement international. Comme Rosa Luxemburg l’écrivait de sa prison dans ses notes sur la révolution russe, publiées de façon posthume, en 1922 ; "Tout ce qui se passe en Russie s'explique parfaitement : c'est une chaîne inévitable de causes et d'effets dont les points de départ et d'arrivée sont la carence du prolétariat allemand et l'occupation de la Russie par l'impérialisme allemand."27

La gloire des événements en Russie c’est d’avoir commencé la révolution mondiale.

"C'est là ce qui est essentiel, ce qui est durable dans la politique des Bolcheviks. En ce sens, il leur reste le mérite impérissable d'avoir, en conquérant le pouvoir et en posant pratiquement le problème de la réalisation du socialisme, montré l'exemple au prolétariat international, et fait faire un pas énorme dans la voie du règlement de comptes final entre le Capital et le Travail dans le monde entier. En Russie, le problème ne pouvait être que posé. Et c'est dans ce sens que l'avenir appartient partout au bolchevisme." (Ibid.)

Ainsi, la solidarité pratique du prolétariat allemand avec le prolétariat russe est la conquête révolutionnaire du pouvoir, l’élimination du principal bastion de la contre-révolution militaire et sociale-démocrate en Europe continentale. Seul ce pas pouvait élargir la brèche initiée en Russie et permettre que s'y engouffre le flot révolutionnaire mondial.

Dans une autre contribution depuis sa cellule, La tragédie russe, Rosa Luxemburg a montré les deux dangers mortels qui guettaient l’isolement de la révolution en Russie. Le premier était celui d’un terrible massacre par le capitalisme mondial, représenté, à ce moment-là, par le militarisme allemand. Le deuxième était celui d’une dégénérescence politique et de la banqueroute morale du bastion russe lui-même, son intégration dans le système impérialiste mondial. Au moment où elle écrivait (après Brest-Litovsk), elle voyait le danger du côté de ce qui allait devenir la ligne de pensée soi-disant nationale bolchevique dans l’ordre militaire allemand. Celle-ci se centrait sur l’idée d’offrir à la "Russie bolchevique" une alliance militaire comme moyen, non seulement d’aider l’impérialisme allemand à établir son hégémonie mondiale sur ses rivaux européens, mais en même temps de corrompre moralement la révolution russe – avant tout par la destruction de son principe fondamental, l’internationalisme prolétarien.

En fait, Rosa Luxemburg surestimait largement l’empressement de la bourgeoisie allemande à ce moment-là à vouloir se lancer dans une telle aventure. Mais elle avait fondamentalement raison d'identifier le deuxième danger et de reconnaître que si cela se passait, ce serait le résultat direct de la défaite de la révolution allemande et mondiale. Elle concluait : "N'importe quelle défaite politique des Bolcheviks dans un combat loyal contre des forces trop puissantes et la défaveur de la situation historique, serait préférable à cette débâcle morale."28

On ne peut comprendre la révolution russe et la révolution allemande qu’ensemble. Elles constituent deux moments d’un seul et même processus historique. La révolution mondiale commença à la périphérie de l’Europe. La Russie était le maillon faible de la chaîne de l’impérialisme, parce que la bourgeoisie mondiale était divisée par la guerre impérialiste. Mais il fallait porter un second coup, au cœur du système, pour pouvoir renverser le capitalisme mondial. Ce deuxième coup eut lieu en Allemagne et commença par la révolution de novembre 1918. Mais la bourgeoisie fut capable de dévier de son cœur le coup mortel. Cela scella le destin de la révolution en Russie. Ce qui se passa ne correspond pas à la première mais à la deuxième hypothèse de Rosa Luxemburg, celle qui l’effrayait le plus. Contre toute attente, la Russie rouge vainquit les forces d’invasion blanches contre-révolutionnaires. Ce fut possible grâce à la combinaison de trois facteurs principaux : d’abord la direction politique et organisationnelle du prolétariat russe qui était passée par l’école du marxisme et de la révolution ; deuxièmement, l’immensité du pays qui avait déjà permis de vaincre Napoléon et allait contribuer à la défaite d’Hitler et qui, cette fois également, devait désavantager les envahisseurs contre-révolutionnaires ; troisièmement, la confiance des paysans, la vaste majorité de la population russe, dans la direction révolutionnaire prolétarienne. Ce furent les paysans qui fournirent la grande masse des troupes de l’Armée rouge commandée par Trotsky.

Ce qui suivit, ce fut la dégénérescence capitaliste de l’intérieur de la révolution isolée : une contre-révolution au nom de la révolution. Ainsi, la bourgeoisie a pu enterrer le secret de la défaite de la révolution russe. Tout cela se base sur la capacité de la bourgeoisie à jeter un voile sur le fait qu’il y eut un soulèvement révolutionnaire en Allemagne. Le secret, c’est que la révolution n’a pas été vaincue à Moscou ou à St Petersburg, mais à Berlin et dans la Ruhr. La défaite de la révolution en Allemagne constitue la clé pour comprendre celle de la révolution en Russie. La bourgeoisie a caché cette clé, grand tabou historique auquel tous les cercles responsables se conforment. On ne parle pas de corde dans la maison du pendu.

En un sens, l‘existence de luttes révolutionnaires en Allemagne est plus problématique que les luttes en Russie, précisément parce que la révolution allemande a été vaincue par la bourgeoisie dans une lutte ouverte. Non seulement le mensonge selon lequel le stalinisme serait le communisme, mais le mensonge selon lequel la démocratie bourgeoise, la social-démocratie serait antagonique au fascisme, dépend, dans une large mesure, de la dissimulation des combats en Allemagne.

Ce qui en est resté est embarrassant, se concrétise par un malaise, avant tout par rapport aux meurtres de Luxemburg et Liebknecht, des assassinats devenus le symbole de la victoire de la contre-révolution.29 En fait ce crime qui incarne celui de dizaines de millions d’autres, est un abrégé de la cruauté, de la volonté de vaincre de la bourgeoisie pour défendre son système. Mais ce crime n’a-t-il pas été commis sous la direction de la démocratie bourgeoise ? N’était-il pas le produit conjoint de la social-démocratie et de l’extrême droite ? Ses victimes, et non ses bourreaux, n’étaient-elles pas l'essence de ce qu’il y a de meilleur, de plus humain, les meilleurs représentants de ce que pourrait être l’avenir pour l’espèce humaine ? Et pourquoi, déjà à l’époque, et à nouveau aujourd’hui, ceux qui se sentent une responsabilité envers l’avenir de la société, sont-ils si profondément troublés par ces crimes, si attirés par ceux qui en furent les victimes ? Ces crimes revendiqués et qui ont permis de sauver le système il y a 90 ans, peuvent encore se transformer en boomerang.

Dans son étude sur l’assassinat politique en Allemagne, menée dans les années 1920, Emil Gumbel établit un lien entre cette pratique et la vision "héroïque" des défenseurs de l’ordre social actuel qui voient l’histoire comme le produit des individus : "La droite est encline à penser qu’elle peut éliminer l’opposition de gauche qui est animée par l’espoir d’un ordre économique radicalement différent, en liquidant ses chefs."30 Mais l’histoire est un processus collectif, conduit et mis en œuvre par les millions de personnes, pas seulement par la classe dominante qui veut en monopoliser les leçons.

Dans son étude de la révolution allemande, écrite dans les années 1970, l’historien "libéral" Sebastian Haffner concluait que ces crimes étaient toujours une blessure ouverte et que leurs résultats à long terme était toujours une question ouverte.

"Aujourd'hui on réalise avec horreur que cet épisode fut vraiment l'événement historiquement déterminant du drame de la révolution allemande. En regardant ces événements avec un demi-siècle de distance, leur impact historique a pris l'imprédictibilité étrange des événements de Golgotha – qui, au moment où ils eurent lieu, semblaient aussi n'avoir rien changé." Et : "Le meurtre du 15 janvier 1919 était le début – le début des milliers de meurtres sous Noske dans les mois qui suivirent, jusqu'aux millions de meurtres dans les décennies suivantes sous Hitler. C'était le signal de tout ce qui allait suivre."31

Les générations présentes et futures de la classe ouvrière peuvent-elles se réapproprier cette réalité historique ? Est-il possible, à long terme, de liquider les idées révolutionnaires en tuant ceux qui les défendent ? Les derniers mots du dernier article de Rosa Luxemburg avant sa mort étaient écrits au nom de la révolution : "J'étais, je suis, je serai".


Steinklopfer

 


1. Cette attaque fut déjouée par la mobilisation spontanée des ouvriers. Voir le précédent article dans la Revue n°136.

2 Cité par Klaus Gietinger : Eine Leiche im Landwehrkanal. Die Ermordung Rosa Luxemburgs ("Un cadavre dans le Landwehr canal. Le meurtre de Rosa Luxemburg"), page 17, Hambourg 2008. Gietinger, sociologue, auteur et cinéaste, a dédié une grande partie de sa vie à faire des recherches sur les circonstances du meurtre de Luxemburg et Liebknecht. Son dernier livre – Waldemar Pabst : der Konterrevolutionär – bénéficie du point de vue de documents historiques obtenus à Moscou et à Berlin-Est et qui complètent les preuves de l'implication du SPD.

3. Les autres étaient le "Régiment Reichstag" monarchiste et l'organisation d'espionnage du SPD sous le commandement d'Anton Fischer.

4. Wilhelm Pieck fut le seul des trois à avoir la vie sauve. A ce jour, on ne sait toujours pas clairement s'il a réussi à s'échapper de lui-même ou si on lui permit de le faire après qu'il eut trahi ses camarades. Pieck devait devenir, après la seconde guerre mondiale, président de la République démocratique allemande (RDA).

5. L'auteur de l'article, Leo Jogiches, fut abattu un mois plus tard lui aussi "en fuite"… dans la cellule de sa prison.

6. Le général von Lüttwitz

7. A l'occasion du 90e anniversaire de ces atrocités, le parti libéral d'Allemagne (FPD) a proposé d'ériger un monument en l'honneur de Noske à Berlin. Pofalla, le secrétaire général de la CDU, parti de la chancelière Angela Merkel, a décrit les agissements de Noske comme "une défense courageuse de la république" (cité dans le journal berlinois Tagesspiegel, 11 janvier 2009).

8. Gietinger, Die Ermordung der Rosa Luxemburg ("L'assassinat de Rosa Luxemburg"). Voir le chapitre "74 Jahre danach" ("74 ans plus tard").

9. L'importance de ce pas fait en Allemagne est soulignée par l'écrivain Peter Weiss, un artiste allemand d'origine juive qui a fui en Suède la persécution nazie. Son roman monumental Die Ästhetik des Widerstands ("L'esthétique de la résistance") raconte l'histoire du ministre suédois de l'intérieur, Palmstierna qui, au cours de l'été 1917, envoya un émissaire à Petrograd, appelant – en vain - Kerensky, premier ministre du gouvernement russe pro-Entente, à assassiner Lénine. Kerensky refusa et nia que Lénine représentât un vrai danger.

10. Gumbel, Vier Jahre politischer Mord (Malik-Verlag Berlin, republié en 1980 par Wuderhorn, Heidelberg)

11. Qui peut lire ces lignes aujourd'hui sans penser à Auschwitz ?

12. Par exemple, le terrorisme des anarchistes d'Europe occidentale ou les Narodniki russes et les socialistes-révolutionnaires.

13. Gumbel, ibid.

14. Gumbel en établit la liste dans son livre. Nous la reproduisons ici – sans chercher à en traduire le nom – pour donner une impression de l'échelle du phénomène : Verband nationalgesinnter Soldaten, Bund der Aufrechten, Deutschvölkische Schutz- und Trutzbund, Stahlhelm, Organisation “C”, Freikorps and Reichsfahne Oberland, Bund der Getreuen, Kleinkaliberschützen, Deutschnationaler Jugendverband, Notwehrverband, Jungsturm, Nationalverband Deutscher Offiziere, Orgesch, Rossbach, Bund der Kaisertreuen, Reichsbund Schwarz-Weiß-Rot, Deutschsoziale Partei, Deutscher Orden, Eos, Verein ehemaliger Baltikumer, Turnverein Theodor Körner, Allgemeiner deutschvölkischer Turnvereine, Heimatssucher, Alte Kameraden, Unverzagt, Deutscher Eiche, Jungdeutscher Orden, Hermansorden, Nationalverband deutscher Soldaten, Militärorganisation der Deutschsozialen und Nationalsozialisten, Olympia (Bund für Leibesübungen), Deutscher Orden, Bund für Freiheit und Ordnung, Jungsturm, Jungdeutschlandbund, Jung-Bismarckbund, Frontbund, Deutscher Waffenring (Studentenkorps), Andreas-Hofer-Bund, Orka, Orzentz, Heimatbund der Königstreuen, Knappenschaft, Hochschulring deutscher Art, Deutschvölkische Jugend, Alldeutscher Verband, Christliche Pfadfinder, Deutschnationaler Beamtenbund, Bund der Niederdeutschen, Teja-Bund, Jungsturm, Deutschbund, Hermannsbund, Adlerund Falke, Deutschland-Bund, Junglehrer-Bund, Jugendwanderriegen-Verband, Wandervögel völkischer Art, Reichsbund ehemaliger Kadetten.

15. C'est le général Ludendorff, quasiment dictateur de l'Allemagne pendant la Première Guerre mondiale, qui organisa le "putsch de la brasserie" à Munich en 1923 avec Adolf Hitler.

16. Scheidemann lui-même devait devenir la cible d'une tentative (manquée) d'assassinat par l'extrême droite qui lui reprochait d'avoir accepté le Traité de Versailles dicté par les puissances occidentales.

17. L'admiration de l'ancien chancelier d'Allemagne de l'Ouest, Helmut Schmidt, pour "l'homme d'État" Ebert est bien connue.

18. Mais, contaminées par l'état d'esprit révolutionnaire qui régnait dans la capitale, la plupart des troupes fraternisèrent avec la population ou se dispersèrent.

19. Après le meurtre de Karl et de Rosa, les membres du GKSD exprimèrent leur peur d'être lynchés si on les mettait en prison.

20. Durant les grèves de masse à Berlin en janvier 1918, Scheidemann du SPD participa à une délégation des ouvriers envoyée négocier au siège du gouvernement. Là, elle fut ignorée. Les ouvriers décidèrent de repartir. Scheidemann quémanda auprès des officiels qu'ils reçoivent la délégation. Son visage "s'illumina de plaisir" lorsque l'un d'eux fit de vagues promesses. La délégation ne fut pas reçue. (Rapporté par Richard Müller, "De l'Empire à la République")

21. Au fond, les militaires appréciaient tout à fait Ebert et Noske en particulier. Stinnes, l'homme le plus riche d'Allemagne après la Première Guerre mondiale, a appelé son yacht Legien, du nom du chef social-démocrate de la fédération syndicale.

22. Selon Gumbel, ce fut également le principal organisateur du putsch de Kapp.

23. Ou "socialiste d'État" comme l'appelait, avec enthousiasme, Walter Rathenow, président du gigantesque complexe électrique AEG.

24 Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, chapitre "Lénine appelle à l’insurrection"

25 Séance du Comité Central du P.O.S.D. (b) R. du 10 (23) octobre 1917 (Lénine, Œuvres complètes)

26 Lénine, "Lettre aux camarades", écrit le 17 (30) octobre 1917

27 Rosa Luxemburg, La révolution russe, "La dissolution de l'Assemblée constituante"

28 Rosa Luxemburg, "La tragédie russe"

29 Les libéraux indécrottables du FDP à Berlin ont suggéré de donner à une place publique de la ville le nom de Noske, comme nous l’avons mentionné plus haut. Le SPD, le parti de Noske, déclina la proposition. Aucune explication plausible ne fut apportée à cette modestie atypique.

30 Gumbel, ibid.

31 Haffner, 1918/1919 - eine deutsche Revolution