Il y a 100 ans, la révolution de 1905 en Russie (II)

Dans la série Russie 1905

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La révolution de 1905 s’est produite alors que le capitalisme commençait à entrer dans sa période de déclin. La classe ouvrière s’est trouvé dès lors confrontée à la nécessité non pas d’une lutte pour des réformes au sein du capitalisme mais d’une lutte contre le capitalisme en vue de son renversement dans laquelle, plus que des concessions au plan économique, c’était la question du pouvoir qui était centrale. Le prolétariat a répondu à ce défi en créant les armes de son combat politique : la grève de masse et les soviets.

Dans la première parti de cet article (Revue internationale n°120), nous avons vu comment la révolution s’est développée à partir d’une pétition au Tsar en janvier 1905 jusqu’à mettre ouvertement en question le pouvoir politique de la classe dominante. Nous avons montré que c’était une révolution prolétarienne qui affirmait la nature révolutionnaire de la classe ouvrière et qui était à la fois une expression et un catalyseur du développement de la prise de conscience de la classe révolutionnaire. Nous avons montré que la grève de masse de 1905 n’avait rien à voir avec la vision confuse qu’en avait le courant anarcho-syndicaliste qui se développait à la même époque (voir les articles dans les n° 119 et 120 de la Revue internationale) et qui considérait la grève de masse comme un moyen de transformation économique immédiate du capitalisme.

Rosa Luxemburg a mis en évidence que la grève de masse unissait la lutte économique de la classe ouvrière à sa lutte politique et, ce faisant, marquait un développement qualitatif dans la lutte de classe même si, à ce moment là, il n’était pas possible de comprendre pleinement ce qui était une conséquence du changement historique dans le mode de production capitaliste :

"En Russie la population laborieuse et, à la tête de celle-ci, le prolétariat mènent la lutte révolutionnaire en se servant des grèves de masse comme de l'arme la plus efficace en vue très précisément de conquérir ces mêmes droits et conditions politiques dont, les premiers, Marx et Engels ont démontré la nécessité et l'importance dans la lutte pour l'émancipation de la classe ouvrière, et dont ils se sont fait les champions au sein de l'Internationale, les opposant à l'anarchisme. Ainsi la dialectique de l'histoire, le fondement de roc sur lequel s'appuie toute la doctrine du socialisme marxiste, a eu ce résultat que l'anarchisme auquel l'idée de la grève de masse était indissolublement liée, est entré en contradiction avec la pratique de la grève de masse elle-même; en revanche la grève de masse, combattue naguère comme contraire à l'action politique du prolétariat, apparaît aujourd'hui comme l'arme la plus puissante de la lutte politique pour la conquête des droits politiques." (1)

Les soviets ont aussi été l’expression d’un changement qualitatif important dans le mode d’organisation de la classe ouvrière. Au même titre que la grève de masse, ils ne constituaient pas un phénomène spécifiquement russe. Trotsky, comme Rosa Luxemburg, soulignait ce changement qualitatif, même si, comme Luxemburg aussi, il n’avait pas les moyens d’en saisir toute la signification :

"Le soviet organisait les masses ouvrières, dirigeait les grèves et les manifestations, armait les ouvriers, protégeait la population contre les pogroms. Mais d’autres organisations révolutionnaires remplirent les mêmes tâches avant lui, à coté de lui et après lui : elles n’eurent pourtant pas l’influence dont jouissait le soviet. Le secret de cette influence réside en ceci que cette assemblée sortit organiquement du prolétariat au cours de la lutte directe, prédéterminée par les évènements, que mena le monde ouvrier pour la conquête du pouvoir. Si les prolétaires d’une part et la presse réactionnaire de l’autre donnèrent au soviet le titre de "gouvernement prolétarien", c’est qu’en fait cette organisation n’était autre que l’embryon d’un gouvernement révolutionnaire. Le soviet personnalisait le pouvoir dans la mesure où la puissance révolutionnaire des quartiers ouvriers le lui garantissait ; il luttait directement pour la conquête du pouvoir, dans la mesure où celui-ci restait encore entre les mains d’une monarchie militaire et policière.

Avant l’existence du soviet, nous trouvons parmi les ouvriers de l’industrie de nombreuses organisations révolutionnaires à direction surtout social-démocrate. Mais ce sont des formations à l’intérieur du prolétariat ; leur but immédiat est de lutter pour acquérir de l’influence sur les masses. Le soviet devient immédiatement l’organisation même du prolétariat ; son but est de lutter pour la conquête du pouvoir révolutionnaire.

En devenant le foyer de concentration de toutes les forces révolutionnaires du pays, le soviet ne se laissait pas dissoudre dans l’élément de la démocratie révolutionnaire ; il était et restait l’expression organisée de la volonté de classe du prolétariat." (2)


La signification réelle à la fois de la grève de masse et des soviets ne pouvait être perçue qu’en les replaçant dans le contexte historique correct, en comprenant comment les changements des conditions objectives du capitalisme déterminaient les tâches et les moyens d'action tant de la bourgeoisie que du prolétariat.

Un tournant dans l’histoire

Dans la dernière décennie du 19e siècle, le capitalisme est entré dans une période de changement historique. Alors que le dynamisme qui lui avait permis de s’étendre à travers la planète était encore en partie à l'oeuvre avec l'ascension économique de pays comme le Japon et la Russie, des signes de tensions accrues et de déséquilibres de la société dans son ensemble faisaient leur apparition dans différentes parties du monde.

Le mécanisme d’alternance régulière de crise et de boom économique, analysé par Marx au milieu du siècle, avait commencé à s’altérer avec des crises plus longues et plus profondes. (3)

Après des décennies de paix relative, la fin du 19e siècle et le début du 20e avaient vu se développer des tensions croissantes entre les impérialismes rivaux car, de plus en plus, la lutte pour les marchés et les matières premières ne pouvait être menée que grâce à l’éviction d’une puissance par une autre. Ceci est illustré par la "bousculade pour l’Afrique" ("Scramble for Africa") quand, en l’espace de 20 ans, un continent entier s’est trouvé partagé entre puissances coloniales et soumis à l’exploitation la plus brutale qu’on ait jamais vue. La "bousculade pour l’Afrique" conduisait à de fréquents affrontements diplomatiques et à des face-à-face militaires, tels que l’incident de Fachoda en 1898, à la suite duquel l’impérialisme anglais a obligé son rival français à lui céder le Haut Nil.


Pendant cette même période, la classe ouvrière s’était lancée dans un nombre de plus en plus grand de grèves qui étaient plus étendues et plus intenses que par le passé. Par exemple, en Allemagne, le nombre de grèves est passé de 483 en 1896 à 1468 en 1900, retombant à 1144 et 1190 en 1903 et 1904 respectivement (4). En Russie en 1898 et en Belgique en 1902, les grèves de masse se sont développées, préfigurant celles de 1905. Le développement du syndicalisme révolutionnaire et de l’anarcho-syndicalisme était, en partie, une conséquence de cette combativité croissante, mais il avait pris cette forme du fait de l’opportunisme grandissant dans de nombreux secteurs du mouvement ouvrier, comme nous l’avons montré dans la série d’articles que nous avons commencé à écrire sur ce sujet (5).

Ainsi, pour chacune des deux classes principales, la période était celle d’un immense changement dans lequel des enjeux nouveaux demandaient de nouvelles réponses au niveau qualitatif. Pour la bourgeoisie, c’était la fin d’une période d’expansion coloniale et le début d’une période de rivalités impérialistes toujours plus aigües qui allait conduire à la guerre mondiale en 1914. Pour la classe ouvrière, ce changement signifiait la fin d’une époque dans laquelle des réformes pouvaient être conquises dans un cadre légal ou semi-légal établi par la classe dominante, et le début d’une époque dans laquelle ses intérêts ne pouvaient être défendus qu’en mettant en cause le cadre de l’État bourgeois. Cette situation allait conduire en dernier ressort à la lutte pour le pouvoir en 1917 et à la vague révolutionnaire qui a suivi. 1905 était la "répétition générale" de cette confrontation, avec des leçons évidentes à l’époque mais aussi encore valables aujourd’hui pour ceux qui veulent les voir.

La situation en Russie

La Russie ne faisait pas exception à cette tendance générale, mais les caractéristiques du développement de la société russe devaient amener le prolétariat à se confronter plus rapidement et de façon plus aiguë à certaines des conséquences de la nouvelle période qui débutait.


Cependant, alors que nous allons considérer ces aspects particuliers un peu plus loin, il est nécessaire de mettre d’abord l’accent sur le fait que la cause sous-jacente de la révolution résultait de conditions qui affectaient la classe ouvrière dans son ensemble, comme l’a souligné Rosa Luxemburg :

"De même il y a beaucoup d'exagérations dans l'idée qu'on se faisait de la misère du prolétariat de l'Empire tsariste avant la révolution. La catégorie d'ouvriers actuel-lement la plus active et la plus ardente dans la lutte économique aussi bien que politique, celle des travailleurs de la grande industrie des grandes villes, avait un niveau d'existence à peine inférieur à celui des catégories corres-pondantes du prolétariat allemand ; dans un certain nombre de métiers on rencontre des salaires égaux et même parfois supérieurs à ceux pratiqués en Allemagne. De même, en ce qui concerne la durée du travail, la différence entre les grandes entreprises industrielles des deux pays est insi-gnifiante. Ainsi cette idée d'un prétendu ilotisme matériel et culturel de la classe ouvrière russe ne repose sur rien. Si l'on y réfléchit quelque peu, elle est réfutée par le fait même de la révolution et du rôle éminent qu'y a joué le prolétariat. Ce n'est pas avec un sous-prolétariat misé-rable qu'on fait des révolutions de cette maturité et de cette lucidité politique. Les ouvriers de la grande industrie de Saint-Pétersbourg, de Varsovie, de Moscou et d'Odessa, qui étaient à la pointe du combat, sont sur le plan culturel et intellectuel beaucoup plus proches du type occidental que ne l'imaginent ceux qui considèrent le parlementarisme bourgeois et la pratique syndicale régulière comme l'unique et indispensable école du prolétariat. Le dévelop-pement industriel moderne de la Russie et l'influence de quinze ans de social-démocratie dirigeant et encourageant la lutte économique ont accompli, même en l'absence des garanties extérieures de l'ordre légal bourgeois, un travail civilisateur important." (6).

Il est vrai que le développement du capitalisme en Russie s’était fondé sur une exploitation brutale des ouvriers, avec des journées de travail longues et des conditions de travail qui rappelaient celles du début du 19e siècle en Angleterre, mais les luttes ouvrières se sont développées rapidement à la fin du 19e siècle et au début du 20e.

Ce développement, on pouvait le voir, en particulier, dans l’usine Poutilov à Saint-Pétersbourg, qui fabriquait des armes et construisait des bateaux. L’usine employait plusieurs dizaines de milliers d’ouvriers et était capable de produire à une échelle qui lui permettait de concurrencer ses rivales les plus développées de l’étranger.

Les ouvriers de cette usine avaient développé une tradition de combativité et ils furent au centre des luttes révolutionnaires du prolétariat russe tout autant en 1905 qu’en 1917. Si l’usine Poutilov sortait du rang par sa taille, elle constituait néanmoins une illustration d’une tendance générale au développement d'usines plus grandes en Russie.

Entre 1863 et 1891, le nombre d’usines en Russie d’Europe est passé de 11 810 à 16 770, un accroissement de près de 42%, tandis que le nombre des ouvriers s’est élevé de 357 800 à 738 100, soit un accroissement de 106% (7). Dans des régions comme celle de Saint-Pétersbourg, le nombre d’usines diminuait alors qu'augmentait le nombre d’ouvriers, ce qui indique une tendance encore plus grande à la concentration de la production et donc du prolétariat (8).

La situation des cheminots en Russie confirme l’argument de Rosa Luxemburg sur la situation des secteurs les plus avancés de la classe ouvrière russe. Au niveau matériel, il y avait eu des acquis significatifs : entre 1885 et 1895, les salaires réels dans les chemins de fer ont aumenté en moyenne de 18%, bien que cette moyenne cache de grandes disparités entre ouvriers effectuant des travaux différents et entre les différentes régions du pays.

Au niveau culturel, il y avait une tradition de lutte qui remontait aux années 1840-1850, quand les serfs avaient d’abord été recrutés pour construire les chemins de fer. Mais dans le dernier quart du siècle, les cheminots étaient devenus une fraction centrale du prolétariat urbain avec une expérience significative de la lutte : entre 1875 et 1884, il y a eu 29 "incidents" et dans la décennie suivante, 33.

Quand les salaires et les conditions de travail ont commencé à se dégrader après 1895, les cheminots ont réagi : "… entre 1895 et 1904, le nombre de grèves de cheminots a été trois fois supérieur à celui des deux décennies précédentes ensemble… Les grèves de la fin des années 1890 devenaient plus déterminées et moins défensives… Après 1900, les travailleurs ont répondu au début de la crise économique par une résistance et une combativité croissantes et les métallurgistes des chemins de fer agissaient souvent de concert avec les ouvriers de l’industrie privée ; les agitateurs politiques, la plupart sociaux-démocrates, gagnaient une influence significative." (9)

Dans la révolution de 1905, les cheminots devaient jouer un rôle majeur, mettant leur habileté et leur expérience au service de la classe ouvrière dans son ensemble, impulsant l’extension de la lutte et le passage de la grève à l’insurrection. Ce n’était pas une lutte de miséreux poussés à l’émeute par la faim ni une lutte de paysans en habits d’ouvriers, mais celle d’une partie vitale et dotée d’une forte conscience de classe du prolétariat international. C’est dans ces conditions et ce contexte communs à la classe ouvrière internationale que les aspects particuliers de la situation en Russie, la guerre avec le Japon à l’extérieur et la répression politique à l’intérieur, ont eu un impact.

La question de la guerre

La guerre entre la Russie et le Japon de 1904-1905 était une conséquence des rivalités impérialistes qui s’étaient développées entre ces deux nouvelles puissances capitalistes à la fin du 19e siècle. La confrontation se dessine dans les années 1890 autour de la question de leur influence respective en Chine et en Corée. Au début de la décennie ont commencé les travaux du Transsibérien qui devait permettre à la Russie d’accéder à la Mandchourie, alors que le Japon développait des intérêts économiques en Corée. Les tensions se développèrent au cours de cette décennie car la Russie a obligé le Japon à se retirer d’un certain nombre de positions qu’il avait sur le continent ; elles culminèrent quand la Russie commença à développer ses propres intérêts en Corée.

Le Japon proposa que les deux pays se mettent d’accord pour respecter chacun la sphère d’influence de l’autre. Comme la Russie ne répondait pas, le Japon lança une attaque surprise sur Port-Arthur en Janvier 1904.

L’énorme disparité entre les forces militaires des deux protagonistes rendait l’issue de la guerre comme jouée d'avance au premier abord, et son déclenchement fut salué au début en Russie par une explosion de ferveur patriotique et la dénonciation des "insolents mongols" ainsi que par des manifestations étudiantes pour soutenir la guerre.

Cependant, il n’y eut pas de victoire rapide. Le Transsibérien n’était pas achevé si bien que les troupes ne pouvaient être acheminées rapidement sur le front ; l’armée russe fut obligée de reculer ; en mai, la garnison fut isolée et la flotte russe envoyée pour la relever fut détruite ; et le 20 décembre, après un siège de 156 jours, Port-Arthur tombait.

Au niveau des moyens militaires, cette guerre n’avait pas de précédent. Des millions de soldats furent envoyés au front, 1 200 000 réservistes furent appelés en Russie ; l’industrie était mise au service de la guerre, ce qui a conduit à des pénuries et à l’approfondissement de la crise économique. A la bataille de Mukdon en mars 1904, 600 000 hommes combattirent pendant deux semaines, laissant 160 000 tués.

C’était la plus grande bataille dans l’histoire et un indice de ce que serait 1914. La chute de Port-Arthur a signifié pour la Russie la perte de sa flotte du Pacifique et l’humiliation de l’autocratie. Lénine en tira de grandes leçons : "Mais la débâcle infligée à l'autocratie sur les champs de bataille acquiert une signification plus grande encore en tant que symptôme de l'effondrement de tout notre système politique. Les temps où la guerre se faisait à l'aide de mercenaires ou de représentants de castes à demi détachées du peuple sont révolus (…) Les guerres sont maintenant menées par les peuples, et c'est pourquoi l'on voit ressortir aujourd'hui, avec un relief particulier, ce qui caractérise essentiellement la guerre : la mise en évidence par des faits, devant des dizaines de millions d'hommes, de l'incompatibilité du peuple et du gouvernement, incompatibilité que la minorité consciente voyait seule jusqu'à présent. La critique de l'autocratie formulée par tous les russes avancés, par la social-démocratie russe, par le prolétariat russe, est maintenant confirmée par la critique des armes japonaises, confirmée avec une telle force que l'impossibilité de vivre sous l'autocratie est de plus en plus perçue de ceux-là mêmes qui ne savent pas ce qu'est l'autocratie, de ceux-là mêmes qui le savent et voudraient de toute leur âme défendre ce régime. L'incompatibilité de l'autocratie et des intérêts du développement social, des intérêts du peuple entier (une poignée de fonctionnaires et de magnats exceptée) est apparue dès que le peuple a dû, en fait, payer de son sang la rançon du régime. Par son aventure coloniale, sotte et criminelle, l'autocratie s'est fourrée dans une telle impasse que le peuple seul peut en sortir et ne peut en sortir qu'au prix de la destruction du tsarisme" (10).

En Pologne, l’impact économique de la guerre fut particulièrement dévastateur : 25 à 30 % des ouvriers de Varsovie furent licenciés et leurs salaires réduits jusqu'à la moitié pour certains. En mai 1904, il y eut des affrontements entre les ouvriers et la police, les cosaques venant à la rescousse de celle-ci. La guerre commençait à provoquer une opposition de plus en plus forte. Pendant le "dimanche sanglant", quand les troupes commencèrent à massacrer les ouvriers qui étaient venus porter une supplique au tsar, "A en croire tous les correspondants étrangers, les ouvriers [de Saint-Pétersbourg] criaient non sans raison aux officiers qu’ils combattent mieux le peuple russe qu’ils ne combattent les japonais" (11).


Par la suite, des secteurs de l’armée se sont rebellés contre leur situation et se sont rangés du côté des ouvriers : "Le moral des soldats a été très affaibli par la défaite en Orient et par l’incapacité notoire de leurs dirigeants. Ensuite, le mécontentement s’est accru du fait de la résistance du gouvernement à tenir sa promesse d’une démobilisation rapide. Le résultat, ce furent des mutineries dans beaucoup de régiments et, en certaines occasions, des batailles rangées. Des rapports sur des désordres de ce type venaient de lieux aussi éloignées que Grodno et Samara, Rostov et Koursk, de Rembertow près de Varsovie, de Riga en Lettonie et Vyborg en Finlande, de Vladivostok et d’Irkoutsk.

A l’automne, le mouvement révolutionnaire dans la Marine avait également gagné en puissance, avec pour conséquence une mutinerie à la base navale de Cronstadt dans la Baltique en octobre, mutinerie qui ne fut arrêtée que grâce à l’usage de la force. Elle fut suivie encore par une autre mutinerie dans la flotte de la Mer noire, à Sébastopol, qui menaça à un certain moment de prendre le contrôle de toute la ville." (12)


Dans leur appel à la classe ouvrière en mai 1905, les bolcheviks posaient la question de la guerre et de la révolution comme une seule question : "Camarades ! Nous sommes maintenant à la veille de grands événements en Russie. Nous avons commencé la lutte finale et acharnée contre le gouvernement autocratique du tsar, nous devons aller jusqu'à la victoire finale. Voyez à quels malheurs ce gouvernement de bourreaux et de tyrans a mené le peuple russe tout entier, ce gouvernement de courtisans véreux et de larbins du capital ! Le gouvernement tsariste a jeté le peuple russe dans une guerre insensée contre le Japon. Des centaines de milliers de jeunes existences ont été arrachées au peuple et sacrifiées en Extrême-Orient. Il n'est pas de mots pour décrire tous les maux qu'apporte cette guerre.

Et pourquoi la fait-on ? A cause de la Mandchourie que notre gouvernement de brigands a enlevée à la Chine ! A cause d'une terre étrangère coule le sang russe et notre pays se ruine. La vie de l'ouvrier et du paysan devient de plus en plus pénible ; les capitalistes et les fonctionnaires resserrent de plus en plus les mailles du filet ; quant au gouvernement tsariste, il envoie le peuple piller une terre étrangère. Les incapables généraux tsaristes et les fonctionnaires vénaux ont perdu la flotte russe, dépensé des millions et des millions qui appartiennent à la nation, sacrifié des armées entières, mais la guerre continue et entraîne de nouveaux sacrifices. Le peuple est ruiné, le commerce et l'industrie sont paralysés, la famine et le choléra planent sur le pays, mais le gouvernement autocratique absolument aveugle continue la même politique ; il est prêt à perdre la Russie pour sauver une poignée de bourreaux et de tyrans ; il commence, en plus de la guerre avec le Japon, une seconde guerre, la guerre contre le peuple russe tout entier." (13)

L’oppression de l’État

La guerre servait aussi à détourner la campagne grandissante contre la politique d’oppression de l’autocratie. En décembre 1903, on rapportait les mots de Plehve, le ministre de l’intérieur : "De façon à empêcher la révolution, nous avons besoin d’une petite guerre victorieuse." (14)

Le pouvoir de l’autocratie avait été renforcé après l’assassinat du tsar Alexandre II en 1881 par des membres de la "Volonté du peuple", un groupe engagé dans l’utilisation du terrorisme contre l’autocratie. (15)

De nouvelles "mesures d’exception" furent prises pour mettre hors la loi toute action politique et, loin d’être exceptionnelles, elles devinrent la norme : "c’est vrai de dire… qu’entre la promulgation du Statut du 14 août 1881 et la chute de la dynastie en mars 1917, il n’y a pas eu un seul instant où les "mesures d’exception" n’aient été en vigueur quelque part dans le pays – souvent dans de grandes parties de celui-ci". (16) Le "niveau renforcé" de ces mesures permettait aux gouverneurs des régions concernées d'emprisonner des personnes pendant trois mois sans procès, d'interdire toute conversation privée ou publique, de fermer des usines et des magasins, et de déporter des individus. Le "niveau extraordinaire" plaçait dans les faits la région sous la loi martiale, avec des arrestations arbitraires, des emprisonnements et des amendes. L’utilisation de soldats contre les grèves et les manifestations ouvrières était monnaie courante et beaucoup d’ouvriers furent tués dans la lutte. Le nombre d’ouvriers dans les prisons et les colonies pénales augmentait à travers la Russie, comme augmentait le nombre d’exilés dans les zones aux confins du pays.

Pendant cette période, la proportion d’ouvriers parmi les accusés de crimes contre l’État a augmenté régulièrement. En 1884-90, un quart exactement des accusés étaient des travailleurs manuels ; en 1901-1903, ils représentaient les trois cinquièmes. Ceci reflétait le changement dans le mouvement révolutionnaire qui était passé d’un mouvement dominé par les intellectuels à un mouvement composé d’ouvriers, comme le rapportait un gardien de prison avec ce commentaire : "Pourquoi y a-t-il de plus en plus de paysans politisés qui sont amenés ? Auparavant, c’étaient des gentlemen, des étudiants et des jeunes dames, mais maintenant, ce sont des ouvriers paysans comme nous." (17)


A côté de ces formes "légales" d’oppression, l’État russe employait deux autres moyens complémentaires. D’un côté, l’État encourageait le développement de l’anti-sémitisme, fermant les yeux sur les pogroms et les massacres tout en s’assurant que l’organisation qui faisait le travail, comme l’Union du Peuple russe, mieux connue sous les nom des Cent-Noirs et était ouvertement soutenue par le Tsar, recevait une protection. Les révolutionnaires étaient dénoncés comme faisant partie d’un complot orchestré par les Juifs pour prendre le pouvoir. Cette stratégie devait être utilisée contre les révolutionnaires de 1905 et pour punir les ouvriers et les paysans par la suite.

D’un autre côté, l’État visait à apaiser la classe ouvrière en créant une série de "syndicats policiers" dirigés par le Colonel Zoubatov. Ces syndicats avaient pour but de contenir la ferveur révolutionnaire de la classe ouvrière dans les limites des revendications économiques immédiates, mais les ouvriers de Russie ont d'abord repoussé ces limites et ensuite, en 1905, les ont franchies. Lénine estimait que la situation politique en Russie " … "incite" vivement les ouvriers qui mènent la lutte économique à s’occuper de questions politiques" (18), et défendait que la classe ouvrière pouvait se servir de ces syndicats tant que les pièges que leur tendait la classe dominante étaient mis en évidence par les révolutionnaires. "En ce sens, nous pouvons et devons dire aux Zoubatov et aux Ozerov : travaillez, Messieurs, travaillez ! Dès l’instant que vous dressez des pièges aux ouvriers … nous nous chargeons de vous démasquer. Dès l’instant que vous faites véritablement un pas en avant – ne fut-ce que sous la forme du plus timide "zigzag" - mais un pas en avant tout de même, nous vous dirons : faites donc ! Un véritable élargissement, même en miniature, du champ d’action des ouvriers, constitue un véritable pas en avant. Et tout élargissement de ce genre ne peut que nous profiter : il hâtera l’apparition d’associations légales où ce ne seront pas les provocateurs qui pêcheront des socialistes mais où les socialistes pêcheront des adeptes" (19). En fait, quand la révolution a éclaté, d’abord en 1905, puis en 1917, ce ne sont pas les syndicats qui se sont renforcés mais une nouvelle organisation, adaptée à la tâche que le prolétariat avait devant lui, qui a été créée : les soviets.

L’affrontement armé avec l’État

Alors que les facteurs considérés plus haut permettent d’expliquer pourquoi les événements de 1905 ont eu lieu en Russie, ceux-ci ne sont pas seulement significatifs du contexte russe. Ceci étant dit, qu’est ce qui est significatif dans 1905 ? Qu’est ce qui le définit ?

Un aspect frappant de 1905 a été le développement de la lutte armée en décembre. Trotsky donne un compte-rendu puissant de la lutte qui eut lieu à Moscou quand la classe ouvrière de la région a élevé des barricades pour se défendre contre les troupes tsaristes tandis que l’Organisation combattante social-démocrate menait une lutte de guerrilla dans les rues et les maisons : "Voici un exemple de ce que furent ces accrochages. Une compagnie de Géorgiens (20) s’avance ; ils comptent parmi les plus intrépides, les plus aventureux ; le détachement se compose de vingt quatre tireurs qui marchent ouvertement, en bon ordre, deux par deux. La foule les prévient : seize dragons, commandés par un officier, viennent à leur rencontre. La compagnie se déploie et épaule les mausers. A peine la patrouille apparaît-elle que la compagnie exécute un feu de salve. L’officier est blessé ; les chevaux qui marchaient au premier rang, blessés également, se cabrent ; la confusion se met dans la troupe, les soldats sont dans l’impossibilité de tirer. Au bout d’un instant, la compagnie ouvrière a tiré une centaine de coups de feu et les dragons, abandonnant quelques tués et quelques blessés, fuient en désordre. "Maintenant, allez-vous-en, disent les spectateurs, prévenants ; dans un instant, ils vont amener le canon." En effet, l’artillerie fait bientôt son apparition sur la scène. Dès la première décharge, des dizaines de personnes tombent, tuées ou blessées, dans cette foule sans armes qui ne s’attendait pas à servir de cible à l’armée. Mais, pendant ce temps, les Géorgiens sont ailleurs et font de nouveau le coup de feu contre les troupes… La compagnie est presque invulnérable ; la cuirasse qui la protège, c’est la sympathie générale." (21)

Cependant, ce n’est pas la lutte armée, si courageuse fut-elle, qui définit 1905. La lutte armée était bien sûr une expression de la lutte pour le pouvoir entre les classes mais elle marquait la dernière phase, surgissant quand le prolétariat s’est trouvé confronté au succès de la contre-attaque de la classe dominante. D’abord, les ouvriers ont essayé de gagner à eux les troupes mais les affrontements se multipliaient progressivement et devenaient plus sanglants. La lutte armée représentait une tentative de défendre des zones sous contrôle de la classe ouvrière plutôt que celle d’étendre la révolution. Douze ans plus tard, quand les travailleurs se sont de nouveau affrontés aux soldats, leur succès a été de gagner à eux des parties significatives de l’armée et de la marine qui ont garanti la survie et l’avancée de la révolution.

De plus, les affrontements armés entre la classe ouvrière et la bourgeoisie ont une très longue histoire. Les premières années du mouvement ouvrier en Angleterre ont été marquées par de violents affrontements. Par exemple, en 1800 et 1801, il y a eu une vague d’émeutes de la faim, dont certaines semblaient avoir été planifiées à l’avance avec des documents imprimés appelant les ouvriers à se rassembler. Un an plus tard, il y eut des rapports disant que des ouvriers s’entraînaient à manier la pique et que des associations secrètes complotaient pour la révolution. Pendant la décennie suivante, le mouvement "luddiste" ou "L’armée des redresseurs" pour utiliser le nom même du mouvement, se développait en réaction à l’appauvrissement de milliers de tisserands.

Quelques années plus tard de nouveau, les Chartistes de la Force physique dressaient des plans pour une insurrection. Les journées de juin 1848 et surtout la Commune de Paris en 1871 ont vu la violente confrontation entre les classes éclater au grand jour. En Amérique, l’exploitation brutale qui avait accompagné l’industrialisation rapide du pays provoquait une violente opposition, comme dans le cas des Molly Maquires qui s’étaient spécialisés dans l’assassinat des patrons et transformaient les grèves en conflits armés. (22) Ce qui a caractérisé 1905, ce n’était pas la confrontation armée mais l’organisation du prolétariat sur une base de classe pour atteindre ses buts généraux. Il en a résulté un nouveau type d’organisation, les soviets, avec de nouveaux buts, qui devaient supplanter nécessairement les syndicats.

Le rôle des soviets

Dans une des premières et des plus importantes études sur les soviets, Oskar Anweiler affirme que "il serait plus conforme à la réalité historique de soutenir que ces derniers (les soviets de 1905), aussi bien que les soviets de 1917, se développèrent pendant longtemps d'une manière qui ne devait rien ni au parti bolchevique ni à son idéologie et que, de prime abord, ils ne cherchèrent nullement à conquérir le pouvoir d'Etat." (23)

C’est une bonne évaluation de la première étape des soviets, mais ce n’est plus vrai pour les étapes suivantes de laisser entendre que la classe ouvrière se serait contentée de continuer à marcher derrière le Pope Gapone et à en appeler au "Petit Père". Entre janvier et décembre 1905, quelque chose avait changé. Comprendre ce qui avait changé, et comment, est la clef pour comprendre 1905.


Dans le premier article de cette série, nous avons souligné la nature spontanée de la révolution. Les grèves de janvier, octobre et décembre semblaient surgir de nulle part, mises à feu par des événements en apparence insignifiants, tels que le licenciement de deux ouvriers dans une usine. Les actions débordaient même les plus radicaux des syndicats :

"Le 30 septembre, on commence à s’agiter dans les ateliers des lignes de Koursk et de Kazan. Ces deux voies sont disposées à ouvrir la campagne le 1e octobre. Le syndicat les retient. Se fondant sur l’expérience des grèves d’embranchements de février, avril et juillet, il prépare une grève générale des chemins de fer pour l’époque de la convocation de la Douma ; pour l’instant il s’oppose à toute action séparée. Mais la fermentation ne s’apaise pas. Le 20 septembre s’est ouverte à Petersbourg une "conférence" officielle des députés cheminots, au sujet des caisses de retraite. La conférence prend sur elle d’élargir ses pouvoirs, et, aux applaudissements du monde des cheminots, se transforme en un congrès indépendant, syndical et politique. Des adresses de félicitations lui arrivent de toutes parts. L’agitation croît. L’idée d’une grève générale immédiate des chemins de fer commence à se faire jour dans le secteur de Moscou." (24)

Les soviets se sont développés sur des bases qui allaient au delà de la vocation du syndicat. Le premier organisme qui peut être considéré comme un soviet apparaît à Ivanovo-Voznesensk en Russie centrale. Le 12 mai, une grève éclata dans une usine de la ville qui passait pour être le Manchester russe et, en l’espace de quelques jours, toutes les usines furent fermées et plus de 32 000 ouvriers se sont mis en grève. Sur la suggestion d’un inspecteur d’usine, des délégués furent élus pour représenter les ouvriers dans les discussions. L’Assemblée des Délégués, composée de quelques 120 ouvriers, s’est réunie régulièrement au cours des semaines suivantes. Elle avait pour but de conduire la grève, d’empêcher des actions et des négociations séparées, d’assurer l’ordre et l'organisation des actions des ouvriers, et que le travail ne s’arrête que sur son ordre. Le soviet émit un grand nombre de revendications, à la fois économiques et politiques, y compris la journée de 8 heures, un salaire minimum plus élevé, le paiement des jours de maladie et de maternité, la liberté de réunion et de parole. Ensuite, il créa une milice ouvrière pour protéger la classe ouvrière des attaques des Cent-Noirs, pour empêcher les affrontements entre grévistes et ceux qui travaillaient encore, et rester en contact avec les ouvriers de zones éloignées.

Les autorités cédèrent face à la force organisée de la classe ouvrière mais commencèrent à réagir vers la fin du mois en interdisant la milice. Une assemblée de masse début juin fut attaquée par les Cosaques, qui tuèrent plusieurs ouvriers et en arrêtèrent d’autres. La situation se dégradait encore plus vers la fin du mois avec des émeutes et d’autres affrontements avec les Cosaques. Une nouvelle grève fut lancée en juillet, impliquant 10 000 ouvriers, mais elle fut défaite après trois mois, le seul gain apparent étant la réduction de la journée de travail.

Dans ce tout premier effort, on pouvait déjà percevoir la nature fondamentale des soviets : l’unification des intérêts économiques et politiques de la classe ouvrière, et comme il unifiait les travailleurs sur une base de classe plutôt que sur une base corporatiste, il tendait inévitablement à devenir de plus en plus politique avec le temps, ce qui conduisait à une confrontation entre le pouvoir établi de la bourgeoisie et le pouvoir naissant du prolétariat. Le fait que la question de la milice ouvrière ait été centrale dans la vie du soviet d’Ivanonvo-Voznesensk n’était pas dû à la menace militaire immédiate qu’elle posait, mais parce qu’elle soulevait la question du pouvoir de classe.

Cette tendance à la création de pouvoirs concurrents parcourt le récit de Trotsky sur 1905 et s’est posée explicitement en 1917 avec la situation de double pouvoir : "Si l’Etat est l’organisation d’une suprématie de classe et si la révolution est un remplacement de la classe dominante, le passage du pouvoir des mains de l’une aux mains de l’autre doit nécessairement créer des antagonismes dans la situation de l’Etat, avant tout sous forme d’un dualisme de pouvoirs. Le rapport des forces de classe n’est pas une grandeur mathématique qui se prête a un calcul a priori. Lorsque le vieux régime a perdu son équilibre, un nouveau rapport de forces ne peut s’établir qu’en résultat de leur vérification réciproque dans la lutte. Et c’est là la révolution." (25) La situation de double pouvoir n’a pas été atteinte en 1905, mais la question était posée depuis le début : "Le soviet, depuis l’heure où il fut institué jusqu’à celle de sa perte, resta sous la puissante pression de l’élément révolutionnaire qui, sans s’embarrasser de vaines considérations, devança le travail de l’intelligence politique.

Chacune des démarches de la représentation ouvrière était prédéterminée, la "tactique" à suivre s’imposait d’une manière évidente. On n’avait pas à examiner les méthodes de lutte, on avait à peine le temps de les formuler…" (26)

C’est la qualité essentielle du soviet et ce qui le distingue des syndicats. Les syndicats sont une arme de lutte du prolétariat au sein du capitalisme, les soviets sont une arme dans sa lutte contre le capitalisme pour son renversement. A la base, ils ne sont pas opposés, du fait que tous deux surgissent des conditions objectives de la lutte de classe de leur époque et qu’ils sont en continuité puisqu’ils se battent tous les deux pour les intérêts de la classe ouvrière ; mais ils deviennent opposés quand la forme syndicale continue à exister après que son contenu de classe – son rôle dans l’organisation de la classe et dans le développement de sa conscience – ait été transféré dans les soviets. En 1905, cette opposition n’avait pas encore fait son apparition ; les soviets et les syndicats pouvaient coexister et, à un certain point, se renforcer mutuellement, mais elle existait implicitement dans la façon dont les soviets passaient par dessus la tête des syndicats.

Les grèves de masse qui se développèrent en octobre 1905 conduisirent à la création de beaucoup d'autres soviets, avec le soviet de Saint-Pétersbourg à la tête. Au total, 40 à 50 soviets ont été identifiés ainsi que quelques soviets de soldats et de paysans. Anweiler insiste sur leur origines disparates : "Leur naissance se fit ou bien sous forme médiatisée, dans le cadre d’organismes de type ancien – comités de grève ou assemblées de députés, par exemple – ou bien sous forme immédiate, à l’initiative des organisations locales du Parti social-démocrate, appelées en ce cas à exercer une influence décisive sur le soviet. Les limites entre le comité de grève pur et simple et le conseil des députés ouvriers vraiment digne de ce nom étaient souvent des plus floues, et ce ne fut que dans les principaux centres de la révolution et de la classe laborieuse tels que (Saint-Petersbourg mis à part) Moscou, Odessa, Novorossiisk et le bassin du Donetz, que les conseils revêtirent une forme d’organisation nettement tranchée." (27) Dans leur nouveauté, ils suivaient inévitablement les flux et reflux de la marée révolutionnaire : "La force du soviet résidait dans l’état d’esprit révolutionnaire, la volonté de combat des masses, face au manque d’assurance du régime impérial. En ces "Jours de la Liberté", les masses ouvrières, exaltées, répondaient avec empressement aux appels de l’organe qu’elles avaient elles-mêmes élu ; dès que la tension vint à se relâcher et que la lassitude et la déception lui succédèrent, les soviets perdirent de leur influence et de leur autorité. " (28)

Les soviets et la grève de masse surgirent à partir des conditions d’existence objectives de la classe ouvrière exactement comme les syndicats l’avaient fait avant eux : " Le conseil des députés ouvriers fut formé pour répondre à un besoin pratique, suscité par les conjonctures d’alors : il fallait avoir une organisation jouissant d’une autorité indiscutable, libre de toute tradition, qui grouperait du premier coup les multitudes disséminées et dépourvues de liaison ; cette organisation devait être un confluent pour tous les courants révolutionnaires à l’intérieur du prolétariat ; elle devait être capable d’initiative et se contrôler elle-même d’une manière automatique ; l’essentiel enfin, c’était de pouvoir la faire surgir dans les vingt quatre heures." (29)

C’est pourquoi dans le siècle qui a suivi 1905, la forme soviet, en tant que tendance ou comme réalité, est réapparue à certains moments quand la classe ouvrière prenait l’offensive : "Le mouvement en Pologne, par son caractère massif, par sa rapidité, son extension au delà des catégories et des régions, confirme non seulement la nécessité mais la possibilité d’une généralisation et d’une auto-organisation de la lutte" (30) "L’habituel emploi massif et systématique du mensonge par les autorités de même que le contrôle totalitaire exercé par l'Etat sur chaque aspect de la vie sociale a poussé les ouvriers polonais à faire faire à l'auto-organisation de la classe d'immenses progrès par rapport à ce que nous avions connu jusqu'ici". (31)


North, 14/06/05


 

(La suite de cet article paraîtra dans le prochain numéro de la Revue internationale et sera consultable prochainement sur notre site Internet. Elle traitera en particulier des questions suivantes :

- C’est le soviet des députés ouvriers de Saint Petersburg qui constitue le point culminant de la révolution de 1905 ; il illustre au plus haut point les caractéristiques de cette arme de la lutte révolutionnaire qu’est le soviet : une expression de la lutte elle-même, en vue de la développer massivement, en regroupant l’ensemble de la classe ;

- La pratique révolutionnaire de la classe ouvrière a clarifié la question syndicale bien avant qu’elle ne soit comprise théoriquement. Lorsqu’en 1905 des syndicats se créaient, ils tendaient à déborder le cadre de leur fonction car ils étaient entraînés dans le flot révolutionnaire. Après 1905, ils déclinèrent rapidement et, en 1917, c’est dans les soviets que la classe ouvrière s’est organisée pour engager le combat contre le capital.

- La thèse selon laquelle la révolution de 1905 était le produit de l’arriération de la Russie est une idée fausse qui continue encore aujourd’hui d’avoir un certain poids. A l'encontre d'une telle idée, tant Lénine que Trotsky ont mis en évidence à quel point le capitalisme s’était développé dans ce pays.)

 

1) Rosa Luxemburg, Grève de masse, partis et syndicats.

2) Léon Trotsky : 1905.

3) Voir à ce sujet notre brochure "La décadence du capitalisme".

4) The International Working class Movement, Progress Publishers, Moscow 1976.

5) Revue internationale 118 : "Ce qu’est le syndicalisme révolutionnaire" ; Revue internationale n° 120 : "L’anarcho-syndicalisme confronté à un changement d’époque : la CGT jusqu’en 1914".

6) Rosa Luxemburg : Grève de masse, partis et syndicats.

7) Voir Lénine, "Le développement du capitalisme en Russie", Appendice II.

8) Ibid, Appendice III

9) Henry Reichamn, Railways and revolution, Russia, 1905. University of California Press, 1987.

10) Lénine, "La chute de Port Arthur", Oeuvres complètes.

11) Lénine, "Journées révolutionnaires", Œuvres complètes.

12) David Floyd, La Russie en révolte.

13) Lénine, "Le Premier Mai", Œuvres complètes.

14) Un travail plus récent relativise cette vision, en mettant en avant qu’il est évident que "probablement cela indique que… Plevhe ne semblait pas avoir d’objection à ce que la Russie parte en guerre avec le Japon, sur la base de l’idée qu’un conflit militaire détournerait les masses des préoccupations politiques". (Ascher, The révolution of 1905.)

15) Le frère de Lénine faisait partie d’un groupe qui s’inspirait de la Volonté du Peuple. Il fut pendu en 1887 après une tentative d’assassinat du tsar Alexandre III.

16) Edward Crankshaw, The shadow of the Winter Palace.

17) Teodor Shanin : 1905-07. Revolution as a moment of truth.

18) Lénine, Que faire.

19) Ibid.

20) C’était le nom donné aux unités combattantes individuelles. Trotsky les décrit collectivement comme les "druzhinniki".

21) Trotsky, 1905.

22) Voir Dynamite, de Louis Adamic, Rebel Press, 1984.

23) Les conseils ouvriers.

24) Trotsky, 1905.

25) Trotsky, Histoire de la révolution Russe.

26) Trotsky, 1905.

27) Les conseils ouvriers.

28) Ibid

29) Trotsky, Ibid

30) Revue internationale n° 23 : "Les grèves de masse en Pologne 1980 : le prolétariat ouvre une nouvelle brèche".

31) Revue internationale n° 24 : "La dimension internationale des luttes ouvrières en Pologne".