Pendant
plusieurs semaines, le prolétariat en Europe a subi la
frénésie médiatique des consultations
électorales. Avec son cynisme habituel, la bourgeoisie, qui
contrôle l’ensemble des moyens d’information, s’est
saisie de l'occasion pour s'empresser de reléguer au second
plan les horreurs de la barbarie de son système. Ainsi les
informations sur l’Irak, qui s’enfonce dans une sauvagerie
toujours plus meurtrière, sur la famine qui menace près
du tiers de la population nigérienne et tant d'autres
situations dramatiques sur la planète, ont cédé
la place à l'étalage des multiples scénarios et
mises en scène du cirque électoral.
Qu'il
s'agisse du référendum sur la Constitution européenne,
organisé par les bourgeoisies française et hollandaise,
des élections législatives en Grande-Bretagne ou de
l’élection en Rhénanie du Nord-Westphalie, région
la plus peuplée d’Allemagne, à chaque fois, c’est
l’ensemble des forces bourgeoises (partis de gauche, de droite,
d’extrême droite, gauchistes, syndicats) qui a orchestré
le battage électoral.
En
dramatisant les enjeux du référendum européen
(en affirmant notamment que l’avenir de l’Europe passe par le
vote "populaire"), en appelant à voter pour ou
contre la politique d’austérité du gouvernement
Schröder ou pour ou contre le gouvernement Blair qui a "menti"
sur les objectifs de la guerre en Irak, invariablement la classe
dominante offre aux prolétaires un exutoire au malaise social.
C'est
grâce à ces campagnes de mystifications électorales
que la classe dominante a pu éviter que soit mis en accusation
le capitalisme en masquant la faillite de son mode de production.
Face à l’angoisse de l’avenir, à la peur du
chômage, au ras le bol de l’austérité et de la
précarité qui sont au cœur des préoccupations
ouvrières actuelles, la bourgeoisie utilise et exploite ses
échéances électorales afin de pourrir la
réflexion des ouvriers sur ces questions, en exploitant les
illusions, encore très fortes au sein du prolétariat,
envers la démocratie et le jeu électoral.
Le refus
de participer au cirque électoral ne s'impose pas de manière
évidente au prolétariat du fait que cette mystification
est étroitement liée à ce qui constitue le cœur
de l’idéologie de la classe dominante, la démocratie.
Toute la vie sociale dans le capitalisme est organisée par la
bourgeoisie autour du mythe de l’Etat "démocratique"
(1). Ce mythe est fondé sur l'idée mensongère
suivant laquelle tous les citoyens sont "égaux" et
"libres" de "choisir", par leur vote, les
représentants politiques qu’ils désirent et le
parlement est présenté comme le reflet de la "volonté
populaire" (2). Cette escroquerie idéologique est
difficile à déjouer pour la classe ouvrière du
fait que la mystification électorale s’appuie en partie sur
certaines vérités permettant d'éliminer toute
réflexion sur l’utilité ou non du vote. C'est ainsi
que la bourgeoisie s'appuie sur l'histoire de mouvement ouvrier en
rappelant les luttes héroïques du prolétariat pour
conquérir le droit de vote, pour développer sa
propagande. Pour ce faire, elle n'hésite pas à faire
usage du mensonge et à falsifier les événements.
Ainsi, les partis de gauche et les syndicats n’ont de cesse de
rappeler les combats passés de la classe ouvrière en
vue de l'obtention du suffrage universel. Les trotskistes, tout en
relativisant l’importance des élections pour le prolétariat,
ne manquent pas une occasion de participer à celles-ci en se
revendiquant des positions de la 3e Internationale sur la
"tactique"de "parlementarisme révolutionnaire"
ou de l’utilisation des élections comme tribune pour faire
prétendument entendre la voix des intérêts
ouvriers et défendre la politique d'une gauche soi-disant
"anti-capitaliste". Quant aux anarchistes, certains
participent et d’autres appellent à l’abstention. Face à
tout ce fatras idéologique, notamment celui qui prétend
s'appuyer sur l'expérience et les traditions de la classe
ouvrière, il est nécessaire de revenir aux véritables
positions défendues par le mouvement ouvrier et ses
organisations révolutionnaires sur la question électorale.
Et cela, non pas en soi, mais en fonction des différentes
périodes de l’évolution du capitalisme et des besoins
de la lutte révolutionnaire du prolétariat.
La
question des élections au 19e siècle dans
la phase ascendante du capitalisme
Le 19e siècle
est la période du plein développement du capitalisme
pendant laquelle la bourgeoisie utilise le suffrage universel et le
Parlement pour lutter contre la noblesse et ses fractions
rétrogrades. Comme le souligne Rosa Luxemburg, en 1904, dans
son texte Social-démocratie et parlementarisme"Le
parlementarisme, loin d’être un produit absolu du
développement démocratique, du progrès de
l’humanité et d’autres belles choses de ce genre, est au
contraire une forme historique déterminée de la
domination de classe de la bourgeoisie et ceci n’est que le revers
de cette domination, de sa lutte contre le féodalisme. Le
parlementarisme bourgeois n’est une forme vivante qu’aussi
longtemps que dure le conflit entre la bourgeoisie et le féodalisme".
Avec le développement du mode de production capitaliste,
la bourgeoisie abolit le servage et étend le salariat pour les
besoins de son économie. Le Parlement est l’arène où
les différents partis, représentants des différentes
cliques qui existent au sein de la bourgeoisie, s’affrontent pour
décider de la composition et des orientations du gouvernement
en charge de l’exécutif. Le Parlement est le centre de la
vie politique bourgeoise mais, dans ce système démocratique
parlementaire, seuls les notables sont électeurs. Les
prolétaires n’ont pas le droit à la parole, ni le
droit de s’organiser. Sous l’impulsion de la 1e puis
de la 2e Internationale, les ouvriers vont engager des
luttes sociales d’envergure, souvent au prix de leur vie, pour
obtenir des améliorations de leurs conditions de vie
(réduction du temps de travail de 14 ou de 12 à 10
heures, interdiction du travail des enfants et des travaux pénibles
pour les femmes). Dans la mesure où le capitalisme était
encore un système en pleine expansion, son renversement par la
révolution prolétarienne n’était pas encore à
l’ordre du jour. C'est la raison pour laquelle la lutte
revendicative sur le terrain économique au moyen des syndicats
et la lutte de ses partis politiques sur le terrain parlementaire
permettaient au prolétariat d’arracher des réformes à
son avantage à l’intérieur du système. "Une
telle participation lui permettait à la fois de faire pression
en faveur de ces réformes, d’utiliser les campagnes
électorales comme moyen de propagande et d’agitation autour
du programme prolétarien et d’employer le Parlement comme
tribune de dénonciation de l'ignominie de la politique
bourgeoise. C’est pour cela que la lutte pour le suffrage universel
a constitué, tout au long du 19e siècle,
dans un grand nombre de pays, une des occasions majeures de
mobilisation du prolétariat". (3) Ce sont ces
positions que Marx et Engels vont défendre tout au long de
cette période d’ascendance du capitalisme pour expliquer
leur soutien à la participation du prolétariat aux
élections.
Le courant
anarchiste, par contre, s’est opposé à cette
politique fondée sur une vision historique et une conception
matérialiste de l’histoire. L’anarchisme s'est développé
dans la seconde moitié du 19e siècle comme
produit de la résistance des couches petites-bourgeoises
(artisans, commerçants, petits paysans) au processus de
prolétarisation qui les privait de leur "indépendance"
sociale passée. La vision des anarchistes de la "révolte"
contre le capitalisme était purement idéaliste et
abstraite. Ainsi, ce n’est pas un hasard si une grande partie des
anarchistes, dont Bakounine, figure légendaire de ce courant,
ne voyait pas le prolétariat comme classe révolutionnaire
mais tendait à lui substituer la notion bourgeoise de
"peuple", englobant tous ceux qui souffrent, quelle que
soit leur place dans les rapports de production, quelle que soit leur
capacité à s’organiser, à devenir conscients
d’eux-mêmes en tant que force sociale. Dans cette logique,
pour l’anarchisme, la révolution est possible à tout
moment et, de ce fait, toute lutte pour des réformes constitue
fondamentalement une entrave à la perspective révolutionnaire.
Pour le marxisme, ce radicalisme de façade ne fait pas
illusion longtemps, dans la mesure où il exprime "l’incapacité
des anarchistes à saisir que la révolution
prolétarienne, la lutte directe pour le communisme, n’était
pas encore à l’ordre du jour parce que le système
capitaliste n’avait pas encore épuisé sa mission
historique, et que le prolétariat était face à
la nécessité de se consolider comme classe, pour
arracher toutes les réformes qu’il pouvait à la
bourgeoisie afin, avant tout, de se renforcer pour la lutte
révolutionnaire future. Dans une période où le
Parlement était une véritable arène de lutte
entre fractions de la bourgeoisie, le prolétariat avait les
moyens d’y entrer sans se subordonner à la classe dominante
; cette stratégie n’est devenue impossible qu’avec
l’entrée du capitalisme dans sa phase décadente,
totalitaire". (4)
La
question des élections au 20e siècle, dans
la phase de décadence du capitalisme
Avec
l’entrée dans le 20e siècle, le
capitalisme a conquis le monde et, en se heurtant aux limites de son
expansiongéographique, il rencontre aussi la limitation
objective des marchés et des débouchés à
sa production. Les rapports de production capitalistes se
transforment en entraves au développement des forces
productives. Le capitalisme, comme un tout, entre alors dans une
période de crises et de guerres de dimension mondiale. (5)
Un tel
bouleversement, sans précédent dans la vie du
capitalisme, va entraîner une modification profonde du mode
d’existence politique de la bourgeoisie, du fonctionnement de son
appareil d’Etat et des conditions et moyens de la lutte du
prolétariat. Le rôle de l’Etat devient prépondérant
car il est le seul à même d'assurer "l’ordre",
le maintien de la cohésion d'une société
capitaliste déchirée par ses contradictions. Les partis
bourgeois deviennent, de façon de plus en plus évidente,
des instruments de l’Etat chargés de faire accepter la
politique de celui-ci. Ainsi, les impératifs de la Première
Guerre mondiale et l’intérêt national n’autorisent
pas le débat démocratique au Parlement mais imposent
une discipline absolue à toutes les fractions de la
bourgeoisie nationale. Par la suite, cet état de fait va se
maintenir et se renforcer. Le pouvoir politique tend alors à
se déplacer du législatif vers l’exécutif et
le Parlement bourgeois devient une coquille vide qui ne possède
plus aucun rôle décisionnel. C’est cette réalité
qu’en 1920, lors de son 2e congrès,
l’Internationale communiste va clairement caractériser :
"L’attitude de la 3e Internationale envers le
parlementarisme n’est pas déterminée par une nouvelle
doctrine, mais par la modification du rôle du Parlement même.
A l’époque précédente, le Parlement en tant
qu’instrument du capitalisme en voie de développement a,
dans un certain sens, travaillé au progrès historique.
Mais dans les conditions actuelles, à l’époque du
déchaînement impérialiste, le Parlement est
devenu tout à la fois un instrument de mensonge, de tromperie,
de violence, et un exaspérant moulin à paroles... A
l’heure actuelle, le Parlement ne peut être en aucun cas,
pour les communistes, le théâtre d’une lutte pour des
réformes et pour l’amélioration du sort de la classe
ouvrière, comme ce fut le cas dans le passé. Le centre
de gravité de la vie politique s’est déplacé
en dehors du Parlement, et d’une manière définitive"(6).
Désormais,
il est hors de question pour la bourgeoisie d’accorder dans quelque
domaine que ce soit, économique ou politique, des réformes
réelles et durables des conditions de vie de la classe
ouvrière. C’est l’inverse qu’elle impose au prolétariat
: toujours plus de sacrifices, de misère, d’exploitation et
de barbarie. Les révolutionnaires sont alors unanimes pour
reconnaître que le capitalisme a atteint des limites
historiques et qu'il est entré dans sa période de
déclin, de décadence comme en a témoigné
le déchaînement de la Première Guerre mondiale.
L’alternative était désormais : socialisme ou
barbarie. L’ère des réformes était
définitivement close et les ouvriers n'avaient plus rien à
conquérir sur le terrain des élections.
Néanmoins
un débat central va se développer au cours des années
1920 au sein de l’Internationale communiste sur la possibilité,
défendue par Lénine et le parti bolchevique, d’utiliser
la "tactique" du "parlementarisme révolutionnaire".
Face à d’innombrables questions suscitées par
l’entrée du capitalisme dans sa période de décadence,
le poids du passé continuait à peser sur la classe
ouvrière et ses organisations.
La guerre
impérialiste, la révolution prolétarienne en
Russie, puis le reflux de la vague de luttes prolétariennes au
niveau mondial dès 1920 ont conduit Lénine et ses
camarades à penser que l’on peut détruire de
l’intérieur le Parlement ou utiliser la tribune
parlementaire de façon révolutionnaire, comme l’avait
fait Karl Liebknecht, au sein du parlement allemand, pour dénoncer
la participation à la Première Guerre mondiale. En fait
cette "tactique" erronée va conduire la 3e
Internationale vers toujours plus de compromis avec l'idéologie
de la classe dominante. Par ailleurs, l’isolement de la révolution
russe, l'impossibilité de son extension vers le reste de
l’Europe avec l'écrasement de la révolution en
Allemagne, vont entraîner les bolcheviks et l’Internationale,
puis les partis communistes, vers un opportunisme débridé.
C'est cet opportunisme qui allait les conduire à remettre en
question les positions révolutionnaires des 1er et
2e Congrès de l'Internationale communiste pour
s’enfoncer vers la dégénérescence lors des
congrès suivants, jusqu’à la trahison et l’avènement
du stalinisme qui fut le fer de lance de la contre-révolution
triomphante (7).
C’est
contre cette dégénérescence et cet abandon des
principes prolétariens que réagirent les fractions les
plus à gauche dans les partis communistes. A commencer par la
Gauche italienne avec Bordiga à sa tête qui, déjà
avant 1918, préconisait le rejet de l'action électorale.
Connue d'abord comme "Fraction communiste abstentionniste",
celle-ci s'est constituée formellement après le Congrès
de Bologne en octobre 1919 et, dans une lettre envoyée de
Naples à Moscou, elle affirmait qu'un véritable parti,
qui devait adhérer à l'Internationale communiste, ne
pouvait se créer que sur des bases antiparlementaristes (8).
Les gauches allemande et hollandaise vont à leur tour
développer la critique du parlementarisme et la systématiser.
Anton Pannekoek dénonce clairement la possibilité
d’utiliser le Parlement pour les révolutionnaires, car une
telle tactique ne pouvait que les conduire à faire des
compromis, des concessions à l’idéologie dominante.
Elle ne visait qu'à insuffler un semblant de vie à ces
institutions moribondes, à encourager la passivité des
travailleurs alors que la révolution nécessite, pour le
renversement du capitalisme et l’instauration de la société
communiste, la participation active et consciente de l’ensemble du
prolétariat.
Dans les
années 1930, la Gauche italienne, à travers sa revue
Bilan, montrera de façon concrète comment les
luttes des prolétaires français et espagnols avaient
été détournées vers le terrain électoral.
Bilan affirmait à juste raison que c’est la
"tactique" des fronts populaires en 1936 qui avait permis
d’embrigader le prolétariat comme chair à canon dans
la 2e boucherie impérialiste mondiale. A la fin de
cet effroyable holocauste, c’est la Gauche communiste de France qui
publiait la revue Internationalisme (dont est issu le CCI) qui
fera la dénonciation la plus claire de la "tactique"
du parlementarisme révolutionnaire : "La politique du
parlementarisme révolutionnaire a largement contribué à
corrompre les partis de la 3e Internationale et les
fractions parlementaires ont servi de forteresses de l’opportunisme,
aussi bien dans les partis de la 3e qu’autrefois dans
les partis de la 2e Internationale. La vérité
est que le prolétariat ne peut utiliser pour sa lutte
émancipatrice "le moyen de lutte politique" propre à
la bourgeoisie et destiné à son asservissement … Le
parlementarisme révolutionnaire en tant qu’activité
réelle n’a, en fait, jamais existé pour la simple
raison que l’action révolutionnaire du prolétariat
quand elle se présente à lui, suppose sa mobilisation
de classe sur un plan extra-capitaliste, et non la prise des
positions à l’intérieur de la société
capitaliste." (9) Désormais, l’antiparlementarisme,
la non participation aux élections, est une frontière
de classe entre organisations prolétariennes et organisations
bourgeoises. Dans ces conditions, depuis plus de 80 ans, les
élections sont utilisées, à l’échelle
mondiale, par tous les gouvernements, quelle que soit leur couleur
politique, pour dévoyer le mécontentement ouvrier sur
un terrain stérile et crédibiliser le mythe de la
"démocratie". Ce n’est d’ailleurs pas un hasard
si aujourd’hui, contrairement au 19e siècle, les
Etats "démocratiques" mènent une lutte
acharnée contre l’abstentionnisme et la désaffection
des partis, car la participation des ouvriers aux élections
est essentielle à la perpétuation de l’illusion
démocratique. C'est justement ce que viennent d'illustrer de
façon flagrante, les récentes élections en
Europe qui, sur ce plan, constituent un véritable "cas
d'école".
Les
élections ne sont qu’une mystification et "l'Europe
sociale" un mensonge
Contrairement à la
propagande indigeste qui nous présente la victoire du "Non"
à la Constitution européenne, tant en France qu’en
Hollande, comme une "victoire du peuple", laissant ainsi
entendre que ce sont les urnes qui gouvernent, il faut réaffirmer
que les élections sont une pure mascarade. Certes, il peut y
avoir des divergences au sein des différentes fractions qui
composent l’Etat bourgeois sur la façon de défendre
au mieux les intérêts du capital national mais,
fondamentalement, la bourgeoisie organise et contrôle le
carnaval électoral pour que le résultat soit conforme à
ses besoins en tant que classe dominante. C’est pour cela que
l’Etat capitaliste organise, planifie, manipule, utilise ses médias
aux ordres. Néanmoins, il peut y avoir des "accidents",
comme c'est souvent le cas en France (aujourd'hui avec la victoire du
Non au référendum, en 2002 avec le Front National en
deuxième position aux élections présidentielles,
en 1997 avec la victoire de la gauche aux législatives
anticipées ou en 1981 avec celle de Mitterrand aux
présidentielles), mais qui n'ont évidemment rien à
voir avec une quelconque remise en cause (la plus minime soit-elle)
de l'ordre capitaliste. Une telle difficulté de la part de la
bourgeoisie française à faire dire aux urnes ce qu’elle
attend d'elles, révèle une faiblesse historique et un
archaïsme de son appareil politique (10), qui n'existent pas
dans des pays comme l'Allemagne ou la Grande-Bretagne (11).
Mais cette
faiblesse ne signifie nullement que le prolétariat puisse en
tirer profit pour imposer une autre orientation à la politique
de la bourgeoisie. En effet (et c’est un constat que chaque
prolétaire peut faire de sa propre expérience de
participation à la mascarade électorale), depuis la fin
des années 1920 et jusqu’à aujourd’hui, quel que
soit le résultat des élections, que ce soit la droite
ou la gauche qui sorte victorieuse des urnes, c’est finalement
toujours la même politique antiouvrière qui est menée.
Autrement dit, l’Etat
"démocratique" parvient toujours à défendre
les intérêts de la classe dominante et du capital
national, indépendamment des résultats des
consultations électorales organisées à cadence
accélérée (12).
La focalisation orchestrée
par la bourgeoisie européenne autour du référendum
sur la Constitution a réussi à capter l’attention des
ouvriers et à les persuader que la construction de l’Europe
était un enjeu pour leur avenir et celui de leurs enfants.
Mensonge ! Rien n’est plus faux ! Ce qui se jouait à travers
l'adoption de cette nouvelle Constitution, c’était pour la
classe dominante des Etats fondateurs de l’Europe, dans un contexte
d’élargissement à 25 pays membres, la capacité
de pouvoir exercer au sein des institutions européennes une
influence équivalente à celle qu'ils avaient avant
l'arrivée des nouveaux Etats-membres, laquelle n'a fait que
diminuer le poids relatif de chacun.
La classe ouvrière n’a
pas à prendre parti dans les luttes d'influence entre des
fractions de la bourgeoisie. En fait, cette Constitution européenne
ne faisait que prendre acte d'une politique déjà à
l’œuvre aujourd'hui, une politique de toute façon étrangère
aux intérêts de la classe ouvrière. La classe
ouvrière sera autant exploitée avec le "Non"
qu'elle l'aurait été avec le "Oui".
La
classe ouvrière doit rejeter autant l’illusion de pouvoir
utiliser le parlement national dans sa lutte contre l’exploitation
capitaliste que l'illusion de pouvoir faire de même vis-à-vis
du parlement européen. (13)
Dans ce concert d’hypocrisie et
de fourberie, la palme
revient, d'une part, aux forces de gauche qui se sont regroupées
pour dire Non à la Constitution et qui prétendent que
l’on peut construire une "autre Europe", plus "sociale"
et, d'autre part, aux populistes de tout poil qui exploitent la peur,
le désespoir, l’incertitude vis-à-vis de l’avenir,
existant dans la population et dans une partie de la classe ouvrière.
Comme en France et en Allemagne, par exemple, la Hollande vient de
connaître une aggravation du chômage (dont le taux est
passé de 2% en 2003 à 8% aujourd'hui) et des attaques
remettant en cause la protection sociale.
C'est
d'ailleurs face à l'aggravation de ces attaques qu'on a
assisté à un début de mobilisation sociale
d'ampleur également dans ce pays. Inévitablement le
retour du prolétariat sur la scène sociale (14)
implique qu’il est en train de développer une réflexion
en profondeur sur la signification du chômage massif, sur les
attaques à répétition, sur le démantèlement
des systèmes de retraite et de protection sociale. A terme, la
politique anti-ouvrière de la bourgeoisie et la riposte
prolétarienne ne peuvent que déboucher sur une prise de
conscience croissante, au sein de la classe ouvrière, de la
faillite historique du capitalisme. C’est justement pour saboter ce
début de prise de conscience que les promoteurs d’une Europe
plus "sociale" s’agitent dans tous les sens, en demandant
à l’Etat capitaliste d’arbitrer le conflit entre classes
sociales antagoniques et en exhortant les ouvriers à se
mobiliser pour rejeter le libéralisme dans le seul objectif de
mieux les soumettre à la mystification de l’Etat "social",
cette nouvelle fumisterie et camelote idéologique qu’on
agite dans les salons feutrés de l’altermondialisme (15).
Toute cette propagande idéologique a pour but de récupérer
le mécontentement social pour le ramener vers le terrain
bourgeois des urnes. Ainsi, le référendum a été
présenté comme le moyen de refuser une politique,
d’exprimer son ras-le-bol si bien qu'il a constitué un
exutoire au mécontentement social qui ne cesse de s’accumuler
depuis des années. D’ailleurs, les forces de gauche
"anticapitalistes" crient victoire et appellent déjà
les ouvriers à rester mobilisés pour les prochaines
échéances électorales où "il s’agira
de transformer, encore dans les urnes, la victoire du Non au
référendum". C’est la même politique de
dévoiement du mécontentement social qu'on a vu se
manifester en Allemagne où les ouvriers ont été
amenés à sanctionner la coalition de Schröder lors
de la dernière élection régionale en Rhénanie
du Nord.
Dans la
phase décadente des modes de production antérieurs au
capitalisme, une tactique délibérée,
consciemment réfléchie de la part des classes
dominantes consistait à fournir l’occasion aux exploités
de se défouler dans les journées de carnaval, où
tout était permis, lors des combats à mort ou des
compétitions sportives, dans les tribunes des stades.
Dans le
même but, la bourgeoise a systématisé
l'abrutissement par les compétitions sportives et utilise
aujourd'hui le cirque électoral comme défouloir à
la colère ouvrière. Non seulement la bourgeoisie plonge
le prolétariat dans la paupérisation absolue, mais en
plus elle l’humilie en lui donnant "des jeux et du cirque
électoral". Le prolétariat n’a pas à
participer à la fabrication de ses propres chaînes, mais
à les briser !
Au
renforcement de l’Etat capitaliste, les ouvriers doivent répondre
par la volonté de sa destruction !
Ainsi,
aujourd’hui comme hier et demain, le prolétariat n’a pas
le choix. Ou bien il se laisse entraîner sur le terrain
électoral, sur le terrain des Etats bourgeois qui organisent
son exploitation et son oppression, terrain où il ne peut être
qu’atomisé et sans force pour résister aux attaques
du capitalisme en crise. Ou bien, il développe ses luttes
collectives, de façon solidaire et unie, pour défendre
ses conditions de vie. Ce n’est que de cette façon qu’il
pourra retrouver ce qui fait sa force en tant que classe
révolutionnaire : son unité et sa capacité à
lutter en dehors et contre les institutions bourgeoises (parlement et
élections) en vue du renversement du capitalisme. Ce n’est
que de cette façon qu’il pourra, dans le futur, édifier
une nouvelle société débarrassée de
l’exploitation, de la misère et des guerres.
L’alternative
qui se pose aujourd’hui est donc la même que celle dégagée
par les gauches marxistes dans les années 1920 : électoralisme
et mystification de la classe ouvrière ou développement
de la conscience de classe et extension des luttes vers la révolution
!
D.
(26 juin 2005)
(1)
Lire notre article "Le mensonge de l’Etat démocratique",
dans la Revue Internationale n°76.
(2)
Comme contribution à la défense de la démocratie
bourgeoise, on peut citer Le Monde diplomatique, le chantre du
mouvement altermondialisme, dont le radicalisme a accouché
d’un nouveau mot d’ordre "révolutionnaire. "Une
autre Europe est possible" exulte son éditorial du
mois de juin, intitulé "Espoirs" (de la victoire du
Non au référendum et de la mobilisation de la
population). Selon lui cette victoire "constitue à
elle seule un succès inespéré pour la
démocratie" permettant d'affirmer que "Le
peuple a fait son grand retour…"
(3)
Plate-forme du CCI.
(4)
Lire notre article "Anarchisme ou communisme" dans la Revue
Internationale n°79.
(5)
Lire notre brochure La Décadence du capitalisme.
(6)
Lire "La Question parlementaire dans L’Internationale
communiste", Edition "Programme communiste" du P.C.I
(Parti communiste international).
(7)
Lire notre brochure "La terreur stalinienne : un crime du
capitalisme, pas du communisme".
(8)
C'est en fait l'appui implicite de l'IC au 2e Congrès
mondial à la tendance intransigeante de Bordiga qui allait
sortir la Fraction communiste abstentionniste de l'isolement
minoritaire dans le parti. A ce sujet, lire notre livre La Gauche
communiste d'Italie.
(9)
Lire cet article de Internationalisme n°36 de juillet
1948, reproduit dans la Revue Internationale n°36
(10)
Les faiblesses congénitales de la droite en France plongent
leurs racines dans l’histoire même du capitalisme français,
marqué par le poids de la petite et moyenne entreprise, du
secteur agricole et du petit commerce. Ces archaïsmes n’ont
cessé de peser sur l’appareil politique qui n’a jamais
réussi à donner naissance à un grand parti de
droite directement lié à la grande industrie et à
la finance, tel que le parti conservateur en Grande-Bretagne ou le
parti chrétien-démocrate en Allemagne. Au contraire, la
Seconde Guerre mondiale verra l’irruption du gaullisme qui va
marquer profondément la vie de la bourgeoisie française
et dont les scories de l’UMP sont les descendants. Pour davantage
d'explications sur cette question lire notre article sur le
référendum en France dans Révolution
internationale n°357.
(11)
La réélection de Blair s’est faite avec l’approbation
de toute la classe politique, syndicats y compris. Ce
social-démocrate est réélu car il a été
capable de mettre en œuvre tant sur le plan économique
qu’impérialiste, la politique que souhaitait au plus haut
niveau l’Etat britannique. La controverse autour des "mensonges"
de Blair sur les armes de destruction massive en Irak a permis de
mobiliser l’électorat populaire auquel on a donné
l’illusion d’une contestation possible par les urnes qui
obligerait le chef des travaillistes à tenir compte de
l’opinion de son peuple. En fait, comme on l’a vu au moment du
déclenchement des hostilités en Irak et jusqu’à
aujourd’hui, la "démocratie" capitaliste est tout
à fait capable d’absorber l’opposition pacifiste à
la guerre et de maintenir l’engagement militaire qu’elle estime
nécessaire pour préserver ses intérêts.
Pour l’Allemagne, là aussi, la défaite de Schröder
à l’élection régionale en
Rhénanie-du-Nord-Westphalie (1/3 de la population allemande)
et la victoire de la CDU correspondent aux besoins du capital
allemand. Cette défaite va impliquer la tenue d’élections
anticipées à l’automne permettant que le nouveau
gouvernement soit investi de la "volonté populaire"
pour poursuivre la politique de "réformes" dont il
est nécessaire pour le capital allemand qu'elle ne marque pas
le pas. Si, comme c'est le plus probable à l'heure actuelle,
la CDU va l’emporter, cela permettra au SPD de se refaire une
"santé" dans l’opposition. En effet, la coalition
rouge/vert au gouvernement depuis 1998 est considérablement
décrédibilisée auprès de la classe
ouvrière, du fait du chômage massif (plus de 5 millions
de personnes) et des mesures d’austérité draconiennes
ayant résulté du plan "Agenda 2010".
(12)
Nos camarades d’Internationalisme dénonçaient
déjà avec clairvoyance en mai 1946 dans leur journal
L’étincelle, le référendum en France
pour la Constitution de la 4e République : "Pour
détourner l’attention des masses affamées des causes
de leur misère, le capitalisme monte la scène de la
comédie électorale et les amuse avec des référendums.
Pour les divertir des crampes de leurs ventres affamés, on
leur donne des bulletins de vote à digérer. A la place
du pain, on leur jette de la "constitution" à
ronger".
(13)
Lire notre article "L’élargissement de l’Union
européenne", Revue Internationale n°112.
(14)
Lire notre "Résolution sur la situation internationale du
16e congrès du CCI" dans ce numéro de
la Revue internationale.
(15)
Lire notre article "L’altermondialisme, un piège
idéologique contre le prolétariat", Revue
internationale n°116.
Poster un nouveau commentaire