Grève sauvage à Antep (Turquie): “nous voulons vivre comme des êtres humains!”

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Face au black-out qu’impose la bourgeoisie sur les luttes du prolétariat dans le monde, nous tenons à nous faire l’écho des mobilisations les plus significatives. C’est dans ce cadre que nous publions ci-dessous la traduction de larges extraits d’un article de notre section en Turquie.

Où allez-vous ?

Nous sortons, mon frère, nous ne voulons pas travailler.

Bien, alors sortons tous ensemble, n’allons pas travailler.”

Les ouvriers du textile dans la zone industrielle d’Antep, une ville à la frontière de la zone kurde de la Turquie, ont récemment déclenché une grève contre leurs conditions de travail, les bas salaires et les réductions de leurs primes. La grève, qui a débuté avec trois à cinq mille ouvriers selon différentes sources, s’est rapidement étendue à sept usines dans la zone industrielle, impliquant sept mille travailleurs au total.

Au sujet de leurs conditions de travail dont la durée journalière est en moyenne de douze heures, les ouvriers disaient ceci : “Ce que nous voulons, c’est juste un salaire, qui suffise à nourrir nos familles, et nos droits sociaux. Nous ne demandons rien d’autre. Nous n’avons rien contre quelqu’un en particulier, ni n’avons de mauvaises intentions, nous voulons ce que nous méritons”().

Un ouvrier qui a participé à la grève explique comment la bourgeoisie turque, qui a pris un tournant important en développant solidement son intégration dans le réseau des rapports impérialistes internationaux avec le mot d’ordre de “devenir une superpuissance”, n’a semé que de faux espoirs dans son adresse à la nation : “Ils disent que nous ne sommes que derrière la Chine au niveau économique. Ils disent que nous sommes des pionniers en ce qui concerne les exportations. Personne ne demande quel impact cela a sur les travailleurs, quelle quantité de pain peuvent ramener les ouvriers à la maison. Personne ne se soucie des travailleurs. Nous avons été en grève ici pendant des jours et les revendications humaines de milliers de personnes ont été ignorées” ()

Une autre caractéristique importante de la grève est la réaction contre le syndicat Oz-Iplik-Is qui fait partie de la confédération Hak-Is () dont une partie significative des grévistes sont membres. Dès le début, la grève était indépendante de la direction et des orientations syndicales ; les ouvriers n’ont pas hésité à critiquer les syndicats. La prise de position la plus claire sur la situation a été celle de Nihat Necati Bencan, le représentant régional du DISK () a Antep, que nous souhaitons citer non seulement pour sa clarté sur la façon dont les syndicalistes ont ressenti la grève, mais aussi pour son ironie : “Les revendications des travailleurs de cinq usines sont formulées par les représentants qu’ils ont délégués parmi eux. Toutefois, des directeurs d’usine ne prennent pas ces revendications au sérieux et ne prennent pas les mesures nécessaires pour satisfaire ces revendications. Des mesures doivent être prises de façon à régler le problème rapidement. Autrement la grève continuera et s’étendre”().

L’accord sur une augmentation ridicule entre le syndicat et un patron d’usine est une des raisons qui a déclenché la grève. Quand les ouvriers ont réalisé que le syndicat avait négocié une augmentation de 45 TRY (), c’est-à-dire presque rien, ils se sont immédiatement mis en grève en juillet. Mehmet Kaplan, le président régional du syndicat OZ-Iplik-Is à Antep, a même été retenu dans l’usine pendant un moment par les travailleurs après avoir fait face à des slogans comme “Président, traître ! Syndicat, traître” ! Les travailleurs ont donc concrètement et immédiatement fait grève contre un syndicat !

Comme la grève continuait, les laquais de la bourgeoisie ont continué à réprimer par différents moyens. L’Etat, qui a envoyé des meutes de chiens devant les usines dès le début de la vague de grèves, a été très perturbé par les actions ouvrières qui n’étaient pas contrôlées par les syndicats. Les “conseils” donnés par les policiers aux ouvriers pendant la grève étaient à ce titre frappants : “Si vous n’acceptez pas cela, vous ne trouverez plus jamais de travail ailleurs. Les patrons ne peuvent pas se permettre plus. Acceptez et reprenez le travail”. Les forces de l’ordre semblent ainsi aussi bien informées que la police des usines : les syndicats…

Le onzième jour, la grève s’est terminée avec un gain réel pour les travailleurs, notamment une augmentation de salaire allant de 780 à 875 TRY. Les ouvriers de l’usine Motif Textile reviendront même au travail avec une augmentation de 905 TRY par mois. Grâce encore à cette grève, les travailleurs ont obtenu un bonus de dix jours pour chaque grande fête nationale.

Juste après la grève, l’attentat à la bombe, qui a entraîné la mort de neuf civils à Antep, est rapidement devenu le sujet principal en ville et a dissipé la bouffée d’air frais produite par la grève. Dans un pays comme la Turquie, où les événements médiatiques sont très faciles à produire et très aléatoires, les nouvelles, qui sont entièrement contrôlées par la bourgeoisie comme dans tous les autres pays, sont utilisées pour empêcher de tels mouvements d’atteindre le reste de la classe ouvrière. Ainsi, la classe dominante fait tout ce qu’elle peut pour empêcher le reste de la classe ouvrière d’entendre seulement parler de pareilles grèves. Par exemple, alors que les principaux médias turcs ont relayé sans arrêt l’information du massacre des mineurs sud-africains par la police, cette grève, qui avait lieu dans le pays où ils sévissent, n’a évidemment pas fait l’objet de commentaires, même très brefs, dans les journaux et à la télévision. Nous n’en sommes pas surpris, bien sûr ! C’est leur rôle de manipuler.

Malgré ces manœuvres, les travailleurs ont poursuivi leur grève. Les patrons, dans quelques usines, voulaient, en effet, faire signer aux travailleurs un document qui disait : “Je regrette d’avoir participé au mouvement.” Contre ces manœuvres des patrons qui sont capables de toutes sortes de mesures répressives, les ouvriers ont refusé de signer ces documents.

Cette grève est une pierre angulaire pour le mouvement de la classe ouvrière en Turquie, qui a progressé dans une série de luttes isolées au sein des usines et des ateliers après la lutte des ouvriers du tabac de Tekel, comme lors de la lutte des travailleurs de Hey Textile qui ont été mis à pied sans motif valable, ou lors de la grève de Turkish Airlines.

Certains détails mettent en lumière la signification de la grève. Les ouvriers se sont organisés pour satisfaire presque tous leurs besoins au long de la lutte, à côté de quelques aides limitées qui leur ont été données plus tard au cours de la lutte. Ils agissaient ensemble sur des questions comme la nourriture, les transports, etc., et prenaient toutes les décisions avec un comité qu’ils avaient constitué en leur sein. Un des éléments les plus importants de cette grève auto-organisée a été la capacité des travailleurs à agir en dehors des syndicats, à prendre leur lutte en mains ; ce qui constitue un acquis très significatif. Les critiques à l’égard des syndicats pendant la grève démontrent qu’il existe maintenant une question brûlante pour les travailleurs : nous n’avons pas besoin des syndicats dans notre lutte !

Selon toute la presse bourgeoise de gauche, en dépit de cette grève pourtant complètement indépendante des syndicats (et même contre eux), les travailleurs devraient être incités à former des syndicats plus forts ! Affirmer que les ouvriers vont discuter de cela alors que leur lutte a eu lieu en-dehors des syndicats, est une manœuvre politique. Ainsi, au lieu d’écrire sur la grève sauvage elle-même, la gauche bourgeoise ne parle que de ce qui correspond à son programme pro-capitaliste et syndicaliste.

Nous pouvons également constater une différence considérable lorsque nous comparons la durée des luttes et des grèves encadrées par les syndicats et celles qui ne le sont pas. Les premières, tout en suscitant une profonde colère contre les formations syndicales, qui ne sont rien d’autres que des appareils d’Etat, entraînent aussi l’épuisement et le désespoir chez les travailleurs, en particulier quand il leur apparaît nécessaire de prendre le contrôle de leur propre lutte. Cependant, nous pouvons voir, en prenant aussi en considération l’expérience de la classe ouvrière dans le monde, que les mouvements organisés et dirigés par les travailleurs eux-mêmes entrent toujours dans l’histoire du prolétariat et réussissent vraiment à remonter le moral, car les ouvriers organisent et mènent leur lutte eux-mêmes. D’un côté, la capacité des travailleurs à s’organiser et à faire vivre la solidarité développe la confiance en leur capacité et leur dignité et, de l’autre, les grèves organisées par les syndicats aboutissent dans des impasses, gaspillent l’énergie des ouvriers et les poussent au désespoir de l’impuissance ; le résultat en est une nouvelle mauvaise expérience et une amère déception.

Malgré tout, nos salaires se sont élevés de 780 à 875 TRY. Ce n’est pas beaucoup, mais ce n’est pas une petite augmentation. Cette grève est aujourd’hui terminée mais notre lutte ne l’est pas” (). Suite à la grève, les ouvriers ont décidé que leur comité de lutte organiserait un congrès pour discuter de leur expérience. Alors que les comptes-rendus sur les détails de la grève diffèrent dans les média bourgeois, il est significatif de constater que les ouvriers créent des espaces de discussion pour clarifier les leçons de la grève sauvage et de la lutte.

Nevin, 3 septembre

 

() Hak-Is est une confédération syndicale pro-gouvernementale et islamiste

() La Confédération syndicale ouvrière révolutionnaire (progressiste, comme se désigne désormais la confédération) est le principal syndicat gauchiste dans le secteur privé turc.

() 45 livres turques, soit environ 20 euros.

 

 

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Lutte de classe