Face à la crise du capitalisme, quelle réaction: nationalisme ou internationalisme?

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail

Avec l’approfondissement de la crise du capitalisme, le nationalisme le plus exacerbé s’étale dans les colonnes des journaux et devant les caméras de télévision. Les prétendues digues idéologiques qui séparaient, paraît-il, l’extrême-droite du “camp républicain” ont depuis bien longtemps volé en éclats. Il suffit pour s’en convaincre de se remémorer la xénophobie ouvertement affichée par le gouvernement de Nicolas Sarkozy, la traque infâme des Roms ou le populisme décomplexé du Front national. Mais le nationalisme sait adopter de nombreuses formes, beaucoup plus subtiles et pernicieuses. Ainsi, l’ensemble de l’appareil politique bourgeois, y compris l’extrême-gauche, participe à diffuser le poison de la division nationale, fondement de la concurrence capitaliste qui est diamétralement et irréductiblement opposé au terrain, au point de vue internationaliste, aux intérêts et à la conscience que notre classe, le prolétariat, doit affirmer pour développer ses luttes et renverser ce système d’exploitation.

Faut-il “protéger” les frontières contre l’immigration pour sauver les emplois ?

Point de vue nationaliste

La lutte contre l’immigration économique est un thème central du discours de la bourgeoisie et pas seulement de l’extrême-droite, toutes les fractions politiques au gouvernement, de gauche comme de droite, reprennent cette rhétorique à leur compte. C’est le sens des mesures anti-immigrées adoptées par les gouvernements, de gauche comme de droite, dans tous les pays à commencer par les plus développés qui dressent un rideau administratif, policier, judiciaire allant de l’espace Schengen en Europe à la construction de murs aux frontières des Etats-Unis : limitation de la durée des séjours, expulsions par charters ou reconductions massives, harcèlements juridiques, traque policière, patrouilles navales et aériennes aux frontières, camps de rétention face à l’exode de populations fuyant la misère ou la guerre, etc. L’argument peut se résumer dans la célèbre formule du Front national en France : “3 millions de chômeurs, ce sont 3 millions d’immigrés de trop.” Ainsi, si ça va mal, s’il y a trop de licenciements, s’il y a trop de chômeurs dans le pays, “expulsons les immigrés, interdisons leur l’accès au territoire” pour que les travailleurs nationaux puissent occuper les emplois vacants. Si la protection sociale baisse, s’il y a trop de déficits, c’est à cause de ces “étrangers”, qui “profitent” des largesses du système social !

Point de vue internationaliste

Historiquement, la classe ouvrière est une classe d’immigrés, contraints de vendre n’importe où leur force de travail et l’immigration est un élément essentiel du développement du mouvement ouvrier sous le capitalisme 1. Dès le xiv siècle, la bourgeoisie britannique a déplacé des masses de paysans, souvent irlandais, pour les enrôler comme main-d’œuvre dans les premières manufactures. A partir du xviiiee siècle, lorsque le problème de la surproduction apparaît, l’immigration s’étend par-delà les frontières nationales et se massifie progressivement. “Les crises cycliques de surproduction qui frappent l’Europe capitaliste dès le milieu du xixe siècle vont contraindre des millions de prolétaires à fuir le chômage et la famine en s’exilant vers les “nouveaux mondes”. Entre 1848 et 1914, ce sont 50 millions de travailleurs européens qui vont quitter le vieux continent pour aller vendre leur force de travail dans ces régions, notamment en Amérique.

De la même façon que l’Angleterre du xvie siècle a pu permettre le développement du capitalisme grâce à l’immigration intérieure, la première puissance capitaliste mondiale, les Etats-Unis, se constituera grâce à l’afflux de dizaines de millions d’immigrés venus d’Europe (notamment d’Irlande, de Grande-Bretagne, d’Allemagne, des pays d’Europe du Nord).” 2

C’est au xx siècle, avec le déclin du capitalisme, que les flux migratoires ralentissent et que les Etats se dotent d’outils pour lutter contre l’immigration. La bourgeoisie s’appuie sur le fatras idéologique des thèmes anti-immigrés pour désigner des boucs émissaires alors qu’en réalité, s’il y a du chômage, c’est précisément parce que les pays développés ne sont plus en mesure d’intégrer économiquement de nouveaux prolétaires sur le marché du travail, en particulier les jeunes. En fait, le capitalisme, parce qu’il est en crise, n’est pas capable de fournir du travail non seulement à la main-d’œuvre immigrée mais à tous les prolétaires.

Faut-il “produire et acheter français” pour échapper à la crise ?

Point de vue nationaliste

L’idée de consommer préférentiellement la production nationale est le cheval de bataille idéologique des partis politiques bourgeois. Lors de la précédente campagne électorale, pas moins de trois des principaux candidats, François Bayrou, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, ont ouvertement prôné de repousser ou de surtaxer les marchandises étrangères qui viendraient étrangler la compétitivité nationale ou exercer une pression déloyale car produites par une main d’œuvre payée à coups de lance-pierre. L’objectif est de favoriser les entreprises nationales contre la concurrence étrangère afin de “protéger les emplois”.

Point de vue internationaliste

Si le protectionnisme ne fonctionne pas, c’est parce que le marché capitaliste est mondial. Des mesures protectionnistes qu’ont pu prendre certains Etats, comme la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis, n’ont eu de validité qu’à une époque où elles pouvaient s’appuyer sur un marché extra-capitaliste paysan ou artisanal suffisamment conséquent et n’avaient jamais qu’une durée limitée. Après le début du xxee siècle, ces mesures se sont avérées souvent désastreuses pour les économies nationales. Les mesures prises par l’Allemagne, censées lui permettre de vivre en autarcie, n’ont fait qu’aggraver démesurément la crise mondiale. Leur principal résultat a été la contraction ou la fermeture des marchés internationaux et l’augmentation du coût des marchandises dans les pays où était pratiquée la fermeture économique des frontières. C’est pour cette raison que la bourgeoisie a essayé de freiner les tentations protectionnistes qui n’ont cessé de se manifester depuis les premiers signes de la crise actuelle dont l’origine remonte à la fin des années 1960.

Accepter de “se serrer la ceinture” pour favoriser la compétitivité nationale ?

Point de vue nationaliste

La défense de la compétitivité est également un grand classique pour l’argumentation nationaliste. Le message est revenu en force avec la crise économique qui est expliquée d’un point de vue national : si le pays est en crise, c’est à cause de la faiblesse de la compétitivité française par exemple, c’est-à-dire à cause du coût trop élevé des marchandises produites en France par rapport à celui des autres pays, comme l’Allemagne, la Chine ou les Etats-Unis. Ainsi, les travailleurs devraient patriotiquement accepter de diminuer leur salaire et baisser toujours plus leur niveau de vie pour faciliter la vente des marchandises nationales à l’étranger. C’est une logique assez voisine qui s’est exprimée récemment par la mise en avant de différents “coupables” à l’ampleur de la dette souveraine des Etats ainsi menacés de faillite : “C’est la faute aux Grecs” qui ont profité des largesses de l’Europe pour vivre au-dessus de leurs moyens et n’ont pas “payé leurs impôts”, dont les fonctionnaires “sont payés à ne rien faire”, etc. Ou encore, les autres nations n’ont pas à payer les “erreurs de gestion ou le gaspillage des Grecs...”. A l’inverse, côté Grec, la source des maux qui accablent ce pays serait “la pression de l’Europe” ou des banques centrales (FMI, Banque mondiale)...

Point de vue internationaliste

En fait, les explications avancées par la bourgeoisie pour justifier les plans de rigueur ou d’austérité au nom de la compétitivité sont grossièrement mensongères : plus les exploités acceptent de “se serrer la ceinture”, plus on leur demande et on leur demandera des “sacrifices”. Cette course sans fin à la productivité a déjà fait ses preuves. Hier, l’Irlande, le “tigre celtique”, était porté aux nues pour l’exemplarité des ouvriers gaéliques qui avaient courageusement accepté les sacrifices… jusqu’à ce que l’Irlande soit ébranlée par la récession et le chômage. De même avec l’Espagne ou le Portugal. Aujourd’hui, c’est l’Allemagne qui fait figure de parangon mais, déjà, le “modèle allemand” se fissure de toute part, comme le Royaume-Uni et il y a quelques années etc. En fait, la racine de la crise réside dans la surproduction généralisée de marchandises face à laquelle la restriction des coûts salariaux ne peut être que totalement impuissante au niveau du capital global.  

Les solutions nationalistes avancées par la bourgeoisie de tous les pays sont des leurres lancés à la face du prolétariat pour le diviser et le détourner de la claire compréhension que le capitalisme est un système en faillite. L’identification “du peuple”, des “citoyens” à leur Etat, à leur gouvernement, à leur entreprise ne sert qu’à faire écran à une véritable compréhension des enjeux de la situation historique mondiale, empoisonne la conscience des prolétaires de leur responsabilité historique pour abattre le système.

Les prolétaires n’ont pas à faire cause commune avec leurs exploiteurs mais, au contraire, ils doivent mener la lutte contre eux en s’unissant, se solidarisant par delà les frontières.

Rien ne peut sauver le capitalisme. Cette guerre de tous contre tous et cette concurrence permanente à travers lesquelles toutes les bourgeoisies, tous les Etats tentent de nous dresser le uns contre les autres est à l’opposé de notre perspective. La bourgeoisie distille partout le poison du nationalisme économique afin de démolir la conscience d’appartenir à une même classe internationale qui n’a rien à gagner à soutenir les vieilles recettes chauvines, fondement de ce système et de ses contradictions. Alors que la solidarité internationale à l’œuvre dans la lutte des travailleurs, dans nos combats de classe, nous grandit, élève notre conscience en mettant en avant la perspective d’une société édifiée collectivement à partir des besoins réels de l’humanité, sur d’autres rapports humains, capables d’offrir la seule issue possible à l’humanité face au gouffre de misère et de barbarie dans lequel l’entraîne l’impasse avérée du capitalisme. Les prolétaires n’ont pas de patrie. Prolétaires de tous les pays, unissons-nous !

V. (25 mai)