Les anarchistes et la guerre (3) : de la Seconde Guerre mondiale à aujourd'hui

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Depuis l’effondrement des régimes staliniens et du bloc de l’Est, les organisations de l’anarchisme officiel se targuent d’avoir les mains propres dans l’affrontement qui a opposé de 1945 à 1989 les blocs de l’Est et de l’Ouest et entretiennent la légende d’une opposition irréductible aux blocs militaires : “Les anarchistes se divisèrent sur le problème des blocs. La majorité décida de s’opposer à l’Est et l’Ouest…”  1.

L’anarchisme face aux blocs impérialistes

En réalité, après 1945, pendant la Guerre froide, une partie des organisations anarchistes prend officiellement position en faveur de la défense du “monde libre”, comme la SAC (Sveriges Arbetares Centralorganisation) en Suède. Lors de la confrontation directe entre les forces armées du bloc de l’Est et les forces américaines et de l’ONU en Corée en 1950-53, certains, à l’instar des membres du groupe de la Révolution Prolétarienne, au nom de la logique du choix du “moindre mal” et en vertu de la défense de la démocratie, prennent ouvertement une position pro-américaine. C’est le cas de A. Prudhommeaux, N. Lazarevitch, G. Leval mais aussi de militants espagnols et bulgares : “Il y a deux impérialismes mais j’en connais un particulièrement dangereux et totalitaire avec esclavage à la clé. L’autre porte en son sein un moindre danger… Je ne suis pas pour le retrait des troupes américaines de Corée… En Corée, je ne vois qu’un criminel de guerre et c’est Staline. Il est responsable directement des bombardements stratégiques qui déciment la population coréenne…”  (2). Inversement, d’autres stigmatisent l’impérialisme américain comme le principal fauteur de guerre.

Ceux des anarchistes qui, telle la FA, disent refuser tous les camps en présence en s’affirmant “contre Staline, sans être pour Truman, contre Truman sans être pour Staline” n’agissent pas pour autant en internationalistes et n’échappent pas à la logique de choisir un camp impérialiste contre un autre. Ainsi, lorsque l’URSS se lance dans la course aux armements pour rivaliser avec les Etats-Unis, le “combat pour le 3e front” “entraîne la FA à dénoncer le réarmement allemand en soutenant les pacifistes de ce pays, à participer à la campagne “Ridgway  (3) go home’”  (4) animée par le PCF. Par la caution critique qu’elle apporte à cette campagne, la FA se situe complètement dans le sillage du PCF ; elle remplit la fonction de rabatteur des ouvriers sur celui-ci et... sur sa défense inconditionnelle du bloc impérialiste russe !

D’autre part, les actions provocatrices contestataires jouent le même rôle de rabatteur sur les institutions étatiques bourgeoises : la lutte “réellement anti-impérialiste” du “3e front révolutionnaire” de la FA se concrétise par la propagande lors des élections législatives de 1951 “en faveur de bulletins ainsi rédigés : “Ni dictature orientale, ni dictature occidentale, je veux la paix  (5) ou bien par la mise en spectacle d’actions, telles l’intrusion en février 1952 “dans la grande salle du Palais de Chaillot où se tient une réunion plénière de l’ONU. Une profusion de tracts intitulés : “3e front : A bas la guerre !” est lancée dans la salle et les délégués américains et soviétiques reçoivent des projectiles inoffensifs”  (6).

Loin de constituer un moyen permettant à la classe ouvrière de se renforcer politiquement, ce type d’actions sur le terrain des institutions de l’Etat bourgeois, outre son innocuité, entretient dans la classe exploitée l’illusion qu’elle aurait une quelconque utilité pour l’issue finale de son combat révolutionnaire. Cela ne fait au contraire que renforcer la soumission de la classe ouvrière à la mystification démocratique et aux organes de la domination capitaliste en obscurcissant la nécessité de les détruire. D’ailleurs, la Fédération communiste-libertaire (FCL) présentera des candidats aux élections législatives de 1956 ! Au moment de la liquidation de la IVe République et l’appel au pouvoir du général De Gaulle en 1958 pour régler le problème colonial, “dans toute la presse libertaire, les appels concordent pour sauver la République menacée. (...) Les anarchistes dans leur grande majorité, choisissent la République et la politique du moindre mal...”  (7). En avril 1961, face au putsch des généraux à Alger, qui refusent l’indépendance de l’Algérie, “la FA participe aux différents comités regroupant plusieurs organisations de gauche (...) les anarchistes sont parmi les premiers à défendre les libertés démocratiques, et ce en dépit des réfutations ultérieures”  (8).

Surtout, le soutien constant aux prétendues luttes de libération nationale va concrétiser le choix d’un camp impérialiste contre un autre. En érigeant en principe, comme le fait la FA, le fait que “Les anarchistes réclament pour la population d’Outre-mer le droit à la liberté, au travail dans l’indépendance, le droit de disposer de leur propre destinée en dehors des rivalités de clans qui déchirent le monde actuel. Ils les assurent de leur solidarité dans la lutte qu’ils doivent mener contre l’oppression de tous les impérialismes...”  (9). Les courants anarchistes s’installent parmi les meilleurs serviteurs de la mystification du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Ils se retrouvent ainsi à l’unisson de l’idéologie officielle de chacun des blocs (aussi bien de la doctrine Jdanov du bloc de l’Est qui s’affirme comme “le vrai défenseur de la liberté et de l’indépendance de toutes les nations, un adversaire de l’oppression nationale et de l’exploitation coloniale sous toutes ses formes”  (10) que de la doctrine américaine qui stipule que “dans ces zones-clé tout doit être fait pour y encourager les formes démocratiques et l’accès à leur indépendance”). Chaque épisode de la guerre impérialiste à laquelle se livrent les blocs soviétique et occidental par nations interposées trouvera sa justification dans ces “théories”, chacune reprise à différentes sauces mais avec le même résultat désastreux pour le prolétariat.

Les anarchistes français travestissent la guerre d’Indochine en “un épisode révolutionnaire” (FA en 1952) ou y voient une “guerre de classe” (FCL en 1954) et proclament la légitimité de “la lutte du prolétariat indochinois” et la nécessité de la “solidarité ouvrière avec le Viêt-minh”.

Ce soutien politique aux luttes de libération nationale ira même jusqu’à l’implication physique. Pendant la Guerre d’Algérie, de nombreux libertaires rejoignent les “porteurs de valise”, les réseaux de soutien au FLN  (11). “La position de soutien critique en faveur d’une Algérie socialiste et autogestionnaire” de la FCL au nom de la solidarité “avec les peuples soumis, contre les impérialismes” se concrétise par un soutien matériel actif aux partis nationalistes algériens du MNA, puis du FLN quand ce dernier devient hégémonique après 1956. “Les maquis de l’ALN (Armée de libération nationale) se partagent entre les deux obédiences. Nous le savons d’autant mieux que nous avons parmi nous, à la FCL, des camarades algériens de tendance FLN mais que nous avons rendu des services aux maquis MNA en jouant le rôle d’intermédiaire pour obtenir des “fournitures” (lire : des armes) pour leurs combattants”  (12).

Ces prises de position par certains anarchistes, même critiques, en faveur des luttes de libération nationale, ont directement concouru à la soumission des masses à l’impérialisme. Ces courants anarchistes portent une part de responsabilité dans la soumission du prolétariat et des classes exploitées à la barbarie des conflits militaires qui ensanglantent la planète. Prisonniers de la logique d’établir une distinction entre les différents gangsters impérialistes (au nom des droits du plus faible), ils ne font que servir directement de sergent-recruteur au sein du prolétariat, ou de caution au profit de l’un ou de l’autre des camps impérialistes en présence. Le martèlement pendant des décennies de ces mystifications, auxquelles ils ont prêté main-forte, a contribué à retarder la sortie de la contre-révolution et la reprise par le prolétariat de la lutte autonome sur son propre terrain de classe et pour ses propres objectifs.

En effet, les courants officiels de l’anarchisme, qui ont exercé leur influence hégémonique sur la majorité des anarchistes après la Seconde Guerre mondiale jusqu’à la fin de la contre-révolution en 1968 et même encore après cette date, n’ont servi qu’à cristalliser et stériliser une réflexion grandissante sur la réalité “communiste” des pays stalinisés. Ces courants ont ainsi utilisé un sentiment de révolte par rapport à ce monstrueux mensonge du communisme dans les pays de l’Est pour répandre des idées comme l’antimilitarisme, le pacifisme, etc., qui, bien que participant d’un véritable questionnement sur la guerre, ne pouvaient que saper la réflexion de beaucoup d’éléments en les canalisant vers l’immédiatisme, l’activisme ou l’individualisme, au détriment de repères et d’une conscience historique des rapports de classes. Ce faisant, ils ont notamment contribué à pousser ceux qui cherchaient à rejeter le “modèle” imposé du stalinisme à se réfugier dans “la défense de la démocratie”, c’est–à-dire dans l’autre camp impérialiste, dont ils se présentaient également comme les pourfendeurs les plus radicaux.

La fin de la contre-révolution

Cependant, après 1968, avec la fin de la contre-révolution et le retour du prolétariat sur la scène de l’histoire, est réapparu ce phénomène déjà constaté à d’autres moment de l’histoire : des éléments politisés ont réellement tenté de trouver la voie révolutionnaire à travers ou à partir de l’anarchisme.

Le développement aux Etats-Unis et dans les pays occidentaux des révoltes étudiantes des années 1960, qui font de l’opposition à la guerre menée par les Etats-Unis au Vietnam leur thème le plus mobilisateur, indique que la chape de plomb de l’idéologie stalinienne commence à se fissurer. En effet, les partis staliniens n’y ont aucune influence alors qu’ils dénoncent l’intervention américaine au Vietnam contre des forces militaires soutenues par un bloc soviétique prétendument anticapitaliste. Surtout, le mensonge du stalinisme “communiste et révolutionnaire” se disloque avec l’entrée en lutte d’une nouvelle génération de jeunes ouvriers lors de la grève générale de 1968 en France et des différents mouvements massifs de la classe ouvrière partout dans le monde ensuite. C’est la fin de la contre-révolution et l’idée de la révolution communiste est remise à l’ordre du jour.

Par leur anti-stalinisme, les organisations anarchistes exercent, dès après la répression du mouvement en Hongrie en 1956, une certaine attraction, auprès d’étudiants essentiellement. Si elles se renforcent numériquement, cependant, les vieilles organisations existantes ne satisfont pas les jeunes qui les jugent sclérosées. L’ensemble du milieu se recompose  (13).

Dans ce bouillonnement de la reprise de la lutte des classes internationale, il se trouve à nouveau au sein du milieu anarchiste des minorités et des éléments qui se mettent en recherche des positions de classe du prolétariat et qui tentent de se donner une cohérence révolutionnaire à partir de l’anarchisme. Ainsi, une partie du nouveau milieu libertaire s’ouvre-t-elle à des organisations qui développent certaines positions de classe (Socialisme ou barbarie), ou même au milieu politique prolétarien, en particulier son pôle conseilliste organisé, incarné par “Informations et correspondances ouvrières”. C’est ainsi que le groupe “Noir & rouge”, par exemple, se démarque de la FA et, reconnaissant “la primauté de la lutte des classes”, propose une “actualisation et une adaptation des principes de l’anarchisme.” Le groupe affirme la nécessité du débat et défend “le contact avec d’autres camarades ne se réclamant pas forcément de l’anarchisme”. Il dénonce la sacralisation de la “révolution espagnole” qui “interdit toute critique”  (14). Dans sa quête des formes de luttes propres aux travailleurs, le groupe se tourne vers les apports politiques de la Gauche communiste germano-hollandaise et de Pannekoek. Il participe à la rencontre internationale organisée par ICO à Bruxelles en 1969 aux côtés de Paul Mattick, ancien militant de la Gauche communiste allemande émigré aux Etats-Unis, et Cajo Brendel animateur du groupe conseilliste hollandais “Daad & Gedachte”.

L’importance politique de cette réflexion au sein du milieu anarchiste autour des questions du renforcement et des moyens de la lutte des classes du prolétariat a été masquée par son caractère limité. En effet, comme ce questionnement s’est enclenché autour du pôle du milieu prolétarien du conseillisme organisé qui fera faillite et disparaîtra dans le milieu des années 1970, le groupe “Noir & rouge” sera entraîné dans ce naufrage et disparaîtra dans la foulée, occasionnant un important gâchis d’énergies militantes. Le contexte général des illusions du prolétariat sur la possibilité pour le système capitaliste de trouver une issue à sa crise économique, ainsi que les difficultés du prolétariat dans la politisation de son combat pour affirmer la perspective de la révolution, vont être exploités à fond par les gauchistes de toute obédience pour briser tout effort de conscience orienté vers la révolution.

Toutefois, une partie de ces nouveaux éléments issus de l’anarchisme va malgré tout parvenir à se frayer une voie vers le nouveau milieu politique prolétarien renaissant avec le retour du prolétariat sur la scène de l’histoire.

Scott

 


1) Postface de M. Zemliak au livre de Max Nettlau, Histoire de l’Anarchie, Artefact, p. 279.

2) Lettre de S. Nin, 24.08.50, citée par G. Fontenis, l’Autre communisme, Acratie, p. 134.

3) A l’occasion de la venue en France en mai 1952 du commandant en chef des forces de l’OTAN, Ridgway, le PCF livre ses troupes à de véritables combats de rue face à d’imposantes forces de police qui feront un mort et 17 blessés dans les rangs ouvriers.

4) G. Fontenis, op. cit., p. 149.

5) Idem, p. 134.

6) Idem, p. 149.

7) Sylvain Boulouque, les Anarchistes français face aux guerres coloniales (1945-1962), Atelier de création libertaire, p. 61.

8) Idem, p.65.

9) Résolution du congrès de la Fédération anarchiste d’octobre 1945, sur increvablesanarchistes.org.

10) Joukov, Crise du système colonial, Moscou, 1949.

11) Comme le revendique Alternative libertaire : “On oublie trop souvent que les réseaux “porteurs de valise” qui ont soutenu les indépendantistes algériens pendant la guerre n’ont pas débuté leur existence en 1957 avec l’action de P. Jeanson puis H. Curiel. Au lendemain de la l’insurrection de la Toussaint 1954 en effet, les seules organisations à soutenir l’indépendance algérienne se situaient à l’extrême-gauche. Il s’agissait du Parti communiste internationaliste (PCI-trotskiste) et la FCL. En Algérie même, le Mouvement libertaire nord-africain (MLNA), lié à la FCL, entre en lutte contre l’Etat français, pour l’indépendance du pays, dés la Toussaient 1954. La police française liquidera le MLNA puis la FCL entre 1956 et 1957. Les libertaires poursuivront néanmoins la lutte contre le colonialisme, au sein des Groupes anarchistes d’action révolutionnaires (GAAR) ou, pour les rescapés de la FCL, au sein de Voie communiste.

12) G. Fontenis, op. cit., p. 209.

13) Par exemple, en 1965, en Italie, divers groupes, les Groupes d’initiative anarchiste, quittent la FAI ; les jeunes du nord de l’Italie se détachent de la FAGI pour constituer les Groupes anarchistes fédérés. En France, l’Organisation révolutionnaire anarchiste se sépare de la FA en 1970 pour se rapprocher des autres organisations d’extrême-gauche non libertaires, et deviendra par la suite l’Organisation communiste libertaire.

14)   Citations extraites de Cédric Guérin, Pensée et action des anarchistes en France : 1950-1970, http ://raforum.apinc.org.