La crise écologique : vraie menace ou mythe ? (courrier de lecteur)

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Nous avons reçu, en Espagne, un courrier d'un camarade qui s'interroge sur la réalité de la crise écologique : "Quelle est la part de vérité dans tout cette mise en scène mondiale à propos du changement climatique ? N'y aurait-il pas des intérêts cachés ? [...] Etant donné la situation réelle de destruction du monde (Quelle est-elle ? Le savons-nous précisément ?), peut-on et doit-on continuer avec le niveau de consommation atteint par les masses ? Le système peut-il changer son modèle de production et de consommation ? Qui est, du prolétariat ou de la bourgeoisie, la classe la plus touchée par les catastrophes climatiques qui s'annoncent ? Sont-elles imminentes ?". Le camarade se demande si nous sommes face à un grave problème écologique ou si, au contraire, ce ne serait qu'une propagande de plus pour nous faire accepter les mesures d'austérité sous prétexte de "sauver la planète".

Qu'y a-t-il de vrai dans la "crise écologique" ?

Il est tout à fait vrai que le capitalisme n'hésite pas à s'habiller en vert pour en tirer des bénéfices. Les entreprises exhibent aujourd'hui partout leur publicité "verte". Le cynisme de cette esbroufe peut d'ailleurs se vérifier par un exemple entre mille : l'entreprise espagnole d'électricité Endesa qui, dans ses publicités, se montre extrêmement respectueuse de la nature, vient d'engager au Chili un vaste plan de centrales hydroélectriques qui menace de détruire irrémédiablement les forêts, les fleuves, les lacs et les glaciers de la Patagonie chilienne (le Monde diplomatique, édition espagnole, février 2008) ! Il est aussi particulièrement répugnant de voir les tentatives que font tous les gouvernements pour nous culpabiliser. On en vient à croire que la mauvaise habitude d'aller travailler en voiture, de se doucher régulièrement, de produire des ordures, etc., serait la cause des maux environnementaux.

Mais sous cet amoncellement de propagandes ignobles, un problème réel très grave demeure tout de même : le capitalisme est en train de détruire irréversiblement la planète. Dans notre article de la Revue internationale no 104, intitulé "Seule la révolution prolétarienne sauvera l'espèce humaine", nous constations déjà que : "Tout au long des années 1990, le saccage de la planète s'est poursuivi à un rythme effréné : déforestation, érosion des sols, pollution toxique de l'air, des nappes phréatiques ou des océans, pillage des ressources naturelles fossiles, disséminations de substances chimiques ou nucléaires, destruction d'espèces animales et végétales, explosion des maladies infectieuses, enfin augmentation continue de la température moyenne à la surface du globe (7 des années les plus chaudes du millénaire se sont produites dans les années 1990)". Nous citions dans ce même article l'analyse d'un rapport de l'IPCC sur le changement climatique : "De nouvelles analyses indiquent que le xxe siècle a probablement connu le réchauffement le plus important de tous les siècles depuis mille ans dans l'hémisphère nord [...] diminution de l'épaisseur de la glace de 40  % en Arctique [...] le niveau moyen des mers s'est élevé de 10 cm à 20 cm pendant le xxe siècle [...] le rythme d'élévation des mers pendant le xxe siècle a été environ dix fois plus important que pendant les derniers trois mille ans." Notre article citait aussi la revue Manière de voir : "La capacité reproductrice et infectieuse de nombre d'insectes et rongeurs, vecteurs de parasites ou de virus, est fonction de la température et de l'humidité du milieu. Autrement dit, une hausse de la température, même modeste, donne le feu vert à l'expansion de nombreux agents pathogènes pour l'homme et l'animal. C'est ainsi que des maladies parasitaires - telles que le paludisme, les schistosomiases et la maladie du sommeil - ou des infections virales - comme la dengue, certaines encéphalites et fièvres hémorragiques - ont gagné du terrain ces dernières années. Soit elles ont fait leur réapparition dans des secteurs où elles avaient disparu, soit elles touchent à présent des régions jusque là épargnées. [...] Les projections pour l'an 2050 montrent que le paludisme menacera 3 milliards d'êtres humains. [...] Pratiquement disparu d'Amérique latine à partir de 1960, le choléra a fait 1 368 053 victimes entre 1991 et 1996".

Nous pensons donc qu'il faut répondre affirmativement aux questions que se pose le camarade sur les dangers du changement climatique. On peut aussi affirmer que les travailleurs et les masses laborieuses seront les plus affectés, mais la question est plus globale et profonde : il s'agit d'une menace de destruction pure et simple du milieu naturel dans lequel nous vivons !

Le rapport entre l'homme et la nature sous le capitalisme

Une question élémentaire se pose : quel est le rapport entre l'homme et la nature ? Dans la Dialectique de la nature, Engels précise que "l'animal utilise seulement la nature extérieure et provoque en elle des modi­fi­cations par sa seule présence ; par les changements qu'il y apporte, l'homme l'amène à servir à ses fins, il la domine. Et c'est en cela que consiste la dernière différence essentielle entre l'homme et le reste des animaux" (1). Les sociétés humaines tentent d'adapter le milieu naturel à leurs besoins et d'exploiter au maximum ses richesses. Un double rapport s'est donc établi tout au long de l'histoire entre l'humanité et la nature : transformation mais aussi déprédation (c'est-à-dire un pillage entraînant la destruction). Sous les modes de production qui ont précédé le capitalisme (le communisme primitif, l'esclavagisme et le féodalisme), la nature exerçait une domination écrasante sur l'homme et la capacité de ce dernier à la modifier était très limitée. Ce rapport s'inverse radicalement avec le capitalisme. En premier lieu, les forces productives (machines, moyens de transport, les évolutions industrielles et agricoles) ont atteint une importance inédite. En second lieu, le capitalisme se répand dans le monde entier, soumettant tous les pays au pouvoir de son mode de production. Enfin, l'exploitation des recours naturels (agriculture, pêche, minerai, bétail...) devient systématique et extensive, altérant profondément les cycles et processus naturels (climat, régénération des terres cultivées, forêts, cours d'eau...). Pour la première fois, l'homme développe ainsi des forces productives qui épuisent les ressources naturelles existantes et les transforment irrémédiablement.

Cette capacité de la société humaine à transformer son milieu naturel constitue un progrès historique très important. Mais le capitalisme fait que ce progrès se manifeste fondamentalement par son côté négatif et destructeur. Les transformations réalisées par le capitalisme s'opèrent de façon chaotique et anarchique, oeuvrant dans le court terme, sans prendre en compte les conséquences à plus long terme. De plus, le capitalisme a développé les forces productives dans un carcan monstrueux : la division en classes et la concurrence féroce entre nations et entre entreprises. Il ne peut donc qu'engendrer, par nature, des dégâts sur le système écologique mondial dont les résultats catastrophiques commencent à être évidents et annoncent une perspective encore plus dramatique.

En tant que produit d'une longue évolution historique, les forces productives ont certes atteint un développement fantastique avec le capitalisme mais ce système reste profondément destructeur. Engels rappelle, dans l'œuvre précédemment citée, que "nous avons dompté les forces de la nature et les avons contraintes au service des hommes ; nous avons ainsi multiplié la production à l'infini, si bien qu'actuellement un enfant produit plus qu'autrefois cent adultes. Et quelle en est la conséquence ? Surtravail toujours croissant et misère de plus en plus grande des masses, avec, tous les dix ans, une grande débâcle". Le corps et l'esprit des travailleurs souffrent des ravages du capitalisme : destruction physique et psychologique, misère morale et matérielle, concurrence farouche, atomisation, parcellarisation extrême des capacités humaines, monstrueusement développées dans certains cas et castrées non moins monstrueusement dans d'autres. On arrive à un paradoxe terrible : "A mesure que l'humanité maîtrise la nature, l'homme semble devenir l'esclave de ses pareils ou de sa propre infamie. Même la pure lumière de la science semble ne pouvoir luire autrement que sur le fond obscur de l'ignorance. Toutes nos découvertes et tous nos progrès semblent avoir pour résultat de doter de vie intellectuelle les forces matérielles et de dégrader la vie humaine à une force matérielle" (2).

Le camarade qui nous écrit s'interroge sur la capacité du capitalisme à empêcher à temps la catastrophe qu'il a provoquée. Nous pensons que les lois et les contradictions internes du système non seulement l'empêchent d'y mettre un terme mais qu'il ne peut que l'aggraver, encore et encore. Le besoin de produire pour produire, d'accumuler pour accumuler, pousse le capitalisme à s'embourber dans des contradictions insolubles : "Aiguillonné par la compéti­tion, par la rivalité anarchique des unités capitalistes luttant pour le contrôle des marchés, il obéit à une force interne pour s'étendre aux limites les plus lointaines possibles, et dans sa marche sans trêve vers son auto-expansion, il ne peut pas s'arrêter pour prendre en considération la santé ou le bien-être de ses producteurs, ou les conséquences écologiques de ce qu'il produit et comment il le produit" (3).

La décadence du capitalisme et la destruction de l'environnement

Tous ces phénomènes se retrouvent dès la naissance du capitalisme, mais ils atteignent un paroxysme durant sa période de décadence. Quand la majeure partie de la planète est incorporée au marché mondial, au début du XXe siècle, la décadence du capitalisme commence et alors "la destruction impitoyable de l'environnement par le capital prend une autre dimension et une autre qualité [...]. C'est l'époque dans laquelle toutes les nations capitalistes sont obligées de se concurrencer dans un marché mondial sursaturé ; une époque, par conséquent, d'économie de guerre permanente, avec une croissance disproportionnée de l'industrie lourde ; une époque caractérisée par l'irrationnel, le dédoublement inutile de complexes indus­triels dans chaque unité nationale, le pillage désespéré des ressources naturelles par chaque nation" (Revue internationale no 63).

Déjà, durant la période ascendante du capitalisme, au xixe siècle, Marx et Engels avaient, en de nom­breuses occasions, dénoncé la façon dont la soif de profit de ce système empoisonnait les conditions de travail et d'existence de la classe ouvrière. Ils considéraient même que les grandes cités industrielles étaient dès cette époque devenues trop grandes pour fournir des bases de commu­nautés humaines viables et ils considéraient "l'abolition de la séparation entre les villes et la campagne" comme une composante à part entière du programme communiste. Ce problème s'est dramatiquement aggravé pendant la décadence, période pendant laquelle nous avons vu la prolifération de mégapoles de 10 ou 20 millions d'êtres humains, qui entraînent de gigan­tesques problèmes de pollution, d'approvisionnement en eau, d'élimination des ordures, d'épuration des eaux résiduelles, etc., ce qui donne naissance à de nouvelles sources de destruction de l'équilibre écologique, de maladies, de malformations, etc. Mais la décadence du capitalisme ajoute aussi un autre phénomène qualitativement nouveau. Durant des siècles, l'humanité a souffert des stigmates de la guerre, mais les guerres du passé ne peuvent en rien se comparer aux guerres des xxe et xxie siècles, que les marxistes qualifient d'un terme qui reflète leur nouveauté historique : la guerre impérialiste. Ne pouvant ici approfondir ce thème (4), nous nous limiterons à signaler que ses effets sur l'environnement sont dévastateurs : destructions nucléaires, développement d'agents pathogènes à travers l'utilisation d'armes bactériologiques et chimiques, altération brutale de l'équilibre écologique par l'usage massif de combustibles fossiles et d'armements nucléaires, etc. Le solde de plus d'un siècle de guerres impérialistes sur l'environnement reste à évaluer, puisqu'il est pour l'instant nié ou radicalement sous-estimé par la bourgeoisie (5).

La révolution prolétarienne ouvre la perspective d'une transformation radicale du rapport entre l'homme et la nature

Les problèmes écologiques globaux demandent une solution globale. Mais en dépit de toutes les conférences internationales, en dépit de tous les vœux pieux sur la coopération internationale, le capitalisme est irréductiblement fondé sur la compétition entre des économies nationales. Nous ne pouvons rien attendre du capitalisme. Il est significatif que le livre de l'ancien vice-président des Etats-Unis, pays le plus pollueur de la planète, Al Gore, ne propose essentiellement, sous un titre apparemment "audacieux" (Une vérité qui dérange), que des mesures aussi grotesques que de manger moins de viande, laver la vaisselle à la main, d'utiliser des étendoirs pour sécher le linge ou de travailler depuis chez soi !

Face à un problème aux dimensions planétaires qui dérive, comme nous l'avons vu, du rapport entre l'organisation sociale et l'organisation de la nature, ce Monsieur ne fait que révéler l'impuissance des représentants du capital qui sont incapables de proposer autre chose qu'un catalogue de "bonnes mœurs citoyennes" aussi ridicules qu'inutiles. Al Gore nous propose "d'adopter une conduite verte irréprochable" et, en rejetant la responsabilité du désastre écologique sur le "citoyen", tente de nous rendre responsables de tous les maux de la terre pour, en fin de compte, innocenter le véritable coupable des désastres qui nous menacent.

Nous devons crier bien haut, à l'encontre d'Al Gore et autres propagandistes de la pensée "verte", cette vérité dérangeante pour le capitalisme : "Dans la phase actuelle de décomposition avancée, la classe dominante perd de plus en plus le contrôle de son système social. L'humanité ne peut plus se permettre de laisser le sort de la planète entre les mains des bourgeois. La "crise écologique" est une preuve de plus que le capitalisme doit être détruit avant qu'il n'entraîne l'ensemble du monde dans l'abîme" (Revue internationale no 63).

La révolution prolétarienne doit supprimer les Etats et les frontières nationales, éliminer la division de la société en classes, en finir avec la production marchande et l'exploitation de l'homme par l'homme, détruire le système qui conduit tant à l'anéantissement du genre humain qu'à celle de l'environnement écologique de la planète. La société à laquelle aspire le prolétariat se base sur la communauté humaine mondiale, qui planifie consciemment la production sociale et qui porte en elle un rapport harmonieux avec le milieu naturel. Les rapports de fraternité et de solidarité, de conscience collective, que contient la communauté humaine mondiale, s'étendent naturellement aux rapports avec l'environnement.

CCI (24 février 2008)

 

1) Engels précise aussi dans cet ouvrage que l'humanité fait partie intégrante du milieu naturel et n'est en aucun cas un élément extérieur : "Et ainsi les faits nous rappellent à chaque pas que nous ne régnons nullement sur la nature comme un conquérant règne sur un peuple étranger, comme quelqu'un qui serait en dehors de la nature, mais que nous lui appartenons avec notre chair, notre sang, notre cerveau, que nous sommes dans son sein et que toute notre domination sur elle réside dans l'avantage que nous avons sur l'ensemble des autres créatures de connaître ses lois et de pouvoir nous en servir judicieusement".

2) Marx, Discours lors de l'anniversaire du People's Paper, 1856.

3) Revue internationale no 63, "C'est le capitalisme qui pollue la planète".

4) Lire "Qu'est-ce que l'impérialisme ?" .

5) Lire par exemple "Irak, Afghanistan, Kosovo : sur les ravages des armes à l'uranium appauvri".