A propos d'un article de l'OCL : Emeutes de banlieue ou mouvement anti-CPE, quelles méthodes de luttes pour l'avenir ?

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L’Organisation Communiste Libertaire (OCL) a publié dans son mensuel Courant Alternatif de l’été 2006 un long dossier au titre des plus prometteur : "Les émeutes de banlieues au regard du mouvement anti-CPE". Rares sont les organisations qui aujourd’hui reviennent ainsi sur la lutte exemplaire du printemps dernier. Le mouvement des étudiants en France est pourtant une mine d’or pour l’ensemble du prolétariat mondial. Sa dynamique et ses méthodes sont autant de leçons pour développer partout la prise en main des luttes par la classe ouvrière. Vouloir comprendre les émeutes des banlieues "au regard du mouvement anti-CPE" est donc de toute première importance. Et l’OCL pose d’emblée la bonne question : "L’immense élan de solidarité dont a bénéficié au début de l’année 2006 la jeunesse scolarisée mobilisée contre le CPE […] incite à se repencher sur la révolte sociale qu’ont connu de nombreux quartiers populaires à l’automne dernier […] Pourquoi cette révolte-là a-t-elle pour sa part obtenu aussi peu de sympathie dans la population ?"

Mais pour cette organisation libertaire, cette belle déclaration d’intention n’est en fait qu’un alibi pour cracher colonne après colonne sur le mouvement du printemps et dénigrer les étudiants en lutte.

Les émeutes, une explosion de haine sans espoir ni perspective

En réalité, pas une seule fois l’OCL ne se penche sur les émeutes "au regard du mouvement anti-CPE". Pas une seule fois elle ne tente de comprendre "au regard" des Assemblées Générales (AG) ouvertes à tous les ouvriers et aux mots d’ordres unificateurs de la lutte des étudiants, pourquoi la mise à feu des quartiers les plus populaires n’a fait qu’engendrer la peur et le repli de la grande majorité des travailleurs, que faciliter le renforcement de la politique sécuritaire et des mesures répressives de l’Etat.

Au contraire, en se couvrant des oripeaux de la radicalité, l’OCL se livre à une apologie de la violence, justifiant point par point les incendies des bus, des écoles, des voitures, des gymnases… pour prouver que ce "ne sont pas des actes gratuits", que ces "cibles" représentent une révolte contre tout ce qui opprime les jeunes des cités au quotidien. La preuve nous dit-elle : "Pourquoi cibler des véhicules personnels […] ? Parce que, quand entre un tiers et deux tiers des ménages de certaines banlieues n’ont pas les moyens d’en posséder, avoir une voiture devient presque – comme un emploi stable - un truc de privilégiés pour certains jeunes." Eh bien justement, attaquer son voisin parce qu’il est un peu moins dans la misère est l’antithèse du combat prolétarien. Evidemment que la colère de ces jeunes émeutiers est légitime, que leur vie présente et à venir est insupportable et inacceptable, mais emportés par la rage du désespoir et le "no future", ils ne peuvent que s’exprimer sur le terrain pourri de la haine et de la destruction.

Ces émeutes ne pouvaient déboucher sur aucun mouvement de solidarité de la part de la classe ouvrière. Même si de nombreux ouvriers pouvaient "comprendre" la colère de ces jeunes exclus, ils en étaient surtout les premières victimes. A aucun moment, ils ne pouvaient se reconnaître dans de telles méthodes parce qu’elles n’appartiennent pas à la lutte de classe.

Les étudiants ont évité le piège de la violence des émeutes

C’est pourquoi l’Etat a multiplié les provocations lors du mouvement anti-CPE, espérant entraîner à leur tour les étudiants dans l’impasse de la violence des émeutes. L’objectif était clair : briser "l’immense élan de solidarité", briser la dynamique de développement de l’unité et de la confiance du prolétariat en faisant passer ces jeunes manifestants pour des voyous et ainsi faire peur aux travailleurs qui se joignaient à chaque manifestation toujours plus nombreux aux cortèges. Début mars, la Sorbonne fut assiégée par des troupes de CRS armés jusqu’aux dents, créant au Quartier latin une atmosphère de guerre urbaine. Les étudiants pris au piège, refusant de céder, étaient privés d’eau et de nourriture. Tout a été fait pour les faire craquer et provoquer des affrontements. Mais les étudiants n’ont pas craqué. Le 16 mars, rebelote : le gouvernement, avec la complicité des organisations syndicales avec qui sont négociés les trajets des manifestations, tend une véritable souricière aux manifestants parisiens qui se retrouvent coincés en fin de parcours par les forces de police. Mais une nouvelle fois, ils ne tombent pas dans le piège de l’excitation du face à face musclé 1. Et, une nouvelle fois, les médias travestiront totalement le déroulement de cette journée en braquant toutes leurs caméras sur les quelques centaines de jeunes des banlieues qui se livreront, à la marge du cortège, à des jets de pierres et autres violences stériles. Enfin le 23, c’est avec la bénédiction des forces de police que des bandes s’en sont pris aux manifestants pour les dépouiller ou pour les tabasser sans raison. Et ce n’est pas qu’en France, mais à l’échelle internationale que la bourgeoisie a tenté ainsi de focaliser l’attention de la classe ouvrière sur le terrain pourri de la casse et de la castagne anti-flic. En Angleterre, aux Etats-Unis… les journaleux n’avaient que le mot "riots" 2 à la bouche.

A la lumière de ces faits, les prises de position de l’OCL apparaissent purement nauséabondes. Pour elle, la seule chose à retenir de positif du mouvement anti-CPE est justement cet esprit de destruction : "Une minorité active s’est efforcée de le radicaliser, à la fois par des actions violentes en marges des manifs ou des occupations sauvages." L’OCL réaffirmait plus loin : "Une minorité radicalisée d’étudiants ou de militants révolutionnaires s’est montrée décidée à en découdre avec la police et à détruire des vitrines ou d’autres symboles de la société de consommation." Et ce sont ces actes "héroïques" qui sont censés représenter une "cohabitation dans une même démarche violente" avec "ceux et celles venant des quartiers populaires". Voici enfin apparaître le vrai visage de cette solidarité envers les jeunes des banlieues tant prônée par l’OCL : reprendre à son compte les méthodes émeutières, encourager l’ensemble de la jeunesse et des travailleurs à se plonger dans cette fournaise et cette lutte sans perspective.

L’OCL ne fait donc rien d’autre que le jeu de l’Etat qu’elle proclame tant haïr. C’est justement cette "minorité radicalisée d’étudiants" et ces "militants" soi-disant "révolutionnaires" que la bourgeoisie a utilisé pour tenter de décrédibiliser le mouvement et y introduire la crainte, la méfiance et la division.

La lutte des étudiants a offert une perspective aux jeunes des banlieues

Mais l’OCL ne se contente pas de faire le jeu de la bourgeoisie, elle va plus loin encore en dénigrant sans vergogne la lutte des étudiants : "On apprécie mieux ici les graves conséquences qu’a eues pour les jeunes des cités populaires l’arrêt de la mobilisation anti-CPE : en lâchant sur ce point, le gouvernement a obtenu les coudées franches pour appliquer tels quels le reste de la loi sur l’égalité des chances et le CESEDA sur l’immigration." Il fallait oser ! Les incessantes attaques qui pleuvent aujourd’hui sur la classe ouvrière auraient été facilitées, in fine, avec la lutte de ce printemps. Plus abject encore : "La ‘victoire’ du mouvement anti-CPE a […] été obtenu en partie sur le dos des jeunes cantonnés au bas de l’échelle sociale, en sauvegardant pour d’autres l’espoir d’en gravir les échelons." Les étudiants seraient donc finalement des petits bourgeois se battant pour leur pomme, pour maintenir leurs privilèges, sans se soucier des autres travailleurs et encore moins des jeunes des banlieues, ils seraient des individus "soucieux de passer des examens pour grimper dans la hiérarchie sociale". Rien n’est plus faux ! 3

La réalité, c’est au contraire que les étudiants conscients de leur précarité présente et à venir se sont reconnus dans la classe ouvrière. Ils se sont battus massivement pour l’avenir de TOUTE la société, pour toutes les générations, pour les chômeurs et les travailleurs précaires, et donc aussi pour donner une perspective aux jeunes des banlieues et leur permettre de surmonter le désespoir qui les a poussés dans une violence aveugle en novembre 2005. La faculté de Censier à Paris a constitué une "commission banlieues" chargée d’aller discuter avec les jeunes des quartiers défavorisés, notamment pour leur expliquer que la lutte des étudiants et des lycéens est aussi en faveur de ces jeunes plongés dans le désespoir du chômage massif et de l’exclusion. Régulièrement dans les AG, des interventions retentissaient  : "En refusant le CPE, nous luttons autant pour nous que pour les plus démunis." La démonstration la plus éclatante en est sans nul doute la revendication d’amnistie pour tous les jeunes condamnés durant "l’automne chaud" de 2005. Contrairement aux mensonges colportés par l’OCL, la force du mouvement anti-CPE, la capacité des étudiants à porter dans la lutte un sentiment de solidarité a eu un résultat immédiat : celui d’embarquer dans ce combat la très grande majorité de la jeunesse des banlieues. Au fur et à mesure du développement de la lutte, les élèves des lycées des banlieues sont venus de plus en plus nombreux grossir les rangs des manifestants, laissant à la marge, minoritaires, les racketteurs et autres petits délinquants. Alors que les émeutes ne pouvaient entraîner qu’une partie des jeunes dans une hystérie de violence tandis que l’autre partie se cloîtrait apeurée, la lutte des étudiants, ses méthodes et ses buts, ont offert à la fois, une autre façon de se battre et une perspective.

C’est bien parce que le mouvement de la jeunesse scolarisée contre le CPE s’est approprié les véritables méthodes de lutte de la classe ouvrière (notamment les assemblées générales, les mots d’ordre unitaires et les manifestations de rue) qu’il a pu bénéficier de la sympathie et de la solidarité active d’un nombre croissant de prolétaires. C’est justement parce que le mouvement contre le CPE était basé non pas sur la destruction des quartiers ouvriers mais sur la solidarité entre les générations, entre tous les secteurs de la classe ouvrière, contre les attaques de la bourgeoisie, qu’il a pu attirer vers lui des milliers de jeunes plongés dans le désespoir quelques mois auparavant et constituer une force sociale capable de faire reculer le gouvernement.

Pawel (19 novembre)


1 Lire l'article de ce même numéro traitant spécifiquement de la question de l’affrontement aux forces de l’ordre.

2 "Riots" signifie "émeutes" en anglais.

3 Il est ainsi des plus comiques de pouvoir lire dans la conclusion de ce dossier : "Il faut rechercher en priorité l’établissement d’une solidarité entre prolétaires, en faisant ressortir le lot commun de l’exploitation capitaliste et de la précarité qui menace toutes et tous, (sans pouvoir s’empêcher de rajouter) quoique à des degrés divers."